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Mythologie du monde minéral

hez les peuples les plus séparés par la distance, parla race, parla culture, au Pérou comme en Arabie, en Italie ou en Grèce comme au Mexique, chez les Assyriens et les Gaulois comme dans les glaces de la Sibérie, en Judée aussi bien qu’en Océanie ou en Afrique, dans toutes les régions de la terre et dès la plus haute antiquité, le monde minéral a été mêlé à toutes les croyances et à toutes les liturgies. Il a fourni des ornements et des amulettes à l’homme quaternaire, des armes aux démons de la foudre, des demeures et des formes aux esprits et aux dieux, des emblèmes aux sexes, aux astres, des jalons à la mémoire. La plupart des groupes humains, à des dates inconnues et diverses, ont traversé une période où le culte des pierres — cailloux, rochers, cavernes, montagnes, volcans, minerais, métaux, — a, pour ainsi dire, tenu le premier rang ; et le plus souvent, toutes lesidées quelconques auxquelles la pierre a servi d’expression se trouvent tellement amalgamées, enchevêtrées, qu’on ne peut les diviser, à moins de détruire la physionomie et la substance même du mythe où elles sont entrées. Il importe cependant de les analyser, d’en concevoir nettement la formation parallèle ou successive, et les combinaisons très variables. C’est à quoi nous allons procéder avant de retracer l’histoire ethnographique des religions et des fables minérales.

Certes, aux yeux de quelques milliers d'êtres qui forment l’élite des sociétés civilisées, rien ne paraît plus déraisonnable que ces divagations. Les animaux vivent, du moins ; et leurs actes manifestent leur intelligence. Les végétaux croissent, remuent, bruissent. Le monde minéral est insensible et immuable, — — avant la chimie, bien entendu.

Il n’en est pas moins certain que le culte des pierres a répondu et répond encore à des sentiments qui ne nous sont pas étrangers. Quel enfant n’a été attiré et séduit par la forme ou la couleur d’un caillou? Qui n’a ramassé et con-

(1) Leçon professée par M. André Lefèvre à l’Ecole d’Anthropologie.

servé plus ou moins longtemps une pierre bizarre ou polie ? L’impression du sauvage a été plus vive, mais du même genre.

Qui de nous, buttant contre une pierre, froissé par une roche aigüe, n'a pas maudit, comme s’ils pouvaient l'entendre, le silex ou le granit malveillant? Le sauvage n’a pas seulement maudit, il a redouté ; c’est là toute la différence.

Qui, enfin, dans le crépuscule, n’a pris certain rocher suspect pour un voleur embusqué au tournant du chemin ? L’homme primitif n’a pas senti autrement.

Mais ce qui est chez nous illusion passagère de la peur, accès d’anthropisme inconscient, fut pour nos aïeux l’occasion d’erreurs durables, bientôt confirmées par l’animisme.

En effet, dès que le dédoublement de la personne humaine dans le rêve eut suggéré la croyance aux ombres et aux esprits, les pierres, au même titre que les autres formes ou aspects de la nature, se trouvèrent investies de ce capricieux pouvoir, qui semblait expliquer les évènements. Leur mutisme ajoutait même à leur prestige. Qui pouvait savoir leurs pensées? Quelle bonne fortune annonçaient ces gemmes brillantes, émeraudes, saphirs, corindons que l’on voyait scintiller dans leur gangue brisée, ce fragment d’obsidienne, de porphyre, d’or ou d’argent natifs, tout à coup rencontrés parmi des roches plus communes ? Quelle malice méditaient ce caillou tranchant, cette pierre en dents de scie? Que se disaient entre elles les stalactites assemblées dans les cavernes ? Quels secrets, quelles colères couvaient ces grès et ces basaltes aux singuliers contours, groupés deux à deux, trois à trois, en triangle, en cercle, en bataillons, sur les pentes des coteaux? et ces pics neigeux ou flamboyants empanachés de nuages ou de fumées ? ces mamelons d’où s’élançaient le soleil ou la lune ?

Ne donnaient-ils point asile aux esprits inquiets des morts et à ces autres fan tômes invisibles, qui attendent la nuit pour tourmenter les vivants ? Ne récélaient-ils pas des hommes, des femmes, métamorphosés par les enchantements ? N'allait-il pas en sortir des guerriers, des héros, des nymphes et des fées?

Les uns, à n’en pas douter, manifestent des volontés malfaisantes : l’écueil, qui guette les barques de pêche; le rocher près duquel un homme du clan a reçu cette flèche mortelle, ou qui l’a fait trébucher sous la griffe du tigre, sous la lance de l’ennemi.

D’autres sont propices, puisque leur présence a coïncidé avec quelque succès à la chasse ou à la guerre, avec la cessation de quelque fièvre maligne. Il est donc prudent de fléchir le courroux de ceux-là, d’adresser à ceux-ci des actions de grâces. Telles étaient les réflexions naïves des pauvres hommes, fortement appuyées tout d’abord par les sorciers illuminés ou malins.

Songez aussi que la pierre était l’objet constant de leurs pensées ; durant des milliers et des milliers d'années, iis en ont tiré leurs outils et leurs armes. La hache d'un chef, d’un ancêtre, avait gardé quelque chose de leur vaillance et de leur renommée; une pointe sans défaut et d’une matière fine était un véritable trésor; c’est elle qui portait les coups les plus dangereux, qui brisait les crânes, qui fendait et coupait les bois durs.

La pierre étant l’arme par excellence, on en vint à penser que toute blessure, toute commotion violente, était causée par une pierre ; que la foudre.

par exemple, et les éclairs, étaient des pierres lancées du ciel par un génie ou par un dieu; plus tard les métaux, le cuivre et le fer, prirent place à leur tour dans l’arsenal des cieux. Nos expressions vulgaires « traits et carreaux de la foudre » attestent la persistance de ces idées. Quand l’usage des armes de pierre fut oublié, on continua de révérer les haches de silex sous le nom de pierres de tonnerre.

Les météorites, rencontrées en grand nombre, et que l’observation ou l’imagi nation associèrent tout d’abord aux chutes d’étoiles filantes, ne pouvaient que « confirmer de telles inductions. De plus, elles attestaient la nature minérale des astres. L’étendue était pleine de pierres enflammées, mobiles et immobiles. Rendre un culte à certaines pierres, détachées du firmament, c’était adorer le ciel et les étoiles.

Mais déjà le langage, (qui personnifie toutes choses), et cette nécessité pour l’homme de tout concevoir à son image, avaient donné aux pierres les passions et les sexes de leurs adorateurs. Les circonstances les plus futiles, les rapprochements les plus dénués de sens, vinrent en aide à la crédulité. Il y eut, parmi les roches, des mâles et des femelles, amants ou époux, couples, triades, quatrains de frères, de sœurs, ennemis ou alliés. Il arriva que des tribus — américaines ou helléniques, — virent dans une montagne, dans un champ de cailloux, leurs ancêtres et leurs héros éponymes.

Le culte brutal de la génération et la religion de la fécondité trouvèrent dans le caractère sexuel des pierres dressées, ou creusées, ou marquées de certaines stries fortuites, toute une mine de comparaisons ou de pratiques grossières. Nombre de roches naturelles, ou taillées de main d’homme, figurèrent des divinités propices à la génération ; et filles et femmes allèrent leur demander des maris et des enfants. Le pouvoir mâle attribué au ciel, aux dieux de la foudre et de l’atmosphère, par dessus tout au soleil, s’est fixé dans les pierres debout, ou équarries, ou plantées, comme les menhirs et les obélisques, soitsur des tombeaux, soit à l’entrée des temples. L’énergie féminine de la Terre, de la Lune, de la Mer a passé de même à certains blocs coniques ou arrondis. Souvent des sculptures significatives réunissent les deux sexes sur un même cippe.

D’autres superstitions s’attachent aux rochers qui pleurent, aux pierres branlantes, à celles qui présentent une apparence de tête ou un profil humain, aux montants de la porte, à la dalle du foyer, du seuil, de la sépulture, de l’autel, à la pierre, monument d’une victoire ou témoin d’un serment, à la borne du champ. Puis ce sont les métaux, représentants des astres et des planètes, or, argent, bronze, fer, plomb, mercure, vqui entrent dans les opérations magiques. Enfin le symbolisme s’empare de toutes ces données et vient encore compliquer les mythes en les interprétant ; de sorte que, dans les fables minérales, il en est bien peu qu’on puisse rattacher à un seul thème, à un seul motif ; la plupart sont composites. Munis des indications précédentes, vous ferez dans chacune la part de la curiosité, de la crainte, des instincts génésiques, des analogies avec la foudre, les astres et le ciel.

Certains tombeaux anciens renferment des pierres qui n’appartiennent pas au pays, des morceaux d’ambre, des haches. Ces cas qui semblent les plus simples de tous, impliquent déjà la croyance à la vie future et aux besoins des morts en

leur voyage funéraire. Les galets bleus et blancs des Hébrides et des côtes malaises de Djohore ne sont pas seulement admirés pour leur forme et leur couleur, ils sont redoutés comme des génies ombrageux. Nul ne peut les toucher sans risquer un naufrage immédiat.

Puisque nous sommes dans les régions Océaniennes, commençons par là notre voyage.

Sur le continent Australien, près du lac Maquarie et dans le district Paterson, des cercles de moyennes pierres passent pour avoir été apportés par le faucon-aigle (la foudre,, sans doute); les indigènes en défendent l’accès et n’aiment pas à s’expliquer sur le sens qu’ils y attachent. La Polynésie abonde en superstitions analogues. Citons seulement, à Tahiti, le dieu secondaire Tepapa, et certains blocs madréporiques habillés; dans Tîle de Pâques, les grandes pierres fiches grossièrement sculptées en bustes. Dans l’archipel Fidji, on offrait des aliments à une grosse pierre brute del’île Vuna, à un récif près de Naloa; dans la grande île Viti-Levou, une sorte de meule noire (météorite, sans doute) était ornée d’une ceinture et adorée sous le nom de Lové Kavéka, Ailleurs, une pierre sacrée écarte les moustiques; ce Bel Zébub polynésien est mâle et a pour femmes deux autres grosses pierres voisines. A Vanoua Levou, on adore une grosse pierre tombée sur une petite, fétiches nationaux de deux villages ennemis. Le dieu serpent des Fidjiens, Ndengéï, au corps de pierre, était sans doute quelque stalactite ou autre jeu de la nature. Aux Moluques, a Célèbes, Timor, Java, Sumatra, à Madagascar chez les Hovas, on rencontre des pierres fichées en terre. Près de l’île d’Aur, sur la côte malaise, on vénère certains rochers dangereux épars dans la mer. Toutes les populations anarvennes de l’Inde, proches voisines ou parentes des Malais, peignent, habillent et adorent des pierres, Bhuma-Dcvam, dieu de la terre, Butas , pénates et dieux termes. Des pierres rangées en avenues, diversement groupées, peintes en rouge, figurent les âmes des morts. Chaque village Khond a pour patron une pierre « Nadzou-Pennu, » placée sous un grand cotonnier. Ajoutez à ce panthéon minéral une foule de tombes, d’enceintes, de montagnes et de volcans, protégés par une interdiction religieuse qu’on nomme tabou, et que nul n’enfreint sans encourir l’excommunication et la mort. Il est un volcan, aux iles Sandwich, qui a engendré toute une mythologie. Cinq déesses l’habitent : la farouche Pélé ; Ma-Koré-Wawai- Waa aux yeux étincelants ; Noï-ta-pori-a-Pélé, celle qui baise le sein de Pélé ; Tabouena-ena, la montagne enflammée ; enfin Opio, la plus jeune des sœurs. Pélé est la grande divinité nationale; on raconte sa lutte furieuse avec un effroyable monstre ou dieu-cochon, Tama-Pouaa, sa course dévastatrice lorsqu’elle faillit atteindre de sa langue de feu le héros Kahavari, enfin le secours qu’elle apporta au roi Taméhaméha, le Napoléon hawaïen, dans une bataille décisive.

Nulle part mieux qu’en Amérique on ne suit l’évolution complète de la litholâtrie, ou culte de la pierre. Au nord, chez les Onéidas, les Iroquois, les Monitarris, les pierres sacrées abondent. Les Dakotas adorent une pierre ronde, peinte, soigneusement posée sur un terrain dépouillé de gazon; chez les Natcliez, la pierre est conique, enveloppée de cent peaux de chevreuils ; toutes, avant les expéditions de guerre ou de chasse, reçoivent des offrandes, des liba

lions, accompagnées de danses et deprières. Les Hurons demandent aux rochers des rapides le succès de leurs voyages ; ils y déposent du tabac. Dans la vallée du Mississipi, on rencontre d’énormes pierres dressées, qui ont une signification génésique. Aux Antilles, trois pierres président aux moissons, à l’accouchement, à la température.

Au Mexique, la pierre de Cholula représente le bloc céleste (la foudre) Citlatonax, jadis brisé dans sa chute en seize cents fragments qui se changèrent en guerriers. Son fils, Tecpatl, le couteau de silex, précipité du ciel par ses frères, tombe en un lieu nommé les Sept Cavernes, et s’y brise également en mille six cents morceaux qui deviennent dieux. Tohil, autre dieu tonnerre, chez les Quichés, avec ses compagnons, la foudre et l’éclair, est encore un couteau de pierre ou une météorite. Camaxtli, dieu chichimèque, la trombe des tropiques, est dit carreau ou pierre de foudre. Quetzalcoatl, la grande divinité des Toltèques, fut d’abord une pierre noire ; aussi l’obsidienne est sacrée, les femmes s’eu mettent un morceau dans la bouche pour ne pas accoucher d'une souris. La légende du dieu nous le montre dardant des pierres dans le tronc et les branches d’un grand arbre. Tandis qu’il médite sur un rocher, à Temacpalco, la trace de ses pleurs, de son corps et de ses mains se grave dans ia pierre. Ailleurs, il dresse sur sa pointe une énorme roche branlante. Son ennemi Tezcatlipoca, autre grand dieu mexicain, n’est pas moins prompt à lancer des pierres, dont il assomme les habitants de Tulla; celui-ci est pourtant un dieu solaire plutôt qu’un dieu fulgurant; mais le rayon, comme l’éclair, est une flèche, un carreau de silex ou d’or. Enfin les vents sont aussi figurés par des croix de pierre, qui indiquent les quatre points cardinaux. Les Espagnols, abordant aux Antilles et dans l’Yucatan, furent tout étonnés de rencontrer partout cet emblème qu’ils croyaient particulier au christianisme. De pareils faits, de telles images attestent la longue durée de l’âge de la pierre en Amérique.

Tous les peuples de l’Amérique centrale adorent, non seulement le couteau du sacrifice, les météorites, volontiers consultées par les amoureux, mais encoreles pépites métalliques et les gemmes éclatantes. Dans le Chiapas, le grand dieu Yotan, ou Odon, est une émeraude de la grosseur d’un œuf.

Au Pérou, la religion solaire apportée par les Incas a été impuissante contre les pierres-pénates des pâturages, des villages, des maisons, nommés Guacas, Willcas, Conapas, monolithes conservés dans les temples. Les Péruviens, dit Acosta, « vénéraient dans la nature tout ce qui leur paraissait différent des autres choses : les animaux, les plantes, les pierres, le feu, la foudre, » avant tout, les volontés et les esprits que l’anthropisme et l’animisme logeaient dans ces corps. Les pierres étaient si bien vivantes qu’elles avaient des sexes et des relations de famille : ici, trois rochers passaient pour la mère et ses deux fils ; là, huit pierres étaient quatre frères et quatre sœurs. Un dieu ou un réforma- ' teur, ennemi de 1a litholâtrie, -s’avisa de renverser une pierre sacrée; il en sortit un perroquet, c’est-à dire un génie, qui se réfugia immédiatement dans une pierre voisine. Les serpents de pierre, les hommes de pierre, les dieux émeraudes, les guacas bleus, portatifs ou sédentaires, reviennent sans cesse dans les fables tolérées encore par les Incas; tous ces objets avaient leurs cavernes, leurs temples et leurs clergés honorés et payés par l’Etat. Si national était le

culte de ces fétiches qu’à Guzco même, le grand prêtre du soleil avait conservéle nom de Huacapvillao, « qui parle avec les Guacas » ou « qui les fait parler. »

Viracocha, dieu suprême des Aymaras, façonne des statues de pierre au fond des cavernes et leur donne la vie.

Dans les gorges des Andes règne un dieu du tonnerre, Catéquil, armé de la. fronde et de la massue, dieu cruel et bienfaisant, friand de victimes humaines et protecteur de la génération. Son culte, très primitif, est tout naturellement associé à l’adoration des pierres, surtout des météorites. Il était lui-même un des trois rochers cités plus haut, qu’on vénérait sur la montagne. Il avait pour frère et compagnon inséparable, Piguerao, l’oiseau brillant, l’éclair qui déchire la nue et, d’un trait d’or, féconde la terre. La pelle d’or de Catéquil, qui laboure le champ et en fait jaillir les hommes, est une variante du même mythe. De même les trois œufs, d'or, d’argent, de cuivre qui, tombant du ciel après un déluge,, donnèrent naissance aux princes, aux nobles et au peuple.

Nous avons fait allusion à huit pierres cosmogoniques. Elles font partie du cycle, confus et curieux, des Guacas ou Guachemines.

Ces êtres, que nous avons vus représentés par des pierres, Titans et ancêtres mystérieux, avaient habité jadis les cavernes, les anfractuosités — Paracinas — considérées par les Collas (à l’est de Cuzco), comme le berceau de leur race. De l’une de ces grottes, — Pacari-Tambo, — sortirent un jour quatre couples de frères et sœurs époux, « dont la voix faisait trembler la terre, et dont les seize bras lançaient des pierres aux quatre horizons. » Ces personnages mythiques, dont le nombre varie d’ailleurs, civilisèrent les sauvages et leur enseignèrent l’agriculture. Leur légende ne nous est pas parvenue pure de toute interpolation ; elle a sans doute été retouchée par les théologiens de Guzco après l’admission de Viracocha dans le panthéon officiel. Nous la résumons d'après Girard de Rialle. Le frère aîné dispose, pour prendre possession du pays, quatre pierres aux quatie points cardinaux. Ayar-Uchu-Topa, le plus jeune et le plus rusé des frères, mura cet aîné dans une caverne où il l’avait envoyé prier, précipita le cadet dans un abîme, se défit du troisième à l’aide d’un enchanteur et, désormais époux des quatre sœurs et souverain du monde, fonda Cuzco et une foule d’autres villes ; puis, comme ses frères, il fut métamorphosé en rocher. Dans cette histoire obscure, où s’associent le culte des pierres, des ancêtres, des génies terrestres, de la foudre, peut-être celui des vents, et quelques vagues traditions nationales, on sent comme un effort discret pour la rattacher aux mythes solaires. La caverne, en effet, est située à l’Orient, et Pacari- Tambo se traduit tantôt par « demeure de subsistance, » tantôt par « lieu de naissance » et « demeure de l’aurore. » Une origine et des aventures analogues furent attribuées au fabuleux Roca, premier ou cinquième successeur de ce Manco-Capac dont la verge d’or s’était d'elle-même fichée en terre à l’endroit marqué pour l’emplacement de Cuzco. Roca est le fils d’Ayar-Manco — l’aîné des frères de Pacari-Tambo; il sort, lui aussi, d’une caverne — Ghingano — voisine de Cuzco, tout resplendissant d’or et de pierreries. Proclamé fils du soleil par sa mère Marna Cibaco dans le temple même de son divin père, il ramène le peuple égaré aux institutions et aux vertus antiques ; pour donner l’exemple de la vie pure, lui-même se marie aussitôt avec sa sœur Mama-Cora, comme Manco l’a

fait avec sa sœur Oello, Inti avec sa sœur Marna Quilla. La caverne où il s’est caché quatre jours, sa robe éclatante, sa filiation, tout révèle en lui le soleil sortant de la nuit. Son histoire achève la fusion du mvthe de Pacari-Tambo avec la religion dominante d’Inti, le soleil père des Incas.

Deux mots en passant sur le nombre quatre , tout aussi sacré chez les Péruviens, et pour des raisons tout aussi négligeables, que le nombre trois chez les Egyptiens, les Néo-Platoniciens et les chrétiens, ou que le nombre dix-neuf chez les Babistes de la Perse: quatre parties du monde, quatre régions du Pérou, quatre quartiers dans toutes les villes, quatre rues en croix, quatre vents, quatre castes[(Incas, Curacas, nobles, peuple), quatre peuples (Antis, Cuntis, Chinchas, Collas), quatre grandes fêtes dans l’année, et à chaque nouvelle lune une fête de quatre jours! Evidemment la découverte du nombre quatre aparuune merveille à ceux qui n’avaient su compter que jusqu’à trois, et un respect superstitieux s'est attaché au chiffre nouveau.

Autre remarque : parmi les faits innombrables qui attestent la variabilité de la morale, il faut noter le mariage entre frères et sœurs, que nous appelons aujourd’hui inceste et que nous condamnons avec juste raison; c’était une institution fort régulière et légale chez les Egyptiens, les Perses anciens et, vous venez de le voir, chez les Péruviens, trois peuples très cultivés et très soucieux de la vertu .

Nous ne retrouvons pas en Afrique cette mythologie minérale, très développée dans les deux Amériques. Ce n’est pas que la litholâtrie n’y soit des plus communes, mais elle en est restée à la phase rudimentaire. La race des nègres africains est civilisable ; mais par elle-même elle n’arrive pas à dépasser la capacité intellectuelle d'un enfant de huit à dix ans. Même en Abyssinie et dans le Sennaar, où ont pénétré des éléments sémitiques ou barbares, les idées et les croyances sont sommaires. On noue des fils autour des rochers, onointde beurre et de graisse, on décore de péritoines et d’entrailles sanguinolentes les pierres rondes ou pointues ; on a peur de certaines cavernes où sont réfugiés les esprits des morts ; mais on ne pense pas davantage.

Pour rencontrer une litholâtrie aussi fruste, il faut se transporter en Sibérie, dans le pays du chamanisme.

Petites pierres fétiches de la Sibérie orientale, rochers de l’Altaï adorés par les Yakoutes, les Bouriates, les Mongols, Tatars et Kirghises, pierres où les Finnois voient les sièges des dieux et des géants, blocs où les Khalkhas dressent leurs perches sacrées, qu’ils nomment Obbos, rochers entre lesquels les Lapons, au dire de Regnard, établissent des liens de famille, et ces deux fétiches samoyèdes, l’un idole à tête de pierre, l’autre simple pierre noire, tous deux vêtus de robes vertes à ornements rouges, tous deux arrosés du sang des victimes ; autant de variantes des superstitions communes à tous les peuples, et qui vivent encore dans les bas-fonds de la civilisation moderne.

Nous avons décrit une sorte de cercle irrégulier autour des régions, que l’on peut appeler classiques, où se sont développés diversement les Sémites et les Aryas ou Indo-européens ; ces privilégiés de l’humanité ont dépassé de bien loin la plupart des autres familles ethniques, si toutefois on excepte les peuples de l'Amérique centrale et du Pérou, violemment arrêtés en plein essor par la

conquête espagnole ; mais, partout, l’intelligence a suivi des routes parallèles, partout les stades primitifs coïncident ; et de même que l’âge de la pierre a été universel, de même la litholâtrie a laissé des vestiges nombreux et significatifs dans les croyances des Araméens, des Juifs, des Arabes, aussi bien que des Grecs, des Germains ou des Gaulois.

Chez les Egyptiens, l’antiquité de la sculpture a dû abréger la carrière de la litholâtrie. Nous savons cependant qu’une pierre sacrée était adorée à Abvdos; elle passait pour le tombeau d’Osiris ; Quinte-Cuce décrit Ammon, le dieu dont Alexandre se disait le fils, comme une simple pierre brute. Les pyramides, d’ailleurs, peuvent être considérées comme une imageennoblie des montagnes; et les obélisques, à n’en pas douter, n’ont fait que substituer leur forme élégante à la rusticité des pierres dressées. Ils en ont gardé la vertu génésique et solaire. Ils sont restés les emblèmes du principe masculin, auquel tant de villes égyptiennes rendaient sans vergogne un culte aussi enthousiaste qu’indécent à nos yeux.

Les inductions légitimes que nous pourrions tirer des milliers de pierres talismaniques exhumées tous les jours du sol de Babvlone et de Ninive, et plus encore du caractère génésique et astrolâtrique des religions assyro-chaldéennes, sont démontrées jusqu’à l’évidence par les coutumes des nations qui reconnaissent, bon gré mal gré, la Chaldée pour institutrice. Jacob, ayant eu un songe mystérieux, consacra la pierre qui lui avait servi de chevet pendant la nuit, en arrosa d’huile le sommet et l’appela Beitb-El, c’est-à-dire maison de dieu. De Brosses, à ce sujet, écrit fort judicieusement : « On a dit que c’était de cette consécration que les pierres Baitvles avaient tiré leur nom. Mais combien n’estil pas plus probable que le nom est antérieur à Jacob, puisque l’usage est certainement plus ancien que lui et que, d’après Sanchoniathon, Uranuset le dieu phénicien Ousôos avaient avant lui fabriqué de ces Beith-El ou pierres graissées? « Lorsque Dieu apparut à Jacob dans un autre songe, il lui dit: « Je suis le dieu de Béthel, où tu as graissé la pierre. » Celte pierre et ses pareilles étaient honorées en Judée avant l’établissement définitif des Hébreux. Loin que les Juifs en aient inventé le culte, ils l’ont condamné et combattu, comme on en peut juger par ce passage du Lévitique : « Vous briserez les pierres dressées et vous exterminerez tous les habitants de ce pays-là; vous ne dresserez point de colonnes ; vous n’érigerez point dans votre terre de pierre remarquable pour l’adorer.» Les prophètes ont vainement traité ces beith-el de beith-aven, demeures du mensonge, la tradition a persisté ; les femmes ont continué de sacrifier leurs enfants sur les pierres de Hinnon ; les pierres éparses sur le mont Liban ; le mont Garizim des Samaritains, le Sinaï, l’Horeb, enfin tous les Hauts-lieux d’Israël et de Juda n’ont pas cessé d'attirer les adorateurs. Les deux colonnes accouplées de Tyr, celles du temple de Salomon, — qu’on retrouve à Gadès sous le nom de colonnes d’Hercule, et même à Rome comme figure de Castor et Pollux, étaient des simulacres égaJement vénérés dans la zone moyenne du monde sémitique. Mais c’est à l’ouest, — du nord de la Syrie aux pays helléniques — et au midi, — • en Arabie, — que la litholâtrie a pris une extension tout à fait extraordinaire.

Les Arabes anciens adoraient surtout les astres, le soleil, la lune, les pla-

nètes. Dénués de toute faculté esthétique, incapables de donner à leurs dieux la figure humaine, ils ont divinisé des météorites ou fabriqué eux-mêmes des pierres carrées ou coniques; ils leur offraient des libations et les prenaient à témoin de

leurs traités.

« Entre ceux qui veulent se donner des gages, raconte Hérodote, un homme — le prêtre — se place avec une pierre aiguisée ; il leur fait à chacun une incision, à la paume de la main, entre les grands doigts et le pouce ; prenant ensuite du duvet de leurs manteaux, il l'humecte du sang, dont il teint sept pierres disposées à cette place. » Ces sept pierres, les planètes sans doute, rappellent les sept pierres noires du temple d'Erech en Chaldée.

Au reste, dit M. Girard de Rialle, dans les temps antéislamiques, l’adoration des pierres levées, en forme de cippes rectangulaires, noirs ou blancs, était générale dans toute l’Arabie. Les auteurs anciens signalent le fait et les écrivains musulmans le confirment. Sur ces pierres on égorgait des victimes, on les arrosait de leur sang... Porphyre accuse les Arabes de Duma, ou d’Idumée, de faire chaque année à leur pierre fétiche le sacrifice d’un enfant qu’ils enterraient au pied — comme le faisaient les Hébreux — au dire d'Isaïe. » Ce dieu minéral Iduméen s’appelait Kozé; les musulmans le regardent comme un démon armé de l’arc-en-ciei ; c'était en effet un dieu céleste, que les Latins ont connu sous le nom de Jupiter Casius, Jupiter-lapis. Diodore cite, chez les Nabatéens, un bloc quadrangulaire revêtu de caractères inconnus, à la fois dieu et autel. Tels étaient le Dusarès de Pétra, cippe de quatre pieds de haut sur deux de large, Alilat dans le Hedjaz, El-Sât ou Al-Ouzza, des Tagvf, Hobal, des Kinâna, Manah, Orotal, et toutes les divinités réunies dans le haram, ou enceinte sacrée, de la Mecque. 11 y en avait trois cent soixante.

La plus fameuse de ces pierres est la Kaaba, que Mahomet lui-même n’a pas osé enlever de son temple. Il ne l’aurait pas détrônée sans danger ; aussi lut-il heureux de la trouver sanctionnée par la tradition et associée aux plus anciens souvenirs de la race. Il adopta la légende qui la présente comme le marche-pied apporté à Abraham, lorsque ce patriarche, visitant son fils Ismaël, éleva au dieu unique le temple de la Mecque. Non loin est le Makàm Ibrahim, autre siège d’Abraham, et le puits Zem-Zem, source miraculeuse que l’ange Gabriel découvrit à Ismaël altéré.

La pierre de la Kaaba, placée à environ cinq pieds du sol, est, sous sa robe de soie noire et sa ceinture de vermeil, « un aérolithe ordinaire, couvert d’un enduit épais et inégal, luisant et couleur de poix. » On suppose qu’elle est d'un blanc grisâtre, brillant et métallique, « résultant d’un mélange de nickel et de fer. » Certaines stries où les dévots ont vu tantôt la marque du sexe féminin, tantôt l’ébauche d’un visage, ont aidé à sa transfiguration en déesse sidérale, la Lu ne, ou la planète Vénus. Elle était, de temps immémorial, le palladium des Koréischites, de la propre tribu de Mahomet. On la voit, du deuxième au troisième siècle de notre ère, enlevée et restituée par les Karamites, visitée par un pieux tobba de l’Yémen, et baiséeet frottée avec un zèle que le monothéisme n’a point ralenti, certes; et le vieux fétiche demeure pour le moins autant dieu que son ancien confrère Allah.

Allah — le dieu unique — est le El des Hébreux et des Phéniciens, le Hou

des Babyloniens ( Bab-ilou , porte de El), qui est allé, sous le nom d ’Ilus, figurer dans l’histoire fabuleuse des Achéens et des Troyens. C’était un dieu solaire et atmosphérique.

La Syrie et l’Asie-Mineure abondaient, comme nous l’avons fait pressentir, en divinités mâles et femelles de cette espèce. La déesse syrienne de Lucien, sans doute Istar ou Aschéra, était une pierre conique; et elle n’est pas plus seule dans son temple que la Kaaba dans son enceinte. Abd-Adir, dont le nom contient le fameux dieu assvro-babylonien Adar, n’était qu’un caillou, comme celui que décrit Nicolas de Damas : « une pierre ronde, polie, blanchâtre, à peu près d'un empan de diamètre. » Les pierres de ce genre, qu’on voyait rangées en grand nombre sur le mont Liban, avaient été autrefois les grandes divinités du pays. Il y en avait entre Byblos et Héliopolis, qui faisaient des miracles par milliers. A Emèse, une pierre conique était nommée Agli-Bel ou Elagabal ; c’était la grande divinité solaire delà région. Héliogabale, le cruel efféfniné, qui déshonora le trône des Césars, en était le grand prêtre, il la fit porter à Rome. Plusieurs siècles auparavant, Rome avait reçu avec pompe une autre pierre, noire et à angles irréguliers, que l’on disait tombée du ciel à Pessinunte; c’était la grande Cvbèle de Phrygie, la Mater ldæa, sous sa forme première. L’Artémis d’Éphèse, la Vénus de Paplios, et généralement tous les dieux ou déesses de l’Asie-Mineure, avant d'être transfigurés par l’art grec, étaient des blocs ou des météorites ; et leurs figures anciennes continuaient à siéger dans leurs temples, à côté de leurs statues.

Venus après les Sémites, les Indo-Européens héritèrent de leurs superstitions. * Mais aux croyances qu’ils trouvèrent établies, ils ajoutèrent les souvenirs d’une période litholatrique par laquelle ils avaient passé, comme leurs devanciers. Le culte des pierres, des Béthyles, néanmoins, ne faisait pas partie intégrante de leurs mythologies, lorsqu’ils commencèrent leur exode. Leurs dieux, quoique non encore représentés, étaient déjà anthropomorphes ; ni la foudre, ni les astres, ni le soleil, ni le ciel, n’étaient conçus par les chantres védiques comme des pierres tombées de l’étendue ou voyageant dans les airs. Ils connaissaient seulement des dieux forgerons, des dieux architectes, employant le métal et Ja pierre, Twachtar, Açman. Le nom de ce dernier peut cependant être cité comme un vestige litholatrique ; il paraît signifier enclume de pierre ou de bronze ; et sous la forme Akmôn, il reparaît en Phrygie, avec ce sens primitif, avec la qualité de bloc, d’aérolithe. Dans la mythologie grecque, c’est un marteau lancé du ciel par Jupiter, véritable carreau de foudre qui tombe sur la terre en neuf jours et neuf nuits. Quoiqu’il en soit, chez les peuples de culture aryenne, la litholâtrie affecte le plus souvent un caractère épisodique et surtout régressif ; les Aryas de l’Indus l’avaient presque oubliée, lorsqu’ils l'ont retrouvée aux sources du Gange ; le Méru, la montagne sainte, la mère du grand fleuve fournit alors au brahmanisme de riches éléments mythiques. Les prêtres poètes du Rig, — du moins les plus anciens, — se contentaient d’invocations générales aux montagnes et aux collines couronnées d’arbres. Seul ou à peu près, le mont Méru lut considéré comme un Olympe, un Ida, siège des dieux et du paradis.

Les pierres paraissent avoir occupé une moindre place encore dans la religion déjà métaphysique et morale des Iraniens. On rencontre pourtant, dans un re-

cueil de rédaction moderne, dans les Mille et une Nuits , de très nombreuses histoires d’hommes et de peuples entiers changés en pierres ; il ne faut pas dédaigner ces récits traditionnels qui nous ont gardé bien souvent le témoignage précieux des plus antiques rêveries de l’homme. Les Mille et une Nuits, d’origine indienne et persane, sont à la fois un des plus charmants livres de toutes les littératures et une mine de documents antérieurs à l’Islamisme et même à la réforme de Zoroastre. Permettez donc à la mythologie de prendre son bien où elle le trouve et de revendiquer la légende des deux frères et de la princesse Parisade.

Parisade, c’est Parysatis, une princesse persane, dont le nom, bien connu, a été porté par la femme de Darius Codoman, qui fut la prisonnière et l’épouse d’Alexandre. Nul indice plus certain d’une antique origine. Dérobés à leur mère par des sœurs jalouses, Parisade et ses deux frères, enfants du roi de Perse, ont été sauvés par l’intendant des jardins royaux. Le destin, qui médite de leur rendre le rang auquels ils ont droit, envoie à Parisade une vieille femme, une magicienne ; et celle-ci inspire à la princesse le désir de posséder l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et l’eau d’or. L’un après l’autre, les deux frères tentent l’aventure ; il s’agit de gravir sans se retourner une montagne couverte de pierres noires, d’où sortent des bruits menaçants. Les deux princes, pour combattre les ennemis dont ils se croient assaillis, se retournent et sont changés en pierres. Parisade, plus ferme et plus ingénieuse, se bouche les oreilles avec du coton et parvient au sommet de la montagne. Elle verse l’eau d’or sur les pierres enchantées, toutes reprennent la forme humaine et font cortège à leur libératrice. N’y a-t-il pas là quelque analogie lointaine avec le mythe péruvien de Pacari-Tambo et en tout cas le vestige d’un stade mental commun aux peuples de l’Amérique centrale et de la Perse, ou, pour mieux dire, à toutes les races humaines ?

La litholâtrie était dans toute sa force, elle régnait en Europe comme en Asie, lorsque les Grecs, les Latins, les Germains et les Gaulois vinrent se fixer dans leurs nouvelles patries. L’adoration soit directe, soit animiste des pierres, des rochers et des montagnes était notamment répandue le long de la chaîne du Pinde, en Thessalie, en Béotie, en Épire, en Arcadie et jusqu’au Taygète et à l’Eurotas. L’esprit souple des Hellènes, si habiles et si prompts à s’assimiler tout le travail antérieur des peuples qui les avaient précédés, l’adapta immédiatement à ses propres conceptions. Il s’en servit pour localiser les mythes importés de la Bactriane et pour figurer ses dieux. Parmi tous les faits que De Brosses a recueillis dans Hérodote, Strabon, Diodore, Pausanias et tant d’autres, il n’en cite qu’un seul qui se réfère au culte direct des minéraux. Le voici : Plutarque, de Fluviis (Sur les fleuves), « mentionne certains cailloux divins, que les habitants de Lacédémone tiraient du fleuve Eurotas et qui, s’il faut les en croire, s’élevaient d’eux-mêmes au son d’une trompette, du fond delà rivière à la surface de l’eau. » Le cas est curieux, puisqu’il à son similaire dans les îles du Pacifique. De Brosses a donc raison de l’alléguer à l’appui de son système; mais il prend soin lui même de le réduire à sa juste valeur, en l’attribuant aux fabuleux Pélasges, premiers occupants du sol hellénique. Il admet que les Grecs, Jes « colonies étrangères «pour faire agréer leurs dieux adoptèrent ceux du pays,

surtout «les béthyles, dont sans doute, écrit-il, il v avait déjà bon nombre» dans l’Hellade.

Il y avait en Thessalie des terrains volcaniques, les Champs phlégréens, tout parsemés de grosses pierres, peut-être des traînées de moraines, car une tradi" tion diluvienne s était répandue en cette contrée, comme en beaucoup d’autres. La mythologie, s’emparant de ces données, les fit entrer dans la légende des Titans ; elle installa des dieux fils d’Ouranos sur l’Olympe, sur le Pélionetl’Ossa, ici les aînés, enfants de la terre et du ciel, les Titans, là les plus jeunes, les Kronides, Zeus et son cortège. Les deux groupes rivaux se bombardèrent pendant dix années à coups d’énormes pierres. Zeus, enfin victorieux, foudroya les Titans et les enchaîna dans les abîmes, les coucha sous les volcans et les montagnes. Les vaincus s agitent encore, leur tureur s’exhale en fumées et en flammes par les cratères de l’Etna et du Stromboli, et leurs soubresauts causent les tremblements de terre ; d’autres Titanides, alliés des Olympiens, furent envoyés dans les cavernes et chargés de fabriquer la foudre sous la direction d’Héphaïstos, que les Latins nomment Vulcain, le volcan, dieu du Feu. Ce sont les Cyclopes, dont l’œil unique semble attester l’origine solaire : le soleil est appelé plus d'une fois l’œil des cieux. Nous n avons pas, d’ailleurs, àdéméler encoiece mythe si complexe; il nous s u l fît d avoir montré quel parti le génie grec a su tirer des pierres, éparses dans les Champs phlégréens; il les a de même associées à la tradition du déluge. Deucalion et Pyrrha, réfugiés sur une cîme, ont seuls échappé à l’inondation , toute la race des hommes a péri. Le couple fortuné ramasse les pierres de la région maudite ; l’homme et la femme les lancent derrière eux, sans se retourner, et le monde se trouve repeuplé en un clin d œil, comme pai les dents du serpent de Cadmus. Niobé chang'ée en pierre avec ses enfants par les dieux lumineux Apollon et Artémis, les ennemis pétrifiés par la tête de Méduse, emblème du Soleil, sont des variations sur les mêmes motils. Les pierres sacrées n abondaient pas seulement en Thessalie ; le reste de la Grèce et des îles en était encombré. Aux unes, les Hellènes donnèrent le nom de leurs dieux, ils enchâssèrent les autres dans le mythe de Kronos et de Zeus, que nous retraçons ici d’après la Théogonie d’Hésiode.

Le sixième couple d’Ouranides ou Titans, et le plus important de la mytholo¬

gie grecque, se compose de Kronos et Rhéa (le Ciel créateur et la Terre humide) ; nombreuse fut leur postérité : Istia, Dèméter, Héra à la chevelure d’or, le puissant Aïdès, qui habite une demeure souterraine, le retentissant Ennosigaios, dieu des mers ; le prudent Zeus, père des dieux et des hommes, dont le tonnerre secoue la terre immense.

« Or, dit Hésiode, le grand Kronos les dévorait, à mesure qu’ils descendaient des flancs sacrés aux genoux de leur mère ; cet artifice devait le préserver du complot de son fils et de l’usurpation de Zeus, prédits par Ouranos et Gaîa. Rhéa « en proie à la douleur » et sur le point d’enfanter Zeus, alla demander à Gaîa et Ouranos, le moyen de cacher l’enfant et d’arracher les autres à la fureur paternelle... Zeus, né à Lyktos, en Crète, fut reçu par Gaîa et confié comme on sait, aux Corybantes ou Daktyles, habitants d’une caverne sacrée. Une grande pierre emmaillotée fut offerte à sa place au grand chef Ouranide, premier roi des dieux. « Kronos, la saisissant, l’engloutit dans son ventre, le

malheureux ! » sans se clouter de la substitution. Bientôt, circonvenu par les conseils astucieux de Gaîa, il dut rendre la liberté à ses enfants. Quant à la pierre, il l’avait vomie, « et Zeus la fixa dans la terre au large sein, à Pytho la divine (Delphes), sous les cavernes du Parnasse, pour être un signe à l’avenir et une merveille aux yeux des mortels. » Cette fiction nous paraît bien grossière, et cependant, — telle est la différence. entre les périodes intellectuelles, — elle a plu aux Hellènes, à ce point qu’ils ont essayé de l’appliquer à la naissance d’Athéné, fille de Métis et de Zeus. Au moment où Métis allait enfanter, Zeus, sur les conseils de Gaïa et d’Ouranos, l’enferma dans son ventre ; ainsi la déesse captive, l’informerait plus sûrement du bien et du mal ; pour lui, il éviterait d’être détrôné par ses enfants. Mais qu’est devenue, dans cette variante, la pierre habillée de Delphes, avec les cavernes sacrées du Parnasse et de Crète, enfin les raisons d'être du mythe? Les Hellènes ont peu à peu éliminé ces restes d’une mythologie périmée.

Venons aux dieux grecs représentés par des pierres: l’Apollon de Delphes, tout naturellement, — puis la Junon d’Argos, Iléra au sein blanc, le Bacchus de Thèbes, l’Hermès d’Athènes. La Vénus de Paphos, figurée sur une médaille de Garacalla, était une borne ou pyramide blanche. « Le simulacre d’Héraclès dans son temple d’Hvette en Béotie, dit Pausanias, n’est point une figure taillée, mais une pierre grossière à l’antique. Le dieu Éros des Thespiens dont l’image est extrêmement ancienne, n’est aussi qu’une pierre brute: de même, dans un très ancien temple des Charités (les Grâces) à Orchomène, on n’adore que des pierres qu’on dit tombées du ciel au temps du roi Etéocle. » Il dit avoir vu, vers Corinthe, près de l’autel de Poséidon isthmien, deux représentations fort grossières et sans art, l’une de Zeus bienfaisant — qui est une pyramide, — l’autre d’Artémis Patroa, qui est une colonne taillée. Et Pausanias ajoute: « chez nos premiers ancêtres les pierres recevaient des honneurs divins » ; mais il ne s’est pas douté que ces ancêtres, ou plutôt prédécesseurs, appartenaient à une race différente, à un autre régime mental. Au reste, l’art, malgré l’extrême facilité esthétique des Hellènes, mit assez de temps à embellir et humaniser les dieux, pour que leur forme pélasgique — météorite, cippe, souche de vigne ou tronc d’orme, — demeurât définitivement consacrée. Pausanias en fait la remarque : « Quoi qu’on eût érigé des statues aux dieux, les pierres brutes qui en portaient les noms ne restèrent pas moins en possession du vieux respect dû à leur antiquité ; tellement, dit-il, que les plus grossières sont les plus respectables, comme étant les plus anciennes. »

Enfin le nombre de ces pierres sacrées étant, paraît-il, inépuisable, les Hellènes n’ayant plus de fables où les utiliser, de dieux à leur incorporer, employèrent les restes à loger, à abriter soit des êtres énigmatiques comme le Sphinx ou les Gorgones, soit d’innocentes nymphes des montagnes et des grottes, les

Oréades.

Les peuples anciens de l’Italie ont connu les mêmes superstitions, mais les Latins n’y ont guère ajouté d’ornements ; les pierres de foudre ont été chez eux fort redoutées ; et l’on cite de nombreuses pierres larges et rondes dont les rides et les dépressions donnaient à penser à ces esprits positifs très bornés; On les encastrait dans les murs des temples, et pour peu qu’il y eût, à peu près

en leur milieu, une apparence débouché, certains pontifes se donnaient la peine — aisée et fructueuse — de les faire parler. L’une de ces meules, croit-on, est restée dans la façade de Ste Marie Egyptienne à Rome et a donné son nom à la place Bocca délia Verità (Bouche de la vérité).

Nous manquons de documents très anciens sur les croyances des Germains; mais il est hors de doute que le culte des pierres y avait trouvé place, soit comme mythe local, soit comme suppléant à la sculpture absente. Tacite mentionne des colonnes élevées en Frise par Hercule, et dont le César Drusus aurait entendu parler. Etait-ce un autel phénicien ? C’est assez probable. Mais il est possible aussi que les antiques Lapons et Finnois, qui occupaient ces rivages avant les émigrants germaniques, eussent pratiqué le culte des pierres fiches ou levées de main d’homme. Nous y verrions alors un souvenir, anciennement constaté, de l’époque mégalithique. Au rèste YIrminsïil national était une colonne grossière ou un tronc d’arbre.

Un mythe cosmogonique de l’Edda peut être ici rapporté ; la pierre y joue un rôle important : « Un froid glacial, une chaleur dévorante régnaient des deux côtés de Fabîme. Tout à coup, du nord, du pays des brouillards, s’épancha vers le gouffre une source vénéneuse, bientôt congelée en un bloc énorme. Le sud lança alors ses rayons ardents, et la glace amollie forma le corps gigantesque d’Ymer. Le géant dort et, durant son sommeil, naissent de lui Hrymur, père du froid, et Surtur, génie de la flamme. Une certaine vache Audumbla dont le lait nourrit Ymer, lèche et anime un rocher, Bur(sans doute une pierre levée), d’où procède Bor, lequel, uni à la géante Belsta, engendre les trois grands dieux Odin, Vil ou Hénir, et Vè ouLoder.» Ainsi parle sans y chercher malice Sæmund Sigfussen ; et la foi naïve du narrateur, jointe au voisinage de l’arbre Ygdrasill et des serpents qui le gardent, nous garantit l’antiquité de. cette étrange cosmogonie, accommodée au climat glacé et à la sombre imagination du nord.

Après avoir fait le tour du monde, nous rentrons enfin dans notre vièille Gaule, où le culte des pierres fut si intimement associé à la religion; des- druides. Nul pays ne pouvait donner plus ample carrière à la litholâtrie. Les montagnes n’y étaient pas moins divines que les forêts. Sur les sommets et dans les cols des Vosges, du Jura, des Alpes, des Cévennes et des Pyrénées, dans le voisinage des rochers d’où jaillissent les sources thermales, les conquérants romains ont signalé des autels et des sanctuaires. Les vieux cratères, les moraines éparses déposées par la retraite des glaciers, les pierres debout, les roches branlantes, les grottes, les anciens abris sous roches des contemporains de la pierre polie, les haches en silex, les pierres de foudre, dont notre sol paraît être une mine inépuisable, toutes les formes et tous les accidents du monde minéral ont donné lieu à des superstitions et à des légendes locales, ont servi d’asile à des Korrigans et à des fées — qui sont les sylvains et les oréades de la Gaule. Suivant leurs dispositions et leurs attitudes, les pierres ont été regardées comme des massues, des jouets, même des coprolithes de certaines divinités, comme des héros pétrifiés, à temps ou pour toujours. Telle roche a été lancée par Gargantua, comme Pytho par Kronos ; telle autre laisse voir encore l’empreinte du pied de ce géant solaire immortalisé par Rabelais. Plusieurs ont gardé une vertu fécondante encore invoquée par les filles de la Bretagne et des Pyrénées.

Aux éléments fournis par la nature et la tradition s’étaient ajoutés les monuments d’une ancienne industrie. Quand les Celtes bruns et trapus, quand les Gaulois grands et blonds, à des époques différentes, et difficiles à déterminer, vinrent se fixer à l’extrême occident de l'Europe, ils trouvèrent le pays semé de pierres isolées ou assemblées en enceintes, groupées en chambres et en allées couvertes, amoncelées en tertres grands et petits, dont les similaires se rencontrent en Amérique, en Asie-mineure, en Italie, dans l’Afrique septentrionale, le Danemark, la Scandinavie, autant dire dans le monde entier. Ce sont les menhirs, les dolmens, les tables, les alignements, les cromlechs, etc., monuments attribués jadis aux druides et que réclame aujourd’hui la science préhistorique. Ces témoins d’une période qui va de la pierre polie au bronze commençant, ont suggéré l’hypothèse d’une race des dolmens, d’un peuple migrateur portant son industrie de proche en proche à travers le monde. Mais leur présence simultanée sur des terres séparées par des océans et des distances infranchissables ne saurait s’expliquer ainsi. Les monuments qu'on nomme aujourd’hui mégalithiques marquent seulement un instant moral, pour ainsi dire, de l’évolution. Un même état intellectuel a partout comporté les mêmes idées. La pierre de Jacob, le menhir et l’obélisque procèdent de la même pensée animiste ; il faut y voir tantôt des simulacres et des demeures de génies et d’ancêtres, des signes d’un évènement quelconque, et souvent des emblèmes sexuels. Les dolmens sont des tombeaux, des chambres sépulcrales jadis couvertes de tertres rapportés. Les cromlechs signalaient la tombe d’un chef. L’habitude de jeter une pierre en passant sur une sépulture subsiste encore en de nombreux pays. Les prêtres gaulois ont pris possession de ces piliers frustes et de ces constructions rudimentaires, ils en ont sans doute élevé à leur tour, ils en ont varié les formes et les usages. Des alignements de Carnac,des enceintes de Stonehenge (en Angleterre), des allées couvertes de Gavrinnis, de Fontenay-le-Marmion,etc. ils ont fait des temples ; des dolmens, ils ont fait des autels ; sur les tables, ils ont figuré des hommes étendus, des cuvettes, des rigoles où coulait le sang humain; sur les pavois ils ont incisé de vagues contours d’œufs et de serpents, qui ont exercé l’imagination des celtomanes. Et à ce titre, on peut conserver aux monuments mégalithiques le nom de druidiques. Ce n’est pas ici le lieu de décrire ces richesses nationales, dont le soin est aujourd’hui confié à un comité officiel, il nous suffit d’en avoir indiqué l’origine et d’avoir défini leur rôle dans le développement de la litholâtrie gauloise. Instruments du culte druidique, ils ont partagé les hommages rendus aux diverses roches naturelles. Plusieurs conciles ont condamné les superstitions qui s’y rattachent. Le roi Chilpéric Icr prononça les peines les plus graves contre quiconque ne détruirait pas les pierres sacrées. Plus tard on tourna la difficulté en consacrant au culte chrétien les menhirs et les dolmens. Plus d’un fut surmonté d’une croix ou orné de symboles pieux. Mais certaines pratiques tenaces témoignent encore de la foi populaire. L’autel chrétien, comme le dolmen, est un tombeau ; il couvre ou est censé couvrir des reliques, les os d’un saint. Dans les Piapports (analogues aux pardons de la Bretagne,) des processions d’hommes et d’animaux passent encore soit sous des châsses soit sous un autel célèbre par ses vertus curatives. Ainsi quelques souvenirs, chaque jour plus nombreux, du paganisme gaulois, s’insinuent dans les croyances et les cérémonies chrétiennes*

Mais il est temps de conclure. Les pierres ont vivement préoccupé l'imagination de l’homme primitif. Douées tout d'abord d’intentions malveillantes ou propices, pourvues par 1 animisme d’esprits et de génies, rattachées par des analogies singulières à des phénomènes atmosphériques et à des corps célestes divinisés, considérées comme des emblèmes génésiques, employées à représenter des dieux que l’art ne savait pas encore figurer, elles ont eu des temples et des prêtres. Déchues peu à peu de ce haut rang, elles conservent cependant, même dans les pays civilisés, leurs attributions les plus antiques. L’animisme pur et simple survit aux mythologies savantes ou rationnelles.

Notre collègue, André Lefèvre, reprend cette année, le mardi 12 novembre, et continuera les mardis suivants, à 4 heures, à l’Ecole d’ Anthropologie, 15, rue de l’Ecole de Médecine, son cours de mythologie ethnographique.

Il traitera notamment des mythes et divinités atmosphériques, sidérales et célestes, chez tous les peuples. Les cosmogonies, les rites, et un aperçu des divers systèmes religieux, polythéisme, trithéisme, dualisme, monothéisme, etc. compléteront l’exposé des Principes de Mythologie.

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