DIANE
Drame en cinq actes et en vers, par M. Emile Augier.
Vous rappelez-vous Dagobert, — cette bonne création d'Eugène Sue, — ce bon Dagobert menant sa petite caravane, veillant aux repas, au temps et au coucher,
— «os
se trouvant toujours bien quand les petites ont un bon lit et le cheval de Tavoinc; — Dagobert lessivant, I)agobert bonne d'enfants, Dagobert raccommodant le linge ?
Eh bien ! dans son premier acte , M. Augier a aussi son Dagobert; seulement son Dagobert s'appelle Parnajon. De Juif Errant, il n y en a pas trace, et Hodin s'appelle Richelieu : il est roi du roi de France.
Avez-vous vu dans l'histoire une figure plus triste que cette figure de Louis XIII, toute pleine d'ombre et d'ennui? Pauvre roi! un sujet qui lui commande à genoux; tout autour de lui des ambitieux qui conspirent en regardant l'Espagne , — comme si l'on était encore sous la ligue et que le Catholicon fût à faire, — le roi comme endormi, et toujours dans son cabinet, « pendant ce grand train de guerre qui fut son règne. » Sa mère, il est obligé de l'exiler; son frère...
Un frère! non, madame. Ah! si fait, j'ai Monsieur, on l'avait trouvé bien près de Chalais quand on fit sauter la tête à Chalais. Sa femme! sa femme! quand elle le fit suppUer au lit de mort de ne pas croire qu'elle eût trempé dans le dessein d'épouser Monsieur : « Dans Testât où je suis, je luy dois pardonner, dit ^on mari, mais je ne la dois pas croire. » Pauvre homme q\ii faisait le plus vilain métier, — le métier de roi, — le plus à contre-coeur possible ; une figure qui ne rit pas et qu'on plaint, un roi qui ne fut pas même un homme, un homme qui ne fut pas même un mari ! Louis XIII, qui n'eut dans sa vie que de bien courts moments de franche joie : quand il piquait des longes de veau ! Louis XIII, qui n'eut qu'une influence, celle de mettre en sa cour le pain d'épice à la mode!
Quand les tableaux de la galerie de Munich étaient aux frères Boisserée, — il y a des dix ans, — des artistes sont venus qui ont dit, en voyant ces Hemlintr, ces Van Eyck : Il faut repeindre cela. — Et ils ont pris les tableaux, et ils les ont repeints.
Marion Delorme, il paraît, avait besoin d'être repeinte ; M. Emile Augier a bien voulu s'en chars-er.
Diane est une femme, mais une femme du xmi* siècle, une femme allaitée au bruit des guerres civiles. Elle a peut-être, toute jeune,
Vu massacrer les siens d'an glaive de vengeance,
comme il est dit en la Polixène de Cl. Billard. Elle a
été bercée aux arquebusades des retires noirs, au bruit
de ces batailles
Où l'on jouait de sang ,
Où le fer inhumain insolent besoignait.
Elle est la mère et le père de son frère ; elle l'aime et le conseille. Elle vendra sa montre, si son frère doit de l'argent; elle fera des armes, si son frère a un duel.
Ici une réflexion. — On a fait réciter à M"* Rachel une fable de La Fontaine. — On lui fait chanter une romance à boire. — La voilà qui fait des armes. — Nous ne désespérons pas de la voir donner un de ces jours le combat à outrance au sabre et à Phache , ainsi que {Ktrte la bienheureuse étude du Plutarque de Debureau.
Dieu merci ! M'"^ Rachel est une actrice de taille à se passer des tours de force. Les deux mots : Une femnie, — à quelle heure? elle les a dits de façon à laisser à d'autres les charlataneries du jeu et les réclames de l'excentrique.
Il y a dans la pièce un balcon qu'on saute — (Marion
Dclorme) ; un duel — (Marion Dclorme) ; un arrêt de inort — (Marion Delornie); une criée de Tarrèt — (Marion Delorme); le cardinal Richelieu, — cette terreur que Victor Hugo avait laissée à la cantonade et dont Geoffroy a fait un magnifique portrait historique; Louis XIII — (Marion Delorme); une grâce qu'on signe;
— (Marion Delorme). Le tout finit comme un vaudeville. Ceci appartient en propre à M. E. Augier. La chose est entrelardée de ces vieux sentiments romains, aussi démonétisés que la légende classique des premiers temps de Rome.
Nous la croyions pourtant bien morte, cette école qui cherche son originalité à b^-ouiller du Corneille avec du Victor Hugo ; école bâtarde , sans verve , sans force, œuvres avortées , école naufragée ! — Plus folle que cette grande marieuse dont parle Molière, — qui aurait marié le Grand-Turc à la république de Venise,
— elle croit marier le drame à la tragédie; invitus invitam. C'est recommencer Mézence.
Par cette œuvre, M. E. Augier a fait un grand pas vers l'Académie. Le fauteuil de Casimir Delavigne doit le convoiter.
Toute notre sévérité n'empêche pas le dramaturge d'avoir fait au temps jadis une charmante comédie.
Il n'y a qu'une chose qui pourrait nous faire douter de l'intelligence de M"^ Rachel, nous, ses admirateurs,
— c'est qu'entre la Marion qu'elle avait depuis si longtemps entre les mains, et la Diane de M. Augier, elle ait fait le choix qu'elle a fait.
Edmond et Jules de Concourt.
ODÉON
l'original et la copie.
Comédie en un acte et en vers, par MM. N. Jautard et G. Harmant.
M"^ de Néris-Restout a perdu son portrait en sortant d'un bal, c'est-à-dire qu'elle l'a laissé tomber, afin que le cbevalier de Rancy-Métrême le ramassât. Elle promet sa main à qui le lui rapportera. C'est bien étrange, n'est-ce pas? Attendez, c'est pour amener la timidité du chevalier à une conclusion, Mais M"* de Néris- Restout a compté sans' MM. Jautard et Harmant. Le chevalier rend le portrait sans réclamer la récompense. La coquette piquée jette son portrait dans la mare, où il est repêché par le notaire Girard-Têtard. Gare à vous, chevaUer ! Notre homme se décide enfin à accentuer ses soupirs. Au lieu de ïoriginal, il a rendu la copie. Il épousera. Soyez heureux, monsieur et madame, c'est ce que je vous souhaite et je vous désire. La pièce est en vers, — un défaut selon nous ; — elle n'est ni amusante ni intéressante; mais il s'y rencontre plus de mots fins et spirituels que n'en comporte le répertoire habituel de l'Odéon. Du reste , cette comédie perdait beaucoup à la solitude au milieu de laquelle elle était fort mal jouée. Ils étaient là trois acteurs et trois actrices; et franchement, si nous ne savons auquel donner la palme du blâme, nous savons bien que nous n'avons applaudi que M"^ Anaïs, un charmant petit talent dépaysé dans ces latitudes.
Cornélius Holff.
OPÉRA-NATIONAL