‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 20 sur 56 · DCC SOUVERAIN, MAIS VIAGER · texte numérisé non relu

DCC SOUVERAIN, MAIS VIAGER

1737. Stanislas Leszczinski, époux de Catherine Opalinska, dont il eut Marie Leszczinska, femme du roi Louis XV.

1766. Réunion de la Lorraine à la France.

Louis XV, devenu par sa femme le quasi-héritier de la couronne lotharingienne, prend le titre de duc de Lorraine et de Bar, que Louis XVI porte après lui, et qui ne péril qu'en 1790.

DE LA PREMIERE PARTIE

Ainsi , la Lorraine a duré :

Six cent quatre-vingt quatorze ans, sous le sceptre héréditaire de sa propre dynastie (1043-1737).

Huit cent sept ans , à partir de sa séparation d'avec le Lothicr, faite par l'archiduc Brunon ; c'est-à-dire depuis l'investiture de Frédéric de Bar, le premier des ducs mosellans, jusqu'à la mort de Stanislas, le dernier de ces princes (959-1766).

Enfin , neuf cent trente-cinq ans , depuis sa création jusqu'à la destruction de son nom et de son écu; en d'autres termes, depuis l'avènement du roi Lothaire jusqu'à la révolution française, qui effaça les titres des provinces (855-1790).

Nous n'y ajoutons pas les temps antérieurs , où la Lorraine avait déjà sourdement vécu d'une vie préliminaire, mais sous le nom d'Austrasie.

Note 3, page 6.

« Placé au point de jonction de quatre contrées naturelles, le Saintois, le Scarponais, le Chaumontois et le Saulnois, Nancy représenta leur alliance. »

Le Saintois (pagus segintensis) était la partie du pays d'entre Moselle et Meuse qui se trouve au sud du Toulois, c'est-à-dire ce qu'on nomma plus tard le comté de Vaudémont. Avec le Soulossois (solimariacensis pagus) le Saintois formait le cœur de la Lorraine, son centre de nationalité le plus vivace.

Le Scarponais ou Scrpenois (pagus scarponensis) s'étendait à peu prés de Liverdun à Pont-à-Mousson, sur la rive gauche de la Moselle; son chef-lieu , Scarpone , étant situé dans l'Ile qui fait face à Dieulouard (a).

L'étymologie du nom du Saulnois (salinensis tractus) indique assez qu'il désignait les environs de la Seillc (Salia) : Moyen-Vie, Château-Salins, etc.

Enfin l'on appelait Chaumontois (calvomontensis pagus) un territoire dont les bornes au sud-est s'appuyaient sur les Vôges , et qui , au nord-ouest, avait son sommet d'angle à Frouart, embrassant ainsi

(a) A Met* , la rue qui conduisait vers ce territoire se nomme encore à présent rue Serpenoise (via scarponensis ).

NOTES

les cantons compris entre la Meurthe et la Moselle. Il ne faut pas, du reste, prendre à la lettre cette délimitation ; car le village de Lay, par exemple (où naquit saint Arnoulf, le bisaïeul de Charlemagne), faisait partie du Chauinontois, quoique situé sur la rive droite de la Meurthe.

Note 4, page 7.

«Metz n'était l'expression que de lui-même, taudis que Nancy, moins considérable comme ville, était l'expression de tout un pays. »

Établir nettement la différence des rôles qu'eurent jadis à jouer Metz et Nancy, n'est point vouloir perpétuer leur antagonisme d'autrefois. Et certes , après les scènes affectueuses du Congrès scientifique de 1837, où l'hospitalité des Messins fut si parfaite et si flatteuse envers les fils de leurs anciens rivaux, ce serait moins que jamais le cas de ressusciter des jalousies antiques , que les rapports les plus courtois ont remplacées. Non ; pour se servir des termes employés au sein du Congrès par l'un des membres de l'académie de Stanislas, non, la ville de Nancy, tout en révendiquant, en faveur de son passé, de justes titres d'honneur, généralement trop peu connus , « ne prétend point obscurcir les mérites , d'un autre genre , qu'a possédés la ville de Metz , sa glorieuse sœur aînée. »

Mais ce que nous avons dit reste vrai. S'étant réduite, après les invasions normandes , au rang de république murée, la cité de Metz, quelque puissante qu'elle fût restée, ne s'occupait plus que d'elle ; elle avait acquis des intérêts propres , en dehors de ceux du pays. Aussi n'estr-ce point à l'unisson de Metz , mais à l'unisson de Nancy, — ville qui sentait comme eux , agissait avec eux , combattait et souffrait pour eux , — que vibrèrent en général , depuis ce temps , les cœurs des peuples de souche australienne. Brisées , subdivisées sans doute, ces races ne formaient plus un royaume commun; mais quelque chose du vieux sceptre, si naturel , de Lothaire et de Zwentibold semblait leur être demeuré cher; et l'on peut en retrouver l'ombre dans la présidence honoraire que déféraient encore aux ducs de Lorraine , sous le titre spécial de marchis d'entre Rhin et Meuse , tous les hommes d'armes domiciliés dans la vaste région longtemps séparée par ces deux fleuves d'avec l'Allemagne et d'avec la France , région qui ne se confondait ni avec l'une ni avec l'autre.

I>E LA PREMIERE PARTIE

Au reste, la langue géographique a gardé témoignage du contraste dont nous parlons.

Tandis que les gens natifs de Metz possèdent un nom connu, coulant , et facilement admis à circuler, ceux de Nancy n'ont jamais eu en propre une désignation qui se soit monétisée. Afessin appartient à la langue courante : Nancéyen est demeuré un mot savant , dont les livres seuls ont fait emploi (a).

Pourquoi cela ?

C'est qu'à vivre dans les remparts de llete, on devenait un homme spécial; on contractait un civisme bourgeois , qui vous rendait bientôt l'âme étrangère (pour ne pas dire hostile) aux sentiments et aux intérêts de la contrée. Rien de pareil ne caractérisait l'habitant de Nancy, lequel restait l'homme du pays, et mettait précisément sa gloire à cette générosité non localisée. Soit qu'ils vécussent ou non dans leur capitale, les sujets de René, d'Antoine ou de Henri, ne plaçaient point cette ville avant tout. Quelque chères que pussent leur en être les murailles, ils ne les regardaient point comme formant pour eux la patrie. A Nancy comme hors de Nancy, ils n'étaient, ils ne voulaient être, que des Lorrains. Lorrains, tel était leur seul titre; tel est aussi le nom sacré qu'ils ont rendu célèbre dans l'histoire.

Note 5, page 9.

et Mais que raconte bien plus fidèlement M. Huguenin jeune, dans une excellente monographie. »

M. de Barante , dans son ouvrage , du reste si remarquable , sur les ducs de Bourgogne , décrit la guerre de Lorraine d'une manière vague , et sans aucun sentiment des lieux qui furent la scène de ce beau drame. Son récit laisse même à désirer plus que de la couleur locale, et l'on regrette d'avoir à dire qu'il y manque jusqu'à la simple exactitude topographique. Est-ce une méprise pardonnable , par exemple, que de confondre, comme le fait l'auteur, la bourgade de

(a) Nancéyen ou tfancéïcn les deux orthographes sont bonnes. La seconde a l'avantage de faire ressortir plus visiblement la prononciation de 1'» ; mais en revanche , la première permet mieux de sentir qu'il ne doit néanmoius y avoir que trois syllabes , cl non pas quatre.

NOTES

Custine,— située non loin de Marbachc, au niveau des prairies et sur la Moselle, — avec le village de Bouxières-aux-Dames, voisin de Champignoulles, et pittoresquement jeté au sommet d'une montagne dont le pied est baigné par la Meurthe ? — Passerait-on à qui raconterait un siège de Paris , de prendre Charenton ou Lagny pour le mont Va-

Ccst un bon travail, et dont on n'a point assez parlé, que celui de M. Huguenin jeune : Histoire de la guerre de Lorraine et du siège de Nancy (a). Rien de surabondant ni rien d'omis; conscience droite de la moralité des actes , critique saine de leur réalité ; événements bien compris , bien groupés , bien narrés ; style simple , mais aussi exempt de pâleur que de coloris artificiel : voilà, pour un livre, bien des recommandations, rares aujourd'hui. Dans celui-ci, l'auteur, au total , se montre judicieux sans être ennuyeux , et , quoiqu'il ne vise jamais à l'effet, il réussit à se faire lire avec intérêt d'un bout à l'autre.

« Charles, tué au fort de la mêlée, fut transporté dans les remparts ennemis, où il reçut avec magnificence l'hospitalité de la mort. »

Aussitôt que fut avérée la découverte du corps de Charles ; aussitôt que malgré son état déplorable (6) , l'identité en eut été bien mise hors de doute , par ses frères bâtards , ses chambellans , ses médecins et sa lavandière , René II députa quatre gentilshommes , pour aller, avec ceux qui avaient été présents à la reconnaissance, le prendre et le faire apporter honorablement dans la ville, — ainsi que M. de Biévrc de Rubempré , trouvé mort à côté du duc de Bourgogne.

On lava le corps du prince , dans une chambre de derrière de la maison de George Marque, le long de laquelle se voit encore (Grande Rue, ville vieille) un reste du pavé de pierres noires et dures que l'on

(a) Troubat, éditeur; Metz, 1837.

(6) On ne pouvait le distinguer d'abord , car il était défiguré ; son visage ayant été, à ce qu'on croit , dans une saison si rigoureuse, dévoré par les loups durant la nuit. Ce fut à d'autres signes qu'on reconnut sa personne.

!»E LA PREMIERE l'ARTIE.

y mit en celle occasion. Ensuite , dans une salle du même hôtel , entièrement tendue de satin noir, Charles fut couché, les mains jointes , sur un lit de parade de velours noir, à grande croix de satin blanc. Sa tête et ses pieds y reposaient sur des coussins de velours. Il était vêtu d'une sorte de camisole de satin blanc, et coiffé d'un bonnet de velours cramoisi, avec une couronne ducale enrichie de pierreries. Sur deux tabourets noirs , aux pieds du mort , se tenaient les hérauts d'armes ; et aux quatre coins du lit funèbre , étaient assis les porteurs de quatre énormes torches : seul luminaire qui éclairât la salle , avec les flambeaux de l'autel qu'on y avait dressé. Tout à l'entour des murs, régnaient des sièges drapés de noir, pour les seigneurs et ofliciers , tant de Bourgogne que de Lorraine.

Après trois jours ainsi passés , le duc René , suivi des dignitaires de sa cour, y vint en cérémonie , vétu du costume de deuil à longue queue , et portant en signe de victoire , selon de vieux usages , une barbe de fil d'or, qui lui descendait jusqu'à la ceinture. S'approchant du corps de son ennemi , il lui prit la main , et borna tous ses reproches à lui dire , avec un souhait de bonheur éternel : < Cher cousin , que Dieu ait votre âme ! Vous nous avez fait bien des maux et douleurs (a). > S'étant mis à genoux devant l'autel , il y demeura près d'un quart d'heure en prières , et ne quitta le mort qu'après lui avoir jeté pieusement de l'eau bénite , non sans verser quelques larmes.

Charles fut ensuite embaumé, scellé dans un double cercueil; puis, au milieu des rangs d'un clergé nombreux, que présidaient trois abbés mitrés, on laissa les seigneurs bourguignons prisonniers le porter eux-mêmes jusqu'à la chapelle dynastique, dédiée à saint Georges , où la générosité lorraine lui réservait un mausolée pareil à celui des princes du pays.

« Voulant, dit M. Hugucnin, rendre au duc de Bourgogne tout l'honneur qu'il croyait dû à son rang et à sa haute puissance , René lui fit faire , aussi magnifiquement que possible , un tombeau , qui fui placé au côté gauche du grand autel de Saint -Georges, sous une arcade ouverte dans la muraille. Par dessus , on voyait couchée la figure du prince, avec ses armes et sa couronne. A l'entour, étaient les écussons de toutes les provinces qui composaient le duché de Bourgogne. »

M. de Bièvre , qui s'était fait estimer des Lorrains comme ennemi loyal , fut inhumé non loin de son maître , dans le même sanctuaire.

(a) Cliier cousin, vos âmes ail Dieu! Mous ave* laid niuuli uiautx ei douleurs.

NOTES

Note 7, paue 10.

« Mais le tombeau vide subsista, chargé d'inscriptions glorieuses. »

Fort imposante, et même fort régulière de style pour un temps où la renaissance littéraire commençait ù peine à se faire sentir en France , Tune de ces épitaphes renferme des distiques dont quelquesuns seraient beaux encore aujourd'hui :

Carolut hoc busto , burgundœ gloria gentis,

Condilur, Europœ qui fuit antè timor.

Ganda rebellatrix, hoc plebs domitore, cremaias

Poit patria leges, perpele pressa jugo est ; Sec minus hune sensil tellus leodina cruentum,

Quùm ferro et fiammis urbs populala fuit Monte sub Hericio fronças cum rege cohortes

In pavidam valida truserat en se fugam.

Hostibus expulsis , Bdusardum in régna locavil

Anglica, primœvo restituens solio.

Bella ducum. regutn , vel Canaris , omnia spernens ,

Totus in effuso sanguine lalus erat.

Denique , quùm solilis fidit temebabiis armù,

Atque lotharingo cum duce bella motet , Sanguineam vomuit, média inter prœlia, vilam,

Aureaque hostili reliera liquit humo.

Ergb, triumphator, longœta in sœcla Renalus

Palmam de tanto principe victor habet.

O, tibiqui terras quœsisti, Carole, cœlum,

Det Deus , et spretas anleà pacis opes!

Nunc die , nanceios cernens ex œlhcremuros :

« A clémente ferox hoste sepulchror ibi. »

Discite terrenis quid sii confxdere rébus !

Hic , loties victor, denique victus adtst.

Sous ce mausolée, repose Charles, la gloire de la Bourgogne et jadis la terreur de l'Europe. Le peuple de Gand, révolté, vit brûler par la main de ce vainqueur les titres de ses anciens droits, et courba la tète sous son joug , sans pouvoir désormais le secouer. Le territoire des Liégeois n'éprouva pas moins son pouvoir sanguinaire , lorsque leur ville fut ravagée par le fer et par la flamme. De sa forte épée , sous les tours de Moni-l Hcry, il avait mis en fuite les troupes françaises et leur roi. Ce fut lui qui rendit à Edouard , débarrassé de ses adversaires , la possession du royaume d'Albion , et qui fil rasseoir ce prince sur son trône primitif. Bravant les armes des seigneurs et des rois, celles même de l'Empereur, il semblait ne mettre sa joie que dans les flots du sang versé.

DE LA PREMIERE PARTIE

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A la fin, lorsque, se fiant an succès accoutumé de ses armes , le Téméraire eut entrepris de guerroyer contre le duc de Lorraine , il lui fallut vomir au milieu des combats son âme avec son sang , et laisser tomber sur un sol ennemi l'orgueil de la Toison d'Or. Ainsi, René, victorieux, possède la palme d'un triomphe qui, remporté sur un si grand prince, durera pendant de longs siècles. Toi qui convoitas ardemment la terre , puisse Dieu l'accorder le ciel, 6 Charles..., et ce trésor de la paix , naguère l'objet de tes dédains! Dis maintenant , en abaissant ton regard sur les murs de Nancy: «Moi, si farouche, si dur, Je reçois là, de la clémence d'un adversaire, les honneurs du tombeau. »

passants , apprenez ce que c'est que de mettre sa confiance aux choses terrestres. Un homme tant de fois vainqueur, le voici vaincu à la fin.

Certes un tel langage , surtout pour l'époque , ne manquait ni de dignité ni même de rythme, et n'était pas trop au dessous des grands faits qui l'avaient dicté. On y aura principalement remarqué cet élégant et vigoureux distique , où la muse lorraine avait pleinement retrouvé l'inspiration du siècle d'Auguste :

Sanguineam vomuit média inler prœlia vitam , Aureaaue koslili vellcra liuuit humo

l)e tout cela il ne reste pas trace. Ni la majesté de l'événement , ni la noblesse de la poésie , ne firent obtenir grâce au moindre débris de ce mausolée , devant les calculs d'une peur royale qui s'eflàrouchait des gloires antiques. Tant de petitesse, tant de vandalisme, ne parait pas chose croyable de la part d'un souverain , et d'un souverain honnête homme; mais l'impartial burin de l'histoire ne saurait altérer la vérité. Lorsque Stanislas fit abattre Saint-Georges , rien de ce sanctuaire national n'échappa à son marteau ; rien , pas même la table de marbre où de pareils vers étaient inscrits.

Note 8, page 40.

« Comme la fête patriotique qui se célébrait tous les ans à pareil jour, a cessé en 1737, etc. »

Dès le matin , à quatre heures, dit M. Noël (a), le son de la musique et des trompettes se faisait entendre : c'était l'heure à laquelle

(«) Mémoire numéro 5, tome I , p. 2».

42 NOTES

René 11 avait fait sonner la diane, le jour de la bataille de Nancy. Plus tard, des salves d'artillerie. Ensuite, sur des billets donnés par les vicaires des paroisses, on distribuait à tous les bourgeois, proportionnellement au nombre des membres de chaque famille, des vivres, du gibier, du vin, pour un diner copieux (a). On allait à la messe, en mémoire de celle que René avait fait célébrer à Saint -Nicolas avant d'ébranler ses troupes pour le combat. D'autres salves avaient encore lieu, puis on se mettait à table, et on tirait les Rois. C'était la véritable fête des habitants; c'était celle de leurs aïeux, qui, au prix de cruelles privations et d'un courage héroïque, avaient sauvé Nancy et la Lorraine.

Le Duc , accompagné de quelques seigneurs , allait visiter les bourgeois à leur table. On buvait à la santé du Prince ; quelquefois celui-ci , prenant un verre , répondait à la santé de ses fidèles sujets, les bons et braves Nancéïcns. Le verre dans lequel le Duc avait bu , était conservé précieusement ; et il s'est trouvé de ces gages d'affection, que l'on avait gardés pendant plus d'un siècle.

Le soir, à huit heures , — moment où René , rentrant dans Nancy délivré , était allé sur le champ à Saint-Georges , remercier Dieu de sa victoire, — la procession nationale avait lieu, à la lueur des flambeaux. On y étalait tous lçs trophées jadis enlevés aux Bourguignons. La fameuse tapisserie de la tente de Charles-le-Témérairc ornait les murs du palais ducal et les approches de Saint-Georges. A cette cérémonie , après un piquet d'infanterie composé de bourgeois de Nancy, marchaient les curés, les chanoines, les congrégations religieuses; puis des Suisses, en costume du XV e siècle, munis de la hallebarde et de l'espadon à deux mains ; puis les armes du duc de Bourgogne , portées par les plus grands seigneurs (©). Venaient ensuite le Duc et sa cour, les corps de justice; enfin les Gardes et les régiments.

Cette procession , sortie du palais ducal , et qui , dans son itinéraire plus ou moins long, faisait au moins le tour de la Carrière, rentrait à Saint-Georges, où tout finissait par le chant d'un Te Deum.

Lorsque cette fête de famille, remarquable par l'enthousiasme et

(a) Une chasse générale avait lieu exprès les jours précédents, pour fournir moyen au Souverain de régaler ses enfants les Nancéïens, aveu lout le gibier de ses domaines.

(6) On sait, par exemple, qu'en 1723, à celte procession, lépéc du Téméraire était portée par le prince de Bcauvau , cl son casque par M. de Tonnelle, comte de Gerbévillcr.

DE LA PREMIÈRE PARTIE. 43

l'union qui y régnaient, cessa de pouvoir être céfébrée (1737), les Lorrains en gardèrent la mémoire. Plusieurs d'entre eux fondèrent, pour le 6 janvier, des messes à perpétuité; et, longtemps encore, les vieux patriotes allaient en silence, ce jour-là, jusqu'au sanctuaire historique de Notre-Dame de la Victoire (a) , porter leurs regrets et leurs prières aux pieds du vrai Consolateur; aux autels de ce Dieu fait homme , ami des pauvres et des affligés , — qui seul comprend toutes les peines... et survit à tous les oublis.

Note 9, page 10.

« Ce fût de colonne est , avec la tapisserie de sa lente , et les restes du pavé noir de l'hôtel de Rennel , Ionique témoignage, etc. »

Le fameux pavé noir, dont il ne subsiste plus que sur la Grande Rue quelques pierres , — difficilement reconnaissables pour le passant qui n'en serait pas averti , — s'étendait non seulement la , sur toute la face postérieure de la maison Marque ou Marqueiz (plus tard devenue l'hôtel de la famille Lescut de Rennel), mais aussi sur toute la face de devant , du côté de la Carrière.

Dans la manie qui domina longtemps , de tout dédaigner, de tout détruire , ce remarquable pavé s'est perdu presque en entier ; et ce n'est qu'assez récemment (b) que , sur la réclamation de M. J. Cayon, on a donné ordre d'en respecter enfin les curieux , mais trop faibles restes (c).

Quant à la tapisserie de la tente de Charles le Téméraire , — trophée qui serait curieux par lui-même, ne se liât-il pas au souvenir d'un événement aussi fameux que la bataille de Nancy, — l'abbé Lionnois l'avait déjà fortement signalée à l'attention publique. Plus

(a) Bon-Secours, à l'extrémité du faubourg Saint-Pierre : chapelle érigée, par René II et par Antoine, sur le lieu où l'ou avait enterré les morts de la bataille.

(6) En septembre 1839.

(c) il avait été proposé , vu le peu qui reste de ces pierres noires , de les arranger en une croix de Lorraine , accompagnée de quatre chiffres formant le millésime 1477. Celte ingénieuse idée n'a pas encore reçu exécution.

lard , le marquis de Villeneuve-Trans en éclairait le caractère, et en détermina l'origine, par un intéressant travail, inséré dans les mémoires de 4836 de l'académie de Stanislas. Enfin , décrite et dessinée par un artiste nancéyen que la mort a enlevé depuis (M. Victor de Sansonnetti) , elle est devenue, en 4843 , le sujet d'une monographie in-folio qui ne laisse plus rien à désirer (a).

Cette précieuse relique historique était conservée dans la belle tour centrale de la demeure des princes de Lorraine ; et , lors des cérémonies patriotiques (6) , on l'exposait le long des murs du palais ducal.

Au départ de la Dynastie, en 4737, lorsqu'on emballa pour Florence ou Bruxelles toutes les richesses du garde-meuble de la Couronne , François III eut la délicatesse de ne la vouloir pas emporter. 11 en fit don à la ville de Nancy, dont elle rappelait effectivement le plus beau fait d'armes (c). Cest donc à l'hôtel- de -ville d'alors (d) qu'elle fut déposée ; et , comme on la mit là dans les salles où siégeait la Cour souveraine, ce ne furent pas les magistrats municipaux, mais les magistrats judiciaires , qui se trouvèrent , en fait , la posséder. Plus tard, faute de réclamations de la part de la Ville, ils remportèrent sur la Carrière , à l'hôtel de Beauvau-Craon , devenu palais de justice , lorsque fut démolie l'ancienne Municipalité , vaste bâtiment dont la destruction était d'autant moins naturelle qu'il venait d'être réparc à neuf.

La mode était alors, pour complaire au Roi de Pologne, de paraître n'attacher aucune importance aux choses les plus notables ou les plus curieuses, dés qu'elles avaient précédé son régne. C'est ainsi , par exemple , que furent perdus , on ne sait comment , le casque et l'épée du duc de Bourgogne , donnes aussi aux Nancéyens par François III, qui s'en était privé pour eux (e). Aussi la célèbre tapisserie tomba-t-ellc dans un profond oubli , dont notre siècle l'a heu-

(o) Nancy, chez Grimblot et Ray bois; Paris, chez Leleux (rue Pierre Sarrazln , 9). — V. de Sansonetli a donné aussi les dessins de l'église Saint-Martin , ou des Antonisles , de Ponl-àMousson. (Mômes libraires.)

(6) Voir ci-avant, pages 41, 42, 43.

(c) C'est sans aucune vérité, ni même aucune vraisemblance, que Liounois , souvent aussi erroné dans ses assertions que Dom Cal met lui-môme, imagine de supposer fait à la Cour souveraine ce magnifique cadeau , et d'en attribuer l'idée à Charles IV.

(d) Situé sur la place Mengin, et faisant face à la place du Marché.

(«) Nous avons , dans la note précédente , parlé de ce casque et de celte épée. Quant à la cuirasse du Téméraire, on ne la possédait point à Nancy : les Lorrains , en 1477, l avaient fraternellement donnée à leurs alliés les Suisses.

DE LA PREMIERE PARTIE. 4

reusemenl tirée ; et, déjà, quoique non rassemblée, non remise en état, elle fixe l'attention de tous les voyageurs instruits, en attendant qu'elle aille occuper au musée lorrain, dans la salle des Cerfs, Tunique place qui lui convienne.

Note 10, page 11.

« C'était le séjour bien -aimé où se reposait de ses exploits l'héroïque vainqueur des Rustauds. »

« Lorsque , soulevés par les doctrines de l'apostat de V ittemberg , — dont ils voulaient, en bons logiciens, pratiquer rondement toutes les conséquences , — d'épais essaims de rustres allemands , ivrognes et libertins comme leur apôtre , vinrent , aux cris de « vive Luther, vive le gentil Luther, > se ruer sur l'Occident, et y prêcher par le fer et le feu le nouveau règne du Saint-Esprit, c'est-à-dire l'anarchie absolue, — traitant sans pitié les personnes et les choses, brisant tous les monuments de l'art, exerçant mille abominations obscènes ou féroces : — la France , privée de son roi (alors prisonnier des Espagnols), n'était point en mesure de leur présenter sur le champ la barrière de fer que Charles-Martel, aux bords de la Loire , opposa jadis à l'Islamisme. On ne sait donc , à l'irruption de ces nouvelles hordes d'Attila, jusqu'où seraient allés les maux de notre patrie , sans l'énergique et prompt dévouement de la nation lorraine.

» A la voix -de leur souverain, — du bon duc Antoine, surnommé le prince de paix, mais qui , dans un intérêt d'humanité , se montra soudain vaillant guerrier, — les Lorrains, airec un admirable élan, firent pour la France ce que les Polonais et les Hongrois avaient souvent fait pour l'Europe : ils lui formèrent de leurs corps un rempart. Seuls pour combattre des bandes forcenées aussi puissantes par le nombre que par le fanatisme, ils acceptèrent, ils remplirent la tâche. Leur épée enfonça les lignes serrées des brigands; et, sur divers champs de bataille en Alsace , ils parvinrent à dissiper ou à détruire soixante mille rustauds : ainsi nommait- on les soldats d'une armée vandale dont le chef même ne savait pas lire.

» Guerre des Rustauds, tel est aussi le nom sous lequel est restée célèbre en histoire cette lutte de géants, où, par le bras d'un petit peuple héroïque? l'Occident civilisé eut à vaincre des tourbes brutalcs, furibondes et formidables. Elle a été le sujet des chants de

NOTES

Pilladius, dans sa Rusticiade, sorte d'épopée latine, dictée par l'enthousiasme des contemporains : enthousiasme non moins vif que juste , car le duc Antoine , leur sauveur , devint à leurs yeux comme un de ces personnages surhumains , colosses des âges mythologiques, qui recevaient les hommages des peuples pour avoir purgé la terre des monstres qui la ravageaient. »

(Foi et Lumières, seconde édition, page 393).

Note H, page 11.

« Le magnifique bâtiment dont Boffrand avait jeté les bases sous Léopold. »

Il est fâcheux que vers 1700, au retour des princes lorrains sur leur trône à Nancy, on n'y sût plus admirer le charmant palais dont nos lecteurs ont sous les yeux le dessin , et que personne alors , au lieu de vouloir détruire cette Court ou demeure princière , bâtie par René et par Antoine , embellie sous Charles III et sous Henri , n'imaginât de l'étendre et de la perfectionner, sans la faire sortir de son genre propre.

Mais , dans l'état des esprits au commencement du XVIIP siècle , où l'on avait absolument perdu le sens du gothique, où l'on regardait comme barbares les plus délicieuses productions du moyenâge, il est impossible de faire un crime à Léopold d'avoir songé à tout renouveler; d'autant que son projet, noble et superbe, dépassait, sinon en élégance, du moins en majesté, ce qu'on le destinait à remplacer. Le louvre ducal conçu par le fils de Charles V, et dont il avait confié l'exécution à Boffrand, — ce louvre commencé en 1717, arrête lors du départ de la dynastie (1737), et dont les parties déjà construites, devenues inutiles, furent démolies en 1750, aurait été vraiment digne de la Lorraine , dont il eût exprimé toute la grandeur morale.

Prenant son entrée au fond de la Carrière , comme le Gouvernement ou la Préfecture actuelle , mais créé sur de bien autres dimensions , il devait avoir une cour rectangulaire , formée de quatre corps de logis. A gauche, il aurait englobé la chapelle de Saint-Georges, qui eût reçu d'heureux changements ; au fond , il serait allé toucher, par un portique , à la salle d'opéra du Bibiane , dont la rue de l'Opéra porte encore le nom. C'est assez dire l'imiHènsité d'un pareil édifice.

DE LA PREMIÈRE PARTIE

Il suffit, au reste, d'observer que le petit palais à hémicycles, bâti en remplacement par Stanislas (et nommé d'abord Intendance, puis Gouvernement, aujourd'hui Préfecture), n'a de front que quinze fenêtres; — tandis que le palais de Lorraine, tel que Boflrand en avait déjà fait sortir de terre la façade , présentait de front trentetrois fenêtres. — Or cette façade, néanmoins, n'était pas le grand, mais le petit côte du carré long.

Note 12, page 12.

« Le couronnement d'un empereur d'Allemagne à Francfort, le sacre d'un roi de France a Rheims, et l'enterrement d'un duc de Lorraine à Nancy. »

On a encore des moyens de reconnaître combien cette locution proverbiale était juste ; car la Pompe funèbre de Charles III, qui existe, gravée par La Ruelle, nous permet d'assister à Tune de ces imposantes cérémonies du Nancy d'il y a deux siècles (1608). Que l'on demeure abasourdi de tant de magnificence, on ne saurait nier les faits. — Et il n'y a point à prétendre que la rhétorique et l'emphase ont amplifié le réel ; car, ici , rien n'est en récit; tout est représenté et nommé. La simple vérité du burin , jointe au positif des intitulés , met sous les yeux les personnes et les choses.

Plus un peuple rend d'honneur à ses morts , — pourvu que ce ne soit pas aux dépens de l'humanité (comme les Barbares avec leurs immolations, les Brahmes avec leurs bûchers, les Romains avec leurs jeux sanglants) , — ou bien au préjudice du culte dû à Dieu seul (comme les païens avec leurs folles apothéoses) : — plus ce peuple est digne d'estime, et révèle sa valeur morale. Or, felle fut la nation lorraine, qui semblait avoir pris pour devise les mots fameux du Sage de Jérusalem : « Mieux vaut aller à la maison du deuil qu'au logis où s'apprête le festin (a). »

Oui , ce sera toujours un sujet d'éloge pour la race lolharingienne, si sincèrement, si intelligemment chrétienne, que d'avoir porté au plus haut degré , en Europe, la majesté funéraire ; d'avoir mis là son

(o) Salom. Cohel. VII, 3.

NOTES

luxe ; d'avoir concentré sur ce point presque tout l'élan de ses inventions , presque toutes les ressources de sa richesse.

Les habitudes qu'avait fait naître un ordre de sentiments si généreux, se sont conservées longtemps, bien longtemps. Elles avaient survécu, en partie, non seulement à l'absorption du pays dans un royaume voisin , mais à la révolution de 89. Sous l'Empire et sous la Restauration, quelque chose en subsistait à Nancy; on y continuait , par instinct , à repousser ce je ne sais quoi de profane , de sourdement matérialiste, qu'implique le trop léger deuil français, avec ses formes écourtées et sans gène. Jusque tout-à-fait de nos jours , les meneurs du deuil , — surtout les descendants du mort, — y avaient conservé le grand chapeau de pleureur et le long manteau noir : costume grave..., diminutif (ou mémorial au moins) de l'apparat de ces costumes antiques dont nous fait juger La Ruelle. Ce n'est que cinq ou six ans après juillet 1830, qu'à Nancy l'on a vu les fils , secouant une coutume vénérée et pour ainsi dire obligatoire, commencer à ne plus donner à leurs pères défunts cette marque de profond respect.

Il y a plus : l'exemple d'une imposante pompe funèbre particulière, presque comparable à celle d'autrefois, a encore été offert aux Nancéïens de la génération présente, — mais qui déjà ne l'ont plus guère comprise. C'est lorsqu'en 1833, le comte Théodore de Ludres fit transporter au caveau de famille , dans les débris du château de ce nom, son père, qui venait de mourir : l'ancien premier gentilhomme de la chambre du roi Stanislas (a).

A voir se développer dans la belle rue Saint -Dizier ces longues files de cierges armoriés; à voir marcher au centre, en manteau à queue traînante, l'héritier d'un écusson qui en rappelait tant d'autres, bien des spectateurs, ignorants, n'aperçurent là qu'une chose étrange, exagérée, due peut-être uniquement à des vanités personnelles. — En se plaçant , par la connaissance de l'histoire , à un meilleur point de vue, ils eussent regardé passer avec intérêt, sinon même avec émotion, cet enterrement, qui était en quelque sorte celui du pays. Ils eussent trouvé naturel que le dernier des grands-seigneurs lorrains , le seul dignitaire restant de la cour du dernier monarque qui

(a) Gabriel-Florent- François, marquis de Ludres et de Frolois, comte d'Affrique , premier gentilhomme de la chambre de Stanislas , appartenait par son âge à la Lorraine réelle , indépendante (au moins en tilre). Presque centenaire à sa mort, il datait, en fait de naissance, de Tannée même du départ de la dynastie qui précéda le Roi de Pologne. Il avait donc passé toute sa jeunesse au milieu de vrais Lorrains encore vivants.

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ait eu son trône à Nancy, — fût inhumé (non pas pour lui-même , si les idées actuelles s'y opposent, mais pour tout ce qu'il représentait) avec un peu de la splendeur des anciens usages locaux, — avec un reste des magnificences funéraires qui attachèrent jadis aux murs de Nancy tant de célébrité. — Par là, en effet, l'ancienne capitale de la Lorraine, évoquant ses propres souvenirs, se traitait encore, pour un jour, en ville libre, dominante, couronnée, — donnant la mode, au lieu de la recevoir.

Et si l'opinion publique , mieux avertie , se fût plus sympathiquement associée aux sentiments du cortège , il faudrait noter le 29 novembre 1835 comme un jour mémorable. Car une telle cérémonie semblait l'adieu de Nancy à lui-même ; c'était le salut du drapeau.

A l'instant où est mise sous presse (a) cette page , écrite depuis plusieurs mois, la mort du général Drouot y fournit à l'improvisle un Pôstscriptum, et en confirme les réflexions.

Si le personnage respecté dont nous venons de voir hier les admirables funérailles, est postérieur aux âges de l'indépendance des régions d'entre ' Rhin et Meuse; s'il n'appartient plus à l'histoire locale , mais à celle de la France, — toutefois, dans la noble affluence de tant d'hommages, rendus (malgré sa défense) au guerrier calme, fidèle, ferme et modeste, en qui avait survécu l'ancien caractère lorrain.., II restait très-visiblement un cachet de magnificence funèbre lorraine , une richesse de deuil particulière au terroir. La beauté, la pompe, l'air de grandeur, de ce cortège spontané , à la fois officiel et populaire , dépassait de beaucoup la mesure de ce qu'aurait rendu présumante le nombre des habitants ; et très-certainement, de toutes les villes de quarante mille âmes, Nancy est la seule, au monde, où fût possible le spectacle d'un si majestueux enterrement.

Note 15, page 12.

« EU la fontaine monumentale qu'on se proposait d'y élever, surmontée de la statue du fondateur Charles III. »

On peut lire dans Lionnois (article de la Place du Marché, tome III, page 420) ce qu'aurait été cette belle fontaine, qu'auraient ornée six figures de ronde bosse en marbre blanc.

Quant à la statue équestre de bronze qui devait la couronner, les

(a) Samedi 27 mars 1847.

NOTES

sculpteurs qui en étaient chargés, les frères Chaligny, n'avaient point encore , lorsque commencèrent les malheurs de la Lorraine , achevé l'effigie de Charles III. Il n'y avait de terminé que le cheval , dont les Français s'emparèrent avec envie, ne possédant alors rien d'aussi parfait dans le même genre , et auquel ils firent , dit Beauvau , autant d'honneurs que si c'eût été le cheval de Troie. Plus tard ils lui firent porter à Dijon une figure de Louis XIV.

Mais le modèle de la statue complète n'est point perdu. Ce petit chef-d'œuvre de bronze, qui faisait l'ornement de la salle des ar- . chives au château d'Haroué , fut donné par le prince de Beauvau- Craon à un digne appréciateur : à M. Coster, dit le citoyen, de qui la bibliothèque était un riche dépôt de monuments patriotiques. Aujourd'hui, provisoirement conservé au musée de Nancy, collection vague et sans caractère historique , ce morceau attend que sa vraie place lui soit donnée... dans la future galerie historique lorraine, qui est à créer au palais ducal.

Au reste, comme nous le dirons plus tard, on est révolté, en parcourant la ville neuve de Nancy , de n'y pas trouver une seule mention de son illustre fondateur. Evidemment la place du Marché devrait s'appeler place Charles III, — à moins que le nom de rue Charles III ne fût donné à la rue Saint-Dizier (a)

Note 14, page 12.

« L'industrie s'y développait dans une foule de manufactures. »

Nancy, qui, dès le temps du duc Raoul (1345), avait possédé une florissante confrérie de merciers, contenait en 1611 des fabriques de savon , de fil-de-fer, de chaudronnerie, chapellerie, soierie, tapisserie de haute lisse, etc., etc. On y voyait des teinturiers, des batteurs

(a) Saint-Dizier. Ici c'est le cas d'employer le trait d'union , qu'on a si souvent lieu d'effacer de noms où il est placé par ignorance , force typographes tombant dans la faute d'écrire de la même façon saint Lambert, évéque de Liège , et le poète Saint-Lambert. Si la principale rue de Nancy eût été consacrée au saint nommé Dizier, sa désignation s'écrirait en deux mots sépares ; mais le nom qu'elle porte lui fut donné parce qu'elle conduisait au village appelé indi visiblement Saint-Dizier, il est donc indivisible lui-même.

DE LA PREMIERE PARTIE. 51

d'or, des brodeurs fort experts , des tailleurs de diamants et pierres fines. Nous ne parlons pas des peintres, sculpteurs -statuaires, graveurs, etc., ceci appartenant aux beaux arts.

D'après l'activité de travaux utiles qui prospéraient déjà sous tant de formes ; d'après l'état florissant d'un négoce qui faisait affluer aux foires de Saint -Nicolas de Port les monnaies d'or de toute l'Europe,

— on peut juger de l'extension qu'allaient prendre dans nos contrées le commerce et l'industrie, pour peu que la paix s'y fût prolongée, ou que les guerres du moins y eussent gardé leur caractère habituel, au lieu de se transformer en ces malheurs inouïs que fit peser sur nos contrées la scélératesse de Richelieu et de Mazarin (a). Et certes il fallait que la Lorraine eût reçu de ses souverains un bien grand élan industriel et commercial , puisque , même après mille et mille horreurs , même à la suite de soixante ans de misères incalculables , auxquelles on n'a pu trouver de comparaison que dans les infortunes de Jérusalem (6), le seul temps de la vie de Léopold avait déjà suffi pour y ramener tant de ressources, tant de richesses, qu'il fallut à la sangsue de Neuviller (c) toute la durée du règne de Stanislas pour les épuiser.

Quand donc , affectant d'oublier ce qu'il y avait d'honorable et de bon dans un régime demi-chevaleresque , — c'est-à-dire la dignité , la générosité, la grandeur morale, — on se préoccuperait uniquement de commerce et d'industrie , on en regarderait les développements comme un bénéfice capable de tout balancer, de tout payer,

— comme un avantage d'assez de poids pour avoir pu rendre jadis indifférents des hommes de cœur à l'acceptation du joug étranger : — eh bien, dans cette hypothèse encore, le cas ne se présentait pas pour les Lorrains. Ils n'avaient pas besoin, pour s'enrichir, d'abjurer leur illustre étendard , ni de s'aller courber sous la domination d'un royaume limitrophe. Au contraire : aussi profitable que flatteuse pour eux, l'existence d'une patrie, en les couvrant d'abord d'honneurs, leur donnait par surcroit l'opulence.

Bien à tort, pour dénaturer la question, on introduirait ici comme épouvantait, le fantôme despotique de l'Ancien Régime, en l'opposant aux idées et aux tendances modernes ; car il n'y avait point de pays moins autocratique, plus représmtatif que la Lorraine, ni où les garanties politiques fussent mieux comprises. Il n'est plus permis , à

(a) Il en était de la Lorraine comme de la Belgique, que les simples guerres n'ont jamais ruinée.

(b) Adeô ut Lotharingiam tola Hierosolyma calamilaU ticeril.

(c) Cliaumont de la Galair.ière. (Voir, ci après, la note M.)

NOTES

présent, d'en douter : MM. Noël, Schutz, Raymond Thomassy, etc., ont fait toucher au doigt la chose.., qui, du reste , déjà, pour peu qu'on eût voulu faire attention au sens des événements, aurait dû se révéler, rien que par le rôle des Français aux époques de la Ligue et de la Fronde , — époques si calomniées , préludes du mouvement constitutionnel de 89. — C'est de Nancy que rayonnait sur les pays voisins le soleil du libéralisme , et Paris s'efforça très-longtemps d'en emprunter aux Lorrains la chaleur et la lumière.

Que si les droits civiques, malgré leur étendue et leur énergie d'alors, étaient exercés par moins de personnes qu'à présent (tout comme ils le sont à présent par moins de gens qu'on ne le verra un jour) , cette différence , qui n'est absolument que la différence d'âge social, se Ait effacée fort bien sans le secours de l'absorption du pays dans un autre. L'ascension progressive des classes est une loi qui amène ses résultats naturels. Vouloir attribuer de tels faits à la domination française, parce qu'ils se sont accrus depuis qu'elle existe, ce serait tomber dans le sophisme que l'Ecole appelait « post lioc, ergà propter hoc, » c'est-à-dire confondre une date avec une cause. Pour passer de l'adolescence à la jeunesse , ou de la jeunesse à la maturité , et pour modifier ses institutions en conséquence , une nation n'a besoin que de vivre ; il ne lui est nullement nécessaire d'être subjuguée.

Gomment , surtout , le dur moyen de la cession ou de la conquête , l'envahissement opéré par un pouvoir externe , aurait-il pu être nécessaire à l'éducation de la Lorraine ! de la Lorraine, qui donnait aux législateurs des leçons et des exemples , au lieu d'en recevoir !

Est-ce que les sujets du roi François I er n'enviaient pas ceux du duc Antoine?

Est-ce que les provinces soumises à Henri de Valois ne tournaient pas les yeux vers celles que gouvernait Charles III , et n'aspiraient pas à obtenir le bienfait d'un sceptre analogue?

Est-ce que les ordonnances du Régent valaient celles de son contemporain Léopold?

Est-ce que, sous les alérions, le dernier vestige de servage n'avait pas disparu cinquante ans plus tôt que sous les fleurs-de-lys?

Est-ce que la réforme des Bénédictins de Saiut Vanne n'avait pas précédé celle des Bénédictins de Saint Maur?

Est-ce que les créations philanthropiques du bienheureux Père Fourier ne sont pas antérieures à celles de saint Vincent de Paul ?

Etc., etc., etc.

Certes , si de la série des faits avérés il ressort quelque règle frappante, c'est que la Lorraine, libre, autonome, fut constamment en Europe le porte-drapeau du progrès. C'est que , tant qu'elle fut sa

DE LA PREMIÈRE PARTIE

maîtresse , elle prit et garda perpétuellement l'avance sur les nations rivales ; c'est qu'elle marcha, en fait de libéralisme, aussi vite (presque plus vite) que les possibilités.

Cela est si vrai, que vingt fois, en France, durant les siècles derniers, le principe lorrain a été méconnu, présenté comme une exagération républicaine.., par des écrivains qui avaient trop de peine à se mettre à sa hauteur, d'après leurs longues habitudes d'obéissance outrée, d'obéissance moutonnière, lesquelles les empêchaient de comprendre la noble théorie du droit national. — Et même entre Rhin et Meuse, jusque dans cette zone qu'un vigoureux catholicisme avait rendue si libérale.., la généreuse législation lorraine , devançant le cours des faits sociaux , les heurtait à force de progrès. Ainsi, quand Léopold effaça, par un édit, les faibles restes du droit de main-morte , le besoin de cet acte se faisait encore tellement peu sentir, que les affranchis eux-mêmes réclamèrent.

Il n'importe donc guère que la bourgeoisie, dans l'indubitable bonheur qu'elle goûtait , n'ait pas occupé précisément la place , n'ait pas possédé précisément l'attitude , dont elle jouit maintenant. Cette attitude (qu'elle ne sollicitait point alors, quoiqu'elle y attache du prix aujourd'hui) lui serait évidemment venue , tout aussi bien , tout aussi tôt , sans le secours des étrangers.

Ah! sans doute, il vénérait ses souvenirs antiques, il aimait ses augustes et pieuses traditions — et c'est là justement sa gloire, — - ce noble peuple lorrain , si beau par la simplicité qu'il joignait à son héroïsme , et par la touchante candeur de ses mœurs douces et patriarcales ; mais son dévouement pour ses souverains, mais son respect pour ses grands-seigneurs , n'avait rien d'aveugle ni de servile. S'il révérait avec enthousiasme ses princes , c'est que ceux-ci l'aimaient avec tendresse , et qu'ils n'avaient cessé , d'ailleurs , de lui faire honneur par leur éclat. S'il conservait une sincère déférence pour ses maisons d'Ancienne Chevalerie, c'est que les représentants de ces vieilles familles sénatoriales , de ces sortes de dynasties secondaires , l'avaient protégé longtemps à leurs dépens ; l'avaient servi , comme guerriers ou comme juges, avec bravoure, avec justice, avec désintéressement et chaleur, — et n'avaient point, comme on le voyait en d'autres pays , sali devant le public leurs éçussons.

Non , à coup sûr, pour entrer dans toutes les voies de lumière et de liberté , la Lorraine n'en était pas à attendre un mouvement qui lui arrivât du dehors; non , l'on ne pourrait nous citer une nation qui fût, comparativement, aussi exempte de préjugés.

Et s'il s'agit en particulier du sort de la bourgeoisie ou des classes inférieures, nulle part on ne trouvera que ce sort fût meilleur, voire

NOTES

aussi bon , à parité de conditions et d'époques. Cest en Lorraine que des princesses destinées à devenir reines (a) montaient sans répugnance , à côté des paysannes , sur les chars à blé du village. C'est là qu'on voyait le Souverain admettre au spectacle de Cour tous les habitants d'une ville , les envoyer même chercher par ses voitures ; faire asseoir aux fêles à une même table les nobles et les bourgeois (6) ; s'en aller dans les maisons roturières , lors du diner patriotique de l'Epiphanie , accepter chez les petites gens un verre de vin, et le boire à la santé des citoyens (e) ; ou bien (chose plus belle et plus touchante), recevoir sans rougir, aux jours de besoins présumés , quelques humbles bourses d'épargne , glissées dans leur propre main par la main de leurs plus modestes sujets. C'est là aussi, — dans ces deux duchés, la gloire, l'idéal et le parangon des Etats chrétiens, — que les anoblissements étaient le plus faciles. El le peuple lorrain, si peu partisan des doctrines d'immobilité qu'il octroyait des franchises et des armoiries à quiconque dotait le pays d'un commerce utile (rf), était le seul qui laissât prendre aux chefs de ses verreries le titre de gentilshommes.

On est surpris que de pareilles vérités , — assez frappantes pour sortir presque spontanément d'une étude bien faite , et pour n'exiger de l'historien qu'une mesure d'attention très-ordinaire , — aient pu échapper à un écrivain dont plusieurs pages ingénieuses montrent qu'il est capable de porter l'observation jusqu'à des nuances bien plus difficiles à saisir. Comment s'est-il imaginé que les institutions de la Lorraine indépendante n'auraient pas su faire aux hommes comme lui, par exemple, une place proportionnée à leur talent! Sans parler des fruits assurés qu'aurait amenés notre époque , — eût-il vécu sous Léopold ou sous Henri, l'exemple de tant de savants ou (f artistes qui, même alors, avaient complètement fait leur chemin, quoique partis d'une naissance ou d'une position inférieure à la sienne , doivent lui prouver, sans réplique, que , dès ce temps-là, les rangs d'en haut se fussent ouverts pour lui. Or, dans un centre de vitalité, dans la capitale d*un pays libre, il eût assurément trouvé l'équivalent, pour le moins, de ce qu'une ville rabaissée a pu de nos jours lui offrir.

(a) Notamment la reine de Sardaigne , fllle de Léopold. (6) Voir M. Noël (ouvrage cité) , page 28.

(c) Voir la note 7, page 10.

(rf) Voir le Nobiliaire de Lorraine , par Dora Pelletier.

DE LA PREM1ÉHE PARTIE

P. S. — La Lorraine, libre, autonome, fat constamment en Europe, avons-nous dit, le porte-drapeau du progrès.

A ceci Ton eût objecté , il y a cinquante ans , qu'elle n'avait pourtant point adopté les idées de Luther et Calvin , s'y étant même opposée plus que personne par ses plus brillants organes. Mais, grâce à l'évanouissement de bien des chimères, à la suite d'études mieux faites, ce qui avait l'air d'uue objection s'est transformé en preuve. (Voyez entre autres, le solide ouvrage de Jacques Balmés.)

Voulût-on ne rester que philosophe et rejeter toute foi chrétienne, on ne peut plus, si l'on est instruit, se méprendre sur la nature de la Prétendue- Réforme du seizième siècle, — conçue et réalisée pour préparer excuse, par les principes les plus avilissants, aux actes les plus coupables.

Ignoble retour aux théories du Destin aveugle et aux mœurs dévergondées qui en résultaient, c'est-à-dire à la double frénésie païenne dont Jésus-Christ avait délivré le monde; nouvelle invasion, mal déguisée, du fatalisme et du sensualisme musulmans, c'est-à-dire des deux fléaux réunis dont Charles-Martel et les Croisades avaient préservé l'Europe ; la doctrine du serf-arbitre, accompagnée de ses hideuses conséquences , — doctrine qui détruisait la dignité de l'homme , et ne lui offrait que la perspective de saturnales poor compensation à l'esclavage , — était la plus entière négation des beaux dogmes de liberté et de moralité professés par l'Eglise au sein de la république chrétienne. Dans la défection du seizième siècle, il y avait trahison sociale, en même temps qu'hérésie; il y avait désertion positive de la cause des peuples , lâchement abandonnés alors par trois sortes de misérables haut placés : des polissons rois, des polissons seigneurs, et des polissons prêtres.

Aussi , le mouvement des sectaires de ce temps-là , appuyé par des monarques et des grands, combattu au contraire par l'élément bourgeois honnête et par tout ce qu'il y avait d'estimable dans la démocratie de l'époque, porta-t-il trois principaux caractères : il fut à la fois despotique, aristocratique et lubrique.

Or, plus les princes lorrains étaient universellement connus pour libéraux, moins ils pouvaient, comme le firent sans honte Philippe de Resse ou Henri VIII, favoriser les lyrannlques enseignements de Luther et consorts : système absolutiste, — bas etservile en même temps que cynique, — système bon pour être imposé à des cosaques ou à des nègres.

C'est parce que la maison de Lorraine tenait en main l'étendard du progrès , qu'elle était obligée de combattre le drapeau d'un pareil recul.

Note 15, page \ù.

« Et cet ensemble de beaux et bons remparts en faisait la plus forte place de l'Europe. »

La plus forte place de l'Europe; tel fut l'aveu du cardinal de Richelieu. Cohorn et Vauban n'avaient pas encore travaille ; mais c'était

NOTES

la principale application faite jusqu'alors, des principes d'Errard, ce Lorrain créateur et homme de génie , à qui remonte la science de la fortification moderne (a).

Commencés vers 4580, les travaux étaient arrivés à toute leur perfection en i624. Orphée de Galéan, D'Estabih , Jean L'Hosle et Nicolas Marchai les avaient dirigés; le premier en avait fait bâtir les nouvelles portes, si nobles dans leur genre militaire, comme on peut encore en juger par les gravures d'Israël Sylvestre.

Nous disons les nouvelles portes , c'est-à-dire 1° de saint Georges ou des Moulins , 2° de Saint-Nicolas ou de Saulrupt , et 5° de saint Jean» la plus belle des trois. Quant à celles de la ville vieille, ou avait conservé, en les reliant avec l'enceinte, les deux entrées primitives, savoir, la porte de la Craffe ou de Notre-Dame (1463), dont on avait laissé subsister les tours , et , à l'autre bout de la Grande Rue , la vieille porte Saint-Nicolas entre les deux villes, qui ne rencontrait point une courtine , mais à laquelle on avait ménagé une issue tournante , par la gorge du bastion d'Uaussonville.

Plus tard , et pendant l'occupation française sous Louis XIV, cette dernière entrée fut remplacée par une percée, faite à égale distance du bastion d'Haussonville et du bastion de Vaudémont , laquelle s'appelait Porte neuve ou royale , et qui, pour pouvoir tomber au milieu de la courtine, ne coïncidait pas avec l'axe central de la Carrière, comme le fait l'arc de triomphe actuel, mais se trouvait un peu plus à droite, en appuyant vers la Conciergerie. Les Français pratiquèrent aussi à la ville vieille , derrière le cuWe-sac de l'Opéra , près des Cordeliers , une troisième porte , qu'ils nommèrent de saint Louis , prise entre le bastion le Duc et le bastion des Dames. Mais ceci n'a rien de commun avec l'enceinte bâtie sous Charles III et Henri.

La belle ceinture conçue et commencée par Charles III , dit le Grand , et terminée par son fils Henri , dit le Bon , ceinture dont il n'existe plus que les parties marquées ici d'une erpix , — se composait comme il suit :

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