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PARIS QUI PLEURE ET PARUS QUI RIT

Drame en cinq actes et huit tableaux, par MM. Cormon et Laurencin.

Comment, ayant un choix aussi considérable, M. Cormon est-il allé choisir pour théâtre de ses premières scènes le restaurant Defiieux? Comment croire que des gens comme il faut vont dîner chez Deffleux, un endroit où Ton fait noces et festins, et où les assiettes sentent mauvais? Que Deffleux jouisse d'une grande réputation parmi les épiciers, je ne m'en étonne pas; mais que Deffleux soit autre chose qu'un mythe pour le monde qu(; M. Cormon a eu la prétention de nous représenter, c'est ce qui n'est pas probable, — c'est ce qui n'est pas exact. Je ne conteste pas au restaurant Deffleux sa spécialité pour noces et festins ; mais je lui conteste son opportunité dans le moment présent. Octave Dufournol a le malheur d'être aspirant de marine, et il va partir pour une longue traversée, — sa première traversée, je crois, car il laisse échapper des signes non équivoques d'une joie bien vive. Mais ce qui fait le bonheur de Dufournel, ce n'est pas seulement la casquette de l'aspirant, ce ne sont pas non pltts les périls de la traversée, c'est qu'il va revoir celle qu'il aime, M"*^ de Lucenay, une jeune fille charmante comme toutes les femmes aimées, une jeune fille qu'il n'a fait qu'entrevoir, mais qui a le tort immense d'habiter dans un endroit où l'on ne peut arriver en chemin de fer, — à la Guadeloupe. Ne soyez plus étonné du plaisir qu'Octave éprouve à se confier aux caprices

de la mer inconstante; quand l'amour est en jeu, on ferait bien pis qu'une traversée, quelque longue que fût la traversée. Or donc Octave Dufournel, avant de partir, a voulu donner à ses amis un diner d adieu, et pour ce Balthazar intime, il a choisi le restaurant Deffleux; jelui pardonne d'autant plus volontiers qu'il doit avoir le goût dépravé XJar les choses de la mer, et qu'au sortir de l'école navale, on ne peut être au fait des usages de la bonne compagnie. A une table voisine, viennent s'asseoir deux dîneurs. L'un est Gaston, un lion de ma connaissance, que M. Cormon déshonore bien gratuitement en en faisant un habitué de Deffîeux, un jeune homme charmant, qui n'a qu'un défaut, celui de mener trop grand train ses écus, si jamais ce peut être un défaut que savoir jouir. L'autre est Godinot, son mentor. — Remarquez que je dis mentor par politesse, — Godinot est une sorte de chevaher d'industrie qui s'est attaché à Gaston sous prétexte de guider sa jeunesse, mais, en réalité, pour tirer sa bonne part de la fortune qu'il est en train de manger. Entre ces deux tables qui se touchent, le drame pourrait commencer par un duel, il commence par une reconnaissance. Gaston reconnaît Octave pour un de ses camarades de collège, et réciproquement. Gaston est un homme d'esprit qui dine pour l'acquit de sa conscience, mais qui a l'excellente habitude de souper d'une manière un peu fantastique. Il invite Octave à souper, et, après une modeste résistance. Octave finit par où il aurait dû commencer, il accepte. — Godinot n'est pas un vulgaire coquin. .Jadis il a pris en flagrant délit un voleur du nom de Macarol. Un autre l'eût fait arrêter, (iodinot a trop d'esprit pour cela; il lui a fait

grâce, mais, en lui faisant grâce, il en a fait sa créature dévouée. Avec l'aide de Macarol, Godinot combine une petite scène dans le genre de celle de Ma Tante Aurore. Par les soins de Macarol, M""* de Lucenay et sa fille, qui se trouvent fort à j^rofios à Paris, versent à l'angle des rues du Fauljourg du-Temple et des Fossésdu-Temple. Gaston se trouve là fort à propos pour faire transporter les dames chez Deffieux et les ramener chez elles. Godinot se propose de faire épouser M"" de Lucenay à Gaston, car Amélie, — c'est le nom de la jeune fille, — a 400,000 francs. Ce n'est pas une bien grosse somme, mais c'est beaucoup pour Gaston, qui est ruiné et qui n'a ni nom ni talent pour tenir lieu de l'argent qu'il ii'a pas. Octave profite de cette fâcheuse circonstance pour partir, lesté de beaucoup d'appréhensions et d'un serment d'amour échangé dans un coin, sous la forme d'un anneau, avec Amélie de Lucenay.

Gagnons le Père-Lachaise, nous retrouverons notre ami Gaston, qui enterre joyeusement une tante; à côté, une jeune fille pleure et prie sur la tombe de M™* de Soreuil, la mère de Gaston. Marie, — c'est son nom, — est la fille secrète de M'"* de Soreuil. Une voix vient s'unir à la sienne, c'est celle d'Etienne, un jeune matelot que Marie aime et qui aime Marie. — Ce jour-là, on va célébrer deux mariages à la mairie de je ne sais plus quel arrondissement : celui d'Etienne et de Marie d'un côté; de l'autre, celui de Gaston et d'Amélie. Le maire prononce la formule cabalistique qui du mal fait le bien. — Un an s'est écoulé; Marie, qui ne perd pas son temps, vient d'avoir un enfant; baptême suivi de festin. M"* de Soreuil avait confié Marie à un ouvrier dramatique du nom de Morisset; elle lui avait aussi

confié un testament par lequel elle laisse sa fortune à sa fille, à la condition que le testament ne sera déclaré que le jour du baptême de son premier enfant. Mais Godinot a entendu le père Morisset parler du testament; il le fera voler par ce pendard de Macarol. — Amélie, elle, n'a pas d'enfants. Gaston continue sa vie de plaisirs, sa femme pleure, et Octave revient de la Guadeloupe avec le grade de capitaine de vaisseau. — Faites connne si les rèirlements que vous savez n existaient pas. — Gaston finit par se ruiner et par aller à Clichy. Etienne, de son coté, ruiné par le vol du testament, est également conduit à Clichy; seulement il est réellement malheureux, tandis qu'aux dépens de ses créanciers Gaston refait à Clichy les cabinets de la Maison Dorée, leurs pompes et leurs œuvres. La famille d'Etienne est plongée dans la misère par suite de la captivité de son chef, et si le père Morisset et sa femme, si Marie et sa fille ne meLuent pas de faim, c'est grâce au dévouement d'une folle jadis recueillie par Etienne, qui va chanter et cabrioler dans la rue pour faire vi\Te la famille : cette folle n'est autre qu'Amélie. Octave reconnaît sa belle sous ce déguisement involontaire; il paye les dettes d'Etienne, et Amélie recouvre la raison en reconnaissant son amant. Le contraire eût été probable. Pour moraliser le dénoùment et justifier par devant l'indispensable maire l'amour d'Amélie jjour Octave, Gaston vient mourir à la porte de Deffieux, en rendant à Marie ce qui lui appartient et en faisant empoigner Godinot. «

La pièce est très-bien amenée et fort habilement conduite ; on ne peut lui reprocher que des situations et des caractères quelquefois un peu forcés, des invrai-

semblances et quclqu(»fois dos outrages à la couleur locale; mais un auteur de la Gaîté est obligé de vivre en bonne harmonie avec les traditions du boulevard, et souvent ses fautes sont des nécessités qu'il déplore.

Cornélius Holff.

VAUDEVILLE

LA PREMIÈRE MAITRESSE, N'iUideville en un ;icte, par MM. Briscbarre et L. Coiiailhac.

Première maitresso! premier amour! souvenir d'un jour! souvenir d'ime heure i souvenir chéri ! Et toujours la première maîtresse apparaît jeune, brillante, belle, adorée, adorable! A vingt ans de distance, la [H'emière maîtresse n'est pas encore oubliée, c'est encore le souvenir le plus frais, le plus aimé. Heureux qui a eu une première maîtresse et un premier amour! Heureux celui dont le cœur n'a pas et*'' fané avant d'aimer!

Comme elle était belle, comme elle était aimante, comme elle était aimée, la première maîtresse! Comme on aime à vingt ans alors qu'on ne connaît pas le charme de la constance; la constance est une habitude; à vingt ans, l'amour est une ardeur; à vingt ans, l'amour ne peut être une habitude. Caprice, inconstance, trahison! voilà l'amour à vingt ans! et voilà pourquoi l'amour à vingt ans est toujours un doux souvenir, un regret mêlé .d'espérance! 11 n'en est pas ainsi pour Chantilly; c'est que Chantilly n'a jamais eu qu'une maîtresse. A lui, la i»remière maîtresse n'appa-

raît pas décorée des grâces de Tillusion ; non, elle lui apparaît dans sa triste réalité, avec les cheveux gris, O les rides et les longues dents de M"*" Astruc. — N'est-ce pas l'histoire de Lauzun et de Mademoiselle, ces deux amoureux si étonnés de s'être aimés! Il y a dix-huit ans que Chantilly cohahite avec sa première maîtresse, et si lui, Chantilly, sortait alors du collège, Laure n'était plus de la première jeunesse. Dix-huit ans ont passé sur sa seconde jeunesse; Chantilly est donc plus à plaindre qu'à blâmer, s'il s'amourache de Malicia, veuve sémillante et cavalière. Je ne sais comment les choses se passeraient, car Laure paraît disposée à faire valoir les droits incontestables que lui donne une fidélité de dix-huit ans, s'il ne surgissait fort à proi^os un habitant d'Aurillac, le colonel Romagnac. Laure et le colonel sont deux premiers amours. En vain Laure a mené une vie légère, le colonel lui est resté fidèle, et le voilà qui maintenant vient offrir sa main. Comment refuser la main d'un colonel, surtout quand ce colonel c'est Léonce? Laure abandonne Chantilly, qui ne mérite pas son affection, et épouse le colonel. Chantilly, de son côté, épouse Malicia, qui lui fera cruellement expier le délaissement de la pauvre Laure. Nous nous étions toujours demandé <e que devenaient les Laure en vieillissant; nous sommes heureux d'apjirendre qu'elles épousent des colonels. Du reste, c'est le moindre des plaisirs que nous avons eus ce soir-là au Vaudeville, car la pièce est très-s])irituellement écrite et très-amusante, ce qui si est si rare aujourd'hui.

Cornélia'; Hoiff

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