BOUS
— Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.
— Bien dit ! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses aillent si loin ; il suffit généralement de parler fort pour que cette vermine s'apaise aussitôt.
— Dieu le veuille ! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi.
Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux ballants la porte de la salle à manger et annonçait :
— La table est couverte.
Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit^ à cette inlèressanU conversation, qui s^-^ ; foîongea pendânl lô«t
t9 WACK PAMtSf
le souper et dans la soirée qui suivit. Les petites truites de l'Use, produit de ma pèche du matin, les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles, tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût remontré à M de Belhmaiin-HoUweg. Ma mère s'affolait, s'énervait, posait vingt fois les mômes questions, ne parvenant pas à comprendre comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces assassins de Serbes. Mes sœurs criaillaient, péroraient, enfilaient leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude.
— Qu'avez vous, Johann ? lui demanda enfin mon père.
— C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.
— Quel âge avez-vous, Johann?
— Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.
— Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps ?
— Le dix-septième, monsieur le conseiller de corn merce, celuj' de Danlzig.
«ACM FiVKIB I îi
— Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.
C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'atlreux sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits enfants.
— Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil, vous serez en mesure de les embrocher à leur tour.
— Quelle horreur ! glapit ma mère, toute prête à prenure une crise de nerfs.
iMais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se fit peu à peu «îans les esprits et l'on tinit par conclure que tout cela se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes vacances interrompues.
Malgrfi les prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne dormis guère. Je songeais à cette grande «yaiserne de Magdebourg où, au sortir du gymnase, j avais fait mon ▼olontariat d'un an. J'en revoyais la vaste eour quadrangulaire, avec ses hauts murs o«Te percés de centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses trois arbres mala- <iiU et éou sol de {aiTAi Laitue qui s'ornait-en son mi-
Heu d'une slatue en fonte de 1 empereur Guillaume I*' sur un socie de stuc. Je revoyais la salle d'exercice Avec sa sciure de bois, ses râteliers de fusils et ses engins de gymnastique ; les chambrées de soldats, ttne par escouade, avec les lits plats alignés et les files d'armoires à l'ordonnance ; je me remémocais le drili épuisant et le pas de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille. Puis, c'était le champ de manœuvre, à une heure de la ville, avec ses baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des sous-offlcier3, au rez de chaussée de i'aile gauche de la caserne ; le casino des offi ciers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant, son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour, sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes supérieurs.
Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manœuvres d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des trom pettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché, contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé, couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de la conscience que j'ét?ais une
RÂcni TAnn] 23
unité de ce vaste ensemble, un rouage de cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle, je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son apothéose finale ; et quand, au cours delà triomphale revue qui clôtura ces manœuvres de l'Elbe, j'eus défilé-, la jambe haute et le pied tendu, en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement, devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume 11. j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous côtés les éclats des cuivres tonnant le Deulschland^ Deutschland ùber a//«,rintense et aiagnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.
Et maintenant, qu'aliait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur ? Comment allais je retrouver la caserne de Mngdebourg ? Toute animée d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses lourdes murailles ? Qu'allait-il se passer ? Quel allait être mon sort, et avec le mien celui de mon réfziment, celui de l'armée, celui de lAUemague, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir autour de la longue table du casino des officiers ? Quel aii- aurait le colonel von Steiaitz, entre ses favoris à
24 NACa l^AKIit
l'autrichienne ? Quels discours oous servirait notre chef de bataillon, le major von Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases? Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumillier, mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe^ plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel, couturé comme un damier, le lieutenant von Buckling, élégant, corseté, pommadé et le monocle à l'œil, le sergent-major Schlapps et le vicefeldwebel Biertiimpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wachtam-Rhein, pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes enQammées de cet hynme patriotique ? Ketrouverais-je ceux avec lesquels je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline et le ménagement de la hiérarchie, Je pouvais nommer mes amis, le lieutenant Kœnig, l'enseigne WoUenberg, l'exempt Lolhar et le» trois autres volontaires du bataillon, Max Helmulh, Otto Fuchs et le baron Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son noip était long et sa noblesse parcheminée ? J'étais r;*sté sans relation avec eux tous, sauf Kœnig, f^.v^^c qui j'avais échangé quelques billets, et, naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de vœux
HACH P.A Ria ! Î6
Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que l inquiétude commençait à m'op presser et que je me retournais dans mon lit sans dormir. Au canon des manœuvres se substituait étrangement dans ma tète le canon de la guerre : la guerre dont je me représentais déjà en images vives le tumulte et 1 ardente mêlée ! Je sentais peu à peu venir le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d un sommeil éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de sueur : j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était froid bar la table et le soleil inondait ma chambre.
L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus m'empècher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma cantine.
Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d affection non sans étonnement,vu ma visite de la veille.
— Je pars demain, lui dis-je ; vous ne me reverrez pas avant quinze jours.
— Mon Dieu, Wilfrid, où allez vousT
— A Magdebourg.
— Qu'allez-vous faire à Magdebourg.
— Je suis appelé pour une période d'instruction militaire.
Ce pouvait être vrai. J'avais, en eflet, à accomplir i&core, à ia suite d« ma libération, deux périodes de
26 MAGH ¥à,Vii&î
huit semaines pour être nommé officier de Féserte J'aurais donc pu me contenter de cette explication. Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d une émotion trop naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux :
— Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je suis appelé : je crois qu'il va y avoir la guerre.
— La guerre ? s'exclama-t-eile bouleversée La guerre ! Uerrgott !
Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier :
— Papa ! papa 1 il va y avoir la guerre !...
Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du « strictement secret » de Tordre de mobilisation.
— Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux,
— Herrje l que vais-je devenir?
Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. 11 me plaisait de la voir pleurer, s'eflondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant pas qu il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellemeut pour !a guerre.
— Je vous rapporterai des bijoux français, fis je Car j'espère bien avoir le plaisir de tuer quelques ofiiciers. Ils portent tous, parait il des bracelets des bagues, des breloques de prix, et l'on en voit, dit-on, •rnés de boucles d oreilles.
WaCH PAlUflf tî
— De boucles d'oreilles !.. su>urra-t-elle dans «es pleurs.
— Je vous en enTerrai, déclarai je.
— Oui, oui, des boucles d'oreilles 1... Vous me le promettez?
Gela me rappela le cri du cœur de Marguerite, dans Faust^ lorsqu'elle découvre la cassette apportée par Mépbistophélès :
Wenn nur die Ohrring' m ine wxTen!{i)
~ Je vous le promets. Je vous eu verrai aussi des cartes postales datées de tous les lieux de dos victoires.
— Mais, dit elle, si c'est vous qui êtes tué ?
— Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre vie.
— Oh 1 plus que ça, gémit elle, Jusque dansTéter- Ditél
C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure, fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même temps que ses beaux bra.^ autour du cou, ni plus ni moins que quand je lui contais l histoire de ma balafre;
— Tu e-^ un héros 1
Doux souvenirs I moments inoubliables ' Et quand fut venu celui de la séparai ion et qu'après lui avoir fait jurer à nouveau dp ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre, j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un mieî à
1; di stuivmtQt Itf bDuclts d'ortillea m'Appartenaient
28 KAftW FÂKr«ï
mes lèvres le ^oût de son premier baiser sur la bouche. 0 ma Dorolhéa !
Il avait élé décidé, pour oe pas prêter aux commentaires de la population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de paille et les mains dans les poches, comme s'il s agissait pour moi d'une courte excursion. Ainsi fut {ait. Johann nous suivait à cinq pas de distance, portant ma valise.
Le train s'annonça INous le vîmes paraître au déclin de la courbe. 11 vint se ranger le long de la petite gare. 11 était passablement plus long que d'habitode. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe. Des chants sortaient des wagons de troisième.
— Einsteigen!... Fertig t
— Bon voyage, mon fils Wilfrid I Au revoir dans quinze jours 1
Le train s ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johunn ôtait dignement sa casquette.
Le trajet jusqii'^ Mngfîebonrg n'est pas îontç. Apr^s Ilsenburg, il y a Weroigerode, puis Dannsledl, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne de Halle. D'Haïberstad à Magdebourg on met une heure et demie.
Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient, pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant. J aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous l'eftet d'une foriniilable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune idée ?
30 MACH ^ijsim î
Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient deux ou trois jeunes gens à i'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques uns avaient îomme moi une valise ; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur présence ne sou leva nulle curiosité
Nienhagen, Oscherslcben, Blumenberg... De nombreux réservistes montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les maga.sins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le théâtre étaient placardées les affiches d une troupe estivale. Des enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna : l'absence à peu près complète de soldats, dans cette ville qui k l'ordinaire en regorge.
J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terribl«!iient chaud. J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons avec U même soif que si j'avais été notre valeureux Fuehsmajof; le gros von Pumplitz, surnommé Falstaff.
k toutes l«« tabi«s, des journaux étaient déployés
devant le nez alourdi de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes voisins.
Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes. Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le gouvernement austro hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à Vienne avait reçu ses passeports.
La nouvelle de la rupture des relations diplonaatiques avec la Serbie, annonçail-on de Vienne à la Gazette de Magdebourg, a été rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule massée dans les rues a accueilli la nouTelie par des acclamations eu l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.
Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouiu la ville en chantant la Wacht am Rhein. Devant Tambassaie de Uussie des cris hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et l'ambassade d Angleterre.
Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données, datant du jour même :
Berlin, 27 Juillet, — S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa croisière sur les côtes de Norvège, pour re trer directement à Berlin.
Copentiagiie, 27 juillet. — Le président de la République Iran^aise, interrompant son voyage a pris la déci- «ioQ de revenir immédiatement en France.
W W ACH PARÎ8 i
11 se passait assurément quelque chose. Mais quoi ? Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus atteutivenaent une douzaine.
Vienne et Berlin, écrivait la Neue Freie Preste, mêlent aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a raison : la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.
Cette guerre, exposait la Zeit, décidera du sort de l'Autriche-Hongrie, des Balkans, peut-être de toute l'Europe : du sort de rAutricbe-Hongrie, si on la laiss* î^eule avec la Serbie; de celui des Balkans, si un Etat î>5i}kanique intervient; de celui de l'Europe, si la Russie bouge.
Les Dernières ISouvelles de Munich disaient :
L Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui s son origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austroserbe, ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la Duplice.
L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire, spécifiait la Deutsche Tagesieitung. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit préparée jusque dans ses moindres détails.
Et la IS'alional Zeiiung insistait, dirigeant plus particulièrement son avertissement du côté de l'Ouest ;
La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant d avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de 1870 ? A-t-elle oublié le siège de Paris ? Ne ressent elle déjà plus la pêne des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez de la République et désire-t-elle un autre régime ? C'est sur la France que I Allemagne s'indemnisera, Seulement, cette lois on
«âcv fahs! SS
le servira d'une autre mesure qm'il y a qnarante-qnatre ans, Au lieu de cinq milliards ce sera cinquante milliards que derra payer la France. Tu l'as voulu, Georgei Uandin I
C'était ce qui s'appelle envoyé I
La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits, laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me parut suspect.
Le Daily Chronicle disait :
Si reffort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas directement intéressées dans le conflit.
La presse de notre alliée italienne se proLonçait en termes qui me semblèrent fort justes sur la siUialion
L'Autriche a absolument toutes les raison: et la .Serbie tous les torts, décidait le Popoio Romano. L'attitude de 1 Autriche à l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plus correcte.
Et la Iribuna, le journal gouvernemental, commentant le voyage du président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait;
La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Kussie par un pacte d'alliance et onner à la politique russe une orientation anti geimaoique. La Kranro i c« p)iut de vue a complètement échoué.
Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en déclarations catégoriques :
Vont le proiétâriat an«mand et international, écriyait le Vorwaerts le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il arrite, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la •lasse ouTrièrc est sincère dans son intention de main^ tenir la paix entre les peuple^ et d'éviter les conflits internationaux, elle doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d aventure guerrière ; il veut une politique qui garantisse la paix.
Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la fronlière, répondait dans son organe {'Humanité :
Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité, c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à l épouvantable ca* tastrophe dont est menacé le monde.
J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.
— Guten Abend^ Herr Wiifrid, vous êtes donc à Magdebourg ?
C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel^ dont je fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.
— Comme vous le voyez, monsieur le juge ac district, je suis ici de passage.
— Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à îlsenburg?
— Tout le monde va bien, je voui remercie. Mon
père fait chaque jour son hetire de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites sœurs grandissent.
— Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr WilfridT Vous étudiei à Halle, je crois ?
— Â Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.
— Ob ! oh I fit-il en m'examinant, mes félicitations 1 Vous avez ramassé là une superbe balafre. Cela tous va fort bien mon cher I
Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la table une pile presque auMi haute que celle de mes rondelles de cruchons, il demanda :
— Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles ? L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre ?
— Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours ^ la rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre ?
~ Naturellement.
— Et la médiation des puissances ?
— Bêtise ! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura 1 Elle n'en fera qu'une bouchée.
— C'est i irtain. Mais il y a la Russie. Que fert la Russie?
— La Ra iie fera ce qu'elle voudra Cela nous est égal.
— Comment, cela nons ent égal? Mais si U Russie bouge, nous intervenons 1
— Kh bien, non* intervenonr
36 ?îAr.H PAwref
— Vous croyez donc aussi à la guerre européenne 1
— J y crois aussi.
— Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.
— Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu on veut la paix. Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que tout rentre aussitôt dans l'ordre.
— Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s*il ne rentre pas aujourd'hui à Berlin pour cela ?
— Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable : la Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire, l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester neutre.
— C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne pensez-vous pas, monsieur le juge de district, (ju 'aucun pays n'osera nous attaquer ? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne l'off'ensive ? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre ?
— Pourquoi pas ? Je ne vois pas poui |uoi 1 Allemagne ne déclarerait pas la guerre, si c est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne signifie rien Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous laisse pas faire ce que nous vou
Ions. En attaquant à notre tour, nous ne faisons donc que nous délendre. Il n'y a pas un Alleniand qui ne conaprenne cela.
— Vous voulez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, celte guerre ne sera jamais pour nous qu une guerre défensive?
— C'est exactement ce que je veux dire. Tenez les socialistes eux mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de Vorwxris, fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.
Et comme j'avais un geste d'incrédulité :
— Vous verrez, affirma-t-il.
Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge de district Obercassel continua :
— C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut la Vistule et la mainmise sur la Baltique. 11 nous faut l'accès de la Méditerranée el la domination sur tout l'empire ottoman. Voilà pour commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. DaMS cinquante ans, les Etats-Unis seront allemands, le Brésil de même ; le canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper iérieusement de la Chine.
— C'est magnifique î m'écriai je enthousiasmé.
— Nous ne verrons pas tout celau Vous peut être, pas moi Mais je suis modeste, je me contenterai d'as-
38 NACil PARIS 1
sister à la première partie de cette colossale trilogie. Il prononçait tout cela tranquillement, Toeil douce ment émerilloané, en iogargitaiàt à petits coups sa bière blonde.
— Mais j'y songe, fit-il, tous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous n'avei eneore rien reçu ?
J'hésitais à répondre. Mais jd voulus maintenir le secret.
— NoD, dis-je oa rougissant.
— Cela na'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà partifl.
— Quand?
— Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.
— Vous les avez vus ?
-— Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26« régiment d'infanterie est également parti, mais la nuit dermère seulement. 11 s'est embarqué à la gare de Neusladt.
— Et le 183*?
— Le 183«, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore ici. 11 doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183* que vous êtes incorporé ?
— Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être ailecté à son régiment de réserve.
— C'est probable. Vous êtes sous -officier maintenant?
— J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le conserverait dans une campagne.
— Oh 1 certainement. On n'a jamais trop de sousofficiers. Et, si la 'Uance vous favorise, vous ne serez
pas longtemps sans avoir le porte-épée. I) j aura vite des trous à combler, expliqua-t-Ii placidement.
Ceci me rappela la c iaorue Je lirai ma montre. Il était cinq heares et demie.
Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.
— Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance !.. Si tous allez en France, vous m enverrez unt cai le posUie timbrée de Paris !
La grosse horloge du corps de garde sonnait sii heures, quand je tis mon entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des eflets militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les multiples portes engouffraient ou dégorgeaient un flot incessant d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme, montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du bruissement cadencé des pas Sur tout un côté de la cour principale étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premierlieutenant et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.
J'aperçus tout d'abord le lieutenant Kœuig, occupé & dénoîubrer un amoncellement de bagages À l'entrée
40 KACH l^JLUnf
du magasin de bataillon. Une liste à la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à lui.
— Tiens, Hering 1 Wiegekt's^ tester Freund?
— Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.
— Hein I Qui nous aurait dit aux dernières manœuvres...
— Alors quoi ? Nous partons ?
— Nous partons. Mais quand, das weiss ich nicht. Le colonel reste mystérieux. Quand aviiz vous reçu votre ordre?
— Avant-hier.
— Parfait. Avez-vous vu le capitaine?
— Pas encore J'arrive.
— Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme extraordinaire.
— Qui ça, Braumilller ?
— Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon étonnement :
— C'est juste, vous ne savez pas... Braumûiier est parti avec l'active.
— Le régiment n'est plus ici T
-— Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.
— Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces syllabes sonores.
— Vous verrez. C'est un homme.., je ne sais s'il
MACH PAMrr 44
fous plaira... c'est un homme eiiraordinaire .. U ▼ieni de Torgau,
— Qu'a-t-il de si exlraorcTToaTre?
— Vous verrei. A propos, fit Kœnig, ce n'est pas la peine de sortir votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.
— C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là, demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. 11 y a là, pour le moins, un demi-bataillon.
— Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.
— Une compagnie 1 m'écriai-je. Vous plaisantez.
— Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.
Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela vue semblait un chillre énorme.
— Kanonenfutter, murmura philosophiquement le lieutenant Kœnig. Ah I les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos : l'active et la réserve, tout à la lois, et des compagnies de trois cent cinquante hommes 1
Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.
Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des instrucHons, mâchaient des jurons entre leurs deHts tabagiques. Une prenante odeur de suée.
de pieds et d'aisselîes flottait dans les corridors.
Je rencontrai le fourrier Schroauser devant les lavabos.
— Ail I vous voilà, Herîng I Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps. Vous ne vous plaindrez pas I
— Le feldwebel est absent ?
— Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenaûtcolonel Preass pour les cantonnemeûts.
— Où?
— Je n'en sais rien.
— Quand partons-nous ?
— Je n'en sais rien.
— Mais, savez-vousau moins si nous partons?
—- Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous envoyer le tailleur, puis vous irez au naagasin d'habillement choisir un casque. Tout le inonde est équipé à neuf des pieds à la tète.
— Quel remue-ménage 1
— Ne m'en parlez pas ! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées sont archi pleines, je ne sais où caser mes hommes.
Tout pénétré de son importance le fourrier Schmauser épongeait son front moite
Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le logement était des plus confortables. 11 se composait de deux pièces donnant sur la cour de la manutention, Tune gervamt de salon, l'autre de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau recouvert d'un tapis
de peluche écarlale à grosses franire? 'i'or supportait un cabarôt h liqueurs, des pots à tubac et quelques livres de serTÏce. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons divergeants le portriit en couleur de Temperear, s'étalait, très fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau de renard Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets, de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de gaie, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les nœuds de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les meubles, chargaient des étagères, piquaient les angles des cadres et des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir jusqu à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles, servant de tôtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies surtout était considérable : il y en avait
de toutes les sortes, dans toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés suggestifs, d'autres de piaflantes mascarades de théâtre variété. Il y en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques-unes même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics, dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait là, paradant, aguicheur, erotique et brutal, témoignage impressionnant des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.
J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et d'autant de pantalons.
— A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de l'année deruière. Avez-vous grandi ? Avez- vous grossi ?
— Pas d'un pouce, Stich.
— Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme un gant.
Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'eflet dans la grande glace deSchlapps.
C'était le fameux uniforme feldgraUy dont j'avais déjà porté un spécimen aui manoiufres
ITAClf FlRIf t li
La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux. Tout y élaieat feldgrau jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sousofficier bordaient le collet et les parements.
— Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me semble que ça va 1
— Ça va.
— C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez pas à la parade, vous allez à la guerre.
Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres, sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon a^ec ses trois cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre baïonnette avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon et de la compagnie enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de retour chez le feidwebel, j'y trouvai Kœnig qui m'attendait
■- El maintenant, mein lieber^ allons voir le capitaine Kaiserkopf.
Le bureau du capitaine était situé à Textrémité de rétage occupé par notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon, en gardait rentrée. Au passage de Kœnig, l'boname rectifia la position et présenta Tarme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par l'ordonnance.
— Monsieur ie capitaine est-iilà?
— À vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là, avec le vice-feldwebel Biertumpel.
Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossue, corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et bourgeonnait ea ire les poches des yeux et les puissants méplats des joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache grisonnante boisait entièrement les ]èvres et retombait pesamment autour du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d épaules plates en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette figure énergique et féroce.
Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons oints, la main gantée à la jugulaire du casque, attenlant que le capitaine Kaiserkopf daijgnât lever les
Jïtt« féPXBl 4t
yeux sur moi. Un crayon à la main, il «'occupait h poinUr sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix éraillée du rice-feldwebel Biertûmpel:
— Scbuhmacher, Hans ; MQlier, Jakcb ; Petermann, Otto ; Schnupf, Siegfried...
Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles rapprochés, il n'avait éprou* vé le besoin de boire. Sa main velue se porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent, roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi. J'en profitai pour m'annoncer :
— Offiiiert-A spirant Wil/rid Hering 1
Il aperçut en même temps Kœnig qui le saluait ; il lui tendit deux doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa moustache, tandis que Kœnig prononçait :
— Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au régiment. Le capitaine Braumaller faisait grand cas de lui.
— Braumiiller, BraumQller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est pas une raison.
— Ce n'est pas une raison^ sans doute, monsieur le capitAin^", mais c'est une indication.
— Schœn, schcen, Voyon ses notes, Bierttlmpel. Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait un dossier :
— Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son œil gris. Superbe balafre.
— S'il vous platt, monsieur le capitaine, croassa le
rice-feldwebel en lui présentant la feuille qui me codcB'nait.
Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.
— Ah I ▼oyons... Einjœhrig-Freiwilliger WU/rid Bering^ c*est bien ça... octobre 1912... stwimt... Tenue, bonne ; instruction militaire bonne; baTon- Bette, passable... Ah 1 ah ! il paraît que vous n'êtes pas fort sur la baïonnette ? leufel I voilà qui est mauvais, monsieur Hering, voilà qui est très mauvais I La baïonnette, Donnerwetter ! c'est capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur la baïonnette ? Vous vous ferez embrocher comme un poulet ! Voyons la suite. Vous avez eu plusieurs fois des prix de tir ; c'est mieux. Vous avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands ; schœn. Vous avez été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très bien ; ce n'est pas mal... Mais, Donnerwetter / il y a encore quelque chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...
Il engoula une ample rasade, puis continua :
— Donnerwetter ! dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me satisfait pas. Vous n'avez pas, mon sieur Hering, paralt-il, la voix assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national Cela, monsieur Hering, c est impardonnable. Ne savez-vous pas Donnerwetter 1 que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur
mkcm VAiosf 41
dt^us les rangs de Tennemi? Un AUoninnd qui ne «^ait pas manœuvrer proprement sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un zéro drvaDt le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après moi : Hourrah 1
Son organe fit trembler les vitres Je rassemblai mon énergie et hurlai avec un souiÛe que je ne me connaissais pas •
— Hourrah 1
— Hourrah 1 nom de Dieu ! honrraîil
— Hourrah !
— Gela manque de coflre. Vous ne buvez pas asseï de bière, monsieur Hering.
Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures aiipnravaDt, mais je n'en répondis pas moins avec subordination :
— J en boirai davantage, monsieur le capitaine. Le lieutenant Kœrig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau :
— Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce Karl Hering est plusieurs fois million. naire.
Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine Kaiserkopf. Son visage renfro
t9 MAiCH 1PAJII«{
gué se détendit visiblement et il proféra aussi aimablement qu'il lui était possible :
— Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille. Les bonnes familles sont ies bonnes familles, chacun sait ça, Saerament ! el TAllemagne peut compter sur leur dévouement.
Et se levant solennellement de derrière son bureau, — sa stature me parut énorme, — il prononça en faisant le salut militaire :
— Aspirant Hering, êtes- vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté l'Empereur?
Je répondis d'un ton pénétré :
— Je le suis, monsieur le capitaine.
— Pour la patrie allemande ?
— Je le suis> monsieur le capitaine.
— Pour votre capitaine '
— Je le suis, monsieur le capitaine.
— C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu l'honneur de conduire une demisection en présence de Sa Majesté, lors de la dernière manœuvre impériale. Je ne puis vous donner de demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous commanderez un groupe : ce sera le cinquième de la troisième section. Et maintenant, aspirant Hering, allez : D*oublieï pas le hourrah, la baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande 1
L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertiimpel repreoail d'une voix raucpe:
WACH PARIS M
—- Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecbt; Schmidt. A.nastasiu»...
Kœntg me rejoignii dans le corridor. 11 avait Taîr très salislait.
— Vou« avez de la chance^ me dit-il, le capitaine a été charmant pour vous.
— Diable! fls-ie, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant?
— Je vous répète que vous avei fait bonne impression.
Je compris alors la lactique de Kœnig el pourquoi il avait tenu à assistera ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le sens qui pût ra'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le remerciai vivement de son amitié.
— Et maintenant, proposai je, il me semble qu'il serait temps de souper. Voulez vous que nous allions au casino?
— Ce serait avec plaisir, fit Kœnig. mais depuis trois jours, mon cher, nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont le droit d'aller eu ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle d'honneur des sous of liciers. C'est là que nous allons nous rendre.
En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes hommes.
— Fixe ! cria le plua ancien en apercevant l'of- Êcier.
Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipi-
62 RACH PARIS
lèrent chacun devant son armoire et s'immobilisèreiit dans la position de fronts les mains au pantalon.
— Combien d'hommes dan» cette chambrée? interrogea Kœnig.
— A vos ordres» monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt hommes» dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq .en supplément.
La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe, contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque armoire servait pour deux hommes.
— Quel est le rôle de service pour demain ? demanda Kœnig.
— A vos ordres, monsieur le lieutenant.
L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée, placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix sonore :
— A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compargnie, dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures, soupe.
NACH FAAIf t SS
— Trefflich ! fit Kœnig au terme de cette lecture la borieuse. Voici monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le ca,'itaiae n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe cinq.
Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste pour le salul militaire.
Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires Schnupf, Maurer et Vogelfaenger, et les saluai pau: leurs noms. Il me sembla qme mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les commander un sous-officier professionnel.
Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.
— Que diable est-ce là ? fit Kœnig.
Nous nous portâmes dans la direction du tumulte. Â mesure que nous approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une bousculade d« meubles, de cris d'efiroi et de hurlements de douleur. Les échos en remplissaient le corridor où s'attrou« paient déjà des têtes curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir : « Salauds I tas d'idiot£l cochons 1... »
— Je parie que c'est encore ce bufOe de Wacht-am- Phein l grommelait Kœnig.
Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-doiiaine d'hommes complètement terrorisés et dont deux, U vidage tuméfié, saignaient
S4 Wktn F*?m !
lamentablement du nez sur des seauit, se démenait une sorte de fou furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont les yeux apoplectiques, ia face verrai lion née et la bouche écumaute présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme.
— Bougres de salauds 1 vociférait-il inlassablement... Bougres de salauds î fils de truies thuringiennes 1...
Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il pouvait, encaissait stoïquement les coups.
— Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te 1 enfoncer dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon I En veuxtu encore, verdammter Haiunke ?... Tiens 1 tiens 1...
Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges pochaient le pourtour des yeux.
— Tiens, Hunds/oit /... Tiens, charogne ;
Celui qui sévissait d un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht am-Rhein, le plus redouté des gradés de la compagnie.
— Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch fil Kœnig d'une voix blanche, j'aurai à vous dire deux mots.
Bosch, dit Wacht-am-Rhetn, s'aperçut alors de la présence du lieutenant. Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main À son oalot et répondit:
ITACW FAlUt Uk
— A vos ordres monsieur le lientenanl. Laissezmoi seulement achever ce sagouin !... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée est tenuel Kej<ardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces sacs 1... Etceslits !.. Pas unqui soità rordonoancel. . C'est une véritable écurie 1... Quel est le porc qai couche ici? eontinua-t-il en se jetante coups de bottes sur un lit dont il dispersa dt tous côtés les couvertures, les draps le traversin et la paillasse... Ah ! c'est Kohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain I Je le ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de discipline !.,. Quant à toi, ausgespuckies Biftt ! fit il en revenant sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient... Empoche ça, ordure :
Et détachant son sabre- baïonnette, qu'il leva à deux mnins par le fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de Sa Majesté, qui s abattit sur les genoux en soufûant.
Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez dégoûtés. Quelques instants après, Wacht am Rhein nous rejoignait sur le palier de l'escalier K.
— Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Kœnig, mais je trouve, Bosch, que vous y allef. un peu rudement.
Wacht-am-Rhein partit d'un édat de rire et répliqua :
— Si ce n'est que ça, monsieur Kœnig, remettcivous. Avec cespachydermos-l>,il n'y a jamais dp casse, et il faut ça pour les dresser Ce n'est pas votre système.
56 KACH PARIS 1
je sais mais c'est le mien. C'est aussi celui de tous les bons sous officiers de carrière. Vous êtes lieutenant, c est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non autrement : à la trique ! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause, j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.
— Je n'en doute pas, fil Kœnig. Au reste, là n'est pas la question. Ce que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitex vos hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la caserne ? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un demi kilomètre à la ronde I
— Un demi-kilomètre !... Vous exagérez, monsieur Kœnig. La voix de mes hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de fermer la gueule quand je les étrille 1 Ce serait de la cruauté. D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, Herr Leutnant on n'entend rien.
— C'est possible, dit Kœnig, mais enfin, il y a des ordres. Contenez-vous.
— Je ferai ce que je pourrai, monsieur Kœnig, mais je ne garantis rien. Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service, sacré mille mil-
MACH FABI8 ! 51
lions, le service aTani tout 1... C'est tout ce que vous aviez à me dire ?
— C est tout.
— A vos ordres, Herr Leutnant.
Waciit am-Khein salua et le bruit de ses bottes s'éloigua dans le corridor.
— Quelle brute I s'écria Kœnig, tandis que nous descendions vers la cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à laire. Ces gens sout nos maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent .. Je sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples... Tout cela ne signiûe rien. En faitf nous sommes impuissants... Et puis, ajoutat-il à voix basse, il j a tant d ofliciers qui ont une mentalité de sous officiers I..,
La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes. Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la permission de rester dans la salle, ce qui me tut accordé d'un signe de tôte Nous primes place, Kœnig et moi, en compagnie du lieutenant Scbimmel et de 1 ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schinmel était d'ailleurs beaucoup moins sympathique que hœnig ; il cultivait le genre schneidig ; mais dans sa figure couturée, aux»rès •<e laquelle ma balalre ne
58 RACH PARIS 1
devait paraître qu'une modeste écorcbure, luisaient des yeuxfauves qui ne manquaientpas d'intelligence. L'ordonnance serTit la bière.
— Pro«tî
— Prostt
— Prost !
— Prost I
— Nous sommes prêts, archî-prêts, déclarait Schimmel- Pourvu que cette fois-ci soit la bonne I Vont-ils se décider, à Berlin ?
Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait pas son assurance.
— Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!... Vraiment, ce sera drôle l...Croyezm'eu, Kœnig. Et ce que je connais n'est qu'une par celle, une minime parcelle de notre vaste organisation en pays ennemi.
-™ La ligne de leurs forteresses est solide, observa Kœnig. Il faudra sans doute de grands sacrifices...
— Les hommes sont là pour ça.
— Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui se piquait de stratégie.
— - Oui, Charmes, Stenay... Quoi quil en soit, messieurs, soyez certains d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il : ce sera si vite fait que notre avancement risque d'en être singulièrement compromis.
Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations flottaient sur le même thème. Du
roulis des Toix, des verres el des fourchettes émergeaient des mots plus lortement prononcés : aéroplanes, poudres, calibres, canoos de caropagne, artillerie lourde, effectifs, coupoles, shrapneils, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ail leurs déferlaient des rumeurs politiques, oti les noms de Serbien et de Russland s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Blickling brandissant avec agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le cinglant premier-lieutenant Poppe battait i'air dans une démonstration qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui mangeaient ou se répondaient crétait vivement le bleu foncé des tuniques et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu entrait par les fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée.
— Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Kœnig en consultant le menu. M^'ssieurs, on nous oflre des côtelettes de porc k la sauce bordelaise, du bœuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur, des tournedos portugaise...
— C'est une konte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien de mots étrangers encombrent encore notre lancruA allenaBde. En enisine, Dotam*
60 MACM FARESf
mentf c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand purgera-t-oa nos menus de ces vocables français qui les déshonorent?
— Vous avez raison, fit Kœnig en riant. Mais comment, par exemple, remplaceriez vous le mot « Kotelett »?
— Par le mot bien allemand de Rippe. Une côtelette de porc, c'est une Schweinsrippe.
— Et la sauce bordelaise ?
— Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge. Nous dirons doMC Rotweinsauce.
— Ah ! pardon, vous laissez le mot Sauce!
— C'est juste. Alors Rotiveintunke ou Roiweinbeiguss.
— Bravo 1 applaudîmes-nous.
— Et le bœuf à la mode? demanda Kœnig.
— Le boeuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de Sauerbraten ?
— Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau?
Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ra vagée , puis accoucha :
— Brauneingemachtes Kalbfleisck.
— Un peu pénible, jugea Kœnig, mais on peut Taccepter.
— Pour le poulet chasseur, confinua Schimmel satisfait de son succès, je vous proposerai ceci : Huhn mit Edelpilibeiguss, Voilà qui me semtle réussi.
— Réussi indiscutablement, approuva Helmuth.
— Quant aux tournedos portugaise... portugaise...
M a foi, c'est plus difficile: avoua Schimmel embarrassé. Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot a portugaise » contenait tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai cependant : Pe?/zwiebeln-und-lomalen'Lendenschnittchen, et j'eus le plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité.
— Et voilà, conclut Schimmel avec un gesle tranchant, voilà à quoi nos Ilerren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques.
— Fort bien, fit Kœnig en reprenant le menu qui avait passé de main en main, mais il s'agit pour le moment de décider ce que nous allons commander. Sera ce des Schweinsrippen mit Rotweinbftguss, du brauneingemachtes KaLbfLeisch ou des PerUiviebelnund- 7 omalen Lendenschnillchen ?
— Four moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à l'allemande.
— Moi aussi, dit Kœnig.
— Moi de même, fit Helmuth.
Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bien tôt une magnifique choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capil.iines
— Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais qu'il nous faut souhaiter la guerre Je ne m'occupe pas de politique, moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux pointa de vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me place qu'au point de vue militaire ; mais là je sais bien uni chose, c'est que jamaiis l'Ai-
bz NACfl PAiiib !
lemagne n'a été plus prête ; et j'en sais bien une autre, c'est que la France ne Test pas. J'ignore ce qui se passe du côté russe ; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le Militxr Wochenblatt ; mais Poppe, qui Ta pratiquée, déclare qu'elle est encore moins prête que la France. Alors, que risquons-nous?
— Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.
— Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation.
— Votre avis, demanda Kœnig, est que notre aviation est maintenant supérieure à l'aviation française ?
— Très supérieure.
— Je parle des aéroplanes, non des dirigeables.
— J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signiAent rien.
— Ganz richtig, approuva Helmuth.
— Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En tout, vous m'entendez bien !.. Notre infanterie, vous la connaissez aussi bien que moi, Kœnig. Notre cavalerie, magnifique. Notre artil lerie, splendide. En tout, vous dis-je l... NoUre train, notre génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au point. Il n'y a plus qu'à marcher.
A l'ouïe de ces propos récoLforlants, mon jeune cœur d'Allemand se soulevait d'enthousiasme et sedé- U'ptait d'espérance. Je voyais nos in nomh rab/es troupef
franchir yictorieusement la fronlièrc et se répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les ré giments s'eflondraient, les divisions se disloquaient, tes murailles bétonnées sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy, l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses palais ; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour Eifiel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inexlinguiblement des bondes de l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des amas de ruines fumantes.
Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée de l'Ouest, notre lier Kronprinz à sa tôte, dans la capitale française abattue. J'dctendaiii l«t puiftftuvU Appels dn Dtuttckland,
64 «àCIS FAUïSÎ
Deutschland ûber ailes rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait. Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se soumettaient et les pantalons rouges fuyaient ; les convois de prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé ; la Provence huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant, un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers, découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient le vent brûlant de l'Afrique.
— Quelle gloire 1 murmurai -je, emporté par mon rêve.
— Et surtout, dit Kœnîg, i^ônt la pensée semblait avoir pris un cours semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos mœurs, nos arts, notre science affirmant leut» suprématie; notre langue et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines ; nos qualités nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur : l'ordre, la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et le respect de la parole jurée ; notre bonne foi et notre fidélité germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de Tenvie ; enfin, tout Tunivers s'élevant h la cuîfure allemande, qui n est autre.
NACU t^AHIS î 63
messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture elle-même.
Schimmel avak suivi ce petit discours d'un œil ironique.
— Tout c^la, dit-il, mon cher Kœnig, est tort beau : mais c'est de l'idéalisme 1 Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France. Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente convoitise. Quel pays que la France 1 Quelles femmes, quels vins, quelles richesses î... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en doute pas, mon cher Kœnig, vous et vos pareils. Mais croyezmoi, laissez cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me battre, bien
tuer, bien manger, bien boire et bien b Après
quoi, je m'en f... et je laisse la place aux professeurs... Prosil l
Peu à peu S^himmcl avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de soao.res hourras partirent de$ tables voisines.
66 HAca puùm\
— BraTO ! . . . Boch Sehimnael ! . . . Veilà qui est parle? î criait-on de divers côt^s.
Le premier-lieuèenaat Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main, et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement joyeux.
Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés, que la porte de la salie s'ouvrit. Elle livra passage au major van Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se leva.
C'était un hoaime d'une cinquautaine d'années, replet et rose, sans un poil sur la nuque, non plus que sous le buse de son nez d'épervier. Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la torsade à deux brios aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les jambes arquées par Texercice du cheval, il avait l'air tout à la fois burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait un colosse.
— Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.
il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.
— Vous n*ètes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit, messieurs... Vous regrettez votre casino...
— D'autant plus, fît la grosse voix de Kaiserkopf, qup ces bougres de sous ofticiers nous font ici à côté on S3ihha.i... Potztausend!
Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les sous-officiers du régiment, qui avaient leur canUoe dans la salle voisine, ne se gè-
Daient guère pour procéder à leur vacarme habituel, dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevioDS les éclata et le grossier tintamarre.
— Que voulez- vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme à la guerre 1
A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des assistants. Des oiûeiers se précipitaient :
— La guerre !... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?... Est-ce la guerre ?...
Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au plafond ses bras courts.
— Je vous «n prie, messieurs, chevrota-t-il. calmezvous... Je n'ai pas dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y pren-dre garde, dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je vous en supplie...
— Calmez- vous donc, nom de Dieu ! tonilrua le capitaine Kaiserkopf. Le major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien : c'est qu'il ne sait rien.
Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment fl ne sût rien, le résultat en était le même et la conséquence identique : la patience.
Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la rencontre du mnjor qui s'avançait vers notre table et de me présenter à lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa pludUur» questions et me
69 nACH TàM& i
demanda di^ë nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.
— Gewiss^ fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le cinquième groupe de la troisième section.
— Montrez- vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous octroyer le porte- épée.
11 s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Kœnig avait été chargé.
— Tout est en règle, monsieur le commandant ; le train n'a plus qu'à enlever.
— Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très satisfait...
Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, com- | manda un punch. "
— C'est un malin, murmura Schimmel ; il se rend populaire. Ce n'est pas le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les supérieurs sont en ville, au Fûrslenhof, au Theatergarten ou chez le général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir»
Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Trèa content de moi même et des égards que je m'é-
KACH ?ARftf tf
tais VU témoigner, heureux de me tPOUYcr dans celte atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente» en attendant tranquillement les évémements. Je m'enquérais de ce qu'étaient devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus, l'enseigne Wolienberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le baron ïlildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wolienberg était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour le bataillon de dépôt Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui avait raté Texamen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine. Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous.
Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme Wolienberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la casquette orange du cor]>s d'étudiants de Teutonia.
Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante oiï la forte voix du capitaine Kaiserkopf grondait sans effort «:omme une basse persistante, U fumée des pipes et des cigares, le braudissement des chopes, la sciutillemcDl des liqueurs conféraient do plus en plus à cette réunion le caractère d'une vaste kneipe. tin
T9 IfÂCB fhKtSt
bourdonnement continu provenait de la salle des sousofficiers, gonflé d'échos de disputes et de braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme. Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait reconnaître que celle du sous-ofiîcier Michel Boseh, gueulait:
Zum Rheiriy lum Rkein, ium deutschen Rhein !
Wer will des Stromes Hûter Siiin ?
Lieb Vateriand, magut ruki§ sein :
Fest steht und treu die Waeht am Rhein !
Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des officiers reprenait le dessus.
Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à se brouiller, mes yeux à se fermer ; je ne les maintenais ouverts qu'à la force d'une volonté fléchissante.
Zum Rhein, zum Rhein, zum deuttehen Rhein,,»
Le beuglement de Wachtam- Rhein me réveillait en sursaut.
— Allons, Hering!... Moi, fit Kœnig, je vais me coucher. Demain, réveil à quatre heures et demie !
Je me levai lourdement pour le suivre 11 me sembla que je titubais.
Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies de fenames, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de la caserne endormie,
HACE ?àAîA\ U
me paryenait encore, par la fenêtre entp'ouverte, «ne lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le refrain belliqueux :
Fett steht und treu die Wacht am Rhein, ¥iStsUhiundtT€udie WaehUjdie Wt^Oroekta-a am hhei-ei-
[ein ! . . .
A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35 pour inspecter mes hommes.
Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes, dont un exempt : quatre avec deux ans de service et onze réservistes des trois classes précédentes.
Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition, m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la boite à graisse, la capsule de clous et les se melles de rechange, constatant que chacun en possédait la collection.
La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle d'exercice, où avait
KACH PARIS ! 73
lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus moi même soumis.
A neuf iieures, sek^a le programme, on continua par l'examen des paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé. H y avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir : on y trouvait un bourgerou de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents, une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa botte, un peigne, un miroir, une paire de ciseaux, un dé, du hl noir, du hl blanc, des aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était complet.
L'inspection de toat cet attirail provoquait une bruyante activité dans les chambrées. L«s magasiniers et caseraiers couraient partout, hélés de droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant hâtivement note de ce qni était défectueux ou manquait, leurs bras et leurs paniers chargég d'objets de fourniment et les yeux hors de la tête. Mf^tbodique L'I inquisiteur, Schimmel procédait à la visite successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves et cinglatjtes. Du premier coup d'oeil il
jaugeait une escouade et soc tiair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point. Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte : mes hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait pas aussi tranquillement ; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du côté de Wacht-am Rhein ça chauffait
Aussi, quand, à onze heures, nos trois settions se trouvèrent rangées le long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous officiers, les cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files, la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée, rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au commandement de « Garde à vous! * mugi par le capitaine et sur deux roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent, s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le ne» roide, BOUS comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf, présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats de plomb sor" is correctement de leur boite, avait l air de lui dire : — Est ce joli, ça, 9onnerwetter l est-ce propre, est-ee dressé î
A mon grand étonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premer-lieutenant Poppe et du
If ACM PA^nf t5
▼ice-feldwfcbel Bierlûrnpel, 'es deoi officieri passèrent leDiemeot le long de la ligne, s'arrétaot tous les quatre ou cinq pas pour vérifier un harnaf hemenl, soupeser un sac, tapoter «ne cartouchière, A'scTitant longuement à ?oa basse sur un détail d'équipement, la ternis«ure d'un bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils faisaient sortir un bomme du rang.
— Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tuT
— Bohnenstengel.
— Au pas gymnastique trois fois le tour d(î la cour ! Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se
jetait sur lui pour le mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer l'équilibre de son ajustement.
— Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceitttaron I annonçait Kaiserkopf.
Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de tir à geuou, de tir accroupi, de tir couché ; on lui doHoait l'ordre de mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'an extraire la boH« à graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bous • culaii de toute son énergie.
— C-Inquante-quatrc secondes ! constatait alors, chronomètre en main, le capitaine Kaiserkopf
Le major hochait du menton et le premier-lieuteoant Poppe relevait d'nn doigt ta moustache.
On termina par une inspection détaillée des sous-ofâeiers et des quatre musiciens H était mi4i Irente-ci^q
quand retentit le commandement libératoire : « ilompezl » Pour la première fois de ma vie militaire je n'avais entendu prononcer aucune puDÎtion»
Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée, car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers mangaient debout. Le major von Putz lui même était là, ventripotent et très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour principale.
— Superbe ! criait- il. Quinze cent soixante- dix hommes 1 Je n'ai jamais vu un bataillon pareil. 11 me semblait que j'étais général de brigade I
Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que personne n'avait encore lu les journaux. Kœnig, qui en détenait un, le dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme Schimmel, son eingemachtes Schwein/leisch.
— Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur.
— Verdammter Sckmndel I bougonna Schimmel^ nos diplomates nef donc rien?...
En attendant que nos diplomates voulussent bienf... quelque chose, je fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie princière, le ba» ron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne.
— Al» î cher ami I... arriTa-t-il vers moi la main tendue.
Je dois expliquer que j'étais devenu son « cher ami » pour lui avoir prêté souventeefois de largent, ce dont je D étais pas peu fier, et ces emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma connaissance, une des râires preuves d'intelligeûce qu'il eût jamais doonées.
— Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté...
Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois paroles sans les interrompre d'une sorte de râclemenl de la gorge, très aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux vcrta changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce félin.
— Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tinteufass.
— Très heureux. ..tousmes compliments, cher baron.
— Savez- vous qu'on m'a promis... kbrr, khrr... le porte épée pour dans quinze jours?
-— Vraiment?
— Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la guerre.
— Sapristi I... Et vous croyei à la guerre 7
— Si j'y crois... khrr, khrr 1... J'ai des renseignements certains.
— Ah ! ah I voyons? s'écrièrent Kœnig et Schimmel intéressés
— Je tieas mes informations... Lhrr, khrr. de baïUe soisirce. La guerre éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... kferr, kàrr .. par la Rusaie. Vingtquatre heures après... khrr, khrr... nous enyahisBons la France.
— Par où ? demanda Schimmei.
— C'est le secret... khrr... du grand Etat major. Mais je consens... klirr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, meine IJerren^ que tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse,
— C'est impossible, déclara Kœnig.
— Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma leba* ron Hildebrand von Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la fois. . . khrr, khrr . .. nousbousculons les Helvètes... khrr, khrr... et les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à notts. Zurich, Berne, Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr. khrr... Besançon, Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits... khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous tenons la ligne de la Loire, l'armée de Mjetz rompt la digue de Verdun... khpr... Nous marchons sur Paris par Test et par le sud. Nous dirigeons une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre .. khrr, khrr... Nous l'occupons avec notre landwehr... khir... et nous retournons Tactlve sur la Russie. . khrr, khrr... Tel est, meine Ser*
ren^ le plan au graDd Elat-major... khrr, khrr, khrr ..
— Vous ètea f<Mi 1 s'écria Kœnig qui av*it suivi ce dt^veloppeoaeot avec une impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est un pays neutre et TAilemagne n'enyahira pas un territoire dont la neutralité a été reconaue par l'Europe.
Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autrt ressource que d'arguer de son ignorance.
— Tiens, fit-il, la Suisse est neutre ?... khrr. khrr... Vous me l'apprenez... kbrr... On m'avait pourtant affirmé...
— On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la Suisse.
— Ce ne serait pourtant pas si bète, murmura Schimrael pensif.
— Ce ne serait pas si béte évidemment, dit Kœnig, mais ce serait déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force, c'est notre droit.
— Que faites vous donc de la formule de Bismarck : la force prime le droit?
— Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a pas à le respecter, répliqua Kœnig avec irritation. Bismarck entendait que là où le droit n'existe pas ou est constestable, la force le crée, ce que j'admets. Ainsi danslaquestion de l'Alsace-Lorraine...
— La force était de notre côté fit SchimmeL
— Oui, reprit Kœw'g. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La France avait conquis 1 Alsace*
»0 ^Acn p.\Ris f
Lorraine par la force, nous la reconquérloas par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement d'un droH reconnu par rAlIemagne, comme l'état de neutraiiié permanente de ia Suisse, Jamais Bismarck nau rait conseillé, môme dans un intérêt stratégique éminent, la Tiolation du territoire suisse.
La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les « khrr, khrr » du baron et les « parfaitement », « très juste » de Max Heimuth, lequel approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse équivalait pour lui à la dignité d'officier. On paria du Danemark, du Hanovre, du partage de ia Pologne et Ton fût remonté aux invasions des Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en révolution toute l assemblée des dîneurs.
Nous étions justeiijpent en train de partager la Pologne en même temps qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et suspendre toutes les fourchettes.
— Messieurs, j'arrive... bégayait il, fa^rive des bureaux de la Gazette de Mag... de Magdebourg. On vient de recevoir... une dépècke. J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.
Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore quelques instants, puis commença d'u»« voix à peine moins haletante :
— « \ifTine, 28 juillet »... Messieurs, c'est uno dépêche de Vienne... c Le Journal officiel de la double monarchie publie la déclaration suiynnte... suivante, signée du iiiinistre des Affaires Elrangères, le comte Berch... Berchtold : Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avail été remise par le ministre d'Au'ficbe-Uongrie à Bel... Belgrade, à la date du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la né... se trouve dans la nécessité...
On où* entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine Kaiserkopf tomba comme une bombe :
— Sauff
— «... Nécfpsiré, contînnaît radjudant, de pourvoir lui nU-me h la sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet... effet, à la force des armes... »
Une immense acelamation retentit, qui fil trembler les vitres Tout le monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini.
— Messieurs, messJeuri... Voici comment se termine la déclaration impériale .. périale et royale. Ecoutes.
il prononça d'une Toix forte :
— « L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, on état de guerre avec la Serbi». »
Ce fut du délire. Def casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les AecA/, les heil /, les hurra ! ne cesftv'ent pas. Les majors s'étaient précipités Ters 1 ad*
judant pour relire la bienheureuse dépôche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient, d*atttres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle, gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres
— Khrr, khrr I... khrr, khrr l... crachotait éperdumentHildebrand von Waldkatzenbach.
Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral exaltant du Deutsihland, Deutschland ùber alles^ dont la mélodie n'est autre, comme chacun sait, que l'hymne national autriehien. Ce fut une minute inoubliable 1...
Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent, une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas, la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre belliqueuse. Chacun avait mamtenant revêtu l'uniforme de guerre, jusqu'au major von Nippecburg, qui présentait son batailloB au colonel von Steinlti. Se^s, le colonel et son adjudant, le premierll^tenantt^rschlnj^, conservàîp^^nl encor*! rnniform*»
bleu de la paix Quel ?pec(âciel Entre ses favoris à l'auliichieDne et sous ses lunettes <J'or, le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné eoœjne une taupe, dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable.
Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les drapeaux à la droite des troisième* compagnies avec leurs cravates aux couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde, construibaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointas de casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume 1* paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé.
Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil oblique, pendant que le colonel, les deux mnjorsetle capitaine d'état-major Morgensteio, qui remplaçait au commandement du troisième bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de ci de là, au pas souple de leurs bétee, se joignaient, se séparaient, se retrouvaient de nouveau, traçaut des figures de quadrille comme dan-* une piste de cirque, quand nn souxiain raplapla de tambours crépitt «o
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corps de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steifiitz se porta à la rencoûtre d'uu groupe ^officiers généraux qui faisaient leur entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major Ton Morlach, qui eoai mandait notre brigade, ^ général lieutenant von Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von Kahlberg, commandant la place de Magdebonrg. il y avait avec eux un colonel et un lieutenant^colofiel d'état major et deux ou trois officiers d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite teraie. L'épée à la main, penché sur Tencolurc de son cheval, le colonel von Steiniti s'entretint avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Gaillaume I**, la galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs poumons :
— Prxieniierfs Gewehr ! PrîeientierVi (?e-
wehr!
Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement ge déclancha, raide, dans le oruissement des manches de tum(|iie ployées et des biceps saillis.
Nous restâmes ainsi cinq rainâtes. Les généraux faisaient avec lenteur le tour de Guillaume I*', plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans cette haie profonde de fusils.
INouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé I par les trois chefs :
— G^-wahr... abf
BIACB PAIUS 1 8.'J
Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dureo un seul coup de tonnerre.
~ ïciratala !... taratatal... trompe Uirt; al ae nouveau les cornets.
— Seitengewekr.,. au//
Un long crissement aijçu, comme celui d'une formidable faui qu'eût aiguisée un titan, ei les baïonnettes jaillirent.
— Dus Gewihr... ûber /
La forèl métallique se dressa Elle perça la nappe du soleil déclinant qui la lit étinceler de toutes ses pointes.
Une force surhumaÎBe émanait de cet ensemble massif. Le poids en semblait dé.uplé par l'espace restreint où elle 36 tassait. J'en étais ému, tremblant jusquaux moelles. Môme aui grandes manœuvres, je n'avais rien éprouvé de pareil.
Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le t&rrible œil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son cbeval, la minec ligne de l'épéc dépassant légèrement la patte de l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le ma- Au, il ne nous fut ordonné, du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre évolution. M. fiant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le bourdonnement de leurs paroles indis îDctes, firent longuement le tour des fronts au poft d'arme. Gbaque drapeau s'iaeliaa silenoieusemen« sur leu^ passage II q'y «ut ni roulements de lam-
bours, ai sifâeoients de âfras si claironnements de trompettes. La musique du régiment elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de ses trombones, de ses ophidéides, épauletée de ses nids d'hirondelles, avec son stabsboboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son tambour-maltre armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares.
Leur promenade terminée, notre surprise ne fui pas moindre de voir ies généraux s'engager mystérieusement dans l'escaiier qui montait chez le colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps. Descendus de leurs bètes, les capitaines avaient pris place à leur tour sous la statue de Guillaume I* et, tout en surveillant de l'œil leurs compagnies, discutaient graverneot à voix basse. Les havresacs avaient été mis à terre et les faisceaux formés.
A sept heures, on commença à faire souper les hommes On les envoyait compagnie par compagnie aux cuisines ; chacune avait un quart d'heure pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour dépêcher un morceau.
La nuit tombait quand nous vîm«s reparaître les généraux. Us s'en allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous en'endimes le lointain ébrouoment de leurs automobil^^g. Nous remarquâmes alors que notre cc^nel, qui ies avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant l' uniforme de guerre.
A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières furent celle» du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages, les fourgons à vivres et la voiture d'outils ; puis vint le train de combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et la voiture médicale ; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées sur roues, ses trois caissoas, ses soixante chevaux et sa centaine d*horames.
\ minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major von Putz en prit la tète.
Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le ^oufilre obscur de la grande porte ; puis la seconde, puis la troisième, puis la quatrième. 11 était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par l'ombre.
A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheva-. Le major von Nippenburg viatse placer à son côté et après avoir consulté sa montre, cria de sa voix de fausset :
— Rechtsuml Das Geivehr. . ïihp.r ! .. Manch f
— Maitchî... A/ar*c^/.. répétèrent les lieutenants. Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et
dans l'air soudain plus pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le « Gmoehr .. ûber... Marnchî... Maruh ! » de la sixième compagnie du tapi Lai ne Tinleufasa.
Par d(\s rues désertes et à peine éclaîr<^es nous fûmes dirigés sur la gare de Neustadt Les aJbords en(^lai«»nl
gardés par des setitiBelles prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai d'embarquemeat, ûous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le colonel toq Steinitz et les généraux de Taprès-midi Le premier bataillon était déjà loin.
Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir mMnstaller en première classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus monter en troi-sième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts : pas de cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous stores baissés. Un pe^ après deux heures, le train s'ébranla, sans autre bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire.
— Oft diable sommes-non»? s'écriait, TÎngl-six heures plus lard, Télégant lieutenant von BQckling en promenant son monocle ahuri et son œil mal éveillé sur an paysage qu'il ne connaissait pas.
Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement, au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes d« tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait 1« coup d'ongle d*un elacber.
•— Où diable sommes nous?
Actifs, Borveui du l>oufiiâ de sommeil, ofBcieffl et sous officiers dégringolaient des wagons, se concertaient hÂlivement avant de procéder au débarquement du bataillon. Sar le quai, jambes écartées, la badine à la main et le cigare h la Loache, le lieutenant colonel Preuss et le feldwebel Schlapps nous attendaient, tvec UB petit sonrir« satisfait daiM les volutes de leur
fumée, comme pour qous dire: — Vous allez voir quels beaux cantonnements nous vous ayons préparés !
Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlappset du capitaine Kaiserkopf. Eiie fut touchante. On eût cru que les deux hommes allaient s'embrasser.
— Ah! cochon de feldwebeil s*écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as bien manqué depuis huit jours que tu es loin l
— Ne m'en parlez pas, capitaine I S'il n'y avait pas eu tant à faire J'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de pays !
— Mais où diable sommes-nous ? continuait à demander le lieutenant von Bilckling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai.
Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié ce qui était visible du paysage :
— Ce d©it être le camp d'Elsenborn.
La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent. Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hautS; une maison à deux étages, la tourelle d'an observatoire, arrêtaient le regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts.
Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur ses cantonnements.
Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. Détentes ses ruelles et de tous se? carrefours, par les trous de toutes ses tentes et les portes de toutes ses
bAraques sortoient des myriades de soldats gris, qui B agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux pattes, se croisaient en tons sens, leur grosse tête ronde dominée par la corne pointue de leur casque ou l'antepne de leur fusil II y en avait de toutes les gortes: les plus nombreux, les fantassins de la ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouge?, à la longue baïonnette aiguë comme une tarière ; puis les gros scarabées de l'artillerie, avec leur calque à boule, leur col noir, leurs pattes d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils ; le« chasseurs, verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passepoiis vert clair et leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit articulé de brandebourgs ; les ublans à cha{>ska plate comme un dos de punaise; les inÛrmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les aérostiers.le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule, porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut bottés, membrug et coléoptériques, semblables aux gros oryctes boursouflés, la corne au nei et le cuir aux pattes, xigzaguant partout lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque.
Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait surprendre l'extraordinaire bruissement, nul œil n'en pouvait soupçonner l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait -il d'un immense bourdon-
92 NAGH PARIS !
nement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la jponde Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardeote crécelle des tambours menalcat un vacarme incessant. Au milieu des résonanceg des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes dé charges des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre Tair de leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient. Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait, cliquetait, chantait, s'égosillait. Des irémissemenis d'élytres, des claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés, comme •i l'énorme amàs ravageur s'apprêtait à prendre sui>ite- Bûent son vol pour aller s'abattre quelque part au loin. Le lieatenant-coioneî Preuss et le feldwebel Schiapps avaient raison d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents. Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs parois de sapin; les officiers avaient chacun deux,! chambres étroites, l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux chaises ; le colonel von Steinik disposait pour lui seul et ses ordonnances d'une petite maisoâ isolée. 11 y avait des cuisines, des boulangeries, cm casiao pour les officiers, un petit théâtre pour les soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait très chaud ; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous respirions avec délice le plmn air libre du camp, chargé des f^Tomes do Tété #t du $ou/â$ tiviûant des forêts.
Un jour, deux jourg passèrent. Des troupes par laieiil, d autres arrivaient. Le long des voies qui ceignaient 1« camp, c'était un eontinnel mouvement de trains regorgeant d'hommes. Oa voyait, le jour, leurs anueaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit, leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août. N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui sepréparait^ le séjour d'Blsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en haleine sans les fatiçuer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du sousofficier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère d'at tente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits. Nous ne savions rica. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains. iNous apprenions ainsi que les pre^nières hostilités avaient éclaté entre Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des explications à la Uussie surit mobilisation de ses troupes, que l'état de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Présideut de la République avait é\é assassine.
'^1 mi.m PkMSt
— En tout cas, disait Schimrael, les Français doivent èlre à l'heure actuelle dans une belle peur. Je les cob- Dais. Ce sont des paciBstes à trois poils^ Ils ne marcheront pas.
~ Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Kœnig, c'est où l'on va nous envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.
Celte observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en concentrait à Eupen,àAix-la Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.
— Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.
Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von Steinitz était-il mieux informé? Cest possible, mais personne n'eût osé l'interroger. II se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se départait qu'à regard du joli lieutenant von Bûckling. Mais la faveur marquée qu'il lui témoignait n« procédait pas de sympathies d'ordre militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de stratégique.
Quant au capitaine Kaiserkopf, il «e décolérait pas. Le repos lui convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses terribles jurons.
Le soir, après la musique, alors que les hommes
regagnaient leurs dortoirs, après même le Kommert des officiers, qui durait jusqu'à onze heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses :
— Pas de femmes I... Pas de femmes !...
Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit, tandis que subrepticement, comme pour narguer leur • pas de femmes », l'ombre du lieutenant Ton BQckling quittait sa chambre pour se glisser du eèié de la petite maison h deux étages où brillait, telle «ne étoile, la lampe laborieuse du colonel.
Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes rêveries, dont le cours plus chaste et plus po^tifivie ne tardait pas à m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de commerce et M** la conseillère de commerce, l'un lisant son Berliner Tageblatt, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi ; et pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa
Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent tu premier. Deux journées torrides. Le mystère s épaii?
M MACS rAHSl
sissait de plus en plue autour de nous, La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines, venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d\m bout à l'autre du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Peur fêter cette bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le Champagne à ses officiers.
Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans cet entrepôt ; il y en avait du VHP corps, du ÎX", du Il«; tout le VII" y paraissait concentré ; ils y restaient deux, trois jours, puis ils filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud, d'autres vers l'ouest
Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève, elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes sur 1© flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes smccessiTes d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout eela vibra, tressaiîîît, remua C'était towt gris, sans éclat,
NAt:n PARIS r 97
comme une immense tache grouillante sur la cam pngne. 11 pouvait y avoir !^ IVffectif d'une division. Déjà de toutes parld les cLauâtucs bouillaient pour ie ca/é et les bissacs à vivres s'ouvraient autour des fu sils en faisceaux. Une grande gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées^ ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je distinguai un dôiTie, un clocher, une forél de cheminées usinières*
— /4ac/ié'n, prononça-t-il.
Aix la Gliapelle. Je ne ice doutais pas que notre marche nocturne nous eût fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Kœnig identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin di nous sur U gauche.
— Je n'y comprends rien, murmurait-il.
Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel était pourtant très pur de ce côté- \h. Nous nous regardâmes interdits. Soudain, l'œil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.
— Le canon I fit-il avec an tremblemeol religieux dans la voix.
Un noweiiu grondement roula.
Kœnig prononça tout pâle :
— On se bat en Belgique 1
On percevait les coups comme de? accents plus fermes sur la sourde vibration que prolongeaient les échos. iSous écoutions, oubliant notre déjeuner. ISou^
nous demandions encore si c'était vraiment le canon
et non quelque orage invisible. Les impressions commeles attitudes étaient diverses : Schimmel rayonnait, Kœnig demeurait comme hébété, le premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles, étudiait la direction du son; pour moi, je rae sentais très ému. Quant au lieutenant von Bûckling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à poings fermés.
— C'est bien le canon, décida Poppe. Oo tiro du côté de Liège.
En même temps, U roulement d'un train venait se marier à celui de l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain, étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes ; on distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie.
Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes cesser de g»e repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur tour ; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction do l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les émy autr«s, jusqu'à les
lucm pAfisI 99
étouffer un Instant dans un crescendo de tempête:
— Le canon 1... Le canon I... Entendez- vous le canon?...
— Poumî... poumL.. poum I... reprenait Liège.
— Le c4inon 1... le canon !...
Et le roulement d^un second train déferlait à son tour de l'horizon, se substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants hourras, en brandissant des bras frén.'iiquos qui seconaioat ou faisaient Toler des casquettes.
— Rrrroum !... poumL^ Cétait la guerre.
Nous vîmes passer, très excité, le capîlaîne Kaîserkopf qui se dirigeait en hâte, la tunique déboulonnée, une canette dans une main, un saucisson dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans l'arrAter :
— Bon appétit, messieurs î... Donnerwetter I ça chaufife par là-bas I... (Test la guerre I... Krieg!,.. Kriegl...
Nous lui répondîmes par un triple hoch / qui accompagna d'un chorus d'ovation ses fortes enjambées.
Seul Koenig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger treraMemenl agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait \fi train «n marcbe vcrsl'oueft. écouUit Ui «âooa.
100 mâch rAïusI
— Qu'avez-vous, lieutenant Kœnig? fît Puppe qui l'observait curieusement.
Kœnig n'entendit ^as. Lu U>ui w**^, il ne répondit rien.
Un « khrr, khrr... » reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que du sympathique gosier du baron Hiidebrand von Waldkatzenbach vint le tirer de sa médilalion. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.
— Eh bien, Herr Kœnig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr. .. l'autre jour ? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr, khrr... un pays neutre!
— La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Kœnig agacé.
— La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la manœuvre est la même... khrr... Je vous annonce, meine Herren, que dans cinq jours nous serons à La Haye.
— Herrlich! applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le baron, vous voulez peut être
dire Bruxelles.
— Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est tout un.
— Taisez-vous, fit Kœnig avec irritation, vous ne diles que des sottise'
— En ati'jnlant, Tî»?rr Kceoig, faites-moi le plaisir dé reconnaître... khrr, khrr...
— En attendaDt, faites-moi le plaisir de tous taire I hurla Kœnig tiers de lui.
— Qu'avez-vous donc, lieutenant Kœnig ? répéta Poppe.
Cette fois Kœnig entendit. Il tressaillit, regarda le premier-lieutenant, puis répondit au^ai calmement qu'il put :
— Kien Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en Belgique.
— Comment, pourquoi ?... Mais, mon cher, pour des raisons slralégiques. iN'avez-vous jamais lu von der Gdtz, von Schlieilen, von Bernhardi ? Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von "Waldkatzenbach vient de vous le dire : pour opérer un vaste mouvement tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de Tadversaire.
Le Iviron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire craquer sa tunique.
— Khrr, khrr... souligna-t il sans modestie.
Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieuremeut, Kœnig répliqua:
— Et les traitas?
-- Quels traitég? prononça Poppe de son ton tranchant.
— Les traités» les conventions internationales? Poppe le toisa d'un sourcil sévère.
— Sachez, mon cher^ qia les traités sont faits pour le temps de paix, et aoa pour le temps de guerre.
— Pai'faitemeat, ponctua Helmuth.
— La Belgique, cctillnua le premier-lieutenant, estce que cela compte dans une guerre européenne ?. .. La Belgique 1... Mais nous passerions sur le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous assurait seulement une chance de victoire de plus !... Tel est mon sentiment, lieutenant Kœnig ; tel est aussi, j'en suis certain, celui de l'armée.
— C'est une honte I partit alors Kœaig oubliant toute prudence. Les traités sont faits pour le temps de paix, dites- vous? Où avez-vous pris cela ?... Vous mo citez von der Goltz : lisez Bluntschli I... Les traités sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste indifïérent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous garantissions la neutralité ?. . . Je vous dis que c'est une honte!... Mais j'espère encore que ce n est pas vrai et que le bruit que nous entendons n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liège 1...
Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes :
— Assez gueulé, Kœnlg!... D'ailleurs, vous êtes absurde.
Puis, flairaût le danger, 11 ajouta, à l'adresse du premier lieutenant Poppe :
— Notre ami le lieutenant Kœnig est surmené 11 a eu du mal, cette nuit, avec sa section. Il fautTexcuser. ^
K.œuig .-b mordit les lèvre.-,
— Bien, bien, fît Poppe sècheniect. Cette petite ■'iscussiou restera entre nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous ayez compris, messieurs? dit-il eu se tournant vers les deux aspirants et rers moi-même.
Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son « khrr, khrr • particulier.
Cel incident venait à peins de prendre fin, quand nous vlmei reparaître le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa cauetUica rouU et absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques feuillets de panier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au régiment :
— Voilà, Donnerweiter ! exultait-Il : depuis deux Jours nous sommes «n B<dgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes. C'est du beau travail, Pohlautrtnd ! Et dire que nous ne sarions rien de cela, là ba*, i Ëlsenborn !... Dommage seulement que notre régiment n'ait pas été de ceux qui ont ouT«rt la danse, sacré mille millions de tonnerres \... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...
Très excités pareil nouveTT«3, nous îe pressions de questions. Où en étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée belge existait-elle? Que faisait la France ? Mais Kaiserkepf ne savait rien
de plus, sinon que Liège avait la prétention deré.sist(^r et que la France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été déclarée.
— Au roste, fît-il, voici Tordre du jour du général
104 RAC8 9AM& i
von Ziljisheim qui sera lu aax troupes à midi, après leur repos.
Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il tenait à la main. Scbimmei lut:
Soldats aU^mandi de la "7* division (k réserve î la perfidie de la France^ qui, sant provocation de notre part, iest livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées près de Carlsruhe et de Nuremberg ^ nous a mis dans l'obligation de nous considérer comme «n état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes troupes de Magdehcnirg ont été désignées pour opérer avec nos armées du nord contre les forces ennemies gui menacent la Belgique, d^nt la neutralité a dAjà été violée par des officiers français qui, sous un déguisemcntj ont traversé le territoire belge en automobile pour pénétrer en Allemagne,
Soldats de la 7* division de réserve, VEmpereur compte sur vous!
Gî^iV^RAX-UEUTBNANT VON ZfLLISHEIM.
— Est-ce torché î savoura Kaiserkopf.
Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme lecapîtaine Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de C6t ordre du jour, telle était l'indignation où nous jrttait la déloyauté de ces scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous h la barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de guerre et poussaient l'igtiominie jusqu'à violer les premiers la faible et malheureuse Belgique. Attflgi fa!lut-il entendre le oencert d'imprécations qui s'éleva h leur adresse :
— Bandits! canailles ! chiens de cochons !... Ils?
Qons le paieront, les salauds : daos quinze jours nous serons à Paris !...
Schimmel criait :
— ils sont dcTenus fous : leurs nationalistes les ont poussés à ces actes de démence... Pauvre France I Meilleur h ellcl...
Puis se tournant vers Kœnig :
— Eh bien, qu ûd dites vous? Êtes-Tous rassuré?... Vous Toyez, mon cher, que nous avons tous les droits d entrer en Belgique.
Kœnig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui avait un instant porté les marques d'un violent drame iclérieur, rocouvrait peu h pou son calme et sou aspect coutuuiiers.
— Oui, dit-il, c'est heureui, c'est fort heureux .. Il vaut mieux avoir le droit avec soi.
Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade s activait et semblait augmenter d'intensité :
— xMais pourquoi diable, fit-ii, pourquoi diable les Belges résistent-ils ?
— Queitiou stupide ! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux, DonnsnceUer i ça. oous intéresset-il? Si les Belges résifllent, nous tapons dessus, voilà tout!
Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et d©rmir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur les pentes her- ^iu(:S, les hoiiines étaient allongées comme des cadavres, et l'on eût dit le panorama d'un clianip de bîitailie, n'eussent été les ronflements qui secouai», n
tous ces corps vantpés, ios f;ti;;ceaux bien alignés et les seati&eiles debout, déta<:hcint sur le ciei clair leurs silhouettes espacées- Le soleil de six heures fiiootait progressivement à l'est, faisaat éiinceler les surfaces miroitantes des fermes, des fumiers, des étangs el les vitres loiataioes d'Aix-la-Chapelle.
~ Samm lung !.., An die Gew^Ji r^..,,l
À midi, le capitaine Kaiser kopi faisait sonner le rassemblement, et, sur toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent lecture de Tordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante et sobre dont la 7* division de réserve apprit la déclaration de guerre et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.
Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions fraîdbes et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un train toutes les dix minutes el la route dont nous voyions se profiler un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une invasion.
NACn FARIS ! 107
Vers trois heures coai neacèrentà paiserdes trains chargés d'artillerie lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je a'ea avais jamuis vu. et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétace, avec son mufle en pointe, s«s rainures longitndinalcs, son appareil caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire, blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblaJjle à un vol de rapaces, parut un peu plus lard. Leur bec rond en avant, les petites pattes à roue crispées sous le thorax, le.s rémiges étendues et puissantes, ils Pliaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix sept Ils traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le fi^rmament occidental.
Ce spectacle de jOie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions de tous nos yeax, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode qui, sous le grondement du canon de Liège, vint nous donner un premier aperçu de la guerre.
Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux interminables traius de matériel vide qui par la voie montante refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que remorquaiï»Qt
<0d HACH f»AjR!ft1
deux locomotives et qui paraissait garai de soldats bizarrement accoutrés.
— Qu'est-ce que cela? fit Schirnrael ea braquant sa ImgQelte sur l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses jumelles.
Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés-sur les banquettes ou suspendus daus des hamacs, des sortes de fantômes humains, qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir leur torse calfeutré de pansements ; d'autres soutenaient leurs bras dans des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.
— Nom de Dieu, des blessés I...
L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi extraordinaire Les soldats se bousculèrent, essayant de disting\ier quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous- officiers se regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. De» blessés ! Déjà des blessés 1 Tout un train de blessés !... Combien y en avait-il? Cent? deux cents? mille peutêtre ? D'où venaieot-ils ? Qui les avait ainsi arrangés?...
J'entendis la grosse voix de Wacht am-Rhein gronder furieusement :
— Ah ! les cochons! les traîtres 1 les bouchers 1... Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle
des coups qu'il n'assénait pas lui-même. Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi
des morts t. .. C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencemeut de la grande bagarre?...
Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau. Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous le commandement du lieutenaut Schimmel, et renforcer les quelques sol dats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et d'interroger les blessés.
De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal voyage, la plupart des blessés souflraient atrocement. On en voyait de sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de vie, d'autres accroupis, la tète entre les mains ou s étreignant le ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d autres pAles et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés, intransportables. Les corps étaient complets : tous les membres étaient U. 11 n'y avait que des jambes cassées, des bras roirpus, des chairs broyées, de» yeux
crevés, des muscles perforés ou déchiré». Partout des linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières ; le sang se répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les por^Jères, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces de doigis, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de fiaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant l'atriiosphère et soulevant le cœur. D épais essaims d« mouches enveloppaieat le train comme un charnier.
— Il y en a six cent cinquante, dit Schiramel, et un second train suivra dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liège ça cuit dur. Von Ëmmich a fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.
— Sont ils pris, au moins? balbutiai-je.
— Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade. Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière
où ne se trouvaient ni médecins, ni infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train, expédié tel quel sur A.ix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges, également blessés, occupaient un wagon à bestiaux^ gardés par deux fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs unif ornes hleug passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'unguide. Trois étaient couchés sur de la paille souillée ; les autres, le bras en écharpe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de Tépaule ou du
WACn PARIS I 111
dos. Je me troii"vais posîé à la hauteur de lour wngon et j'eus le loisir de les observer. Ils me par arenl harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la figure brûlée de poudre, sans pansements, l'œil tl le nez emportés, me demanda en français :
— Sommes-nous en Allemagne ?
Je ne répondis pas. Un autre dit en maurais aîlôxnand :
— Tâchez de nous faire donner un peu à Loire.
Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au dehors qui, par-dessi.s les clôtures, couvrait d'insultes les prisonniers. Des poings menaçants se tendaient ; une pierre vola. J'allais intervenir, quand Schimmei qui passait, le sabre tintant sur l'asphate, me décocha durement :
— Pas de lèie, mon petit ! Ce sont des ennemis.
Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train, tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.
— En route 1... La voie est libre... Geschwind /... Aussteigen /...
Des coups de sifflet stridèrcnt Les essieux gémirent.
Alors, aux premières seconsses du train qui s'ébranlait, un immense cri de détresse, une clnmeur infinie s'éleva de tous ces wagons où se disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient des blessures, où ae tordaient des nerfs. Ce fut eflrayant. Une sueur d'angoisse mv couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais m'évaBOuir.
Et tandis que le train hurlant s'éîoigrntit vers Aix-
112 RACa fA^ÎS
la-Chapelie, un autre traiu tout aussi hurlant, mais ds joie, venait en sens inverse, le croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active, jeunes, bouillonnant dévie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions : « Nach Paru !... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal ies Veuves à Montmartre I... Goii mit unsL,, » Dq§ accordéons beuglaient, des harmonicas miaulaieni On chantait Morgenroth, Morgenroth, leuchtest mit znm frûhen 7od et Kûrassier sind luêtige Brûder. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, Tépilepsie
Electrisée, la fouie rugissait et trépignait d'allé gresse. Les nôtres et ies landsturmiens vociféraient: « Dieu vous garde, camarades 1 ... Tapez dur I... Laissez-nous-en I.,... ï Moi-même, je fus pris par cette démence et, comme par «ne effroyable réaction au spectacle des blessés, je joignis férocement ma voix au sabbat.
Puis le train allant en guerre partit, croisant ao sortir de la gare celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens le;^ enfouiraient, en leur rendant ies honneurs militaires.
Quand nous remontâmes à notre stationnement, ioui s'organisait pour un imminent départ. Des esta-
fettes siliounaient les li^tie» el Tuû euteodait le cliquetlement du téléphooe de campagne. Le soir toaibait. D'éUanges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou iroins distinctes, bon ordre de marche dans sa poche, le major Tint inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une distribution de vivres et de munitions, Chacun s'absorba dans ses préparatifs.
A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se metlait en route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi peieton de cavalerie de tête d'une pointe d'infa-nterie, d'une compagnie avancée et de trois compagnies de tète, puis d'un groupe d'artillerie, de deux bataillons d 'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout pouvait s'écUelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et nous entendîmes passer audessous de nous les fers de leurs chevaux, les roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie, précédé d'un peloton de cavalerie ; puis venait le reste de l'art illerio, un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de caissons, dix-huit chariots de batterie, dixhuit voitures de service, une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade partit ensuite vers trois heures ; elle était longue de quatre kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnif
U4 Ï^Auff fJt^f^'î
gonflées. Nous étions suivis de trois colonnes légère* de munitions, de ia compagnie d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimenlaires. La tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras de ia Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
11 me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur notre gauche les lueurs qui iulguraient de Liège On nous poussait à une forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal couronnaient un roc, souvenir des guerres d*autrefois.
— Monsieur 1 aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en dégageant un geste indicatif.
l ne ferme calcinée tordait au bord de la route son sqte ette noirci.
Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
— Nous sommes en Belgique, disait l'un
— C'a dû faire une belle Gambée ! disait l'autre.
— S'il y avait de ces pous de Belges dedans Lançail un troisième, j'espère qu'ils y sont restés !
Dix inioutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé, disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se découpaient en pignons ou se crénelaient de mflchicoulis. Des poutrsdsons à demi consumées dessinaient d'informes arcs boutants. Sous l'arche rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le chantonnemenl de leau et l'aboi plain^f d'un chien dans le lointain, le silence planait sur celte dévastation. Quelques arbres mangés par l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se distendaient trois pendus.
Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène, la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler démesurément vere la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs longs bras et leurs longues jambes étirées.
*^^ NACIi TARÎS I
Les jupes de la femme lui collaient aux mollets. Détachéed un mur par nos clameurs une pierre dégringola et fît flac I daus le ruisseau.
Alors la grosse voix de Wacbt am Rhein se mit à entonner, bien que par extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de patriotisme;
Esbraust ein Ruf wU Donnerhall,
Wie Schwcrtgeklirr utid Wogenprall:
Zum Rhein. zum Pihein, mm deuttchen Rhein!
Wer will des Siromes Hiiter sein ?
Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du sous-officier, suivit en chœur;
Lieb Vaterland, magst ruhig sein^ Lieh Vaterland, magst ruhig sein :
Fest steht und treu die Wacht am Rhein !
Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans Tor du soleil levant.
Fest steht und treu die Wocht^ die Wacht am Rhein!
Une vingtaine d*hommes, âonf le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites : il n'y avait plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. H les examinait jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur les mollets et, aux,^rands rires de la compagnie, esquissa du bras sous ses jupes un geste obscène. Nous cruittâmes ce lieu macabre le pas plus léger.
jiA.e8 PASfil il?
les yeux curie«x d'assister à d autres spectacles. Très allumés par ce début, nous marchions allègrement au travers d une contrée dévastée et qui semblait désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes, de triques, de crosses et de fouets une centame do malheureux paysans belges complètûrn«îKh«iraséW. i * -J'anoiinade se poursuivait, ininterrompue, au sud-ouest.
Quelques kilomètres plus tard, dts ordres coururent le long de la brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous foulfuiies des chaumes el di^s jardins, nous sautâmes des fossés, nous bouscuiàmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le cul sautillant, et des compagnies de ])erdrix s'enlevaieat à notre approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en Iranchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, BOUS surgînies à la lisitro d'une plaine immense qui s'inclinait en longue dégradation vers une ligne gri»? légèrement scintillante. D'innombrables troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement déployé.
— La Meuse 1 fit Schimmel, qui marchait près d« n^on groupe à la droite de la «ection. La Nfeose î pro
nonça-t~il en tirant son épée et en désignant de sa pointe la ligne qui clignotattà rhorizoa.
— La Meuse !... répétèrent des voix.
Sgus le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et se roulaient avec la poussière dorée ; d'autres entremêlaient leurs reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de forme selon leurs ordres de marche ; de longs serpentements de train ou d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes ; une division au repos étalait un large grouillement gris ; à droite, du côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse, emplissant de sa verbération continue les kiterslices de la canonnade. Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leur» flocons noirs ou violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.
Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous eo sortîmes, nous apercèmes à peu de distance un petit tertre couronné d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes défilaient. Us étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions lataiMe replète, la fi}?ure pleine et dure, le ne^ droit sur U
moustache courte, les épaules carrées sous les tornades à quatre étoiles. A sa gauche, la liampe fichée au sol, Ûoltait un fanion carré rouge à damier noir et blanc.
— Von Kiuck ! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.
Ln tremblement sacré p*e parcourut. Les capitaines crièrent :
— Zutn Dejiiieren .. Au; der SU le t. . l'rei . iierj ! Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit,
mîkaniquement, d'un seul élan On ent<^ndi{ le sol sonner fortement sous les coups cadencés de nos semelles.
— Ackiung /... Aug^j^ rechts !
Toutes les têtes »e tournèrent du même mouvement raide vers le cheval noir
Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier du général-colonel von Kluck. tandis que le général-major von Morlach^ qui s'était porté à sa droite» au galop de son rouan, lui Dommaiirespectueus' ment les baluiiloM.
Nous fîmes halte, au soir, près d*uii boqueteau de petits chênes et de coudies. Nous étions fatigués par cette rmde journée de marcke, rexcitatio» de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil d'août et l'émotion d* défilé devant le géuéi-al von Kluck. La division s'était peu à peu morcelée datts ses éléments ; notre brigade s'était sectionnée ; le régiment lui-même n était plus au complet, le bataillon von Putz ayant disparu dans la direction de Test.
Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour voisinage que deux fermes carbonisées^ La région était pleine de troupes : il y en avait à Fouron, à Warsa^ge, au camp de Mouland, les unes qui passaient, d'autres qui bivouaquaient, atten dant comme nous leur ordre de route. On disait que 3es Belges, en fuite, avaient coupé tous les ponts . Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille bruits alarmants. Le pays était infesté de francstireurs. On en prenait et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands avaient déjà reçu
des balles de ces bandits. Les femmc^ mêmes, lorsqu'elles en Irotivaient l'occasion, ?e livraient à d'incroyables sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du 25» aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps, surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches civils que l'on exécutait.
A part cela, aucune nouvtiUe précise. Nous ne recevions ni lettres, ni journaux. Les conjecturts circulaient, énervantes, venues on ne savait d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille en Lorraine. La petite armée belge, enfoncée par notre cavalerie, était en déroute devant Bruxelles. Cependant Liège résistait toujours : la canonnade, qui persistait h nous en parvenir, augmentait, selon le vent, jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la fureur.
Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes quelques heures plus tard Après une marche cahotante à travers dps trèfles et des labours, Bons joignîmes une route qu'encombraient des colonnes de parc. 'Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros villages incendiés, pillés et déserts; seuls quelques cadavres en habitaient les maisons ea ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient devenuei lespopnlalions, quand nous rencontrâmes un lameatabli 4-ortège d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une douzaine de uhlang.
122 mtfm ^Anm \
— Du pain! criaient les déportés. A boifel...Où Dous mène-t on ?
— Vorwxrtsl aboyaient gutturaiement les uhlans, qui les enveloppaient et les harcelaient comme de? chiens autour d'un troupeau de moutons.
Parfois ou voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde afiolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des tramées sanglantes.
Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: Visé, 2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
— C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au croisement d'une autre roule, plus importante, qui courait parallèlement à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du matériel de ponts y coulaient torrentiel lement vers le nord. Des nimbus de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.
Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère acre de bois brdU
HkC'ê ri SIS I 123
et de plâtre faligiDeux nous prit aux narines A mesure que nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air^ comme des bras décharnés, d-es cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants oflraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons crou laient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes rompues, des ferro»neries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
— Hourrah 1 hurla Wacht-am Rheiu avec enthousiasme.
Et il entonna son couplet favori.
Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le spectacle même de la guerre Car on s'était battu là, c'était visible. Et le pillage, iruit de la victoire, étalait sous nos yeux Sfss orgies. Des bande' de soldats avinés circulaient chantant à tue-tète et chargés de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étofl'es. On marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des tapis souillés, des linges déchirés, des usletsiles de cuisine et des objets de toilette jon chaient les rues. Une joie tumultueuse débordait ; on entendait des échos de rixes sortir de l'iatérieur des ruines et du fond des caves. De tous h s coins d'ombre, de toutes les issues, d.o tou les antres que
124 MàCB j^jumbï
formaient les enchevêtrements des bâtisses effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du butin. Le long des murs éboulés des dos passaient intarissablement ou des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait dans ses bardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre uae tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
— Garde à vous... fixe î
On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux allumés, nous suivirucs Schir±^mel et le capitaine, qui, après avoir reçu les instructions d'nn officier du service des étapes, partaient d un pas précipité,
— Ah I les bougres l grommelait Kaiserkopf ils ne nous laisseront rien !...
Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous le vîmes s enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du terrible Wacht-am Rhein.
De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24* rég^iment, le 35* des fusiliers de Brandebourg et le 53* de Detmold paraissaient y être *u complet. L« tobu bobu. la liesse «t lu goinfrerie
^AC^ PAKis ! 1^5
Blaieut intenses. C'était uim kermesse comcoc îo:^ Belges, certes, n'en avaient jamais yu. Mais il n'y avait plus de lielges pou.» s'i^jouir h ce spectacle ! Les derniers peinaient aux ponts, sous bonne gurde et dans le saint effroi de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
Je recueillis quelques autres informations notam ment sur le combat qui s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans l'après midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des lignards belges qui, embusqués de l'autre côlé du fleuve, leur tiraient dessus sans le moindre souci de Thospitalité. Il avait fallu se porter à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, oti deux régiments de hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait dû se rabattre sur Liège. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et dès lors, depuis dix jours, (!es troupes, des troupes et des troupes en nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la mort.
Le !!• corps tout entier, le 1X« corps et son corps de réserve, une partie du III*, le IV* corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre division avaient déjà passé ; le reste allait suivre : presque toute l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le gras terroir liesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On disait môme que, pour bâter la manœuvre, des trains d% soldats en civil Iraversaieot
126 NACHPAfti»!
f haque nuit le Limbourg holIaDdavs et venriienl retrouver leur équipement deTaulre côté de la frontière.
Quant à ce qui se passait plus au sud, h Verdun, à Nancy ou là-bas dans les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle étonnante, qu'où nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le monde de stupeur et d'indignation : l'Angleterre nous avait déclaré la guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse de nos bons» cousins » britanniques volaient elles de bouche ea bouche. On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs : Gott strafe England! Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et ce furieux Gott strafe England résonnaient encore comme un hallali de gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
Je me mis à la recherche de Kœnig, dont la section cantonnait sur la hauteur, au collège de Saint-TIadelin, seul bâtiment de quelque importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je rencontrai 'e lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant 1 église de Visé, dont il contemplait d'un œil consterné les cintres éventrés et les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
la petite cité mosane, il ne dissiiiralait plus sa colère et son émoi.
— Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
Il me montrait sur le pourtour de Tégliso ei dans les ruelles voisines des pignons ébrécbés, des corniclies abattues, une colonnetle décapitée, ici les débris d'une fenêtre a meneaux, là le gqueletle carbonisé de ce qui avait dû être quelque charmant logis du XV' siècle.
— C'est odieux ' s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela ? Qu'est-ce que ce vandalisme ?
— Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omeletle sans casser des œufs.
— Ah l vous aussi, fulmina-t il, vous aussi vous en êtes ! Je ne vous félicite pas.
— Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges résistent- ils ? C'est bien leur faute.
— Et pourquoi diable ne se défendraient- ils pas? D'ailleurs c'est faux, ce que vous avancei là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges étaient deux divisions de cavalerie et le 25* de ligne : or, depuis longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant ; depuis longtemps il n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Toul le reste a été fait postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier, c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé. Les troupes qui oat fait cela ne se sont pas battues. C'est
sans raison, sans même Texcuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
— Bah ! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
El me rappelant un mot de Schimmel :
— Ârieg istKrieÇy formulai-je. C'est la guerre!
— Non, ce n est pas la guerre, cela 1 articula douloureusement Kœnig. U y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites, mais pour le temps de guerre.
— Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
C'était toujours du Schimmel que je récitais.
— Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse Allemagne 1 Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de cette manière et que ce que nous voyons là n^est qu'un accident, un déplorable accident* •
~ Je le veux bien, fis je pour le calmer, et je le souhaite aTec vous.
Nous entrâmes dnns l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ee qui en avait subsisté après l'incendie, s'était eilondré dans la nef. De largos arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés. Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre lu!jgineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de voûte Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au chœur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers, d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
— Ah 1 les salauds 1 murmura Kœnig.
Une odeur abominable se dégageait du capharnaiim. On y sentait la victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de paille peslilen- *ielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé, qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement. L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque devant le coffre évenfré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de pissat, et une statue de vierge en phtro bleu de ciel, chue de son «ocle, présentait un
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énorme élron enire les fleurons dorés de sa couronne
Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté. Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et allai donner pesamment du nez dans le gravât.
— Ah ! les salauds l criai-je h mon tour, plus humilié par ma chute que par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
Aux derniers rayons du soleil qui s'abimait dans la plaine, le cirque dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite comme un 1 majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits. Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant automatique, nous donnâmes le salut militaire.
11 se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Kœnig pour regagner mon cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y trouvai changea vite le cours de mes idées Répandus devant les maisons et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et menaient
on tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empifiraient et s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée. D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons. Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Scbimmel, le feidwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état d'ébriété avancé, m accueillit avec exubérance :
— Mettez votre cul là, mon garçon, et bouliez 1 11 y a de quoi se remplir la panse !
Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schiramel et Wacht-am-Rhein.
11 y avait, en eflet, de quoi « se remplir la panse », selon l'expression de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence ses formes juteuses déjà profondément creusées ; des poulets embrochés passaient de main en main ; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de veau ; des cervelas enguirlandaient une langue ; un jambon rougeoyeait. Le vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé ud« cave qui avait échappé jusqu'ici aux
l'i2 M^eg FÀmis t
perquisitions. 1? tenait près de lui quatre grands paoniers de cellier, dont il tirait de eiuq en cinq minutes une bouteille crasseuse.
— C'est des grands crus, Donnerwetter ! des vins français !... A la santé de noire Kaiser 1
D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot» et le liquide magenta tombait dans les gobelets.
Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Kœnig et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on lampait, on poussait des hoch à l'Empereur et on s'empiffrait à la gloire du Vaterland. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique. On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison. C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d acétylène, sur les ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de marteaux. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons. Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles e*
à leur flamme, qa'une brise chaude faisait trembloter, nous poursuivions sans souci notre fesloiement, tandis que Schlapps, l'oeil luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de magnifiques plaisanteries, des photos^raphies de femmes.
— A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu le boyau au souvenir du sexe 1
Quant à Schimmel et à Wacht-am Rhein , qui avaient réussi à participer à la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. H y avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des «statuettes, des bibelots d'ivoire, d'écaillé ou de bronze, des boîtes, des dentelles et un certain nombre de bijoux. Appelé le premier h choisir, le capitaine prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt avec ostentation. Quêteuses, les mains j.alpaient, soupesaient et les regards avides s'extasiaient.
— Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est ce qui vous ferait plaisir pour votre bonne amie ?
Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma ûorothéa au milieu de ce bacchanal militaire ? Etait ce la honte du geste que l on m'engageait à faire ? Je ne sais. Qaoi qu'il en soit, mes doigts tremblèrent. J'hésitai.
— Donnerwelter ! servez -vous donc 1 gueula le capitaine.
J'avançai la main. J'avais distingué déj^ un joli bracelet en filigrane d'or, orni' d'un nihia et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec un battement de cœur.
Serait- il pour ma sœur Hedwigc ou pour ma chèr«
434 nkcn fà.M%\
Dorothéa ? Je n'en sarais rien encore. Mais 11 était à moi : c'était ma première dépouille sur i*ennemi !
Tanïïfs que "nous étions aîn^ occupes, nous vîmes survenir un grand escogrifle de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et porté la dextre à son schako:
— Melde den Herren Offizicren^ il y aura demain matin une levée de lettres pour TAllemagne ; je passerai prendre le courrier de la compagnie.
C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux. Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de fatigue, de sommeil et, si jose l'avouer, d'ébriété certaine, je résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents, l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en Harz, Prusse :
Quelque part en payt enn^oii,
Maine herxliebe Dorothéa,
Nous venons de remvorter une grande victoire. Nous avmii pris une ville que nous avons bri)ilée et mise à sac, après en avoir passé les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en désordre, poursuivis var nos uhtans. Nos troupes te couvrent de gloire et répandent partout la terreur du nom
HAOB PARIS I iS5
t'Umand, Die^t est avec nous, le payt que nous conquérant est rich: et jeitile. On y boit, on. y man^je en a'>ondancf^ et on y trouve encore beaucoup d'autres choses dont on sera content chez nous. Himmlische Dorothea, je pense à vous ^our et nuit et je vous réserve le plus précieux de non butin d/i guerre. Déjà je vous iiest^ne un souvenir de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreiues que )e vous ai promises, maiS celles ci viendront comiitez-y bien Je me porte à mer" veille et je vous aime.J'aipour ma part déjà tué cinq We ches^
Votre Wilfrid oour la vie.
J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille, avec force vœux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de commerce Hering, à ma vénérée mère. M"* la conseillère de commerce Hering, à mes chères sœurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre domestique Johann, au cas où il De fût pas encore parti pour la Hussis.
Nous partîmes \e lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et copieusement déjeuné. Le teoips était toujours radieux. Nous traversâmes la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes tiérolquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le bataillon Pi euss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commo dite des routes et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une impeccable fttf»tégie.
Les aspects que nous découvrions ne digéraient guère de ceux qui nous étaient antérieurement appa PUS, sinon que le paysage ne présentait plus de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation, les mêmes fermes brûlées, es mêmes villages croulants, les *nêmes théories de captifs, la même poussière et la même pestilence.
On marchait sac au dos en absorbant cette crndie et en resp'raDi ces miasmes. Où se ballait-on ? Bien loin, sans doute, car si le bourdonneineut du canon continuait à fôtire ronfler l'iiorizon, on ne percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact ayec ces brigands de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu de notre acier dans les reins.
A mesure que nous avancions, Scbimmel, qui était le meilleur liseur de cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses indications topograpbiques. ici, c'était le canal de l'Escaut ; à gauche, la route de Liège ; à droite, celle de Bilsen et d Hasselt; là-bas, se distinguaient les ruines d'Iiermalte et d'Hermée, les hauts fourneaux de Liège, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés ; plus loin, c'était Houfain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
— Arriverons-nous bientôt à Paris?
A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
— Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous, Sacrament ! que ce sera sans vous être d abord frotté le lard avec ces cochons de Français? Vous y arriverez, Donnerwe Iter I ma\s pas tous: vous aurez préalablement laissé sur le cbemir quelques unes de vos sale.s couennes 1
138 Wâ.€ai PABtSI
Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé comme un éléphant, qui de ses quatre pattes râides menaçait le ciel; tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées ; tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d uniformes, traînant dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait passer ; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un Belge et quel uniforme il portait ; mais c'était souvent un des nôtres, et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, â une ville appelée Tongrcs. Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar I On y marchait littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles, des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de fuir. Expulsée des maisoas à grands coups de crosses, elle se trouvait parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se consumer et se vider sous ses yeux
Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis « le plaisir », non que, pour ee qui me concerne.
STACK ?A.It28 I 119
ce terme ne soit pas exagéré ou impropre ; car si j'é prouTai une satisfaction raisonnée à voir fusiller deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au spectacle nouveau pour raoi de la mort infligée délibérément, ne fut pas sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. 11 n'en est pas moins vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit sur les taces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en efïet, n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force, quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout à l'honnear de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant d'étatmajor, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux bardes lacérées et aux visages tuméfiéf d'ecchymoses. On hurlait :
— Ce sont des francs -tireurs!... A mort!...
Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser qufitons ou quinze ans. Hâves, l'œil eflaré, ils se serraient l'un contre l'autre, l'homme essayant de protéger le petit.
— Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards 1 ordonna roborleutoant, prenant à peine le temps d« leij regarder.
— Monsieur l'officier ! jeta 1 homme haletant... Monsieur l'officier! je ne suis pas un franc-tireur !.. j'ai défendu mon gosse contre une de vos brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes î
— Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement 1 On se précipitait sur eux, on les ligotait... On
les jeta contre un volet de boutique. Des fusils s épaulèrent.
— Saletés !... lança Tbomme avec désespoir. On entendit une voix grêle sangloter:
— Papa !... papa 1...
Un commandement retentit :
— Feuer l
La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce. Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous ma. nifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je '^Is soudain surgir une sorte de bête fauve : c'était Wacht-am Rhein qui, n'y pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider son arme ù bout portant isur le tas sanguinolent.
Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville. De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux ■(ue celui de la veille, j'observais avec paresse le mou-
fSACH ?AJUII 141
▼ement de la rne, «3ont les Yieux immeubles pansus avaient aujourd hui 1 honneur d'abriter notre compagnie. Partielle jusqu'ici, l'œuvre de destruction laissait à Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième. Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais, on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Binant, où une avant- garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous demain ?
Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'œil les allures avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six bruyants drôles, repartait en expédition, Je me demandais s'ils retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais paj connu depuis la maison parternelle, un vieux lit bra bançon très élevé, à baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai. J'allais y dormir comme un loir 1 Des bibelots, des portraits de famille ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de dame en tx^joo. Des photographies dans des cadres de cuir
142 N.tCU PARIS 1
meublaient une étagère. J'en remarquai deux : une vieille dame en béguin de dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect sympathique et doux. Peut être les habitantes du logement paisible que j'occupais. Où étaient-elles maintenant ? Sur quelles routes erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu, venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure que des murs calcinés et une couche de cendres ?
Macht nichls l Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent. Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer quelques numéros.
Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette grande histoire et m y instruisis des premiers événements de la guerre. J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de la Garde, lors de son départ de Potsdam :
J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne puis remettre au fourreau. Voua êtes garants que je puis dicter la paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire ! A bas les ennemis de Brandebourg I
Et daoâ sa proclamation Rotre Kâkiâ^r diaaits
NACii i'Ahi^ I iA'A
Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homnae et un cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis. En avaut. avec Dieu I
Un monde d'ennemis, c'étail vrai. Nous en ayions déjà cinq sur le dos : la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réclloment déclaré la guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on ne faisait qu'en rire. Dans la Germania^ Téminent leader du centre, Erzberger, s'en gaussait en ces termes :
Lord Kitchener Tient d'inaugurer glorieusement sei fonctions de ministre de la Guene. Il a demandé au Parlement britannique de lui accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a accordés. Bravo 1 Ici, en Allemagne, nous disons froidement : « Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est ? » Les enfants euxmêmes riront de cette iarce grossière et il Tant toute la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera enchantée de voir Tenir ce demi million de soldats britanniques. Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre dans un cirque, aûn de les montier à la foire comme la dernière curioait^ du siècle 1
Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J*admirai celle-ci de Treitschke :
Société du genre humain, droit international, cela n'existe pas. 11 n'y a qu'une réalité vraie : l'BUt. Dtr
144 NALU PaHIS I
Staal ist Macht. La force de l'Etat est le véhicale de la civilisation. L'épée de l'Etat allemand est précieuse, parc^que TEtat allemand e^t le colporteur de la civilisation allemande.
Et celle ci de Eernhferdi :
Chaque nation développe sa conception dn droît Les engagements pris par l'Etat ne valent que si les conditions restent les mêmes. Les conditions ont changé en Belgique.
. Cette autre de Claasewitz:
rfoublions pas la tâche civilisatrk.«s qmi ®©U8 incombe aux termes des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même TAlIemagne sera le noyau du futur empire d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes les provinces qui avoisinent l'Allemagne, Nous nous annexerons successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de la Somme à la Loire la Suisse, la Lironie puis Trieste et Venise.
Sur quoi le général Bronsart Ton Schellendorf observait :
Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui mettait dans son encrier de 1 eau de rose.
Tannenberg disait :
Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand,
Et le professeur Lasson écrivait :
Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus tort. Cet état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est rationnel.
On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:
l^ Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la pai» durable I
Et ceci de notre grand écrÎTain Thomas Mano :
La Kultur est urne organisation spirituelle du monde qui n'exclut pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimi-e le Démoniaque. EHe est au-des.«u ; de la morale de la raison, de la science.
Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann :
Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; le latins appartiennent à la tourbe des déçrénérés. Racine, avec sa taille moyenne, ses traits agréables, son reeard limpide, sa physionomie douce et Tire, Racine était incontestablement de race germanique. Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une corruption de l'appellation allemande Arwid ? Diderot est la déformation du lom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus. Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal M rabeiu. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de type germaniques,
Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le D' Karl-A. Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon :
Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le roi des Belles et sa lerame issue de la maison royale de Bavière, doit supporter les conséquences de son aveufzlement. Nous Allemands, ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince qui fait de sessujHts des sbires sanguinaires, de perfides assassins et de lâclies bamlils àlasolie de l'Angleterre. Ton heure a sonné, roi des Belges 1
L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois
dp i'honnrur :
iO
146 sfÂ.cw FAms I
Le signe le plas profond du caractère allemand, déclarait le proiesseur M. Lebmana, c'est cet aiHoar passionné, pouss<^ même à l'extrême, pour le droit, la justice ei la morale. Aucun autre peuple ne le possède.
Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain :
L armée allemande est à cette heure la plus importante institution d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de le rames et de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de leur résistance et de leurs ruades, il«i les entraînaient rudement par les poignets, couvrant leurs lamentations d'efiroyables injures et tirant dés pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos feldgrauen; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sdtts ses jambes nues. La troilpe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, cïo-
quantc mètres plus loin, dètaiit uOig maison qu'occupait le capitaine Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et en bras de chemise. 11 se saisit voracement d'une des femmes et remporta à 1 intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant le gibier fémtnin.
Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allaisje pouvoir dormir? Je me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me figurais le capitaine, l'œil flamboyant et les narines gonflées, se lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la safumale, les lits saccagés, les Bophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, le stupre, les morsur*»^. U
i48 WACH PÀlOBl
sang, la mêlée s'acharnaat, la souillure giclant...
Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne savais si Je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille uo peu grasse de la photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée. . ohl doucement, tendrement I ... Herrgott! quel dommage l...
Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion l'ombre voluptueuse de ma chère Dorotbéa.
A cinq heures, les cornets sonnèrent an rassemblement. Les yeux bouffis, je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intérieur. Qu'en resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les plus précieux : un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans ma poche.
Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes avinés de la nuit. Je vis des
soldats de notre compagnie jeter par poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enilammer.
— Qu'est-ce que tous faites ? dis- je.
— C'est par ordre, me répondirent- ils.
Us me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur œuvre.
Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d Ambiorix, Je trouvai mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, caracolait déjà sur son gros cheval.
J'arrêtai un moment Kœnig, qui allait prendre la tête de sa section. 11 était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un tout autre motif que Kaiserkopl ou que moi-même. Lui aussi avait vu les journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichsta». Il avait lu cette phrase : Not kennt kein Gebot, et celle-ci : c Nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire beige. C'est contraire au droit des gens. » 11 en était bouleversé.
— C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il. Quelle révélation 1 ... Qu'avons nous commis là 7
J'essayai de le remonter :
— Kl les avions de Nuremberg ? Et les ofGciers français en automobile 7
— Fables que tout celai fit-il. Pur mensongn I !i
n'en est pas question dans e discours du chancelier. Bethmann Hollweg a dit : « La France pouvait at tendre ; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge. » On nous avait roentt, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé personne pour protester ; pas un dépul^ n'a élevé la voix ; tous ont applaudi,
— Cependant...
— C'est une infamie 1 ... Mon ami, ajouta t-il sourdement, nous sommes en train d'accomplir lacté le plus vil de l'histoire.
Il note serra la main avec angoisse etjfj vis des larmes dans ses yeux.
Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, j'entendis le lieutenant Kœnig commander d'une voix blanche :
— Dai Gewehr ûber !... Jtechts umî... Vorwxrts... Martch f
La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son orbe paraissait de plus en pliis immense, décrivant une circonférence déipesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au nord, au delà d'Hasselt et de Diest ; au nord- ouest, du côté du camp retranché d'Anvers ; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut être ; au sud-
ouest, sur la Sambre ; au sud, tout le long de la Meus«. Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités grares, comme un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du principal et delà contre-basse répondaient les ronflements du yioloncelle et du bourdon, en môme temps qu'aux harmonies profondes des flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les grognemeuls du gros nasard et les sombres déflagrations de ia bombarde. Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives, plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de fusils ou de mitrailleuses qui exécu'aient des civils et châtiaient des villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur et sonore.
Tout d'un coup, plaqu(^« lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes, venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoiqi^e très lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à intervalles semblables, une troisi* me, une quatrième... ISous nous interrogions, Helmuth, Kasper et moi:
— Ce ne sont pas nos 210, ni même dos 280 qui font un bruit pareil... Qu'est ce que c'est?... D'où cela viont il?...
Boussole en main, Schimmel Quit par déterminer direction la :
452 KACH PARIS 1
— Cela doit venir de Namur, dit-il.
Puis il ajouta:
— Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a fait venir pour réduire la place. Liège nous a déjà fait perdre trop de temps.
Je demandai naïvement :
— L'Autriche a t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique ?
— Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela, mporte peu : son artillerie s'en charge.
U nous communiqua en outre un renseignement qu*ll tenait d'un officier d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal, usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés à écraser comme des œufs toutes les forteresses. On en avait vu passer deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.
Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes pour la puissance allemande.
Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à tuer, à détruire, à piller ou à violer.
Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes. La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.
Le lendemain, après avoir passé sans incident la ivière, le régiment eut à fournir une nouvelle étape
NACH PAUIS t if»^
en direciioa nord-ouest, qui l'amena un peu fourbu dans ia régioe du Démer.
Le surlendemain enfin, la parole fut à la poudre.
Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'étatmajor divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions arrivés dans une zone dange reuse. Eflectivement, au bout de quelques heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un rideau de boqueteaux, le tlanc droit tenu par des cyclistes et des lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la colonne de route nous avions passé à la marche en for mat ion préparatoire de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienoe.
Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que Schimmel assura être la tour de Malines.
Soudain un crissement tendit l'air. A cinquante mètres derrière la section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et retomber une colonne de terre grasse.
— Charogne 1 lAcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à son ordonnance.
Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des dislances variées. On enten(iit un ** Vlement lointain, paraissant provenir d une des
iii4 HA-Css î'Anm î
sections de la compagnie Tintenfass ; puis on disyngua quelques hommes s'agitanl comme des mouches autour d'une tache grise qui gigotait sur le sol.
Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi :
— Berr Fsehnrich, je crois que ça y est ; nous recevons le baptême du feu.
Des commandements rauques partirent. La section Kœnig, portée en avant, se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes disparaître comme des mulots dans les écorchures dp terraia, un fusil sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à ceot pas par la section von Btiçkling.
— Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkppf, après avoir fait précéder ses paroles d'une batterie d^ tambour, voici maintenant le moment, Sacrament l de montrer que vous êtes des bougres I L'ennemi perfide est là qui vous guette, tsipi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle blanche de son château royal, et maintenant, Donnerweiter f nous allons les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi
le cri de guerre du soldat allemand : Hqi^rrah! Un triple hourrah sortitde nos poitrines haletantes. Mais pendant ce temps, une artillerie invisible cra-
MACe PAAisI «55
chaiî snr dos lignes ses projeciiles écîabousseurs. On les f'D tendait vibrer comme de^ hannetons, déflagTer. nous arracher les tympans, tandis que le sol se labourait et qu'une dégringolade de terre, de caillouit, de racines et de débris de ier lapiJait nos compagnies déployées.
— iiinlegenî... Ouvrez vos intervalles î... ordonna Schimmel derrière nous.
Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches ou se cr«^vait de trous. C'était à notre gauche que le feu paiaissait le plus fort ; maie, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la pous sière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions d'ailleurs bien trop occu pés de nous-mêmes. L'eflroi étreignait visiblement U plupart de qos fantassins ; la sueur ruisselait sur les visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. 11 nous semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne sortirions pas vivants.
— Au/ l.,. Vorrûcken!.,.
La section avançait prudemment, poussée par ses sous-ofliciers.
Ecumeux et congestionné, Wacbt-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progrnssions par saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de fouet, qui nous faisait bondir jusqu au premier pli de terra^ip. ^n contre pentt
156 HACll FAJU8!
d un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont 1 encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le maior von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le pre mier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs ordres.
Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément, qu'une grêle de balles nous assaillait. Le silfîement de ces petits projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut plus désagréable encore que le gros vacarme des obus C'est qu'une balle qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant : on a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous obsède. Eile vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous distilla le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un silflement, mais plutôt un claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë, n embrassant guère plus d'un quart de ton.
Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure balayée d'acier, où e n'avais pas trop de toute ma présence d'espriJ pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque-
KACV FAIŒi i 151
D'autres obserrations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait de faculté d'aperception.
Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du lieutenant Kœnig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je lus saisi d'un tremblement convulsif.
— En tirailleurs ! commanda Schimmel,
C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon soafûe pour crier à mes hommes:
— Mir nacht,..
Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un canon de mauser 1 Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient péniblement en tiraillant au hasard.
— Ça chau et... crachaient-ils avec accai)lemeot, terrorisés par les sous-officiers.
On leur passa des gourdes.
Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Kœnij? debout, en terrain découvert, calme, intrépide, sa belU
t5S ^Ams »An»f
iété roinaotique hé détachant comme un médaiîlon d'albâtre sUrrÉtzu.*, mal-chait tranquillement en avant de sa section, 1 épée à là niain. J'eus l'impression qu'il allait aa-devant de la mort, qu'il la cherchait.
Un vertige me prit. Je tirais avefc un achârnemeût de somnambule sur une c6tûé de bois qui nous fdisait face. Mon épaule se pâralyfcfait. Bleotôt il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nOUs terrer, faos plus bouger, derrière un parapet dis sacs. Combien de minutes, combien d'heures restâines-nous ainsi blottis ? Totite notion de temps avait disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher; ma salive se tarir. J'étouftais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. Et tandis qute, sous le glas de mon cœur qui battait à grands coups, tnës oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, tîh frisson mortel naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre connaissance. Je n'existais plus que dans Un cauchemar atroce.
Dés ronronnements de moteurs frémirent au dessus de faotis. Je lëVai les yéiix. Troi^, qtiatre âVioné sillonnaiënl le ciel et, la croix de Prusse sbùS les ailes, filaient dàhs la direction dil nord. Bientôt, snr les bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes métalliques qui brillaient au soleil. Étaitce mon rêve bizarre qui se continuait ou êtais-je éveillé?
Tout à coup de formidables décharges secouèrent 1 air derrière nous. Des vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées épou-
fantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis grillaient des arbres prenaient ieu. D'abord stupéfaites, puis délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les positions ennemies.
Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups de fusils paryenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait rejoints, lous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous- Cette assurance enflammait instantanément tous le< cfpurs.
Délivrés de leur terreur, les hommes se réharna* chaient avec joie. .Mes quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient dans Jeurg sections ; les compagnies se reformaient. Nous vîmes reparaître, exubérant et trlom* phant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons gris foncé allaient au galop occuper des emnja céments nouveaux, d'où elles rouvraient des tirs directj
sur des objectifs que nous n'apercevions pas. Des signaieurs couraient, agitant leurs fanio»s verts ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements sonores et leurs appels éclatants.
— Baïonnette au canon 1... A l'assaut 1...
Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier ne nous reçut. La positioE était vide. 11 n'y restait que des morts et des blessés.
Alors d'eftroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres se ruèrent sur les corps qui gi saient ou râlaient au pourtour brûlé des clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant, assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la lolie aveugle de détruii^e, d'anéantir, de rédu're en bouillie tout ce qui se ren contrait sur leur chemin Des débris déjà déchiquetés par les obus volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs, crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tète fiH brandie à la pointe d'une baïon»ette. C'était une débauche de massacre, uie orgie de sang, d'horreur et de cruauté.
màXM PAKIS 1 161
De terribles hurlements, des imprécations, dV ^nobles insultes se vomissaient de toutes parts :
— Salauds I... cochons 1... verfluchtes Gesindel /..• ffurenkinder l . . . vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.
A quoi d.js voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous les transpercements:
— Bandits 1... Vous achevez les blessés I...
On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche, Kaiserkopl se mit à tempêter :
— iNom de Dieu I... Le colonel a dit: Pas de prisonniers 1... Even Irez-moi tous ces gaillards I
Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les clouèrent contre les troncs.
C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfânger, jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'aflreuse curée et s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à défendre leur peau. Je n'en revenais p&s. Hélas! dans un instant d'égarement, et me trouvant sous l'œil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les jambes emportées, efl'ondré et agonisant sous un buiisoû de fusains, il me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon <^)nn, mon eUurt. J'éprouve à nouveau cette sensation
ôlrange de l'enfoncement de ma lame, la résistance
161 NACfl PARIS î
du drap d'uniforme, pais la pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moriLond, la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.
Je compris alors ce que c'était que ce furor teutonicus dont nos manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer Tintensité.
Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celuilà était prodigieux. Délirant comme un possédé, la m&choire énorme et les biceps gonflés, faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse, ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants, pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens temps issu des forêts de la Germanie, la peau de béte sur l'épaule et la hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres, voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu d'un caisson en miettes et, d« son bras gauche, car le droit pendait inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste, esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: « Traître I » Tempoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis, le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par le canon, il recula d*un pas et, d'un tour de œouliaet, lui fendit la tèt«.
«ACX Tkimt 163
Je me sonrlens de bien d'autres gcènes semblables, auxquelles j'assistai par douzaines. Je ne pais toutes les énumérer. A l'orée septentrionale de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges, traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait disloquée sar un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un fragment de ténia. Le servant était étendu mort à c^^té, un éclat d'acier dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, Tautre, la patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement. Wachiam-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer qu'il était fini, lui défonça le Tisage Puis, tournant sa colère sur l'animal blessé :
— Sale béte î cria-t-il, cochon de chien !,.. Tu vas y passer, toi aussi.
Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.
— Ppargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le ; il pourra nous être utile.
— Nein /... C'est un chien welche !... n faut le crever 1
— Si on le fusillait ? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht am Rhein.
— Si on le pendait ? émit Schnnpf.
Mais jugeant saperflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet, Wacht-am Rhein avait déjà saisi son sabrebaToDoette et, d'une main puissante, h lui passait au i.riT«»rii du corps.
164 HACH ?AW8!
La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla, se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son maître.
Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé, une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté , comme lavés par une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme enchanteur.
Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enflo, très nettes, très propres, duo blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.
— Un village intact I mugit Kaiserkopf.
Un frisson joyeux courut le loug des fusil ^ dout les baïonnettes tlainbèrent. Knfin I nous arrivions les premiers quelque part 1 C'était notre tour 1 Nous allions étrenner une localité 1 Des acclamations, des hoch^ des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs ; les sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules ; animée d'une nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer le pas.
Tandis que nous appr chions, un remuement confus paraissait sourdre aux abords du village ; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter, voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos, regardaient stupides, ap puyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement leurâ demeures. Uo cheval échappé galopait à travers une éteule.
Jl un croisement de chemins, où un christ rustijue étendait ses bras maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur curé.
La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le pays et <jU'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier Schmauser, s*en allait assurer les accès.
Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne (igure pleine, s'avança très digne ment au devant du capitaine Kaiserkopt, s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:
— MoDS'eur l'officier, nous sommes des gens pal-
sibles. Nous ne p^nsious pas que la guerre pùi ua jour toucher notre tranquille commune. Mais, puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous vouions vous recevoiF pacifiquement. Nous mettrons à votre dispositioQ tout ee qui vous sera nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait aucun mal aux populations inoilensives des régions occupées, cous comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous vous conformerci loyalement, selon le droit et les traités, aux usages de la guerre.
Déployant ua papier, le bourgmestre ajouta :
— Voici, monsieur l'ofûcier, l'afficke que j'ai fait placarder dans la commune dont j'ai la charge. Permettez moi de vous en donner lecture :
Le bourgmestre atttre l'attention dtt habUani» de la eommime sur le grave danger qui pourrait rémlter pour les civils de se servir d armes eontre rennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le miniètre de i intérieur recommande aux civils^ si rennemi se montre dans leur région^ de ne pas combattre, de ne proférer ni injures^ ni menaces^ (^éviter toute espèce de provocation. Tout acte de violence commit par un seul civil serait un véritable crime y car il rourrait servir de prétexte à une répression sanglante, au pillage et au massacre de la popuiation innocente, des femmes et des enfants.
— Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé 1 Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon fourrier va désigner des logement* pour ma troupe. Nous réquisiliocineroasce dont nous avons besoin. 11 me fanit des
vivres frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes ctievaux. Occupez-vous de rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la maison communale. Rompez !
iNous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon opinion personnelle, car, autour de moi. j'entendais les grommellemcnta inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de piller, parlaient déjà de francs -tireurs, d'armes cachées et de puits empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, effarouchés, mais bienveillants, nous oâraient au passage des fruits, des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants d'écuelles, de pots et de casseroles.
Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable Schlapps. Schimmel, Taspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le ret^te du bataillon et il fallait des grenien et des granges.
pour coucher tout ce monde. Schmau.er s*affairait, dressait des états. On préparait dans la maison communale des appartements pour le major von Nippenburgf ainsi que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin, s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.
Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux ge nièvre recueillit nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.
Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liège. Ils croyaient que leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Us avaient bien entendu le vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et ils étaient loin de se douter des scènes
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atroces qui s'étaienf déroulées à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la paix serait bientôt signée.
Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des actes peu graves de maraude.. Oq vit de nos soldats déambuler furtivement, une oie ou un lapin sous laisselle. Puis il y eut de légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le désordre s'acrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de collisions, de bruyantes échauffourées. Des entants criaient. Des vaches meuglaient.
Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait l'unique rue dn village, débordait des cours et des fenils, envahissait les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait s'invectivait et se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule , s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore l'effervescence.
Tout à coup, en passant devant Ta maîson ^ bourgmestre, je vis de mes propres yeux, — et cela j'en jurerais devant un tribunal, — je vis, à une fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il apparaissait dramatiquement sur le
ft9 wàCv ?a.%i»!
perron de la porte d'entrée en criant d'une voix terrible :
— Man hat gesckosscn ! (1)
Ce fut le signal d'une aiïreuse mdiée. Furibonds, et comme déclanchés par ua choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'oà retentirent bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant de stridentes clameors. Les poings, les talons de bottes, les balles de revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient dans la poussière.
— Man hat geschossen /«.. man hat geschossan /... hurlaient les nôtres. Â mort!... Tous les Beiges sont des assassins I...
On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les dégringolait comune des lièvres. Une mitrailleuse joua.
— Ëh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre I
— C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-ii froidement. Ces idiots de Belges n'ont que ce qu'ils méritent.
— Mais, fis-je interloqué*. •
(i) Oa a tiré.
— Mon p«trt^ U faodca vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous eu verrons bien d'autres!
Un troupeau de femmes eu détresse s'étaient réfugiées contre l'église. Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien que e'eat Wacht-am Rbein qui fît ce eoup-là.
Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.
— Malheureux ! oria-t-il. Que faites-vous ?,.. Dieu vous punira, monstres 1... bourreaux de femmes et d'enfants l...
— A mort, le c«ré I... à mort l...
Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, au fond, raulel brasillait sous un reflet deTincendie.
— A mort, Is curé !...
Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans le temple, tandis qu'une torche s'en- Ûammait en grésillant, projetant une fumé« pourprée. On le renversa^ on le roula à terre. Puis on lui passa un nœud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des fusils s'é« paulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart d heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par dessus le troupeau des iemmes mortes ou évanouie*.
1T2 kàch FARïeî
Peu après cette «c*ne, qui m'avait, je dois le ^re^ assez fortement ému, je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses administrés. 11 y attendait la suite des événements, sous la garde d'un piquet de nos braves Magdebourgeois.
J'avais été chargé, depuis quelques jours déjà, par le capitaine Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus de voeabulatre que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon travail se réduisait d'ailleurs pour l'ordinaire, à peu de chose: quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de brèves observations, sll y avait lieu, sur le service du ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, relater succinctement les épisodes s.urvenus en cours de route et justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons d'imagination étaient misa contribution par le capitaine Kaiserkopf. Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais : « Détruit un repaire de francs-tireurs. » Avait on estourbi ou révolvérisé quelques civils, je mettais: « Passé par les armes deux espions. » Il était bon de varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se montrait fort satisfait.
Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine impor-
WACH FABICt 1T3
tance. Pour la première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.
J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, griflonnant mon brouillon, m'appliquanl à traduire en phrases dignes de Tacite ou de César les amphigouris ponctués de Donnerwetter 1 et de zum leufel ! de mon chef.
Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur et le bruit terrible des projectiles. Aussi lus je étonné du léger chiflre de nos pertes. Tant en tués qu en blessés, le régiment ne comptait qu'une centaine d hommes hors de combat Pas un officier n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Kœnig. J'appris plus tard que nous n avions fait que nous heurter à des troupes de couverture protégeant la retraite de i'armée bel^ sur le cau^ retranché d'Anvers.
11 (allait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais 1 excellence du commandement, je vantais les dispo BitioDs prises pai les officiers, le célébrais enfin ^u
bravoure de la troupe, sa belle attitude devant le danger etsa fougue incomparable au moment de Tassaut, Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de fer.
Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous occupions et de ce qui Tavait suivie. C'est là que mon embarras commençait. ~
— Donnerwetter ! C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la députation des autorités... nous procédons à VEinquartierung... à la mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... nous...
— Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?
— Après, Donnerwetter!.,. Eh bien^ après nous surprenons des manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le Deutschland. . . Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...
— Des coups de feu, monsieur le capitaine ?
— Vous ne les avex pas entendus ?
— Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement entendus.
— Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus d»
nmf m
signaler un fait capital : c'est que aoos avons saisi tout un arsenal d'armes dans la maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se proposaient d organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats de Sa Majesté.
Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se produisit un incident asseï grave, fort grave même, un fait d'une gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée allemande.
Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du bourgmestr-e, répandus sur les tables ou califonrchonnant des fauteuils, cinq ou six des gradés de la compagnie : le premier-lieutenant Poppe, le lieutenant Schimmel, le feîdwebel Schlapps, le vice-feldwebel Biertflmpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quf»lque peu ma tâche. Deux femmes destinées aux pUisirs du capitaine étaient enfermées dans une pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.
Le lieutenant Kœnig entra. Il était extrêmement pâle et avait la âgure défaite.
— Monsieur le capitaine, dit-U, ce qui se passe ici est abomineble. On massacre, on pille, on brûle : il ne restera bientôt plus rien de ce village.
— Que voulei vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la guerre, Donn&rweiter I Si ces brigands de Belges n'avaient pas covoiPeaci.*,
n5 sîACw FAmis!
— Us n'ont pas commencé, monsieur le capitain*. vous ie savez mieux que moi.
— Que voulez vous dire, lieutenant Kœnig?
Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards étaient fixés sur Kœnig, dont on connais sait l'impressionnabilité et dont on appréhendait un esclandre.
— Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent les pas de l'armée allemande. C'en est trop l Ce n'est pas pour cela que je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le privilège de porter l'épée d'officier prussien.
-- Ah çà, lieutenant Kœnig, devenez vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge de colère
— Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne suis qu'écœuré, révolté, pro fondement blessé dans ma conscience d'homme et dans mon honneur de soldat.
— Zum leufel /... Ah 1 on voit bien que vous êtes de la province du Rhin, vous !... Poizdonnerwetter ! Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un véritable Prussien.
Kœnig devait être, en efiet, originaire de Bonn ou de Coblence.
11 devint plus blême encore et reprit tout tremblant :
— Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
— Gela suffit ! Ne continuez pas sur ce ton 1 Quittez cette chambre 1... Si vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement a^ité , Allez vous coucher/
HACH PAA18! 111
— Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
— Taisez vous!
— PardoQQez-moi monsieur le capitaine, je ..
— Taisez vous, nora de Dieu I...
Schimmel s'approciia de lui et, lui mettant la roaia sur l'épaule, entreprit d'intervenir d'un ton conciliant :
— Mon vieux, cal .nez vous... Vous n'êtes pas dans votre boD sens... Pensez que si vous poussez plus loin les chosees...
Kœnig vse dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans la voix, cria :
— Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher 1. . Vous en êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables écumeurs de pays, qui, non contents d avoir assailli contre tout droit un petit peuple innocent et paisible, tuvînt, violent, égorgent, exercent avec un ralfinement de sauvagerie leur épouvantable Ûibnste 1...
— C'est un scandale, un véritable scandale I glapit le premier lieutenant Poppe.
— Sortez 1... Je vous ordonne de sortir'... fulminait Kaiserkopf.
— Pas avant que je vous aie dit ce que je pense 1 clama Kœnig, dépassant désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la guerro, cela? Ce n'est pas la guerre, c est l'assassinat I... A Liège, à l'assaut des forts, vous avoi aligné devant vous des rangs de civilâ, mains liées
au dos. A la Chartreuse, tous en avez placé sur Ut ponts pour empêcher rartillerie ennemie de les canonner A Battice, vous avez réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois temmes. A Soumagne, vous aveï incendié cent maisons et assassiné cent cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le bourg, on fusillait une partie de ces malheureux ; les autres étaient faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes ; puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six des survivants. A Hervé, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle trois cents maisons ; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné, vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à Heure-le Romain, le curé est fusillé A Jodoigne, vos hommes, marchant à l'attaque, se tout précéder du curé, bras en croix ; pourtant, ce sont des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au nombre des victimes un pasteur écossais. Un (rfficier allemand à cheval dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de la Banque deux miHijOns de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près d'Ici, vous avez ouvôrt k feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge ; vous avez mis sur trois
rangs les bourgébts de la ville et vous les avez tirés au sort, H raisoD d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes léglise et quatre cents maisons ; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans, fusillé une hUette de douze ans, une autre de neuf ; vous avez lié un homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif ; deux autres, les nommés Gustave Lodts et Jean Markea, vous les avez enterrés vivants... Soyez fiers, soyez pleins d'orgueiJ, glorieux soldats de l'Empire : au milieu de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze villes et cent quatre-vingts villages.
Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son flot d'horribles accusations, au sein du plus efFroyable tumulte que j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée, apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives menaçantes ; chacune soulevait une tempête de huées et d imprécations. Le cou gontlé, les yeux hors de la tète, apoplectique et injecté de sang. Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans favst, le démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes ses balatres, Schimmel dardait sur son ancien ami dei regards empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des : « Parfaitement, nous avous bien fait 1 » dont il le eÎDglait. Le petit Helmuth, blafard, disparaissait de
frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaieni plus de rage et ne demandaient qu à cogner.
— Vous êtes tous des misérables? leur criait Kœnig enflammé de passion. Grâce à vous, bandits, horde d ignobles brutes, nous voici maintenant au ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom allemand I
A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés. Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus formidable encore. 11 fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au visage.
On allait se jeter sur!ùl ou î'cteoL're d*un coup de feu, quand la porte s'ouvrit, et l'c. "itse profiler dans la pénombre une haute et forte silhouette, suivie dune autre plus mince C'était le colonel von Steinitz accompagne de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant Derschlag.
Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent, sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.
— Messieurs, j'entends beaucoup de bruit Voudriez vous m'expliquer ce qui se passe ? prononça d'une voix glaciale, entre ses favorisa 1 autrichienne, le colonel von Steinitz.
— Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença le capitaine Kaiserkopf, après
JfACf! ^Aftffi ! 181
an instant de stupeur, je fais appel à votre haute conscience pour juger de cette aflaire et la régler selon qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Kcenig, que voilà, n'est pas content du tout...
— Pas content? Et de quoi?
— Pas content de ce que nous faisons en Belgique.
— Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous valent déjà nos armes ?
— Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Kœnig n'en est pas satifait, et il vient de nous le faire savoir en des termes qui... en des termes que, Donnerwetter f... en des termes intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités d'assassins, de brigands...
— Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.
Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit plutôt rocailleux de l'adaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses lunettes d'or à mesurt qM'il se développait, l'accroissement des char^^es et en évaluer la gravité.
Kcenig ne faisait pas un geste et semblait absent.
— Qu'avez-vous à répondre pour votre défense ? lui demanda le calonel, lorsque ce fut à peu près fini
-— Rien, monsieur le colonel.
— Vous recoanaissea l'exactitude des propos qui TOUS sant prêtés ?
— Je la reconnais.
— Et vous ne les rétractez pas ?
— Je ne les rétracte pas.
Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain dédain :
— Je vois, vous êtes un humanitaire.
— Non, monsieur, je suis un soldat.
Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se passer, je me sentais absolumeDt bouleversé.
Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, revenant sur Kœnig et le regardant dans les yeux, il reprit :
— Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec des doctrines telles que les vôtres que Ton fajt la guerre. Où en serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs militaires, monsieur, de grands maîtres, qui 50»t les miens et qui devraient être les vôtres. Us ont approfondi, mieux que vous ne le sauriez faire, les lois elles secrets de la guerre. Les ave|i-vous lus? Vous ^ous élevez contre îes procédés rigoureua que les 9r
IfAOl PAMlt M
mées en campagne sont tenties d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Dans remploi de cette violenct il n*y a pas de limites. La guerre ne connaît que ce moyen : la force. Il n'en est pas d'autre ; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue. » Le générai von Hartmann a écrit: « Ce serait de gaieté de cœur s'adonner à une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe militairement nécessaire. » Et notre srrand Bismarck : • La véritable stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes envahies le maximum de souflrances, de façon a les dégoûter de la lutte et h vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne dev«i laisser aux populations que tous traversez que leurs yeux pour pleurer. »
— On ne les leur laisse même pas, murmura, Kœnig.
— Connaissez-vous, monrlcur le manuel de notre Grand Etat-Major (et, ee disant, la tolonel porta lei
184 KACH PAKIS !
doigts à sa visière^ sur les Lois de la Guerre contineri' taie?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce genre, qu' « une guerre énergiqueinent conduite ne peut pas être uniquement dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources matérielles et morales ».
11 dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans 8a poche intérieure, en retira un petit livre, qu il feuilleta d'un index rapide. Il lut :
— « C'est en creusant l'histoire des guerres que Tofficier se défendra contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement de ce» sévérités. »
Puis il ajouta:
— Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut Commandement.
Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.
— Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le colonel von Steinitz en haussant le ton, san qu'il vous suffise d'avoir osé vous prononcer efirontément contre l'enseignement formel de nos autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de noo chefs à tous et de notre souve-
NACll PAHIS ! 185
rain lui-même, vous avez encore doublé votre faute par la façoQ intolérablemeut grossière, insultante et provocatrice âuni voua avez voulu marquer votre mfiubordiuaiioQ. Je suis très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant les suites que comporte cette alfaire. Je vais informer de cet incident monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au général.
Blanc comme un mort, Kœnig serrait les dents, et pas un muscle de son visage décomposé ne tressaillit.
— Ich habe die Ehre... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.
Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où pleuraient toujours les prison nières :
— Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut être de trop.
Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent, sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés sur l'Allemagne
J étais très inquiet de Kœnig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai longuement avec Schimmel Son cas était net : c'était le conseil de guerre, la dégradation et cinq ans de (orteresse. Mais si Schimmel, sa colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le malheureux Kœnig et abandonnait toute animosité è son endroit, il se refusait par centre à tenter auoi qu#
ce soit pour le sauver et se désintéressait de son sort.
Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Kœnig, et, bien que je fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction. J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait entraîné son coeur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde pour l'en tirer.
A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebraudt von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui soustraire, par quelque subtile manœuvre d'influence, la belle tête pure de Kœnig.
Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé d'être dans les meilleurs termes avec lui ; il m'appelait toujours son « cher ami » et continuait de taire à ma bourse, surtout depuis notre entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait se monter maintenant à une somme assez ronde
J'allai le trouver à son cantonnement de la 6* compagnie.
— Ah I cher ami... khrr, khrr. . je suis bien heureux de vous voir.
Ses quatre poils de moustache m*accueillaient avec un hérissement affable.
Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Kœnig et à lui faire pressentir le service que j'attendais de Um.
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11 réfléchit un Instant. Ses yeux changeants de chat passèrent successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert primitif. 11 sourit alors d'un air sournois et me dit :
— Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il goit besoin de monter si haut.
— Comment çaî fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen ? Il s'ajçit, vous m entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...
— Ou d empêcher le colonel... khrr, khrr. . de le transmettre.
— Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...
Il sourit de nouveau et reprit :
— Le petit lieutenant von Blickling... khrr, khrr... 8*en chargera. Von Btickling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.
— Et vous croyez... fis-je en rougissant...
Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandi von Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais jamais osé trouver celle-là!...
— Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von BUcklingsutfira.
Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand poids
Le lieutenant von Buckling dut suffire, en eflel, car nous n'entendîmes jamais parler du rapport. Deu:» jours plus tard Kœnig voyait lever ses arrêts. On attendit. Bien ne se passa
D'ailleurs, le flot extraordinairemenl rapide dw
im lue» FABr?î
événements qui suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier cette affaire. Et comme ce fou de Kœnig eut l'esprit de ne se livrer à aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je raconterai, personne n'y pensa plus.
J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle Intervention, et à la faveur de quels moyens détournés, il put échagger au conseil de guerr«.
vn
Le 25 ao ût, dous nous trouvions sur la route de Louvain iNous marchions allègrement à travers une riche campagne verte et jaume, exubérante d'arbres, de prés et de (roment. La troupe chantait de beaux lieder du pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant, c'était un magnifique paysage de guerre et de nature.
Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sudouest, émergeant do la végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du toit, portant.
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comme un joujou en équilibre, un clocheton. A me snre que nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours, d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers a|ourés, des dômi ^s, des frontons^ des lanternes, des façades guillochées, des dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par une splendide naasse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain.
— Louvain I Louvain 1 répétions-nous remplis d'enthousiame.
— LcBwenI Lœwen! frémissaient joyeusement les soldats.
Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Giûciien, professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes majestueuses de Saint- Pierre, d'admii'er les façades ornementées du célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique ds saint Michel, les stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint- Jacques, la lour JaJisénius, l'église du Grand Béguinage, lesvénérables salles de Tantique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre séjour dans la vieille capitale des dues de Brabaatse prolongeait plus
de quelques heures, peut être aurais-je le temps d'aller m asseoir à un papitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement quelqoes-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques.
Colonel et musique ea tête, le régiment fil son entré© dans la ville par la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les jardins tenant la place deg anciens remparts. Là se mamelonnait le Mont César, portant encore les restes du château féodal où s'était disciplinée la jeunesse de Charles- Quint, sous la direction de son précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos de la longue rue, où s'alignaient de vétustés et nobles hôtels, aux fenêtre» endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée eu initiales noires sur la largeur de sa muraille : maison AMÉRICAINE. Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous enfoncions, derrière nos cuivres, dans le cœur de la cité, la foule allemande ne cessait de croître et nous acclamait. U semblait que la ville fût déjà pleine de troupes. Les Feidgrauen entraient, sortaient par lês portes voussurées des mai sous où ils avaient leurs cantonnements, bambochaienf ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les boutiques et les pintes, eommerçaient ou se quârellaient avec \%& petits trafiquants de U rue. Parfois oa Toyait pa»-
i':it
[VACH l'AhlSi
ser un otage eccadré de baïouneUes ou queique soutane alïolée poursuivie par les lazzi de la soldatesque.
Taratata ! tanraûtamplan I... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sui la Grand'Place, où la surprenante vision de l'Hôte] de Ville nous apparut tout à coup, orfévrée comme un immense reliquaire, dans Téblouissement marmoréen de ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait VEtappen-Kom-^ mandant^ le major von Manteuftôl, qui nous saluait de Tépée.
La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux- Marché. Revolver au poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVII* siècle de la rue des Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'of-^ fice, la cave la cuisine, la ciïisinière et le professeur lui-même, qui fut contraint de nous servir de sommelier.
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Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en fille. iNos soldais étaient déjà répandas par baudes dans les rues. 11 y en avait aussi beaucoup du 165* tianovrien. dont le régiment paraissait être au complet â Louvain, comme le nôtre De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs d'a/tluer. lien venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la rue de iNamur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlenrîont et par celle des Joyeuses- entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de campements. Sur les pelouses et les platesbandes, le train avait tiré ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient récorce. Les chaussées les trottoirs, les places, les gazons piétines et creusés d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de l'armée pourrissait sur la ville.
Uevenu sur la Grand'Place. je m'absorbai longuement dans la contemplation de la riche joaillerie de rilôtel de Ville. Tout blanc, entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs, chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares, en toutes sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se douiaient-iU, tous ces joyeux compères,
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tous ces brayea bourgeois de Louvain, qu'un jom viendrait où le général yod Kluck, en route pour Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte éperonnée et la cravache altière du major von Manteuftel régneraient à la prussienne sur leur fastueuse demeure ? Sous les trois couleurs de notre drapeau impérial, le magique Rôtel de Ville, l'orgueilleux palais communal, n'était plus maintenant que la Kommandantur.
En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses ▼ingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux, la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas le mien m'intéresgaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables panneaux de maîtres flamands^ des fonts baptismaux de Metsys, des orgues de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois peints, des marbpes, des ferronneriMt, de« tombeaux composaient un véritable mtt«é«
KACii l»Altlftf VJt
allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de yérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul. Deux chefs-d'œuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme, désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empertur. Le second, qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque doul les volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie centrale qui nous manquait.
Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait sur le chœur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant, festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté d une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et maJgré le luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art parfait.
Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain. J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On tapageait, •a s« débrailkit, oo lutinait les donzelles qui, rougis-
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santés, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient résister ou s'il leur taliait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de iMaestricht.
— Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.
Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes boiseries et leurs portiques à colonnes, cell* des Promotions, celle des Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon, le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité.
Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de resnect dans le grand vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait, régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de sonplafond, enU-»
de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire.
J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors, vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui couraient, des cris, d'inquiétantesrumeursparvenaien de la rue. Je sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se dosaient, des soldats en alerte, i oeil sur le qui-vive et la gâchette au doigt, obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.
— Qu'y a-t-ii? demandai-je à un sous officier qui se hâtait.
— Vous n'entendez pas, Herr fxhnrich? ... La bataille se rapproche .. C'est là-bas...
Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.
La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une intensité singulière. Dans le zMe de mon exploration je n'avais pas prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension Que se passait il exactement? Je m'élanrai dans la direction indiquée. Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, cla-
maient des injares en brancîissfinl des rerolvers. Des cavaliers galopaient dans les rues, en criant : « AiarmI Aiarml • Les estafettes se succédaient à la Kommandantur Une tourbe de soldats confluait de toutes parts, ahuris, furieux, armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et les gaions. Fouaiiiés jusqu au sang, les chevaux, par quatre, roidissant leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ierraille et de jurements leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés prenaient le pas de course vers le nord.
— Alarmf... Alami /...
Le tonnerre de lartillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie.
— Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont le» Anglais 1... Ils arrivent de Malinesl
Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Us sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits rompus. des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves. Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot qui remontait Dans la confusion dans l'incertitude oii l'on était si j'ennemi ne se trouvait pas ééih aiwt portes, les fu-
»ils partirent; des corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant d'inexprimable bagarre. Je tIs même, au carrefour de la rue du Poirier, près de la Dyle, un officier du 165' descendu net d'un coup de feu par un soldat de son régiment : une vengeance, sans doute. J'allais courir sus au misérable, carj'a vais aperçu son geste ; mais l'assassin se perdit dans la cohue.
Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold. d« la rue Marie-Thérèse, du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de partout:
— M an hat geschotsen /... Di€ Civilisten haben gt' ichossen /...
De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues. On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits. La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On enfonçait ieSiiportes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait féro« cément dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On poursuivait les gens de chamnre en chambre. On en sortait des caves où lis s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il eu fuyait
tOO MACK PARIS /
par-ci, par-là, au dehors, afFolés et tourbillonnants, qu'on abattait comme du gibier.
— SchweincJiunde / Schweinehunde ! aboyaient le» massacreurs en traquant leurs victimes.
J'essayai de regagner tant bien que mal la Gran déplace. 11 était huit heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu.
Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on s'écrasait J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au milieu d un délerlement de drôlesses, de tilles en cheveux, de putains allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se déchaînait entre deux pouffiasses.
— J'ai vu le major tou Manteuflfel. braillait- il. Toute la ville sera punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant, Donnerwetter ! nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la première qu'on détruira.
Toute la salle éclata de joie dans une tempête de hoch l Je fus pris d'un frisson à cette perspective ; mais je me rassurai en pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant capitaine C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et de Tassant des domiciles privés.
On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le silÛet d'un sous-officier, suivi d'une saive
pins forte C'éta/ent les exécutions régulières qui cornmençaient. Soudain quelqu'un cria :
— Au feu l...
Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des ofticiers se rassirent, au nailieu de leurs chopes, de leurs leuimes et de leurs assiettes. Quelquesuns seulement sortirent. Je les suivis.
Le feu venait, en elFet, d'éclater sur plusieurs points de la ville, li rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare. Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades, mais sans cris : c'était trop loin. Dans la direction de .Malines, le canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de danses.
Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et d autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de lui, le ieutenanl paraissait uniquement occupé d'une aftaire personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans une ville conquise II emmenait ou plutôt il enlraiuait violemment par le poignets une temme, une religieuse d une surprenant*
tw wâcw FiLiml
beauté. Toute pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du désespoir. Ua ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus vive émotion.
— Malheureux I suppliait-il... Respectez cette sœur I... C'est Mademoiselle de
Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.
Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur rimportun la mire de son revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort.
Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du Vieux-Marché.
Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre ; puis une troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air. En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés, commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole, des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu aux toits des chapelles.
Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur su*
Dit€ se projeta d'an ^and bâtiment situé à rentrt?e de la rue de Namur. Horrifié, je me précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé. Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de pétroleurs s'y employait. Un oflicier diri geait la manœuvre.
Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes:
— Au nom du ciel, arrêtez 1... Vous ne savez pas ce que vous faites !... Mon Dieu!... Mais c'est l'Université I... C'est la Bibliothèque 1...
L'officier toisa le père d'un regard d'acier ; il se borna à répondre sobrement :
— Es ist Befehi (1).
Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si respectueux.
Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-môme, pour ma sécurité personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon logement.
J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de gendarmerie.
— Pardon... oh I pardon, monsieur le capitaine !... Savez-vous si ça brûle rue des Moulons?
(t) C'est Vorin,
i04 KaCH PARISl
— Rue des Moutons... ma foi...
— Cest là que je suis cantonné... dans une maison... chez un professeur...
— OJi I dan- ce cas, rassurez-vous, mon jeune Fœhnrich. les maisons où sont cantonnées nos troupes ne risquent rien ; elles sont naturellement livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. Guten Abendî
Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de Justice, l'Académie des Beaux- Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations, des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite essayaient de se sauver, d'échapper à l'écra ement, au feu ou au massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles. D autres grillaient dans les immeubles et Ton entendait leurs cris épouvantables.
Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient protégées De nombreux sol dats avec des pompes en arrosaient copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fa'lait pas et de propager l'incendie jusqu'au pré deux édifice qui abritait le major von Maûteufiel, ses
KACS J^rnjr^ 205
officiers, ses services et une grosse garnison. Des tuyaux étaieut postés à cet etlet à travers les apparlemeuts et eondaisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une tioe pluie incessante.
En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation d'étouiiement prenait âcremenl à la gorge. Dans les rues, devenues à peu près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignitionouà deséboulements iumeux et il falrtit faire de longs détours pour circuler dangereusement d un quartier à l'autre, sous les chutes de poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht am- Rhein qui, à la tète d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser ; mais l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de la Station, on exécutait en masse. Plusieurs oentaioes de civils y était parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on fusillait des prêtres, liés quatre par quatre.
Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une extrémité à l'autre, à l'exceptioB toutefois de la maison aiuéri'»
eaine, intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant impérial de la Circonscription de Louvaia :
Dièses Kaus ist
zu schûlzen.
Ei isi streng verboten, ohne
Genehmigung der Koinmandantur
Hasuser in Brand zu setzen,
Kaiseriiches Garnison-Kommando (1).
Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une formidable houle ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses frontons fiourcill^tix par dessus les crêtes irritées qvi venaiwit
(1) Cette maison doit ôtrc protégée. H est ■évèrenaent dtéfenda, irans l^iutfOrici^tioQ de U KouMnandoi^tur, de mettre le feu aux m«i«oaf, — OommaD dément implirïai de U j^iuriûsoA.
se briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux, réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins eirdent, les éclats de ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et d'étinceliements. RutiJant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc, un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait, intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un œil crevé et sanglant regardait par un trou de bitume.
Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination, cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait d'émerveillement. Mais quel désastre I... Se pouvait-il que des hommes détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis des siècles à édifier ?.., Quel désastre!... et quelle mélancolie'... Louvain ne serait bientôt plus qu une vaste ruine, semblable à celle du château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébudiant les inlormf^s vestiges.
L'est, par ou j'étaifi venu, je crois, m'était muiiileaaat déiendu Je cherchai une route par l'ouest.
Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le capitaine n'était pas rentré. Dans la saila à manger, le professeur, notre bôt6, gisait dans
SOS ITaCB FAlU»t
une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé de fatigue, ne demandant plus qu à me jeter sur rnoo lit pour m'y endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la fenêtre, ne voulant pas être incominodé par les odeurs et la fumée qui Ûottaient au dehors.
Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les contrevents, un débris de papier noirci Tola jusqu'à moi, porté par le souffle chaud de l'incendie. C était un fragment d incunable. J'y déchiflrai difficultueusemenl ces mots, imprimés en caractères gothiques : «... At Germani in summa feritale versutissimi natumque mendacio genus. . »
C'est tout ce que je pas cousuitei' de la Bibiiotûèque de Louvaia.
vin
Je renonce h décrire la déception, la colère qui s'empara de no^ hommes, quand, le lendemain, Tordre nous fut presarit de reprendre la route. Quoi 1 partir, alors que le pillage, le Trai pillage, le grand pillage, le sac de toute une ville sllait commencer ! Sitôt passé le plus fort de Tincendie, la garnison se jeiterait sur les ruines : elle en avait pour huit jours au moius. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les lieux !
— Pas de chance ! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop tard ou trop tôt !
Mais il fallait obéir : les ordres étaient les ordres.
La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes jaunes ; des nappes de maisons embrasées bougeaient, ûottaient, se suspendaient dans la vapeur, tandis que d'aufros dé,à coasumées, fumaient, craquaient, s abaissaient.
Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, es sayait en vain de percer le voile opaque des gai.
Nous contournâmes la ville par les boul<*v;»r-1^ du
sud-est pour nous rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment s'embarqua pour une destination inconnue.
Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile dl d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de notre postillon, tout un bouquet de ces précieux « souvenez-vous » du pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes sœurs et deux de ma Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils. Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des corolles d^e myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement.
Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande ex^tation patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait avec enthousiasme aux o&uvres de guerre. Ma mère et mes sœurs avaient pris la direction du petit poste de ravitaillemeut d« la Croix-Rouge de la gare d'ilsenburg. Ma sœur Hedwige me décrivait minutieusem^al son costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espé-
MAcm pitAfi! fil
rait bien faire la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique Johann était parti pour la Russie.
Ma chère Dorothéa m'appelait « son héros », « son chevalier », « son Lohengrin ». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres. Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles d'oreilles : « ... Des étoffes^ des soi^riet^ mais surtout, surtout^ mon cher fiancé^ les boucles d'oreilles que vous m'avez promises !... » Adorable Dorothéa l Certes, je la tiendrais, ma promesse 1...
Ainsi bercé par ces tendres rôreries, plongé dans ces doux souvenirs, je ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves.
Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla, s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta une carte.
— Où sommes-nous? demandai-je.
Après une nouvelle inspection des alentours, U me répondit :
— Nous devons approcher de Munster.
■^ Munster? fis-je étonné.
<-- Mons, si vous aimez mieux«
fff 11401 ?AJUEi
Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d un nœud important de voies ferrées. De toutet parti des lignes couraient, bifurquaient, s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à Tarrét, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, oti les gros /.hiffres blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes et où, sous l'apparent désordre, tout manœuvrait avec souplesse, dans le tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui arrivaient du nord ou de Test amenaient des troupes fraîches, des canons, des obus ; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.
Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de planches.
— Heraui ! herausl crièrent des voix. Allei herausf
Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges passerelles de bois jetées par- dessus les talus, sur une Taite promenade en boulevard, plantée d'ormes el bordée, du côté opposé, de mai-
sons bourgeoises entourées de jardins et de« hauts murs sombres d un édifice rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un certain temps ; mais au bout d'une heure, le bataillon von .Nipnenburg; se trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes, chevaux et bagages Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se restaurer depuis Louvain, tiraient encore d« leurs musettes de nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux excréments dont ils se soulageaient à Tenvi, ne tardèrent pas à changer le sol en fumier.
Je n'avais pas cherché à revoir Kœnig depuis son affaire. Je l'aperçus alors. Il était pâle et tourmenté, il me vit, mais ne s'approcha pas de moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des « assassins » ?
Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars automobiles — j'en comptai bien une quarantaine — débouchaient dans la partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse ^ h grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux, accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot. Des autos-canons et «les autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le cortègt, uii« pièce par cinq ou six voitures.
NoQS contournâmes la Tî31e, Elle sembiait toute Fi^muante d'un grand frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait, l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards, d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de prisonniers, qui s'avançaient péniblemenî sous les insultes, les crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il y avait là des pantalons ronges français, mais en petit nombre ; la plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers, enjuponnés et coifiés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient, au passage, des regards aflamés.
Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand' chose de Mons que cette rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand, une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée.
Du court contact que nous avions eu avec les nôtres
KÊiCB tkHï%\ lis
au ff^lement de cette ville que naus laissions derrière nous, nous avions cependant appris de grandes nouvelles, conûrmant ou précisant les bruits vagues qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des Ardënnes à TEscaut. Partout les légions ennemies avaient été bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines de milliers de morts et de prisonniers ; et leurs débris informes, en complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud, entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible ra^ de marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était th. C'était le monde occidental qui s'effondrait sou» les coups de massue du Hermann germanique.
Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie. On faisait circuler de car en car un communiqué d« notre Grand Etat-Major à peu près ainsi conçu :
L'armée allemande de l'ouest a p4në»ré victorieu-eraent sur le territoire français, de Cainbiai aux Vosi^es. L ennemi a été battu sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue énorme des champs de bataille, il n'est pas possible de donner des chiflres exacts sur ses pertes en tués, blessés, priâonniers et étendardf^ pria.
216 KACH î»ARr8t
L armée du généra! von Kluck a culbuté l'armée anglaise près de Maubeuge. Les années des généraux von Bijlow et von Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy, L'armée du prince impérial rfUemand s'est emparée de Longwy.
De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'auffô de notre cortège, des hoch, des vivat, semper vivat^ mêlés aux strophes délirantes de nos chants patriotiques, le Heil Dir im SiegerkranZy le Ùeutschland ûber alleSy ainsi que l'hymne cher entre tous à Wachtam-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement dans la voiture qui nous suivait.
De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route : maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore.
Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il semblait que nous parvenior à l'extrémité même de ces lignes gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistiqué comme un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes cendrées, uniformément coniques,
HACS FAIUBl 217
qui le moiivementaient d'une géographie singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits rouge v^if coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La aune humaine, très grouillante, semblait constituée ^par une peuplade troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents, pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et métiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions.
Tout h coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux :
— France!... France 1... Nous sommes en France l... frankreichf,.. Frankreichf...
Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout t\ fait libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très loin, dans le sud-est,
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le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits d'extractioD s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux yilles toutes bardées de constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées usinières.
— Daus quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit, déménagé. C'est le plan.
Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions qu'imparfaitement ses explications, qui , pour exactes qu'elles dussent être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire qu'un souvenir incertain.
Conjointement au « plan » économique, Schimmel nous exposait le « plan » stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait avoir des lumières spéciales :
— Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa gauche, nous !e gagnons dt vitesse et nous allons lui jeter dans 1»
Ûanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous aurons cueilli ce qui reste d-îs arméei françaises dans un immensi coup de filet.
— Et Paris? disions-nous
— Paris restera au tond de la nasse.
Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne faisait partie d'aucun état-major, pas môme de celui du régiment. Mais sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il observait et des informations qui lui parvenaient )e sens supérieur des événements en préparation.
C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de côte bruyéreux, en vue d'une ri vière canalisée que lui-même, dans l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit:
— Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions? tout est là.
Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent cinçiuante kilomètres dans la journée.
L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter des baraquementa, dont l'un était déjà prêt à loger dei
troupes. Mais, ce qu'on y trouvait de plus particulier, c était l'entrée d'un vaste souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs régiments. A cette vue, l'œil de Schimmel brilla brusquement et il s'écria :
— Je sais où nous sommes I
Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.
C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les quelques heures de repos qui nous furent accordées Avant le petit jour, nous reprenions la route, cette fois à pied.
Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du Prussien légendaire de 1870, Nous acceptions les hommages de ces bonnes gens et sur tout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Us nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de contitures, des bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la peine de
WACH PAWf ! î?l
payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie française par les soins de l'intendance. Gomme nous ne faisions que passer, nous n en demandions pas davantage, et cette comédie nous divertissait grandement.
11 se produisit même dans uu de ces villa^jes une scène des plus comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de ûtres — car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant donner la clique à tout propos, — et comme les paysans accourus nous accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de grands gestes d'eflusion, se précipita sur Schimmel.
— Par exemple 1 s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais I... C'est ce bon monsieur Coursier!... Ah 1 ça me fait plaisir de vous revoir 1... Et comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier?
Il lui tendait sa large main calleuse.
Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas.
— Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas.
— Vous ne me connaissez point ?... Ah 1 elle est bien bonne!... Comment, vous ne reconnaiàsez pas maîlre Jean Renard, du village de Courtavesnes, chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que 1 an dernier, prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c est moi, monsieur Courtier, moi, Jean Renard !.••
— Je ne sais ce que vous Youidz dire. Vous devez ▼eus tromper, mon braye homme.
— Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier 1... Moi, je vous reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel uniforme... Ah I en avons-nous lait des parties de cartes^ le soir, à Taubergel... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays... Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, Thuissier, le percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes, sur tout... Le ^ jour, vous étiez à courir par monts et par vaux .. mais, au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des photos...
— Allez-vous vous taire, nom de Dieu I
— Vojrons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, ie vous aimais bien... Vous couchiez avec ma femme, c*est vrai, mais je ne vous en veux point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vasla quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.
— Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...
— Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un Angliche .. Ahl j'y suis I oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec ces messieurs les Anglais pour les guider...
Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre ait pu seulement comprendra ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de main q^i avait abattu le prêtre de Louvain, il lai brûla la cervelle.
Ce fut un beau ©oucert. Les femmes ertftieot, le«
r4Baff m
paysans se sauTaient, personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé ; on se demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient; Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné, si le major von Nippenburg, inquiet de Tarrôt de la colonne, n'était arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde champêtre et, sans s'informer des «circonstances de l'incident, il déclara tout de suite à tes représentants de l'autorité qu on était en guerre, que Taflaire ne les regardait pas, mais concernait exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait Puis il donna l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village qui venait s enquérir si on n'avait pas beaoin de ses soins.
Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps, les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il nJy manquait que deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. Cest là que nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à diriger, comme sur un échiquier la marche
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de leurs unités par des routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y voyait réunie, avec ses cais* sons bourrés d'obus, rendait en outre bien vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour nous.
Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on seigneurialement ; poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils, perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles, mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches ; les tables débordaient d'uniformes et le Champagne moussait à flots.
Les généraux et les officiers de 1 état-major divisionnaire dînaient dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure, confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la sansfil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du géué-
rai von ZilIisLerm, commandant la division, et len avais tout un petit frisson. L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous apprimea alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers manquaient ; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle avantageux, faisaient des récits d^^ la bataille. On avait sérieusement frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la « méprisable petite armée » dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket sous notre avalanche ?
Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de l'armée allemande à Bruxelks, dont nous gratifia avec brio un officier de liaison du 66'. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de nos régiments, la stupéfaction des Bruxelloise leur aspect, les belles avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal. Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de leur atteinte. L'avantgarde était entrée le 20, à deux heures après midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle s« composait de régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux divisions du IV* corps, avec icurs brigades d'artillerie de campagne, leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de mufiitions, 1< urs
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compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailieurs et ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses automobiles. Tout y était gris, aniforméoient , mystérieusement et colossalement gris : gris les uhlans et leur forôt de lances d'acier flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs ; vert-de-gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de rinfanterie de ligne et gris ses couvre- casque ; grise toute l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes, grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions triangulaires de commandement mouchetaient çà et là de petits flottilîements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable marée griae. D« régiment en régiment les musiques aux instruments ternis efirayaient Tair de retentissantes marches guerrières. Les intervalles de leurs tonitruements étaient remplis par les chœurs non moins terribles des guerriers allemands qui, nar deux mille voix à la fois, ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les tympans.
MACS TknÈ I ttî
Mais, qiiel que fût le bruit de ces sonorités cuÎTrées ou buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence des essieux, le grincement des freins, rébrouement catapultueux des moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec rapidité et dans un tintamarre infernal k travers la cité bruxelloise, comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux de métal. La grand» viile horrifiée le regardait s'avancer dans ses rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique, étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord, englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pi^j^nons historiés et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient souffleté le« façades illustres des Corporations : la Maison du Roi, la Maison dfiB Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison dps MareiarR, la Maison de« Bateliers, la Maison des
Archers, la Maison des Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la marche de J^armée grise se pousuivait interminablement, le reptile encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa tète écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée de Waterloo.
Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous ferions nousmêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris.
Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances étant satisfaisants, la division s ébranla sans retard, par trois routes. Le temps était toujours magnifique : un vrai Kaisers wetter l Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément « Dieu avec nous ».
Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards e'. les officiers avaient le devoir de les abattre «ans pitié. Il n'y en avait pas eu le premier jour dans
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QOtre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jonr-là, doQl un que je cOQQaissais bien, un nommé Piiimp, qui avait été jardinier chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui refuser tdut service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants, qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine Kaiserkopf.
Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille ; nous en couvrîmes quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manœuvre, ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide «t ne s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand but nous galvanisait tous. Paris I Paris I II semblait que ce mot magique nous poussât en avant et nous donnât des ailes.
La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était tantôt une compagnie, tantôt 1 autre qui donnait de la voix, et chacune avait son chœur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de Wachtam-Rhein lui-même, la Garde au Rhin, et le terrible sous-officier en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé. Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du bataillon. LecapitaineKaiserkopf en ressentaitquelque fierté.
— Ce n'est plus la Garde au Rhin y meine Kinder ^ qu'il vous faudra chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la Garde à la Seine!
— Ou la Gaide à La Loire I vaticinait plus àpr»meot Schimmel.
230 NaCH PAKIS I
Celui ci ne dédaignait pas ôese mêlera cette forte joie militaire, et, au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson plus originale, dont il chevrotait d'un fau^.set aigre la mélodie ou dont il déclamait pompeusement les paroles.
Je m en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la connaissait. La voici :
Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt^ Ali er 10 aui Frankreich heimgekehrt, Eme Zeile lang, ohne Strophe und Reitn, Das brachie er mit am dem Kriege heim : Nack Paris! nach Paris ! nack Paris 1
Si&oh Paris ! Er tat uinen ergten Sohlag, Ein Pranzcse aexkzend am Boden lag, Naeh Paris ! Seine Flinte nahm sicheres Ziel, Ein feindlicher Schûtzt zu Boden fiel.
Naoh Paris! Die Losung war gui und recht Und warf lu Boden ein neidisch Getcklecht, Nach Paris f nack Pari» ! nach Paria
Jetit merke ich wohl meinêt Vaters Wut
An den Erbfeind^ sie lebt auch in meinem Btutt
Wir marschierien nach Franiireich, die tamend Mann,
Und ich stimmte das Lied meines Vaters an^
Kein Lied war kûrzer und geller als dies.
Ganz Deut$chland singVs : Nach Paris! nach Paris! (I)
(1) Mon pèfo, revenant de France en 1%, m'a appris un chaat qn'il rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans rime
Nach Paris .' naeh Paris fnetêh Paris!
^aeh Panel Mon pdre porU «on pr®âil»r coup, tftt» Frto-
^ACli PARIS 231
Nach Paris I Toute l'Allen^a^'ne le chantait, en effet, et nous le chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était aous qui y allions. Aach Pari» î oui, oui, nach Paru ! Qui n'aurait chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute TAllemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur tant d'autres pointa, ne sont jamais d'accord.
Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dia sans fausse modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas, comme tant de chef.i de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer le service, sans plus considérer les hommes que des machines, d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mou-^quetaires et me montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. « Pourquoi te bats-tu ? » Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un contact trop familier pour
ç&is gémissant gisait t«rr«. Sach Paru t Son fusil risa avec sûreté, et un tireur ennemi tomba Sach Pdru 1 Le mot d'ordre était bon et renversa une race envieuse :
Nach Paris ! nach Pans ! nach Paris ' Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire elle revit dans mon sang. Nous marchions ver» la France, des milliers d'hommes, et l'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n est plus bref et plus éclatant. Toute i'AU»* lua^ne le «hante :
àimoh FétiÊ l MuA Pttrm !
les inquiéter, et ils se défiaient trop peu de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. « Pourquoi te bats-tu ? » La plupart répondaient : « Pour l'Empereur » ou : « Pour le Vaterland », et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose ; l'Empereur et le Vaterland représentaient tout pour eux : l'Allemagne, leur coin de terre, leur famille, eux-mêmes. C'étaient des protestants comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le Vaterland contre l'ennemi commun.
Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci m'intriguaient davantage, L'un des deux catholiques était le soldat Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que j'aimais bien. Quand je lui eus demandé : « Pourquoi te bats-tu, Schnupf? » et qu'il m'eut répondu : t Pour l'Empereur », je lui objectai :
— L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui ?
Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se battait. Il dit :
— Je me bats contre la France anti-dirétienne et persécutrice de l'Eglise. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant, c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège. D'ailleurs. It pape est avec nouâ.
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— C'ebt juste, -^«J je. Vdis tu es entré en Belgique, Schnupf , un pays catholique ; tu y as brûl^ des églises et massacré des curés. Comment arranges-tu ça?
— Je vais vous le dire, Ilerr Fœhnrich. La Belgique a commis un grand crime en supposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si elle ne s'est paa mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique ; ses églises sont de faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce qu'elle mérite.
Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière : Schnupf savait pourquoi il se battait.
Avec Vogelfœoger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfœnger était un mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer ;e ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche :
— Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.
— Bien entendu, accordai-je.
— Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque je suis internationaliste.
— Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfœnger, pourquoi te bats-tu? Est ce que tu ferais la guerre à contre cœur ?
— Je fais la guerre de bon cœur.
— Explique-moi donc ce mystère.
— Il n ya pas là de mystère, Herr Fœhnrich ; vous allez comprendre. Nos chefs nous ont dit : Voulez-
TOUS le triomplie du socialisme? Alors vous doTez vous battre pour le triomphe de TAllemagne. L'Allemagne, nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les socialistes des autres pays ? Rien, de petits partis misérables, incapables d'une action quelconque el qui se mangent entre eux. Seule l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte ; l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre affala 3. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...
— Je ne suis pas un [unker.
•— Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout somme. Vous autres bourgeois et junkers, sans vous f,n douter, vous vous battez pour nous. Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai mais pour mieux vous dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée, est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von KJuck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre ^lierre Plus il y aura de iueries, de sang répandu, d'horreurs ti de massacr@$(> plus H v aura ensuit* d«
socialistes. Voilà pourquoi uous nous battons, Herr t'xhnrich. Vive ia guerre I
• Il y avait de quoi être médueé, et je le /us- Mais j'avais compris. Vogelfœnger savait, lui aussi, pour quoi il se battait : il se battait pour le socialisme.
Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour un motil qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour le plaisir ; Schimmel se battait pour le métier ; von Bûckling et von Waldkatzenbach se battaient pour la caste ; leurs soldats se battaient pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non, personne ne regrettait la guerre, pas même Kœnig, qui ne désapprouvait que la manière dont la guerre était faite, non ia guerre elle-même. Et tous ensemble criaient : Nach Paris l
Nous n'étions pas encore à la Loire, ni môme à la Seine, mais nous venions de franchir la Somme. 11 y avait eu, paraît-il, sur quelques points certaines velléités de l'ennemi d'eu défendre le passage ; dans la région où nous opérions, nous n aper»^!Ùmes rien de semblable et nous traversâmes la rivière, au poiut du jour, dans la plus grande liberté. Au delà, le pays ,)araissait vide de forces hostiles. Mfds nous n'avions pas (ait trois kilomètres que n^QVJà étions arrêtés par des troupes française».
Déjà, sur noire (îroîte, aous entendions la brigade qui nous flanquait canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents.
De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent :
— Franzosenl... Franzosen!... Ach/ die Franzosen- ^ Kanaljen L.. |
Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le cœur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front, interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant, éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles, cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant Téparpillement d'une myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait progresser à tout prix, c'était Tordre.
— En avant, nom de Dieu 1 haletait Kaiserkopf derrière nou».
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Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats On avançait sur le ventre, travaillant fébrilement de ia pelle-bêche. iNos batteries crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un glacis. C'était autre chose qu'en Belgique I La mort, le décervelage, le râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles, tandis que de rauques éclats de cornets, h l'arrière, rayaient les interstices des explosions.
J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, « soufflé » par un obus Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été touché, il devint subitenieui tout bleu et un mince filet de carmin farda ses lèvres.
Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé, convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von Waldkatienbach bondit près de moi en miaulant des « khrr, khrr » angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers c« brouillard, je vis
avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre rapidement dans leur course. Les hommes tombaient çà et là, brusquement, au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos, fauchant Tair de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la fois J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété p** le fausset de Schimmel, commander :
— En avant!... Zum Sturm /...
Ceux qui le purent se levèrentpour se joindre à l'assaut. Sur les autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles.
Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien. Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon bidon.
Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et hurlait.
Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies, sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbe» noirâtres et y semant des incendies. J'étais encore tout étonné cl« reapirer, stupéfait d'être vivant. Je regardas antou?
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de moi, cherchant mes hommes. 'Onze étaient là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient, outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais.
Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche, ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une trombe. Les tambours battaient ; les fanions signalaient : « Allonger le tir » et : « Envoyer munitions ». A notre gauche, le bataillon von Puti avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes, femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, balonnettos dans les reins, et qm loi servaient de bouclier
— Sacré mille millions I fit Kaiserkopf jaloux.
Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient avoir avec eux deux ou trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi, on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus.
Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts on blessés aux abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu, étaient immédiatement réduits eux aussi h. l'état de cadavres. La vue de ces Français m'inspira aussitôt ane baise féroce. Je sfulisqu^ i« les «réorsifl. Ahl les bandits! lei
140 WACBT »A1\!fi!
lâches I... On en voyait passer subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert. Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient gar nis scintillaient.
— Plus vite I... plus vite 1 nous adjuraient nos olfieiers.
Il fallait gagner le plus rapidement pxDssible l'espace qui nous séparait d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées.
Heureusement que Tartillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune aménagées à la hâte et que Ton franchissait sans peine, une fois privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon, dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre. On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois à se grouper, à foncer sur nous et è rompre sur quelque point notre étreinte. C est ^insi que nous \îmes inopinément surgir devant notre front de compagnie une cinquantaine de ces enragés luisant mine de vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que KaiBerkopf eut
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une idée de génie, f^es? rf. que nous pf^mes apprécier la va eur d'un bon tacticien. 11 fit avancer une trentaine d hommes sans armes, avec Tordre de lever les bras et de crier : « Kameradl o Donnant dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur oMicier, tout joyeux, s'approcha sans détiance, iaisant signe aux nôtres qu'il acceptait leur reddition. Mais, à ce n:ioment, les rangs des « Aameraden * s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la racaille française était par terre.
A notre gauche, devant le bataillon von Pulz, nos aflaires marchaient mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils avait fait merveille. Il n'en restait pas grandchose. Par contre, les hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et avaient tout balayé devant eux.
Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran de peupliers, 'lans des flots de fumée pommelée. N ayant plus rien à battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous reconnûmes en approchant que c'était une ambulance trançâise qui brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des bottes de paille contre les charpentes Deux drapeaux de la Croix Rouge arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne Lardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépi-
gnaltnl de joie à l'entour, poussant des hourras et li-
rant des coups de fusil dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé, car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu.
— Feuer I Feuer I ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.
S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer eii raison de la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans rémulation d'une chasse enivrante.
-- Nock einer ! hurlaient ils. Encore un I...
Vingt, trente fusils détonaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie. Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe, un avitre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles masques d&ntesques et des bras tétaniques ; il en émergeait
NAfiB FàIUBI us
des bustes, des corps qui se hissaient couTulsivement et dégringolaient en perdant leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous les ordres d'un lieutenant pommadé.
Tout cala me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait peut-être un peu loin. A quelques pats de moi, Kœnig considérait ce spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Kœnig devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le regarder. Schimmel me le tendit. Je lus :
Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sxmmtliche Gefangenen werden niedergemacht. Vei'wundete, ob mit Waffen odtr wekrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Peind lebend Mnter Ufu(i),
Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la brigade.
Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté. Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de massacreurs en exploraient
', A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fail d<» prisonniers kjus leB prisonnier! seront massacres. Lofl bitti>és, armés ou uon, maisacréa. Il ne doit reuter aucun ennemi vivant derrière noua.
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consciencieusement les recoins. Tout buisson cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures.
— Boches ! Boches 1 criaient-ils. Boehes 1... Ah I les vaches I ... ah I les Boches ! . . .
Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de « Boche », qui devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage.
— Ah I les Boches 1... ah 1 les salauds I... les assassins I... les Boches 1...
J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amourpropre d'Allemand.
Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach pouvait être content.
Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s*il n'y avait plus rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des cadavres, qui avait déjà commeacé, se généralisa. On vidait les poches
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et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, Targent, Jes montres et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi. Apres à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en écumeurs de champ de bataille.
Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'aban donnant aux ébats d une joie délirante, attendaient le moment de procéder au dépècement. Des gradés étaient là, Biertiimpel, Schmauser, Buchholz, Quarck, Schweinmetz ; Wacht-aro Rhein y était, le mufle sanguinaire ; Schlappset le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers coups de fusil sur le charnier oiï s'observaient encore d'obscurs tressaillements.
Soudain un remuement se fit dans la ma.se sanglante ; des corps s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur ; et l'on vit lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez, sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un œil crevé et le front déchiré ; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur. Promenant sur nous son œil unique, l'horrible fantôme se mit à crier d'une voix stridente :
— Bandit* I... Vous n'êtes tous que d'ignobles raw
sacreurs !.., La guerre a honte de vous, canailles l.. vous la déshonorez 1... Peuple d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la France ne vous pardonne jamais vos crimes 1...
Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put enfin braire :
— Frankreich kaput !
— Ah ! Frankreich kapout ?3B^^i\ïds\^.. Passivité!.., Il y a encore des poilus en France 1... Je vous maudis !... Je maudis l'Allemagne !... Deutschland, Deutschland nieder /... Et si vous voulez mon nom, les Boches, eh bie», sachez que le capitaine Labastide vous emm... I
Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant que le coup partît, le capitaine français, recueillant toutes ses forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.
Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment, j'aperçus de nouveau Kœnig. Avait-il été présent à cette scène, si pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique ? Avait-il entendu la malédiction du capitaine français?
Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout. Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure. Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait ran-
ffAOi tamê\ ut
ger Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait il?
iNous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous (étions arrosés de shrapnells.
— Les Français!... les Français ! criait-on.
— Us contre attaquent, fit Schimmel.
Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques mètres de moi. Nous reçûmes 1 ordre d# nous aplatir.
Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon, débordant de part et d'autre les premières. 11 y en avait bien au total un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au dessus de nous une voûte tonnante.
Les Français avançaient avec une audace croissante. U semblait que nos mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, iussent incapables de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des commandements nous jetèrent debout sous les balles des lusants. Le colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur le flanc de Tennemi et dégager le reste de la brigade.
Cest du moins ainsi que j interprétai le mouvement qui nous était cooimandé et qa% nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsa" un^ »>onT#llê péripétie vini
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nous arrêter et nous accrocher à notre tour, bous obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nousmêmes. Devant nous et sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards?
— Les chasseurs I fit Schimmel. Gare à nous I...
Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux, souples comme des guépards, le képi sur l'œil, le collet à l'écusson jouquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait, ahurissant nos hommes, qui ne sa valent oti tirer. Ils furent sur nous que nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je pus surprendre quelques uns :
— V'ià les chassbisl
— A la barbaque î
— Mettons-en, les potes, les mecai
— Foutez-y la pilule, aux yayas l
— Gercez-y la tomate I
— Bouflez les ! ligouillez-les l
NACH PÀlUll 240
— Ça barde î
— Y mettent les bâtons!
— Y z'ont les colombins !
J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel :
— Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains I
— Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils ne parlent plus français. Je n'y comprends rien l...
Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce Engage mystérieux. L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des Donnerwetter et des xum Jeufel vomis par Kaiserkopf, des coups de sifflet aflolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse : les diables bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux « Kameraden » tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint vile effoyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut ou saillir d'en bas, les faces con^orsionnées grimacer atrocement. Un vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de crissements, de jurouF, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre, d'étal et de suint poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles ; un éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Nous reculions, laissant de nombreux
cadavres et des abats de blessés. Dans nne biK^e d*^ poussière tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de nous, ce qui restait de la section von Buckling ; je vis les homnaes fuir en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von Biiciiliûg qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le derrière et le traverser férocement de part en part.
Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses.
— Maschinengewehre /... Maschinengewehre!..,
Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin, ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré. Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.
C'est b ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée, que se produisit un fait des plus impressionnants. Kœnig, qui jusqu'à cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses
«ACS FAX»! m
hommes, s'atança face à rennemi, sans casque, la poitrine haute et l'épée au salut. Nous le vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au milieu du tumulte :
— Le capitaine français avait raison : nous avons déshonoré la guerre !... Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi !...
La trombe française passa sur lui.
Un déchirement se fit en moi* La démoralisation de la déroute, l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de Schimmel:
— On ne déserte pas aussi stupidement !
Nous refaisions en sens inverse, la rage au cœur, le ehemin parcouru le matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés, sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux bleàsés, qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs gémissements. Je me tàtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté, sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égralignures, et le sang qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine, à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Hari^ au jardin de Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée dei p«titc« fl^mmeg de dos canons iétçerd.
t5S NACH r^RISt
La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que ceux qai, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions nous repasser la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé instamment des renforts.
Cependant Tartillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût déceler leur présence. Us s'étaient fondus dans l'ombre croissante, sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable.
Ma pensée se reporta sur le malheureux Kœnig, mon ami. Ce drame m'avait bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de son acte insensé et sublime? 11 avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il se battait : mais ce n'était pas pour son idéal que se battait l'Allemagne L..
L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous : le vide et le silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans l'éloignement comme des vols de perdrix.
J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps do Kœnig. Je partis avec un de mes hommes. J avais repéré assez approximativement l'endroit où il était tombé.
Je traversai JVjord Ta zone c'es cacTavres franc. liô, où f,antelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la lone ailemande, que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient, disloqués et saignants. J'en avais le cœur chaviré. Je ne pouvais, hélas 1 les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner mon entreprise.
Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de cercle sur l'est nordest, le soleil gonflait son orbe rouge dans la toufïeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance brûlée achevait de fumer.
Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Kœnig. Il était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux yeux mystérieusement fermés se nimbait d une flaque coagulée de sang noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore.
— Kœnig 1... fis-je. Mon ami !...
Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main froide.
— Pardon !.. pardon !... balbutiai-je. J'aurais dû \iiOurir avec vous... Vous seul étiez noble, justr, grand... Kœnig... Votre mémoire me sera toujours sacrée...
Je crus sentir une très légère pression, une pression presque imperceptible de sa main dans la mienne.
— Kœnig 1... sanglotais-je.
Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis» Elle ne reprit pas.
Et mon cœur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans pouvoir mourir» Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être oôert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille Allemagne.
Des brancardiers s'approchaient.
— Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moimême là où il est mort.
— C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter.
Ils l'enlevèrent.
Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant»
Décidément les Français aralent battu en retraite et personne n'y comprenait rien. Leurs arrière gardes étaient signalées à je ne sais combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées, qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec des contingents normaux.
En attendant les nouveaux officiers que devait noua envoyer la division pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe prit le commandement de la section Kœnig et le feklwebel Schlapps celui de la section von Blickling.
Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en vue d'une petite
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ville d'aspect pittoresque, abrîFée par un débris de vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour, un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule, semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. 11 n'y manquait que le décor profond, rocheux et sauvage de la forêt.
Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'ccupaient activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas pour de Anglais, Alarmée par la bataille de la veille, la population, dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin d'oeil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, lescarrefours étaient occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures, charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi. La ville n*avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de l'église était par terre.
Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait [es ordres, se demandant »i cette riche proi« qu'il t«-
RACB FAAiHf tel
nait h sa portée allait lui échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au bout dun quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant el triomphant :
— La ville est à nous !... Plusieurs heures d'arrêt... On attend l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah ! Donnerwetter ï „, Potzdonnerwetter /...
Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons. Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir luir des gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses.
Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi :
— Venez.
11 nous emmena, avec Schlapps et une trentaine
d'hommes, jusqu'à une maison de bonne apparence,
sise a cinquante pas de là, et qui, sous l'enseigne de
la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous
nous y engouflràmes à grand bruit de bottes et de
jurons. L'endroit était cossu, luxuriant de vaisselle,
de linge, de cuivres et d'argenterie, foisonnant de
provisions et de tonneaux. C'était une de ces vieilles
hôtelleries de la province française, sanctuaires de la
bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa
femme, son maître queux el ses deux SBi vantes nous
attendaient tout tremblants :
— Ne nous tuez pas, messieurn... Tout ci est à ▼otre service.
— Combien avez-vous de véhicules T interrogea Kaiserkopf en mauvais français.
— Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs ei une charrette à ridelles.
— Pas d'automobile ?
— Non.
— Combien de chevaux?
— Trois chevaux.
— Rassemblez-moi tout ^ dans la cour. Nous allons charger. — Raeuiv^^ mir hier allés fori^ was gui zum mitnehmen isi, ordonna-t-il à ses hommes.
Les soldats serépandirenttapageusementdansl'hôtel etbientôt ce fut un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites, matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules^ dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres.
— Et maintenant^ à boire 1... Tes meilleures bouteilles, bonhomme 1...
Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous servir.
La grande table de la salle à manger ne larda pas à se charger de tout ce que les caves de la Licorne recelaient de plus précieux ^ crus authentiques et es marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni n ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi vénérables. Il y avait là, empouftsiérés et encrassés, blancs^ jaunes ou rouges, daâs leurs tla
cons divers obturé» de leurs cachets multiformes, les bordeaux, les bourgogoes, les champagucs, tous les grands vins de France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiflrait avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le Chàteau-Margaux, le Château- Latour, le Château- Haut-Brion, le Léoville, le Laroze- Bal guérie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée Conti, le Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le (k)rton pour les rouges, le Moutrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, afûchaient brillamment leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Châtcau- Yquem 1893 et dix bouteilles de Château -Laffitte de 4870 formaient, au dire de Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée.
Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il était fixé, et les noms lui importaient peu.
— famos!... /amo«/... claquait-il.
Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement des liquides, commença par ft'adm nistrer d'un seul coup toute une bouteille de Corton. Plus ^né, Schimmel débuta par un bordeaux Uanc de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un grand Romanée. Il m'engagea à me verser ds ce dernier vin. Je le trouvai maguiftq[ue tt j'en eon^s une riob« idée ée la Fraaôt.
AU bout de dix h douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous officiers qui passaient, pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Bierttimpel, Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht am Rhein, puis deux lieutenants de la compagnie Tintenfass, enfin le baron HiK debrand von Waldkatzenbach et son « khrr, khrr » satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit môme Tbonneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.
L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de nouvelles bouteilles.
— Combien en avez-vous ? lui demanda le colonel.
— En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre.
— J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement dans des caisses. Je voas en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf.
— Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.
— A votre santé, messieurs l Nous en boirons d'autres à Paris.
11 nous laissa à notre orgie. Mais avant de qnitter l'hôtel, il prit à part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos mystérieux.
Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une ébullition extraordinaire, d'une nature différente
KACH FAWil *^€1
de nos ivresses nationales, à la fois plus lég»' re et plus capiteuse. Mais pour nous enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Aiiemands. Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait toul sens de la dignité :
— Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre toi, grand salaud et donne nous le spectacle de Ion ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic immonde, a ce turc de colonel ? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von Buckling I... Ah 1 ah 1... von Biicklingl.. Potzsacramenl !... En voilà un, bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable !... C'est une belle mort !... Son dernier moment à dû être, Ùonnerwetterl un moment de haute satisfaction... de proîonde jouissance, si j'ose, meine Herren^ m'exprimer ainsi... Ah 1 Potztausend ! tous ne mourront pas de cette agréable façon, ici 1... Mais nous ne donnons pas dans ce vice, nous autres... moi du moins. . Ce qu'il nous faut, Sacrament ! ce sont des femmes, des femmes et encore des lemmes... des femmes de tout âge, de toute couleur, de tout poil .As tu des lemmes, Schlapps?... As- tu songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le plus grand marlou de l'Allemagne... der grœsste Leuis... Sans lui que terions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre capitaine ?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-loi l... fais valoir tes talents... Vive Schlapps !... éJoch Schlappi drtuntA koch /...
Le ieUlwebel accueillait toutes ces divnpaîions av^»c QBe joiff booMonne, des eontorsions ftinuiesques, des
c&brlob» de clown. Il niimail des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie palliée de gros rires.
— Alors, Schîapps, c*est tout ce que tu nous offres? continuait le capitaine en avisant les deux servantes de ia Licorne qui, tout épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à poii l.
Schîapps et Wacht-amRhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés dans le lustre les fendirent immédiatement souples comme des agnelles, et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les arrosaient de vin rouge.
— Et toi, la mère I hurla Kniserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette scène étranglée de saisissement.
— Oh 1... ohl...ohl... mesâieurjs... je suis trop vieille I...
-~ Quel âge as-tnî
— Quarante-quatre ans.
— Ça ne tait rien. Nue aussi t
— Messieurs... messieurs,..
— Nue, nom de Dieul...
Cette fois, ce tut l'hôtelier quî, plus mort que vïf, aida à la déshabiller.
On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'eÛondrer un ventre ridé sur des cni-sses flétries. Un
lieutenant ayait pris place au piano où il martelait dog ▼aises de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.
Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria :
— Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi Donnertveiter ! il me faut la plus belle femme de la ville... dai tckœnste Weib /... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux soldats...
Là-dessus, un départ désordonné s'eflectua, tandis que les soldats envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient tumultueusement sur nos restes.
— J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.
Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique, qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé, bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été répanle propice de Wacht-am Khein, il se fût écroulé comme un bœuf dans un eloaque de crottin et de sang.
Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élé gante demeure de style tococo entourée d'um jardin.
?64 MACH PABTSt
Quelques coups de crosses en firent sauter le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait eflaré. Une balle de revolTer mit bientôt fin à son zèle.
Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la villa de Gosiar Ce n'était pourtant ni le même goût^ ni la même ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin ofirait des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'efi'ectuait rébriété dans mon cerveau tournoyant, e me trouvais transporté à Gosiar invinciblement.
Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle, peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neut ans.
Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes centenaires.
— La voilai... la voilai glapissait Scblapps Cest elle I... Ek bien, qu'en dites- vous, monsieur le capitaine ?...
— Un morceau d'empereur I aboya Kaiserkopf. Comme une meute en délire, la troupe avinée se
lança vers sa proie. Et, sans savoir ce que je faisais noi-mème, Je m'élançai avec eux.
La jeune fille s'était enfuiie dans le parc en poussant an cri. Nous traversâmes en trombe la maison, ren- ▼ersant un lampadaire et brisant des potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls. Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant toute sa force à échapper à Tétreinte de ses ravisseurs, fut entraînée, roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandi» par i'eflfroi. Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait déjà son épaule.
k ce moment, un grand vieillard sortit tout frémiih sant de la maison.
— Messieurs... messieurs... Cest ma fille l... Je suis le eomte de Saint-Elme...
Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits bouleversés et qui s« tordait les bras :
— Émiliennel... mon enfant I...
-- Au diable 1 hurla Kaiserkopf,
Soudain, je vis le vieillard brandir no pistolet Mais d'un bond, Biertûmpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé, tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-RheiD loi assénait sur la mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier.
— Aliaciiex les vieux aux arbrc^s I beuglait Kaiserkopf.
En quelques instants, ligoté*^, Fnurissonrés avec des courroes d'cqu^pcm» i t, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme.
— Faut- il les bâillonner ? demanda le vice- feldw ebel
— Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus excitant.
Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'œillets, à vingt mètres de ses parents, la eune Française était solidement prise aux quatre membres par les sergents Scbmauser, Quarck , Buchholz et Schweinmeti.
— Elle doit être vierge, fit Schlapps. . . Tenez-la bien, nom de Dieu! cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise désespérée.
Puis, après une pause et se grattant le nez :
— Vous feriez peut être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un de ces jeunes gens?...
Il me sembla qu'il regardait de mon côté. -- On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette ? proposa Wacht-am-Rhein.
— Vous f -vous de moi? se récria Kaiserkopf.
Pour qui me prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille, tonnerre de Dieu! fût elle étroite comme le fourreau de mon sabre I...
— Alors, allez-y, monsieur le capitaine ! glapit joyeument le feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La poulicbe ne ruera pas.
Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine Kaiserkopf déboucla son ceinturon.
Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'œillets, tandis que d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes, au milieu du cris sèment des liens qui se tendaient.
n se releva congestionné et triomp&ani.
— Ein fressen ! claironna- 1- il.
La Tictime se tordait à terre, dans l'étan des sergents. Des taches de sang frais rougissaientla chair et le linge.
-- A vous, ffiessieurs l fil Kaiserkopf, qui se reboudait.
Schimmei déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné cette virginité de choix. Mais passer en second, fût ce après son capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son dilettantisme cruel.
Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des politesses :
— Après vous, monsieur.
— Non, monsieur, après vous.
— Je n'en ferai rien, monsieur ; passez devant, sil vous plaît.
Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de mademoiselle de Saint- Elme. Au troisième, la jeune fille no réagissait plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du leldwebel Schiapps, il ne restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'altitude de plus en plu>» inerte de la malheureuse.
Le vioe-feldwebel Biertiimpel succéda h Schlapps.
La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les yeux mi-clos et la bouche entr'ou- ?erte, sur la couche des œillets aune d or ocellés d« belles macules pourpre velouté.
Îê6 ÎÏACH ^ARTR !
Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et continus : l'un aigu et onde comme une sirène, l'autre rauque et coupé d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de stupre réussissaient à peine à les couwir.
Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et la luxure redoublaient en nous leur vésanie. iNous étions autour de ce eorps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut allâmes à la fois de sang, de chair et d'accouplement.
Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice.
Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tète sur le même ton. Les yeux fauves de Schimmei étincelaient; un rictus de tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient que le signal de leur ruée successive.
Les quatre sergents donnèrent ; Schmauser d'abord, puis Quarck, puis BuefaholsL, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures bleues.
Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il était de von Buckiing, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son « khrr, khrr > violent s'évertua sans défaillance sur la naartyre.
Max Elelmath s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace.
Quand sa fornication se fut faite, la Toix de ruffian de Kaiserkopf retentit :
— A vous, Heringl... D^n heratu und lot zur
Attaché l
La mariée ne donnait plus signe de rie.
— Allez-y, monsieur Taspirant ! me cria horriblement Waclit-am-Khein, fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller 1...
Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à Tabime. Je me jetai comme un somnambule dans Tégoût de ce ventre.
Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me trouvai inondé d'un Ûot chaud, tandis que s'achevait dans u» spasme d'agonie la vie de la vierge française.
Je me retirai couvert de sang et de bave.
Un sou3-oificier se précipitait après moi sur le cadavre.
Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt- cinq pas, ils avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva.
J'entendis Kaiserkopf qui m interpellait :
— Vous avez eu des prix de tir, Hering T... Avei- ▼ous déjà matché au pistolet
— Très peu.
•^ Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper le sifflet au vieux. Tenez, me dit il en me tendant son arme : vous avez cinq balles.
Je mis le pied sur la ligue de tir et visai soigneusement. Mon premier coup partit.
— Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut. Je rectifiai et affermis mon bras... Pan 1...
— La clavicule gauche 1 fit Schlapps.
...Pifl...
— L'œil droit 1
Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus de son.
— Dans la gueule I glapit le feldwebel. Kaiserkopf me félicita :
— Pour un début, Sac^ament^ voilà qui est famoi t Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les
fumées du vin s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient mon cerveau et brûlaient mes artères : la soif de violence et de meurtre, ie besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la terrible Berserker Wut qui, à certains moments, change tous les Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de vautours déchireurs de chairs.
KoRnig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkapf et à sa bande, à ses lieutenants cjraiques, â ses sinistres sous -officiers, à Sdiimmei, à Schlapps, à Wacbt am-Rhein,
Une beure après, le Tieiilard laissé pour mon, la maison pillée el déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-téte, l'arme suspendue à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la yille à sac.
Le spectacle était extraordinaire. Partout des ehars^ des camions, des voitures de toute espèce el de tout attelage se chargeaient de butin. De la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences, tapis, balles de vêlements, fourneaux, outils, machines, bicycleltes, instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiile blanche et le brassard à la manche, des diaconesses de la Croix- Rouge concouraient avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les soieries, faisaient encolfrer soigneusement les parures et les objets d'art. Des drapeaux de Genève Ûoltaiect sur des tapissières combles.
On faisait deux parts dans le butin : Tune était pour
les officiera, qui prélevaient ce qui &« trouvait à leur
onvenance ; l'autre était destinée à être vendue en
Allemagne au profit du régiment Les sous officiers et
«oldats a^gieat «o outre le droit de faire main h^sê
sur la menue rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent, trillets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effractiou des coffres- for Is et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement. Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.
Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en caractères apparents ces mots imprimés en langue française : Tout Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ.
Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il D'y aurait eu que peu de sang répandu ; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait immédiatement sur le malle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de Maenniicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout : les bagues, les breloques, les montres, les chaînes ; on vidait les goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre ; on leur tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers, et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.
Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cet^e piraterie. Nous fracassions des têtes et nous fracturions d«s tiroirs. Mes poches s'emplissaient et
KACH PAT»!8! Î73
ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme était effroyable, oiêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de cbfKîS de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de vijlons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à terre entre les détritus et les étoffes souillées On dansait. Des hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir, chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait, par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux eudroits les plus insolites, dans les salons, les salies à manger, les chambres à coucher, pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.
Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des teinines prises des douleurs de l'entantement s'atlaissaienl tout à coup, les cuisses ouvertes, le ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats, gambadaient, se ticchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule, grilles en avant el récuuie â la bouche.
J avais perdu mes coiDpagnons. Les faasardt; du uit-
lage nous avaient dispersés. Devant une pinte que rempiisijaieat une douzaine de niilrailieurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertûmpel, ivre-mort, qui rendait soQ vin comuae une gouttière. Puis je rencoutrai Sclinupf et Vogelfaenger, ie catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord, cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement pouren retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues, qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui demander.
Je me retrouvai devant Phôtel de la Licorne. On en achevait le déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompaguait un adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeuue garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me parut singulièreineut beau et d'un type très pur, était élégamment habille d'un costume de tennis. Sans doute le tils de quehjue riche famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés. Tous deux se dirigeaient du côté de l'hôtel de ville, où résidait le colonel.
Peu après, je renf outrai Schimmel. !1 ne me vit pas,
rcACU TARIS ! 275
trop occupé qu'il était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans, dontjen'aperçusrien, gioOD qu'elle avait les bras nus, les jambes nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans le dos.
Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui assiégaient une ruelle borgne, près de Téglise. Une tourbe criarde et hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être celle d'une maison louche, d'un « Bordeli >, comme disent les Français, et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la foule. Et tout à coup de grand cris, des clameurs d'épouvante s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait. Prostituées.et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.
Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles du clocher écroulé, car on déménageaitléglise comme le reste. De l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du Freischûtz. Au tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.
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Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître ffaîchementébréchée, s'ouvrait le cimetière. Des voix aiiemandes eo venaient et je m'y engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes. Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate, espérant que le pillage des morts serait plus fructueux qae celui des vivants.
Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, ca veaux, chapelles, tout était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des cadavres. Seules les croix de bois, les modestes Ûeurs de la fosse commune étaient respectées, tombes de pauvre» que sanctifiait leur humilité.
Uneafireuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix moisis. Les uns. encore presque frais, mais les plus puants, cireux et blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'oeil au soleil. D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux affaissaient des chairs purulentes sur des carcasses diftormes. D'autres, noirs et squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les coiffaient comme des perruque? Des ossements, des déchets putrides, des lam~
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beaux de robes et de suaires, des bourruets dessécbés. des morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fratrments de va«es et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les jrraviers e( les pelouses comme un fumier dispersé. Une odpur méphitique, aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement fade, forte, rance ou nidoreuse. provoquait tour h tour, sous ses bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la sufTocalion, la nausée, l'asphyxie.
Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.
J'étais écœuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle fascination me retenait. Les morts m'aitiraient L'un d'eux me regardait de ses deux trous fixes et semblait me dire:
— Toi aussi lu y viendras!
J en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grct^^quement sur son coccyx et qui me taisait sierne d'une phalange. Il y avait prés de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait.
Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié ou incomplètement exploré, un cadavre de temme en robe de dnmas noyée de boorl e Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, auel'juf chose qui me prenait es yeux, qui se gonflait et lui Sifcit au milieu d'uo grouillement larvaire. Hypnotise
je descendis les marches. Cela brillait... Cela se dégageait des deux côtés de ia tête... Cela s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière.. . Il y avait là deux choses qui rayoûuaient..» qui scintillait at... à la place où avaient été les oreilles...
Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un effort surhumain ou un terrible péril.
Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la morte en robe de damas.
Et j osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles de grand prix entourées de diamants.
Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorolhéa von ïreuUin^ân, ma femelle.
Une beure «Tant le départ, je reçus c^rémnnîeusô méat le porte-epée des maius du major von xNjppenburg, eo mérae lemps que le baron Uildebrand voa Waldkatzenbach. Je prenais rang imniédiatement après le feldwebel. Avec ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'ofticier, j'étais fier comme un paon. On me confia le commandement de la section Kœnig. Le lieutenant Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Buckling. C'était un de ceux qui avaient participé au tIoI de M^ de Saint-Elme et au meurtre de ses parents.
Toujours paa de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout, sur 1 étendue de notre immense Iront, l'avance de nos armées était prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin, Mézières, Sedan, Montmédy étaient pria. Le géué» rai von Kluck était à Las igny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Hieu ne noui irrètiiit, lien De nous trrèterait.
Nous étions le 1* septembre à Moreuil et, le 2 au mâtin nous entrions à Montdidier, où nous célébrâiues <e Sedantag par un service divin. Couibien, en etiel, ne devions-nous pas être peconnaissaols envers Dieu, qui nous protégeait si merveilleuseinenL et qui. desadroile fidèle, nous conduisait jour après |Our à ia victoire 1 iit combien ce « jour de Sedan », que nous fêlions cette année au cœur du pays ennemi, dans i enivrement de notre marche triomptiale, devait nous paraître beau 8l glorieux 1 Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après, un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un tiers de la France et une armée de deux miiiiuns d'homaies.
Le cuite eut lieu dans la principale éghse. Le régiment à peu près dans son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune peimission aux prêtres français ; du moaient que nous étions là, Téditice était à nous et nous le protestautisions sans plus de cérémonie. Les catholiques eurent une messe dans une autre église.
Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les capitaines eties uiûciers d'éiat-maj-T avaient pris place dans les stalles du banc d'œuvie. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma section. J'admirais de là .e vaste vaisseau de l'église, qui me parut être du XV» ou du XVI» siècle, ses beâes boiseries Louis X.1V, ses panneaux scuiptés, sa grotte du Saint Sépulcre et son Ecce fJomo garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques La foule des tètes d'hommes nues et des aniiormes ^ris qui le remplissaient jusqu'au fond des chapelier
1IA.CB FARIS i 18 1
donnait à cette solennité pieuse et militaire un a*peJ de grandeur extraordinaire.
Les orgues préludèrent majestueusement ; puis, de bout, 1 asstimblée guerrière enlonoa dans un eu'^emble formidable, soutenu par la musique régimentaire, le choral de Luther
Ein fesU Burg ist unser Gott,.,
C'est UD rempart que nolrt^ Dieu,
Une iovincible armurt , Kotie délivrance en tout lieu, Notre detense sûre.
L'ennemi contre doui Redouble de courroux, Value colère I Que pourrait l'adrersaire T L'Eternel détourne ses coups.
Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'é;eva. Celte lois, ce fut le magnifique cantique Ue
Grand Dieu, nous te bénissons, Nous célébrons tes louanges!
Eternel, nous t'exaltons.
De concert afe« les anLCS, Ll pr08tern»^8 devant toi.
Nous t'aiioroni, è grand Moi 1
Saint, saint, saint f»il !'f5>r,iel.
Le Seigneur Dieu df s aimées ; Son pouvoir est immortel ; Ses œuTrcs partout semées Font éclater sa grandeur, 5a majesté ►a splendeur I
Après quoi Taumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en chaire.
282 i9À<m f^Asm*.
Prenant texte éloquemment du centique q^ae nous venions de chanter, il débula ainai :
— Oui, ses œuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui... nous les semons pour lui l...
Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son instrument, son ouvrier, son semeur Hi parmi ces œuvres destinées à faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n était elle pas cette guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la splendeur de l'Ëternel? Ah Inous devions être tiers et reconnaissants d avoir été choisis pour participer à cette grande œuvre
Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine Quel autre peuple, en eflet, pouvait s'honorer d aussi grandes vertus? Quel autre était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or, c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations impies vivant sous sa domina tion ; c'était précisément le meilleur et le plus o( néreux des peuples qui devait répéter après Jésus Christ : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter non la paix, mais l épée. » Le sacrifice sangian; devait être accompli ; le combat sacré devait êtrâ mené jusqu'au botit.
Le gieïve d'une main, la torche de Tautre, l'ange exterminateur devait purger la terre de son péché et ia racheter par le fer et par le feu. Jésus, le meilleur et le plus doux des hommes, n'avait il pas dit aussi (Luc, XII, 49) : f Je suis venu jeter un feu sur la terre • ? Désigné spécialement par Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand pouvait -il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?
Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ, l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié et, en se crucifiant, lui, l'Homme Dieu, avait crucifié avec lui l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de la croix de guerre et, en y montant, lui. le Peuple-Dieu, devait y crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'œuvre d'une nouvelle rédemption.
Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante d'émotion :
— Guerriers, parfois votre cœur est étreint par l'horreur : ce que vos mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne lavez point voulu !...
Non nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne en Allemagne Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient responsables de la catastrophe C'est Dieu qui nous avait imposé la terrible mission de los anéantir et. par leur supplice, qui était en même temps le nôtre, de les arracher au Malin. de les racheter et de les sauver.
— iN'oufi n'avons pas voulu allumer le f^u, poursuivait
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ie pasteur, mais maintenant nous devons passer au Ui% ?ers 1 Nous anumons un feu de guerre qui rendra tous les incendiaires pleins d'apprébonsion et d'angoisses. Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils voudront : no«is devons aussi passer par le teu de leurs cris de haine et de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences de Thumanité sont crucifiées!...
S'élevaat alors aux plus hauts sommets de réloquence sacrée, le pasteur Muckerander clamait^ les bras en l'air et le verbe retentissant :
— Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée I 11 faut que tu le saches et que ce soit écrit en caractf'resdefeu dans ton âme allemande douloureuse 1 C est Theure de la croix de fer ! Que l'amour invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de crucifixion. C'est la guerre : tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les cœurs ' Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de la guerre, c'est le salut : tu aides à opérer la délivrance allemande et, par elle, celle de toute l'humanité 1
Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous sou le*'a tous d un enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu il exaltait, le pasteur guerrier termina de la sorte :
~ Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe ! FeUf SOIS feu et brûle i Les demi-mesures sont erimi-
Nif!H FA BIS I 1«»
ce^os. P'us la guerre sera sans merci, plus elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous les scélérats, atin que i'tiumanité ne soit pas de siiôL crucitiée à nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre 1 Le feu n'aura pas brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qu' sommes encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de noire Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots : « Je suis venu jeter un feu sur ia terre l »
IS'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient être pleins de larmes émues.
Nous chantâmes alors ie b^au p^auiie de David;
Ont de ^^ù* ô grand Difu, Soulevés eu toat lieu, Conspirent pour m;- nuire dut: «r ennemis |urés Contre moi déciarés S'aim'ul pt)ur me vlélniire! ..
Pîiîs, an milieu du recueillement général des uniformes debout, le pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le rite, par l'orai son domiuicae, dont nous n avions jamais mieux compris la haute portée et le lumineux symbole :
— ^yotre pèie qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié et par conséquent le nom allemand) ; que on régnt ouv«/ie ^avac celui de rxil^m»» arnf»^ : qrr^ fn rf>'on-
té (celle de rAîlemagne soit faite snr la terre comme au cieil Donne nom aujourd'hui notre pain quotidien (trempé de Champagne). Pardonne-nous nos oyenses eomme nous pardonnons à ceux qui notu ont offensés. (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis qui sont les nôtres ; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne nous pardonne pas davantage.) i\e nou4 laisse pas tomber dans la tentation d'épargner tes ennemis et les nôtres), mais délivre-nous du Malin (l'Anglais, le Bei{j^e et le Français . Car c'est à toi (et à nous qu appartiennent^ dans tous les siècles^ Le règne^ la puissajice et la gloire. AmenI
A la sortie, on nous distribua une joli© carte postale illustrée, représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant : « Voyez, je suis avec vous tous les jours. » (rdAna., xiviu, iO.)
Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua tieit Dir %m Siéger kranz et Muss i denn zum Slsedtele raus^ tandis que nous nous formions pour U départ Mais si le Sedantag ne fut pas pour nous un jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et l'immolation d un certain nombre d^hommes français, de femmes françaises et d'enlants français a« Vieux S^igneor DiitVL allemand.
Nous arrlyâmw le soir, très tard, sar le bord de rOise, devant Pont Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le pont. Aussi, le lendemain maiin, les bacs n'étant pas arrivés, nous descendîmes la rivière jusqu'à Creil, cil les équipages avaient lancé un pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers était pris, le roi Albert capturé. Belfort enlevé et que nous avions remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain. La paix serait signée avant trois semaines.
Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes nouamenèrent à une très cur.euse et très anc.enne cité, nommée Senlis. Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, ^ l'occasion du Sedantnq. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ména^^ée, et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une centaine de maisons, la gare et le palais de justice. LacathcMrala l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux ci d ailleurs déjf^ en ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf perbonnes, dont Le m«ire.
Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dam
^8S KikCH l>A«î?lî
me nouvelle forêt encore plus belle que la préc4 dente, nous atteiguîmes la localité d'Ermenorivilie Ce nom ne m'était pas inconau. C'était là qu'avait étéeûlerré le célèbre philosophe irançais Jean Jacques Rousseau. Profitant d'une halte, quelques ofHciers désirèrent aller visiter le tombeau, cpii était paraît il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la permission au major von Nippenburg. Non sf-ulement celui ci l'accorda, mais il se joignit a nous. INous n'eûmes que quelques pas à faire, au milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus parmi eux le général von Ziilisheim, commandant la division, et le général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous dit on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec Tétat-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les saints réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à plusieurs pas de distance.
— Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement le général von Ziliisheim.
— Avec votre haute permission, monsieur le prén<^raî-litrulenant, répondit coniondu de seivilisme le major von Nippenburg,
— Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von Zillisheim.
— Comment, dit le générai von Morlach, le cadavre n'tsi pas là-dedans ?
— 11 n y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au Panthéon de Paris, où ils l'ontmis à côté de son ennemi Voltaire, l'insulteur de notre grand Frédéric.
— Quelle incongruité ! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
— Mais soyez tranquilles, messieurs; nous enlèverons aux Parisiens le corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les droits de reposer. Car, peut-être rignorez-vous, messieurs, Rousseau était notre compatriote.
— Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
— Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de Genève.
— Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d être fraîchement acquise au château d Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France ; enfin, dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaieul à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchAlelois. Or» Neufchâtel, vous Ift savez, messieurs, fut une principauté prussienne. Voilà coinra<nt ce génie était authentiquement notre compatriote et comme quoi ses cendres nous appartiennent.
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— C'est magnifique I s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc un grand homme de plus I
— Oui, messieurs, iit le général ^00 Zillisheim charmé de son succès, celui dont nous contemplons le tombeau a Técu les quinze dernières années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort Prussien. Cest un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel chef-d'œuvre, les Confessions. Et qui d'autre qu'uçr Allemand aurait pu être, comme il le lut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie qu'était alors la France?...
— Et qui l'est resté, observa le colonel vonSteinitz.
— Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la nature à ia sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de saluer de Pépée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute peut-être, den grossen Preusscn^ le grand Prussien Ghean-Chagues Rouzeau 1
Sur ces mots, -nous tirâmes tousPépée et nous présentâmes solennellement les armes au tombeau vide.
— Ah 1 me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltraann a oublié et qui était encore plus légitimement dei nôtres que le blond Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau 1
Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et romantique qui se respirait en ce lien, le général von Zillisheim nous montra^ près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemfind, disciple de Gœthe et de Rou» «eau, qui. atteint du mal da sièdt, értait ▼•nu se «ri-
cider »on« et « ombmge», en souTeuIr et en imitatioB de Werther.
Cela me rappela le malheureux Kœnig. Il eût aimé celle promenade dans ie parc d'ErmeuonvIlle.
Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce pptit épisode littéraire Lorsque j'en fisle récit h Schiramel. qui avait dédaigné de nous accompagner, il parut passablement vtxé.
— Si j'avais su, flt-fl, qu*il devait y avoir des généraui I...
Quant à Kais€rkopf, Il n'avait paa été question de l'inviter. La halle avait à peine été commandée que, sur an signe de Schlapps, ie bouillant capitaine s'é~ tait éclipsé. Noos le vîmes reparaître tout juste pour ranuQter à cheval, ea rt boudant ton ceinturon.
Une côte, an sortîr de c« charmant Ermenonville, nous fit passer brusquement des délices de la forôt aux ardeurs d'un plateau sans borne et sans ombre. Le regard s'y étendait k perte de vue. Bientôt nous eûmes la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante, innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne •'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie, coniinuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'auires colounes visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans disroQtiBuité. iAiablabUm*iit eiiiéea de fusils, da
Wt KACH PAÏï!f 1
canons et de machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons marchaient ou chevauchaient à ti'avers champs. On discernait dans le brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là, dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le sud est, et depuis plus longtemps peutêtre. C était un bruissement monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.
Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en pn>fitai pour joindre Schimmel «t connaître ses icnpressions.
— Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est et par le sud ; l'approche par le nord n*est pas avantageuse.
MACB PARIS I t^
— Où sont nos armées ? demandaî-je.
— Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile droite.
— Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothè-^e est exacte, nous devrions rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui devraient pivoter autour de nous.
— C'est juste, fît Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui vase produire. A moins, ajouta t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées dans la région du nord, ce qui me parait d'ailleurs certain.
— Et les Français?
11 eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.
— Voyez, précisd-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il indi(]uait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le- Long et Nanteuil-le-Uaudouin ; plus vers l'est, O^nes, Chèvreville, Oissery, Brégy ; devant nous, Saint- Patlius, puis, à demi masqué par un bois, Saint-Soupplets ; à notre droite, Lagny-le Sec, et, au lom, sur une créle la grusse agglomération de Dammartin en- Goele Mais, tandis qu'à gauche les villages fumaient
Sd4 lUâS FASSES- !
d'iûcendie» et que les routes s« marquaient par îes longs rampemeots de nos convois, à droite on n'aper cevait pas de tumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'aibres qui les bordaient partiellement.
Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière, l'immeose capitale Paris, das grosse Parit^ but de tous nos efforts et tleuron de notre victoire.
La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf qui avait installé une petite buvette aa bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le colonel von Steinitz.
Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe S*éclairait entre ses favoris d'un abondant sourire.
— Ça va bien, ça va très bien, disait- il. Je crois que Dous allons être au bout de nos peines.
S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné, il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche oftensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait sur Crécy, Goulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur le Petit Morin. Plus loiii, c'était l'armée von Blilow avec la Garde, à la hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient les Saxons de von Hausen ; plus loin encore, les cinq corps du duc de Wurtemberg. Nulle part oû ne M battait. Partout l'«nn$mi était ea pleine retraite,
KACH PARlfc I 295
en fuite plutôt, en complète déroule, et on le pourchassait l'épée dans les reins en direclion de la Seine et de i Aube, où ou serait dans deux jours. Tout i'arrière-pays était conquis, occupé, etcc Amiens, Soissons, Laon, Reims, Ghâions. C'était la marche triomphale dans la débâcle de la France.
— Et Paris ? demanda le major.
— Eh bien, Paris est là, dil le colonel en tendant le le bras vers l'ouest, là tout près. Nous n avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand nous voudrons.
Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en efîet, qu'à cueillir.
— Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris ? questionnait Schimmel.
— Eh bien, monsieur, trente cinq, trente six kiiomètres de plaine à peu près sans accident de terrain.
— Et comme moyens de défense?
— Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions allemands que d'artilleurs français.
— Comme troupes mobiles
— Un brelan de m^iuvais bataillons de la territo^ riale, que nous disperserions d'une chiquenaude.
— Donnerweiler ! jura joyeusement Kaiserkopf , si c'était vous, monsieur le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris k la tête de votre régiment I...
Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir agita sa lippe inférieure. Ded signauK retentirent. Les trois oihciers sup^
296 KACH PàBî!?*
rieurs remonlèreot à cheval, tandis que Scbîmmeî et moi courions rejoindre nos sections. La colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière déclinante du soleil.
Deux heures pins tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même route et en même orientation.
Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il, de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre, hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d un trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc- gardés par nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque de couche de nos fusils.
Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une hauteur sur laquelle se silhouettaient
ftkCn PARIS I î^
les premières bâtisses noires d'un village, et nous reçûmes Tordre de prendre nos bivouacs, sans feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portail le nom de Monthyon. On e'utendit quelques cris d'habitants et les rares lumières s'y éteignirent.
Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore derrière nous. La lune pleine et lourde laisait lentement l'ascension du zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.
Je m'endormis à mon tour, la tète sur mon sac La nuit fut admirablement tranquille. Je ne lus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du malin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.
L'aurore ?e leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des troui)es étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on nous fit appuyer d'ua petit ifilomètre sur la gauche, et nous nous arrétAmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée, semblablement couron-
t9W téACn Tkfim
né« d'ua village, que ia oarte nommait PeDchard. Entre ces deux points QaturelleoieQt forts la position paraissait excellente et propre à décourager les efl'eclifs peu redoutables que nous pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rtis frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages : Neufmontiers, Chaiiconio, Villeroy. Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le Plessisi'Evèque Rien dans ce paysage tranquille et coloré ce semblait suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre Tordre de la maiche en avant sur Paris.
Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur la route sortant d'iverny, une minuscule batterie française tourner subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après, le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.
Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de nombreuses mitrailleuse» Nous avancions en tiraiUours, eourbés et v&m-
paots, aons abritant de notre mieax, car de noaTelles batteries françaises révélaient Tune après l'autre leur présence, crachant une mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mimes une heure pour atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, pais, deux cents mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie française se démasquaient à droite, du côté du Plessis l'Evêque, à gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent, débouckant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de mètres en avant du village de Vilieroy. lisse dispersèrent avec agilité dans un champ où ils se couchèrent. Des miliiers de balles sifflèrent. Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette ^ la main. Mais presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche à son front ; et comme je l'avais bien ex pressément visé, je me demandai si ce n'était pas une de mes balles qui 1 avait tué.
La grêle d'acier criait maintenarnt de toutes parts. Celle qui partait de nos lignes semblait pour lé moment plus nourrie. Si nous étions bloqués dans ootre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles éléments sacrlûés d'avance, les Français étaient en force.
Animés de la plus fo41e ardeur, qb UsToyait décoa-
30(> NACH PâJlîâ!
nir leurs compagnies les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Us proj^jressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires* sautillaient à l'assaut des hauteurs de Penchard.
Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner et claquer audessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de la Marseillaise, Puis il y eut un crissement métallique ; des aciers flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.
Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français renaissaisnt toujours. Et ce qui nous angois-
kaCh paris! 304
sait, c'était que nos canons ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos milrailleuses ne fléchissaient pas.
iNous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, 3t nous revînmes exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans une mare un millier d'obus qui, dans la précipilalion du départ, avaient dû être abandonnés.
Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du lorrain.
Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapneil, qu'il se faisait extraire au poste de secours.
— Nom de Dieu de nom de Dieu ! beuglait-il.
On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. Sur deux cent cinquante hoinmes qu'elle comptait le matin, il en avait disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.
Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopl.
Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre droite, au delà de nos lignes, dans la région de Sainl-Soupplels, où nous avions passé la Veille pt 0^ paratt-il, nous n'avions plus de troupes,
1^ mcM wàxm\
tout un corps d'armée français ▼enail d*appapaîtp«, qui avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le colonel von Steiniti faisait procéder aux préparatifs de départ. II fallait qu'en une heure tout le monde lût loin, le bataillon Preuss formant Tarrière-garde. Déjà les pre miers éléments de la brigade étaient sur la route de Barcy.
La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cbeval.
Scbimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incri» miner le Haut Commandement.
— Ils ne sont donc pas renseignés ? marmonnait-il avec fureur. Qu est-ce que c'est que ce corps d'armée français ? D'où vient-il? Comment n'avions-nous personne à lui opposer ? Que fait vop Kluci^ ? À quoi pense-t-il T...
Heureuseusement que notre train de régiment était
. en sûreté vers nos positions de repli ; nous ne lais-
•tâmes derrière nous qu'une petite ambulance et
|Qelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien
jaunis de fanions et de fusées.
L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevê-^^ traient au milieu des cris, des coups, des jurons, des piaff^meuts ti d«» hennis^em^Tît». La rout© étant iw«
suffisante à contenir cette cohue, des paquets de
troupes cahotaient à travers champs. Derrière nous,
rhonion tlambait ; à i>eufmonuers, â CLaucotin, à
Penchard, à MonthyoD^ maisons, fermes, meules brû
laieni comme des torches.
A Barcy, c'était Je chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux clocher, le Oot gris, tumultueux et mugissinl avait des rcmoue eûroyahles. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en eût lait un fleuve de sang. A côté de 1 église, la mairie était en flammes. Les lueurs violentes de Tincendie et les clartés douces de la lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets diflérents.
Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions, rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahlo^s les maisons et les granges pour nous afialer tout harnachée dan^ ranéanti&s#- 111 eut d'un loleil de plcmb.
Kaih ^rlcopf, que sa blessure empAebal» de dormir, nous réveillait avec fureur quelques heures plus tard.
— Donnerwetter !... Vou» n entendez pasT .. La canonnade française avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux kilomètres vers la rôperie...
Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du colontL
Je me mis debout avec peine. Il fallut nn temps inflni pour avoir les hommes. On n'en réunit pas plua d'une centainii. La section Bobersdorf, rtncleone »ea-
301 MACH PÂRT!?1
tion von Biickling, n'existait presque plus. 0» procéda a un nouveau groupement. Kaiseikopf, se déclarant incapable de bouger, confia pour la journée le cotnmandementdeia compagnie au premier-lieutenant Poppe,
— Ë^es-vous blessé ? me demanda Schimmel.
— Non. Et vous?
— Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck naus a-t-il fourrés?
Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly, avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne ; dans notre dos s allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.
Ou ne voyait de troupes nulle pari. Tout était terré ou défilé. La plaine appartenait a ix obus. De tous côtés crépitait l'artillerie légère, et il était bien difficile do différencier dans ce tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements français, et cela devenait tout à fait alarmant.
— Us avancent, murmurait Schimmel.
A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.
Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly. Heureusement nous n'étions pas enpre-
MACa PABlSf 905
ujière ligne. Aplatis dans les betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparalioo d'une posi'ion de soutien. Des sanit^iires vinnnt nous rejoindre, et procédèrent à l'intallalion d'un poste de secours, car les blessés commençaient à afllu^T. On les pansait sommairement et ou les évacuait sur hitrépilly. Ceux qui succombaient élaienl enterrés sur place. Nous surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le vallon de la Tbérouanne, en cas d'avance française. Au loin, l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un graml arc de cercle.
— Diable ! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!
Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à ce sujet.
11 était onze heures du malin, quand Poppe dit, le bras dans le nord-est :
— Ecoutez l...
De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans cette direction el plus à l'est encore, entre les déflagrations de l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.
— C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos retranchements. 11 était temps 1...
Un soupir de soulagement s'échappa de no^ poitrines.
— Nous sommes sauvés' déclara Poppe. El quel est ce corps d'armée qui vient si juste à point à notre secours?
— Je erois savoir que c'est le 11*, dit le maior.
— HourrahT.., et YÎve von Kluck ! cria S<:h»mm«i, passant subitenoent de l'abattement le plus profonde la joie la plus vive. Ah Ijerne disais bien aussi que cet excellent renard de Generaloberst devait leur ménogcr quelque tour de sa façon I,..
Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la terre molle de notre tranchée, lançant en 1 air casques et casquettes et poussant de sonores acclamations.
Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans d'inextinguibles éclats de rire C'était une bouteille de Champagne que ce bougre de Biertlimpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont il venait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en l'honneur du général von Kluck, tandis que tout l^-bas, dans le nordest, les batteries du 11* corps débouchaient également la gaie pétarade de leurs canons de campagne.
Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la àcheuse idée de demander :
— Ah çà 1 mais... d'où vient-il donc, ce 11* corpsT Le ma'or von Nippenburg répondit:
— Eh bien, mais... il vient du sud.
— Comment ça^ du sud? nous récriâmes-nous. Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions
tous, en efîet, persuadés que nous avions encore de nombreuses traupes dans le nord et que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord. -«- Du sud, répéta le ma^or. Il était dans la région de Ckmlccomv^s.
yikGm PAAiMl lOT
— Il avait passé la Marne ?
— Oui.
— Et ii l'a repas3ée?
— Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre côté. Le général von Kiuck la ramené cetle nuit à marches forcées.
— On a donc dégarni le front d offensive?
— Apparemment.
— Mais alors... T
Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.
— Alors... que se passe-t-il là-bas?
Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du mAme geste trémissant le bras vers le sud, dans la direction de la Marne.
— Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, ré{>ondit le major. Tout ce que je sais, c'est que nou«< sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus importantes que nous ne pouvions le présumer Nous avons à défendre tout le plateau d'Ktrépilly, Trocy, Etavigny, jusqu'à rOurcq. Le salut de l'armée en dépend.
Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix prive.
Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient en tiraillant par la route de Nïdrcilly. Un felcîwebel survint tout sanglant:
— Les Pranzosen tiennent le carrefour et enlèvent la rèperiel...
-- Faites t^rer sur la route, nous ordooea le major.
— Impossi'ble, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux. Nos troupes £>ODt trop Uièlées tui Fi au cal».
— Alors, tout le monde deboati,.. En avantl... fi faut à tout prix reprendre la râperie.
Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.
— J'ai mon compte, râla-t il, tandis que les sani taires s'empressaient à son secours Faites Tenir Kaiser. . Kaiserkopf... que je lui passe le com. . le com mandement...
— Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé,
— Alors Tin te ntass ..
— Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.
— Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus .. Prévenex le colonel...
11 étouffait et rendait le sang.
Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les fuyards de la sixième compa gnie tentèrent de se rallier, et tous ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus grands eftorts pour refouler les Français. On apercevait entre les larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces, qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de ma! tant que nous restions dispersés, nous inter disaient toute attaque réglée. Il nous fallut abamdonner l'espoir de reprendre la râperie.
Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes k nous fusiller, perdant peu h peu, de Dotr«
HAOI FAWSl 500
côté, tout courage et rompus de lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées Les taches bleues et rouges progressaient, progressaient Incapables de subir un assaut à la baïounelle, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais en recul yerr Etrépilly. Nous étions éreintés, aflamés gonflés d'eau saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait lait supplier le colonel de nous relever. La réponse avait été : « Tenir. » Tous les eflectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers l'est.
A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions ; nous n'avions plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n en fut rien. Rendus plus audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs attaques, les poursuivaient, de plus belle. Tout le soulagement que la nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, d évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés lépjers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de bottes pour s'assurer qu ils n'étaient pas des morts.
Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le bataillon von Puti, en ro*
traite des approches de Barcy, avait réussi h établir h long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions li» gous la protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec actiarnement tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus d'Ëtrépiliy, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une légère au Gué-fi-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos tranchées.
Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions laissé la moitié de notre eflectif dans les betteraves ; mais avec les petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts fusils. Schimmel avait un doigt emporté ; il demeurait néanmoins courageusement n la tête de son débris de section. Poppeet Bobersdorf étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous dans mes vêtements et une déchirure à mon Chsque. Les sergents Buchhoix et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-ofticiers, deux manquaient ; trois, blessés, avaient été évacués. Wacht am-Khein était toujours là, mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient pas ; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade était intense du côté do plateau d'Étavigny.
Enfin le colonel von SteiniU se laissa Ûéchir. 11 dut comprendre que, si un repos ne noiis était pas accordé^
nàcm TàMm\ tll
Qons serions tous claqués le lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comnne un calme relalit semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de rej^agner le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von Futz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrepilly.
Les blessés dont l'état ne nécessitait i-as d'intervention chirurgicale remplissaient les maisons. Quelquesuns buvaient, mangaient, fumaient ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchai<^nt dans le sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. Kaiserkopf, à peu près remis de sa ïambe percée, achevait sa guérison en vidant des bouteilles.
— Eh bien ! jubilait il^ ce pauvre commandant I... Si je n'avais pas reçu mon noyau de prune avant-hier, c'est peut être bien moi qui aurais été ti sa place I...
Schiapps, qui avait prétexté d'une ératlure au cuip chevelu pour rester à l'abri avec le capitaine, était crapnleusement ivre. Il avait voulu organiser le pillage du village, mais il avait dti renoncer à son projet, faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le cœur 'i piller
Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques soldats eurent encore la force de mnngerun morceau, mais le plus grand nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.
Je fus rf^veillé au milieu d*un vacarme effroyable par une poigne vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je reconnus le mugisse-
3Î2 NACH paris!
ment de Wacht-am Rheio, me criait:
— Nom de Dieu ! Si vous ne voulez pas être embroché vit sur votre paillasse, foutez le camp !
Il faisait pleine nuit.
-- Ou'est-ce que c'eit?balbutiai-je tout étourdi.
— Les Français!...
Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un cauchemar, d'elfrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps chauds et misse iants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le carnage nocturne contiiiuait.
Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, Qui paraissait vide d'ennemis.
NACH paris! sis
Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague clarté je pus reconnaître que les Alieraandss étaient retirés sur la hauteur dominant le village Je les reioignis, non sans peine, car j'étais mouîu et je dus faire un long détour pour éviter do tomber aux mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et servait de réduit aux nôtres, qui roccupaient avec deux sections de mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. 11 m'assigna aussitôt la garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du village, les Françaiss'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et se lançant comme des démonsài'assaut de notre fortere-se. On mit le feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes n'avaient rien de commun avec ceux que nous avions précédemment combrittus Au lieu de la longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées d'arabesaues jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges culottes ex tréme^nent boullantes ; mais de blanches qu'elles m'avaientd abordparu, ell-^^*
3f4 ItâfiB FAH^I
étaient devônaes rouges, tell<?ment elles aralent bu
Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doyle eussions-nous fini par être em.portés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy. qui nous aidèr<^ntà tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la Thérouanne. Nos pertes étaient sévères Nombre de nos pauvres fusiliers gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été tué et de toute sa section il ne restait que deux bommes valides. Kaiserkopf était vert de rage et d'éjoaotion.
— Nom de Dieu l si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus être drôle du tout I
Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres, surpris dans leur sommeil, an véritable massacre. Eux-mêmes avaient laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que cette aflaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne «aous consolaient pais des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des amoncellements de corps d'où sortaient d'atroces gémissements, obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout «vait été passé à la baïonnette. Je retrouvai mon loge-
«▲es fafiai Si»
meot et je pas constater que j'y aurais Mé snl^M comme les autres, si je n'avais pas été réveillé àtt-mps par Wachl-am Hùein. Le malheureux Schiapps, grotesquemenc accroupi dans le tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes, avait été entité par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du linge tin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait le tragique trépas de son cher compaguon d armtjs. Quarck et Schweinmeti étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non moins fatales ; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.
Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre considérable de blessés. Les plus grièvemeni atteints étaient transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du cimetière et qui avait été converti en ambulance Les civières y attluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés, fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y attendaient, hurlants ou inaniinés, leur tour de charcutage ou d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, cou* teaux et bistouris en main, les chirurgiens touillaient, tranchaient et tailladaient coinm« des bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon ancien groupe, le social-démocrate Vogelfœnger. 11 avait les iambes en bouillie. Je m approchai.
— Kh bien, mon pauvre Vogelfœnger, ça n« va pas?
Il ne voulut pas ma regarder.
SIÔ * SAC3 F4W8!
— Malheur 1 malheur 1 gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les junkers et les bouigeoisl.,.
Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.
On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisail préférer ce mode de destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait aussi les membres coupés provenant du hangar.
La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous, dorée et pisciforme. iNous avions évacué le village, intenable, tank à cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des flocons blancs des sbrapnells et le sol vert des fumées noires des percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. Parfois un fracas énorme nou^ anéantissait :
JIaCU 9JlK&1 Mil
c'était îe foudroiement d'une explosion proche ou la
déUagralion d une batterie d'obusiers derrière qcus. Les carjons riioernis paraissaient s acharner sur notre artillerie léj^ère, dont plusieurs pièces avaied éié détruites. L horizon sonnrc e'aiioQgeait toujours plus ▼eio le nord
— Venez, me ûll ira'seiaop*
— A vos ordres, monsieur le capitaine.
— Monsieur le coinmaodaot, rectilia t-il. Je prenas [e commandement du bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à Trocy, où Je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec moi comme fonctionnaire adjudant.
11 était pâle et ne proférait plus de jurons.
Nous partîmes sur une petite auto. La roule qui zigzaguait vers lest entre des trèfles et des maïs n était qu'un long encombrement d'hommes, de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait, qui faisait iuir les hommes et s'eilarer les chevaux. Rejetés des deux côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient, verdissaient gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup d air rabattit un moment sur nous le soulfle pestilentiel.
On al ait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes Bup le ciel foncé ses feriûts, son é^^lise, sa porte mé-
d\ér&]e et »a forte tour rande à coiffe de pierre. Comm« ooQs Y entrions, nous croisâmes une grande auto d'état major qui contenait un général. Le front barré sous le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis la courte moustache rêche entre deux rides protondes, il me parut bien changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors de l'entrée en Belgique : le Gênera lober si von Kluck. Plongé dans sa sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre salut militaire.
Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiqueraent meublée se trouvaient réunis le générallieutenant von Ziliisheim, le général major von Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de VAdjuiantur.
— Ah I vous voilà, Kaiserkopf, tît le générai-major von Morlach. Quelles nouvelles d'Etrépilly?
— On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie française abîme nos effectifs.
— Bien, Kien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.
La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds sileDces^, «t ce qjae ffen pusr oompp€n<lre œe terrorisa.
— Notre situation s'aggrave, disait le général von ZilUshdia. Les forces françaises s'accroi&seot de jour
n jour. Aux trois divisions qu« l'ennemi nous avail i'ai>ord jetées dans le flanc est venu s ajouter un corps d'armée, contre lequei nous avons dû rano^ner notre IJ* corps Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le terrain... Vous devez en savoir quelque choae. fit il en se tournant vers Kaiserkopf.
— Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant peut-être à la mort de Schlapps.
— Hier, continuait le général von Zillisheira, une nouvelle division de réserve apparaissait Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D où tout cela sort-ii, on n'en sait rien.
— Gela lait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit divisions.
— Cooire quatre, compléta sinistremeot von Moplacb.
— Sous le coup de cette menace, reprit von ZiUisheim, le général vou Kluck a dû ramener encore le IV* actif. Ce oorps vient d'entrer en ligne du côté d« Betx. Cela nous aflaiblit beaucoup sur la Marne, devant l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.
Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille: l'immense ligne trançaise, sans cesse accrue, qui nous prenait d cquerre sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, miraculeusement levée de celte plaine nue d'Ile-de-France, au moment précis o% le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le platâAU d 'fitavigny était tout hérissé de ses baXonoettes et de
ses petits canons, tout strié de ses files rouges io finies; puis c'étaient, vers Acy, vers Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme ; venaient ensuite, devant Mareilly et Barcy, les flots bouilants des zouaves, accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de mitrailleuses, et des Marocains, plus effroyables encore, tarbouches de blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant, enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau, vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.
Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis on perçut la voix voilée du colo^ nel von Steinitz qui demandait :
— Et quel est le chel de cette grande armée ? Connaissez-vous son nom, monsieur le général ?
Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:
— Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.
Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des officiers répétant ce aom qu'Us entendaient pour la première fois.
Quftnt au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous ; meris jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusiye et bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet homme nous apparaissait maintenant tout diflérent de ce que nous l'avions cru ; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous pénétrait soudain el que nous nous sentions tous saisis d'appréhension, secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom rJoflre.
Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à nous la dévoiler tout entière. 11 nous montra les armées que l'on croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef, se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette charge formidable. 11 nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et de rage impuissante, nos maBieureuses troupes aux abois, la meute infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant, et, à Coulommiers, à Eslcrnay, à Fère- Qiampenoise,à Sermaize, à Triaucourl, French, Franchet d'Espérey, Foch,Langle de Cary, Sarrail, arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise
et la salive en feu, semblables à autant de dogues
épouvantables, ouvrant, refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.
Hélas I il n'était plus question pour nous de la « Garde à la Loire », ni même de la « Garde à la Seine » l A notre Garde au Rhin les Français répandaient par la Garde à la Marne I
Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.
— Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et tingt hommes de tués.
Les deux artilleurs sortirent.
— Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer leoirs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.
La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres des fenêtres ouvertes.
— Et maintenant, messieurs, à vos postes 1 termina le général von Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.
Lorsque Kaîserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach, complétées par celles du colonel von Steiniti, nous repartîmes pour Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer ; devant nous, le bûche?
OÙ se consumaient nos morts jetait des flammes cramoisies.
A Etrépllly, une pénible noarelle nous attendait : Poppe avait été tué. Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe déballes.
Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil dê< guerre avec ses officiers. 11 en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.
Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.
— Bahl disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner I On me coupera la main plus tard.
Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient lourdement de dormir. Incapables de fermer Tœil, les officiers faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.
Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendne. Plus un canon ne tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: « Wer da? »
Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. FU«s et limpides, les astres
324 MACH tAia%
arrangeaient selon Tordre accoutumé sur le profond mystère céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois bœufs et monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait tranquillement audessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze d'Ârcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Vég^a brillait au zénith, tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Âllair descendait gravement dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les mondes sereins ennoblissaient l'espace , où, seul, Mars ouvrait un œil rouge sur la terre où se fracassaient les humains.
Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube argentée, puis rosàtre se levait à Torient, sur TOurcq.
Aux premières lueurs du matin, tout Tunivers se réveilla, formidable et fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir debout face au ciel ; ils durent de aouveau s'enfouir le nez dans la terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur cœur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra. Pair était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des pointes de foudre, trouaient la rafale.
Toute la matinée se passa à subir cette doucha.
KAC9 PÀ1U8 325
Immobilisée dans le cimetière, Taneienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche. De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.
Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertlimpel n'eut pas à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut plus qu'à le couvrir de terre.
Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité, mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord, vers Betz et le plateau d'Etavigny, que s'exaspérait le plus la canonnade ; c'est là que se produisait le choc du IV* corps actif et des nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.
Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. 11 en naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des vallaus ; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient
3 "6 ' HAClf PARIS I
rapidement en éventails. Aussi loin qne scrutait 1& jumelle, vers Puisieux, vers Douy, vers \fareddes, on apercevait ces mouvements linéaires, parfois dominés^ de bleu ou de blanc. En même temps Tartillerie française redoublait de furie.
— Cest Tassant 1 me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.
Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade débilitée. Et tout à coup, à notre suprême borreur, nous n'entendîmes plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là, hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement :
— En voilà déjà qui se retirent.
Une colonne d'infanterie débouchait en effet de» derrières de la ferme de Champfleury et venait s'en» gager lourdement sur le chemin de Vincy.
Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prife avec nervosité.
— Ordre de ramener en arrière les éléments avan^ ces du bataillon, fit-il sourdement.
Un grand flottement commença alors à régner dans^ les lignes. Le vague sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les volontés. Bientôt on apprenait que le IV* corps, du côté de Nanteuil- Ic-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures, une nouvelle terrifiante se propagea : les Anglais avaient passé la Marne et progressaient dans la direction de TOurcq. C'était
la seconde branche de Tétau qui se refermait sur nous.
Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions étaient abandonnées : d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie lourde de Trocy était partie ; celle de Gué-à-Tresmea la suivait ; les pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes. Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et prendre en écharpe nos retranchements.
C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était de-r bout, cherchant à réunir ses hommes. Je le vis porte la main à son front, comme l'officier français de Villdroy. Il eut le temps de crier :
— Je suis touché... Adieu, amisl
Puis il s'efiiondra de son haut dans la poussière sanglante.
Adieu, Schimmel I... Il aTait sa dureté, il avait ses vices; mais il était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir : c'était un officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel éloge.
Tous les gradés étaient morts : la compagnie me revenait. Je désignai Max Helmuth aux fonctions de feldwebel et je memis à la recherche de Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du bataillon, s'emportant contre les caissons ina« tilisables et les voitures disloquées.
$n HLCn fASÎS
— Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en ya, on f... le camp I Ah 1 fatalité 1...
Et tendant son poing furibond vers Paris» il cria :
— Salope I tu ne perds rien pour attendre !... On t*aura plus tard 1
J'avais à peine en le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un fracas formidable, projetant un cheval eu l'air, en éventrant un autre, brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.
— lausendhenkei'potzsacram.,.
Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et m'envoyait rouler moi-môme en plein dans le cheval éventré.
Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval avait amorti ma chute ; mais mon épaule gauche me faisait horriblement souflrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.
Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans les débris informes qui jonchaient l'endroit oh il avait été frappé. Un chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.
Le colonel von Steinitz arrivait sur les ii^ux.
— Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui resle-t-il chez vous? me demanda-t-il.
— Personne, monsieur le colonel.
--> Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?
kaCh puobI 529
— Tué, fit UB sergent.
— Le lieutenant Korf T
— Disparu.
— Wachsraann?... Schuster
— On ne sait pas.
Il se retourna Ters moi :
— Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allex prendre la charge du bataillon... Mais tous êtes blessé, je crois?
Je répondis :
— Pas suffisamment pour m'empècher de faire mon devoir, monsieur le colonel.
— Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres, en direction de Villers-Cottereta.
— Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclaraije, éperdu d'orgueil, malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque déchiré ma main droite barbouillée de sang.
Je gagnai noire poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le bataillon ne comptait plus que cent vingttrois hommes valides ou blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un caisson et trois chevaux.
Le départ s'edectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités plus ou moins régulièroment reconn-
tituées qui commençaient à s'écouler par les deux routes montant du plateau d Etrépiily vers le nordest, des troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, sacs, vêtements, cartouchières» outils, dépouilles hétéroclites des villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.
J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros sanglots et pleurant tragiquement.
— Qu'avez-vous ? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Etes-vous blessé?
— Non, monsieur le commandant...
— Alors que faites-vous là ?
— Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir çal fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des choses pareilles...
Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je reconnus ua des hommes que Wachtam-Rhein avait le plus bourrés de coups de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant :
— Ailes kaput/... Tout est foutu l... Tiens, salaud, voilà pour toi I...
Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine.
IIACH PâJIMI 831
D'uB coup de revolver j'abattis à son tour le misérable. Les deux corps furent poussés ensemble dans le fossé, l'un sur l'autre.
La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pa» clore la liste de nos pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes : celle du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le lieutenant-colonel Preuss le remplaça.
11 s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent cinquante dans le hangar, qui était arcb 'plein. Ces malheureux étaient intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres, mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on Us jetait encore vivant» dans les flammes.
Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il me jeta un regard de détresse.
Une voix fit à côté de moi .
— Fameuse afl'aire 1 En voilà un qui va faire tout de iuite son purgatoire. Il ira droit au ciel !
A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la retraite, aiguillant succ^^ssivement colonnes et convois sur la route de Vincy. Nous attendions notre tour.
33Î NACH PABISt
Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en proférant d'une voix rageuse :
— AeinL., NeinI,.. Le feu I... Ils n'auront que des cendres 1...
Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout entier en quelques minutes, au milieu de hurlements eflrayants. La charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette, dans l'efiondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfsenger.
Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille française. Et nous nous enfonçâmes au cœur de la déroute, tandis que les flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel Tiolâtre où fuyaient de grands nuages verts.
Je marchalg aa mîTîeu du bataillon, réduit à Tefïectif d'une demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en écharpe, et où bien des hommes n'avaient plus de fusil, soit qu'ils l'eussent perdU; soU que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent débarrassés. Nous cherminions mornes 9i désespérés entre deux rangs de débandards. Les
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obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de pierres, de débris de végétaux et parioi» ouvraient dans la colonne un trou pantelant.
Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je fus atteint.
Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux plein» d'éclairs, le cerveau tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m^perçus que je ne pouvais pas me relever. Saisi de Thorrible angoisse d'être abandonné sur place et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un sourd :
— Arrêtez 1... Arrêtez, sacrés cochons !... Ne me laissez pas là 1... Mettez- moi dans le fourgon 1... Entendez-vous?... Je suis votre commandant... Obéissezmoi, brutes'...
Je faillis perdre connaissance de douleur quand il» m'enlevèrent. Ils me déposèrent sur de la paille dans ^'obscurité du fourgon, où gisaient déj^ des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la gorge.
On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.
Un a khrr, khrr » qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de la voiture.
— C'est vous, Hildebrand? fig-je.
— Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appell*»?
— C'est moi, Wilfrid Ilering.
— Ah I cher aaai '... khrr, khrr... Blessé 7
334 NAcn PARIS I
— Oui. Pouvez vous venir vers moi ?
— Je ne puis pas bouger.
— Moi non plus.
— Ah ! cher ami I... khrr, khrr... Quelle aventure !..«'
— Qui eût jamais cru...
— ... khrr, khrr, khrr...
Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.
Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'mne forêt. Une ambulance se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu*on m'apporta. C était un ordre du jour signé d'un général français. Il était ainsi conçu :
Soldats I sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins, il y a un siècle^ des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens de Blûcher^ notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son tentre rompu, Vennemi bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées, Les corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du Hanovre, de la Saxe et du Brande bourg, se sont repliés en hâte devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à combattre de rudes bataiLes. Que l'image de votre patrie souillée par les barbares reste toujours devant vos yeux !En avant, soldats .'Pour la France!
Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas I étions-nous donc des barbares ?...
J'avais deux côtes brisées. Od me réinstalla, un peu plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von Waldkatienbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.
Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption volcanique Et je disparus dans le néant...
Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.
Au delà de l'atmospbère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au bout d'un tomps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître oùj'étais. Je ne pus faire lemomdre mouvement, étroitement retenu par le réseau multiple de ïa douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me parvinrent, comme des cbucboteraents, des remue-
ments ouatés, des glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles respiratoires que le nrien. Je restai encore un long temps à chercher à interpréler ce demi- silence. En quel lieu étais- je ?... Comment m'y tPouvais-j«?... Puis, soudain, jeme souvins vaguement: la guerre... du sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé ?... était-ce vrai?... ou rêvais- je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les Français I... Un éclair jaillit... Ahl mon Dieu I étais-je prisonnier des Français?... Mon cœur se mit à batire si fort qu'il me sabra d'une douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus attentivement... Et j'entendis des voix., oui... JJerrgotil,»» d«s voix qui prononçaient des mots allemands...
Alors je m'eSorçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour taire moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souflrance de tout mon être j'exhalai faiblement :
-^ Où suis je ?
Au bout d'un instant je vis apparattre dans mon champ visuel le haut d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi une voix féminine:
— Aachen,
Aix-la-Chapelle 1... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé SchimmeL alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feui du soleil levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant I... Combien
MACH PAPja ! 337
de jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de souvenir ?. . . Comments'était il accompli?. .. Sans doute dans un de ces lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler, rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque dans cet hôpital d'Aile magne...
Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou peut-être seulement rêvées : les trains de soldats trépidants, chargés de drapeaux, d'inscriptions: Nach Paris I... les avions, le grand zeppelin fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von Kiuck, la première bataille sur les bords du Deraer ; je revoyais l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de bruyère et leurs regards affamés, la marche en Franco, le combat de la Somme, les chasseurs bleus, Kœnig... « pardon, pardon, vous seul étiez noble, juste, grand »... le viol de la jeune fille française, Montdidicr, Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment s'appelalt-elle déjà ?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu n'être force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance... comment s'appe... ahl die Marne... die Marne!,,.
Que s'était-il passé ensuite ?. . . Je l'ignorais. .. Elionsnous vainqueurs ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... Krieg ist A'rieg... Que de sang, mon Dieul... quede morts 1 que d'épouvante!...
El comme je regardais, les jeux dilates d'effroi, je
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distinguai devant mol, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes, ofîrait arroiiimraent sa pose hautaine et théâtrale.
C'était FEmpereur, der Kaiser Wilhelm II.
Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux, de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui m'avait saisi 1... Hélas ! hélas 1... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma mère, mes sœurs... Dorothéa, la maison de Gosiar, la forêt romantique du Harz 1... Qu'on était bien làbas I... et qu'il eût été doux de vivre I...
Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition, j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave d'homme dit tout près de moi :
— Metteï-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer.
Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate du toquet s'ornait d'une plumo de coq, lo dolman rouge se drapait en petit manteau
de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage, soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui sortaient de la bouche du méphistophélique histrion :
Ich bin der Geist, der stets vern.int !
Und dos mit Itoc/i^ : d^nn ailes, was enUteht,
Ut xvert, dass et lu Grande geht ;
Drum hester wxr»^ dass nichts entitûndê,
So itt denn ailes, loat ihr Sùndef
Zerttœrung, kurz dos Bâte ntnnt,
Mein tigentlich Elément {{),
(1) Méphistoph^lés : Je loisTEiprit qui tonjoun nie I Et c«U avec raison; car tout oe qui existe n'est boa qu'à mettre ea ruines; aussi T&adrait-il mieux que rien n'existât. Ainâi dona tout ce que tous appelez crime, destruction, la MaJ| ea on mat^ aai mon propre éiément. — Fausi, ^i-99\
 la suite de la publication de Nach Paris I dans le Mer» ;ure de France, fauteur a adressé au directeur de cette rcue, il. Alfred Vallettef la lettre suivante :
Paris, lo 2 gept«inbr« 1919.
Mon cesr ^vi,
Je ne crois pas servir une simple et banale formule de olitesse en remerciant le Mercure de France d'avoir pulié Nach Paris l La publication de ce récit tous a valu, en (Tet, UB certain nombre de protestations que vous m'avet ommuniquées. A part une oa deux lettres, négligeables, e lecteurs mécontents que Pou ose rappeler les crimes llemands, ces protestations onttouies trait à la scène du iol d'une jeune Ûlle par une bande de soudards germaiques. Cette scène a stupéfait et indigné vos corresponants. Il en est ainsi chaque lois que, dans ce pays, dont i littérature va de Rabelais à Mirbeau et au grand Zola, n touche à la question sexuelle, autrement que pour en tire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On ous traite aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a f^as lanqué, « Ecœurant l scandaleux 1 lecture pour mais'jn ellier ! » s'écrie un de vos correspondants dégoûté, qui 9 demande comment le Mercure lie France peut publier ne litérature aussi « inouïe », et auquel il y aui-ail seulelent à répondre que le Mercure de hrance, s 11 avait existé l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir palier la Maison 1 ellier, de Guy de Maupassant. Une jeun* lie de 21 ans, qui n'ose pu sigatr, « ne îQuUnt p&a qu'on
Biche qu'elle a lu cette horreur » vous exprime sa «répulsion », sa a stupeur» devant « cette chose révoltante de grossièreté » et se déclara « honteuM », « salie moralement» d'avoir jeté les yftux sur ee « tissu d'obscénité et d'exagération ».
C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. « Allons-y I ont-ils dit. Livrons-nous à tous les excès I terrorisons jusqu'à l'épouvantable 1 Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable, moins on pourra le raconter. » Ils ont spéculé sur la pudeur, et ils ont réussi, « Les victimes elles-mêmes n'oseront pas se plaindre ! »
Et c'est exact. J'ai vu moi-même, en Suisse, au passage des réfugiés, de malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, par pudeur, et auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions.
MM, L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G, Keller, maire de Lunérille, dans leur brochure Leurs Crimes (Bergér-Levrault, 1916;, publiée lous le patronage des maires de Belfort, Epinal, Chollonssur-Marne, Bar-le-Duc, Château-Thierry (pour Laon), Beau vais, Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint- Dié, Baccarat, Pont-à-Mousson, Lunévilie, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize, Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi l«ur chapitre sur les viols de femmes et d'enfants :
« Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux, un •t long et poignant chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au « dernier moment, un scrupule nous l'a fait supprimer: « nous voulons en effet que cette brochure puisse être et c «oit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment » sous ceux de nos enlants des écoles. Qu'il nous suifies
< doDc de dire ceci : Les attentats contre les iemines et les « jeunes filles ont été d'une fréquence inonie,
« Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toute jours inconnus; iî faut un concours de circonstances spé- « ciales pour que l'acte ait été public, mais trop souvent, « bêlas I ces circonstances mêmes se sont présentées. »
Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler succinctement les auteurs figure celui-ci : « A Mélen-la-Bouxhe, Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être fusillée aux côtés de son père et de sa mère. »
Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les viols collectifs par 10, 15, 20, accompagués ou suivis de meurtre, compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares. C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis Lien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas abusé. J'ai consacré 4 ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle y lût, Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la vérité ; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en souffrait pas. Mais non, cela encore, parait-il, était de trop. Il fallait faire le silence !
Pauvres victimes de îa lubricilé et de la sauvagerie germaiiiques, pouviei-vous penser, pendant que vous agonisiez f^ous les tortures de vos bourreaux, et que tout votre san?, toute votre Ame expirante criait vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où vous ne seriexplus qu'un objet de scandale uue chose honteuse dont on détourne les yeux? La «pudeur » de vos sœurs, qui ont eu la chance de ne pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veuf pas que l'on parle de vous. Vous n existez plus, vous n avez jamais existé, Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de •a bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie socitle.
3U ATPENBiei^
il (ant jeter sur vo- doulourcnx corps snppliciés la décenw, d'an voile discret!
MM. L< Mirman, G, Simon et G, Keller terminent ainsi leur brochure :
K Envers tous nos martyris nous avons un devoir sacré :; ir nous souvenir! Sans doute, là où ils sont tombés, nous « graverons leurs noms dans U pierre ou le brome. Mais t plus loin ? Quand, après les longues souffrances de cette « guerre, 1 humanité libérée reprendra son pacifique lait beur, on verra les Germains réapparaître en toutes les « régions, à tous les carrefours — commerciaux ou in- « dustriels, financiers ou scientifiques, prolétariens ou « mondains, — partout où les hommes de tous les pays, « de toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent « et se coudoient : que ferons-nous derant eux ? Nous ré- « pondons ceci: Aussi longtemps que la nation au nom de « laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises « n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de « son sein les misérables qui l'ont entraînée à une telle « déchéance, nous considérons que ce serait trahir nos « saintes victimes que de frayer avec leurs bourreaux et « que, jusqu'à ce jour — s'il doit venir— d'une éclatante u réparation morale, l'oubli serait une complicité. »
Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi. Libres et insolents, ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gai empoisonnés, le venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlf^nt déjà d'oublier?..,
Je n en suis pas.
Receve*, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dé?ouç|,
Louis Doxui.
Le Soîeil doMidl du 26 ieptemhre 4949 affuhîié Tartic:t Mivant: