DÉVELOPPEMENT DES FORMES PLASTIQUES
Les moyens d’expression mis en œuvre pendant la période obscure des origines sont trop pauvres pour traduire les caractères plastiques des dieux. Néanmoins, ils accusent déjà la tendance à l’anthropomorphisme, qui s’éveille dès que le génie grec prend possession de lui-même. Après l’établissement définitif de la race hellénique sur le territoire de l’Hellade commence une longue évolution, pendant laquelle l’art grec s’efforce de créer des formes qui lui soient personnelles, élimine les éléments empruntés aux cultes étrangers, ou les transforme en se les assimilant. Cette période dure longtemps, car l’art religieux est timide à ses débuts il vit de traditions ; il se contente d’un petit nombre de formes qu’il répète naïvement, jusqu’à ce que le progrès de la plastique, appliquée à d’autres sujets, mette en lumière l’insuffisance et la gaucherie de ces essais.
Une autre cause contribue à retarder le développement des types divins dans l’art. Pour que la sculpture
puisse arrêter nettement la physionomie des personnages divins, avec les seules ressources que lui fournit la figure humaine, il faut que le sentiment religieux et la poésie aient accompli un certain travail d’abstraction, en dégageant les attributs moraux et physiques de chaque dieu. L’imagination, la conscience populaire doivent créer ces formes que traduira l’artiste. Or, c’est seulement après le retour des Héraclides, vers la fin du xiie siècle, quand la race grecque est maîtresse du sol, que la poésie épique prend son essor dans les pays ioniens. L’imagination hellénique a dès lors à son service un moyen d’expression souple et puissant, qui lui permet de donner à ses créations la couleur et la vie. Dans les poèmes homériques, les dieux ont déjà le caractère plastique. Athéna, « à la blonde chevelure... dont les yeux brillent d’un éclat terrible » ; Zeus, « aux noirs sourcils, secouant sa chevelure divine» ; Aphrodite, « aux bras éclatants de blancheur, étendant les plis de son voile éblouissant » ; voilà autant de traits qui évoquent de brillantes images. Ces divinités ne sont plus des forces mystérieuses et terribles ; ce sont des êtres concrets, semblables aux humains, dont ils partagent les passions, mais plus beaux et plus forts1. Pour rester d’accord avec le sentiment religieux, l’art doit leur prêter la forme humaine poussée à la perfection. Aussi, quand la poésie épique a terminé son œuvre, la sculpture s’efforce de réaliser ces magnifiques conceptions. Le mouvement qui commence vers la Lp olym-
i. Voir J. Girard : Le Sentiment religieux en Grèce, p. 5i et suiy, I H
FORMATION DES TYPES FIGURÉS. 2
piade sera fécond, et l’étude de la nature, dans les statues d’athlètes, fournira aux sculpteurs des éléments plus variés et plus vrais. La nécessité même d’emprunter ces éléments à la figure humaine, en imposant à l’art certaines limites, tournera à son profit; elle l’obligera à chercher des nuances, des expressions différentes, à développer de merveilleuses qualités de précision et d’analyse. La période d’archaïsme sera tout entière remplie par ces consciencieux efforts, auxquels l’art devra sa souplesse et sa fécondité.
Les monuments figurés ne nous permettent pas de suivre dans toutes ses phases ce travail d’abstraction, qui commence sans doute après l’apparition des poèmes homériques. Toutefois, les peintures de vases du vne siècle nous montrent l’art essayant de réaliser des types distincts et expressifs. Sur les vases de Milo , les dieux ont déjà leur forme grecque, témoin la curieuse peinture qui représente Apollon et Artémis sur un char 1. Cet art naïf, mais original, ne doit plus rien aux influences étrangères : il est purement grec. On ne se figure pas autrement les figures d’ivoire, d’or et d’ébène qui ornaient le coffre de Kypsélos (olympiade XXX), et qui dénotent de remarquables essais de symbolisme. Le toreuticien qui a sculpté ces motifs, connus par la description de Pausanias, tente de représenter sous une forme sensible des êtres abstraits, tels que le Sommeil et la Mort : le premier est un enfant blanc, le second un enfant noir; tous deux ont les pieds tordus, et sont portés dans les bras de la Nuit. La
j. Conze : Melische Thongef cesse, pl. IV,
Destinée (Krp), la Justice et l’Injustice, l’une belle, l’autre laide, sont aussi des figures symboliques; si les moyens d’expression sont encore imparfaits, les facultés d’analyse mises en jeu appartiennent bien en propre à la race hellénique.
Lorsque les types des dieux sont fixés, l’art les développe avec une infinie variété. Alors même qu’il cesse d’être exclusivement religieux, il ne perd pas son caractère mythologique. Les légendes et les mythes lui fournissent une riche matière pour la décoration des vases peints, des bijoux, des petits bronzes, de ces mille objets d’industrie qui n’ont aucune destination religieuse ; sur les monnaies, les graveurs reproduisent souvent l’image des dieux et des héros. Aussi les documents sont-ils fort abondants pour une mythologie figurée de la Grèce. Si l’on songe, en outre, à la multiplicité des légendes locales, aux variantes qu’elles introduisent dans les attributs et les types des divinités, on comprendra facilement combien une pareille étude offre d’aspects divers. La méthode qui conduirait le plus' près possible de la vérité devrait procéder par divisions géographiques, en tenant compte de l’ordre des temps. Il est à peine besoin de faire observer que les dimensions de ce volume nous l’interdisent. Remarquons seulement que, sous cette apparente diversité, on retrouve des traits qui varient peu. L’esprit grec, si libre et si fécond, a su imprimer aux types des dieux des caractères plastiques trop nettement définis, pour qu’ils puissent subir, dans la tradition courante, des altérations profondes. Tous les efforts de l’art, jusqu’à l’époque de la perfection, ont eu pour objet de créer le type idéal de chaque dieu. Le
FORMATION DES TYPES FIGURES
Zeus de Phidias, la Héra de Polyclète, ne sont pas des chefs-d'œuvre isolés : ils résument le travail de plusieurs générations. Si dans la suite Part ne s’asservit pas à des formules, s’il conserve, même après les créations des maîtres, toute sa liberté, il respecte néanmoins une sorte de type canonique, qui reste fixé pour chacune des divinités. Il est donc possible de dégager des monuments figurés les caractères généraux des divinités helléniques, en considérant comme des exceptions les variantes qui sont le fait des cultes locaux. Nous essayerons de le faire dans les chapitres suivants, en parcourant successivement les principaux domaines où s’exerçait la puissance des dieux. On groupera ainsi autour des divinités du ciel, de la mer, de la terre et des enfers les divinités secondaires qui sont comme leur cortège, et forment différents cycles figurés.