‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 56 sur 56 · ESQUISSES D'UN VOYAGE · texte numérisé non relu

ESQUISSES D'UN VOYAGE

DE

NANCY A BOliRBONNE,

SOUVENIRS LORRAINS

Messieurs, f)

Cest peut-être à Nancy, où Us devaient avoir gardé le mieux leur empire , que se montrent le moins conservés , au milieu de tant de renouvellements , les souvenirs de la nation dont cette ville fut la capitale (**). Pour les retrouver, ou du moins rencontrer quelque chose qui les fasse renaître , il est bon que le voyageur s'en éloigne. Et la direction la plus avantageuse de ses courses sera le chemin du midi, côté vers lequel sont groupés la plupart des lieux rendus célèbres par l'histoire du généreux peuple que vos pères ont vu finir (•*•).

En partant de Bon-Secours , où sont appendus, comme vénérables trophées des Lorrains, les drapeaux que leur faible armée, généreuse encore en exil , sut conquérir dans la plus noble et la plus légitime des guerres , dans celle qui sauva l'Europe de la dernière invasion

(*) Les membres de la société Foi et Lumière». Séance de septembre 1840.

(") Nation : On a démontré, dans l'ouvrage intitulé Nancy (pages 85, 86, 304), que ce terme était le mot propre.

(—) L'autour rappelle ici, comme il a eu occasion de le dire ailleurs, qu'il n'appartient point par ses pères au sang de la nation lorraine.

des Barbares (1), on passe entre Brichambault, qui nous rappelle un général pétillant d'esprit , cruel même par l'épigramme , — et la Malgrange, à présent simple collège chrétien , mais autrefois habitation" souveraine , qui , sous Henri-le-Bon, sous Léopold et sous Stanislas , prit trois formes , représenta trois idées différentes. — A la suite des riants amphithéâtres de Vandœuvre et de Houdemont , vous apercevez les deux tourelles carrées de Ludres, seul débris apparent d'un château qui fut immense , mais dont les vastes fondations ne soutiennent plus qu'un jardin , quoique ce domaine ne soit pas sorti des mains de la famille qui en porte le nom depuis cinq cents ans. A peine, de l'autre côté, remarque-t-on , découronné qu'il est de sa flèche, le donjon de Fléville, dont les anciens maîtres, les Beauvau, et leurs derniers hôtes, les Brancas - Lauraguais , sont remplacés par d'aimables représentants de l'édifiante jeunesse, actuelle de Paris ; Fléville , forte demeure non détruite, mais qui, en perdant ses fossés et le couronnement de sa tour principale , a beaucoup perdu aussi de l'imposant aspect dont nous permet de juger une gravure d'Israël Sylvestre.

On suit avec plaisir une route que ne sont point encore venus gâter les tristes ormes, justes objets de l'aversion du paysagiste. Car tout homme de bon goût, ici , repousse ces arbres insignifiants : raides et prétentieux étrangers, auxquels la vue peut bien s'accommoder dans leur pays, — assortie qu'est leur froide, leur monotone majesté , aux plates et sérieuses campagnes de la Beauce ou de la Brie, — mais qui jurent, par leur présence , sur nos gracieux côteaux et dans nos jolis vallons, où les introduit une moutonnière imitation parisienne, une routine aveugle qui ne tient aucun compte des harmonies. Heureusement, subsistent encore là , du moins en partie , les beaux frênes caractéristiques , à taille souple, à feuillage élégant : arbres vraiment nationaux , qui bordaient toutes les routes de Lorraine ; qui leur donnaient , avec quelques sorbiers , quelques tilleuls et quelques peupliers , leur physionomie joyeuse et particulière.

Laissant à droite les fiers escarpements du camp d'Aflrique , ancienne station des Romains du IV* siècle , on s'avance à travers une campagne variée, mêlée de champs, de prés et de forêts, vers la descente de Richardménil , dont l'œil regrette les gigantesques inarroniers abattus. Là commence proprement le voyage ; on a quitté la banlieue de Nancy.

Après avoir traversé à Flavigny la verte vallée de la Moselle , et jeté un regard d'adieu sur ce paysage ravissant ; après avoir franchi à Ccintrey l'humble Madon , qui n'eut de remarquable que la vaillance des habitants de ses rives : vous entrez dans le pays de Vaudémont , qui fut le noyau de la Lorraine et son centre de vitalité. Là , parmi de riches terres à blé , jadis le grenier du pays , on ne voit aujourd'hui , sans doute , que d'insignifiantes communes , où ne réside plus l'éclat ni de la naissance, ni de la richesse, ni de la pensée ; mais, sans remonter même aux âges de la gloire des descendants couronnés de Gérard d'Alsace , combien de splendeurs habitaient encore là , il n'y a pas un siècle , — lorsque Tantonville était occupé par les D'Ourches , Haroué-Craon par les Beauvau , le Ménil par les Milry ! lorsque de brillantes fêtes animaient chez les Rutant , à Marainville, des salons ornés par les peintures de Beilange.., tandis que Saint-Lambert naissait à Vézelise (*), Gilbert à Fontenoy, et que François s'élançait de Neufchâteau!

Saint-Firmin , que traverse ta route , est le type de quelques villages modèles, derniers échantillons des mœurs antiques. Préservés, en partie jusqu'à présent , de la corruption qui les menace , ils offrent encore des filles sages , des paysans réglés et probes , et cela sous l'influence de la foi. On respire là quelques restes de la pure atmosphère des croyances et des vertus ; on s'y sent bien au pied de la sainte et glorieuse montagne... dont les deux extrémités, comme deux pôles, mais comme deux pôles sans antagonisme, portaient jadis Sion et Vaudémont , c'est-à-dire l'église immémoriale et la forteresse princière ; — offrant ainsi jadis aux Lorrains le culte de la première et de la seconde majesté; la double expression de ce qu'il y a de plus précieux pour l'homme sur la terre : une religion et une patrie.

Nous laissons sur la gauche Mazirot, seigneurie des Barbarat, magistrats distingués sous Léopold ; nous franchissons Poussay, dont les chanoinesses , devenues dans les derniers temps un peu mondaines , ne se rappelaient point assez l'austérité de vie de sainte Mcnne ,

(*) Proprement , à Affïàcourt , bailliage de Vézelise. ( Peul-êlre à Nancy , car on dispute beaucoup là dessus , et même nous sommes portes à adopter cette dernière opinion ).

dont le grand pope Léon IX leur avait cooûé le corps : cl nous voici entrés à Mirecourt.

Mirecourt , qui n'est plus pour les commis voyageurs que la ville des luthiers et des dentellières, était, avec Nancy et Vaudrcvange, l'un des trois lieux où se tenaient les célèbres Assises : nobles sessions , politiques et judiciaires , où , par devoir plus encore que par droit, venaient prendre place en commun , venaient rendre gratuitement la justice et veiller sur les grands intérêts publics, ces familles territoriales primitives , dites d'Ancienne Chevalerie, dont la suprême magistrature protégeait le bien général , et dont l'absence morale, quand on repoussa leur tutelle, fut la ruine de l'indépendance du pays (2). Nulle part ridée lotharingienne n'était plus réelle et plus vivace qu'à Mirecourt ; et néanmoins , tout se détruit tellement vite , que, même là , on ne voit déjà plus de témoignages de la domination lorraine , — sinon à l'hôtel du Commerce, débris d'une propriété des Princes, où subsiste, du côté de la cour, un débris de balcon d'un assez beau caractère , mais d'où a disparu, grâce au renouvellement des formes de cheminées, ce qu'on y voyait encore , il y a quinze ans , au fond des foyers des appartements : c'est-à-dire, de superbes plaques de fer, timbrées aux armes pleines de la maison ducale. — Mirecourt , si oublieux de ses gloires (et qui ne garde peut-être qu'un honneur, un seul, celui d'avoir moins perdu le courage religieux que les autres villes des Vôges , déplorablement envahies par la tyrannie du respect humain), Mirecourt fut longtemps le point vers lequel les Ducs , attaqués , opéraient leur retraite, pour appeler à eux toutes les forces vives de la patrie. Nancy était la tète de la Lorraine : Mirecourt en était le cœur.

Saluons , en passant , Maltaincourt , la paroisse de Pierre Fourier. On est loin de savoir assez , — même ici , messieurs , — tout; ce qu'a valu un tel homme , qui non seulement fut pour nos contrées ce qu'était Vincent de Paul chez les Français, mais qui joua ce^ rôle quinze ou vingt ans plus tôt que lui. M. Edouard de Bazelaire , dont un estimable écrit , tout récent , vient d'appeler sur le Bienheureux Père l'attention et l'admiration , ne lui rend pas encore assez de justice; notamment en ce qu'il néglige de faire ressortir cette frappante et caractéristique antériorité , qui donne au saint personnage une importance de premier ordre.

Après Mattaincourt , une contrée toujours riche , des champs fer-

tiles, de riants vergers. Au bout de cinq lieues, un village entouré de beaux arbres se dessine dans un vallon. Vous demandez comment il s'appelle , et on vous répond : Lignéville.

Lignéville.. ! voilà donc où fut la demeure de cette famille, jadis si connue, la seule qui subsiste encore des quatre grands ciievaux de Lorraine. Oui ; mais les enfants du lieu sont devenus indifférents au souvenir historique qui fait tressaillir le voyageur. A peine savent-ils que leurs bisaïeux ont vu là un vaste château ; ils en ignorent jusqu'à remplacement , — que je n'aurais pas réussi à connaître sans une toute vieille femme , laquelle seule a pu me montrer où l'on en avait démoli les dernières tours.

Dans un bassin profond et circulaire, qui s'ouvre à quelques lieues de là , vous trouvez une grosse commune, ancien chef-lieu de marquisat. C'est Iche, dont le nom, beaucoup moins sonore que Lignéville, n'est guère moins intéressant, puisqu'il était porté par l'héroïque Antoine de Choiseul, marquis d'Iche , tué en défendant la Molhe; celui dont on sait la fameuse bravade, lorsque, voyant l'hésitation des Mazarinistes à commencer les attaques, il leur envoya des ménétriers, pour les inviter à damer, puisqu'ils ne voulaient pas se battre.

Encore deux ou trois heures de marche , et le sol sacré de la vieille Lorraine disparait de dessous les pieds. A Fresnes, où la route se bifurque, on l'a déjà quitté. Le chemin de gauche mène en Franche-Comté; celui de droite conduit àBourbonne, dans le Bassigny champenois.

Bourbonne , pays de frontière confuse, ne porta guère les couleurs d'aucune nationalité bien assise. La seigneurie en appartint longtemps à une branche de la maison de Choiseul ; puis aux Livron , qui la gardèrent deux siècles; elle tomba enfin dans des familles beaucoup moins notables, pour qui elle ne fut plus qu'une affaire de revenu. Ce n'est que tout à l'heure, en quelque sorte, qu'ont achevé de s'en diviser les domaines, lesquels formaient une terre considérable, d'où dépendit longtemps la propriété des sources. 11 ne reste du château-fort que d'humbles dépendances et un grand jardin : bel enclos toutefois, admirablement placé entre la ville et la solitude ; lieu précieux par sa position, s'il pouvait s'y établir un jour quelque centre de nouvelle action religieuse, quelque foyer de double vie chrétienne, utilitaire à lu fois et contemplative.

- iG —

La ville de Bourbonne est ainsi appelle d'une ancienne divinité topique, dont on retrouve le nom à Bourbon l'Archambault et à Bourbon l'Ancy. Ses eaux thermales en effet, comme le prouvent des inscriptions antiques , avaient été dédiées à Apollon Borvon , Apollini Borvoni. On en connaît la grande puissance. Analogues à celles de Plombières, mais beaucoup plus énergiques, elles sont employées dans les cas où il faut obtenir d'importants résultats ; et s'il leur arrive, comme à tous les moyens terrestres , de rester souvent inefficaces , elles ne sont pas moins considérées, après celles de Barège, comme les plus capables de ranimer la vie chez les gens en qui elle s'éteint. Aussi Barège et Bourbonne sont-ils les deux seuls points où le Ministère de la guerre possède des hospices thermaux. Celui de Bourbonne, messieurs, je puis vous le dire en passant, est en progrès, au point de vue des circonstances qui peuvent favoriser le salut des âmes ; et certains indices commencent à donner l'espérance que les cures qui s'y feront désormais, ne se borneront pas toutes à des guérisons physiques.

Il va sans dire qu'un rendez-vous où les baigneurs ne viennent point par raison de mode , ne saurait avoir le caractère de frivolité que l'on observe ailleurs. Là il ne s'agit guère de parties de plaisir : on voit trop étalées à Bourbonne lés graves infirmités humaines. Toutefois, si le voyageur a le bonheur d'être chrétien , qu'il n'aille pas s'y croire condamner à l'ennui. « Je vois de belles âmes , m'écrivait dernièrement l'excellent Pellico; c'est là mon spectacle. » Eh bien, tel est aussi le spectacle que réserve, à ceux qui se donnent la peine de le chercher, une petite ville où, sans bruit et sans éclat, s'épanchent des torrents de grâce..., sur des âmes privilégiées, dont toute la force gtt dans leur simplicité, dans leur oubli d'elles-mêmes, dans leur néant. — Non , non , non , la France n'est pas perdue; Dieu , au contraire , s'y révèle partout. Mais , en rendant grâce au Seigneur , adorons-le et taisons-nous ; car il cache de tels secrets aux grands et aux puissants du monde ; il ne les manifeste qu'aux petits, à ceux qui veulent bien se faire humbles enfants pour l'écouter et pour le suivre.

En revenant de Bourbonne à Nancy, non plus par Mirecourt, mais par Neufchàteau , — la première halte qui se présente , c'est La Marche : ville placée , comme l'indique son nom , à l'une des limites de vos anciens duchés ; ville connue par le fameux collège dont elle disposait autrefois , à Paris ; ville qui du reste en possède maintenant un chez elle , fondé dans l'ancienne maison des Trinitaires , — et même un très-intelligent, animé d'un fort bon esprit , progressif en même temps que religieux. — Sur une place de La Marche, on voit le buste du duc de Bellune , l'un des enfants du lieu. Homme simple , droit et vaillant, le maréchal Victor avait dans le sang, comme notre général Drouot , quelque chose qui rappelait la modeste bravoure des vieux Lorrains leurs pères , sages et valeureux sans charlatanisme.

Parmi la bourgeoisie de La Marche , on trouve encore , à l'état de manuscrit , une histoire élémentaire de Lorraine par demandes et par réponses ; nous l'avons examinée , elle n'est autre que celle du P. Wilhelm. Vous savez , messieurs , que cet abrégé de vos annales a élé imprimé depuis à Nancy, en 1735, deux ans avant la première mort du pays (*), et qu'il est ainsi l'un des derniers monuments de sa grande

(*) Deux ans avant 1737. La seconde mort , l'absoption définitive , n'eut lieu qu'en 1766.

ment inscrit: « Saahazin de Germa wyilue».» — Ainsi s'appelait sa bisaïeule, petite-fille du second gouverneur de la Mothe, et qui elle-même avait parlé dans son enfance à des personnes dont les propres yeux avaient tu , corporellement vu, l'héroïque citadelle. — Sarrazin de Germainvillier...! quel nom, quand on peut le lire tracé sur un volume qui contient les fastes de la Lorraine, y compris les combats de la Mothe t Ne dirait-on pas tenir, provenant de la famille de Miltiade , le rouleau des pages d'Hérodote où se trouve le récit de Marathon t

Que la comparaison semble fiére, elle n'est pas outrée, messieurs , Elle ne pourra le paraître qu'à raison de l'ignorance où l'on est, en général, sur le vrai caractère de la sublime résistance où s'obstina la Lorraine du 17* siècle, pour Dieu et pour la liberté, — contre le vandalisme hérétique du Nord , marié aux théories absolutistes de l'Occident : — résistance dont les trois sièges de la Mothe furent les faits d'armes les plus saillants.

Oui , sans doute , on ne connaît point assez les prodiges de dévouement d'une petite nation... qui se sacrifia pour la foi, pour la pudeur, pour la loyauté , pour la justice, pour le droit de porter haut la tête, pour tous les principes par lesquels l'homme s'élève au-dessus des brutes ; une nation faible de territoire , qui succomba, — mais sans avoir renié l'Église, comme faisaient les brigands d'Allemagne, ou sans l'avoir trahie , comme le firent les Judas empourprés de Paris. Accablé que fut ce peuple martyr , par la ligue de toutes les passions sanguinaires avec toutes les rapacités et toutes les tartufferies , il n'obtint pas le miracle de sortir vainqueur d'une lutte trop inégale ; mais il supporta, jusqu'au bout, des souffrances inouïes , que personne n'a

DIGMÏMT.NT CÉLÉBRÉES.

Messieurs, l'histoire de la guerre de Trente ans n'est pas écrite , puisqu'elle ne l'a été qu'à rebours du vrai. Si jamais quelqu'un la refait, et lui rend un sens véridique , on y verra les efforts surhumains des catholiques d'entre Rhin et Meuse , rangés sous le drapeau de Lorraine : race pure et généreuse, que le nombre ne put effrayer, tant qu'il lui resta des armes en main et du sang dans les veines; race que torturaient d'un côté les abominables Suédois, enfants privilégiés du Crime, pires dans leur rage infernale que les Huns du temps

d'A tli la , tandis que venaient la prendre à revers leurs déplorables alliés les Français ; — les Français, infortunés braves, contraints alors par de machiavéliques ministres , dont eux-mêmes désiraient la chute

ET S'EFFORÇAIENT, MAIS EN VAIN, DE SE DÉBARRASSER J Contraints , dis-je ,

d'appuyer de leur épée toutes ces horreurs et toutes ces hontes ; forcés de se faire à la fois les complices de la barbarie anti -chrétienne , et les champions du servilisme de cour. Car tel était le rôle, doublement odieux, auquel les contraignait l'obéissance militaire, — eux, les petits-fils des chevaliers croisés, dont certes , tout légers qu'étaient plusieurs d'entre eux , ils auraient généralement mieux aimé pouvoir imiter la noble conduite.

En fait, on doit le reconnaître ( même nous , de qui les pères sont venus de France en Lorraine) ; et maintenant chacun peut l'avouer sans inconvénient, puisque tous les cœurs, à Nancy, vibrent à l'unisson de Paris , de Marseille ou de Bordeaux , et qu'il n'y a désormais nul danger à exprimer la vérité tout entière , laquelle ne saurait plus éveiller de haines au bout de deux cents ans ; — en fait, les Lorrains de 1640 étaient ce que furent après eux les Polonais..., et les Français d'alors étaient les Russes.

Aussi est-ce bien à la russe , dans la force entière du mot, que fut exercée la colère du cabinet parisien, contre une ville trop sans tache, trop respectable, qui avait eu l'irrémissible tort de faire rougir les cardinalistes par sa vertu.

Gomme l'Autocratie, messieurs, ne prétend à rien moins, dans le fond, qu'à se faire littéralement adorer, elle est jalouse du Dieu réel, du Dieu vivant ; elle aime à insulter les lois célestes. Voilà pourquoi, bien qu'hypocrite d'abord , mensongère avant le succès , elle devient cynique après la réussite ; elle fait alors ostentation de parjure. — Et en effet , le parjure avoué, c'est la bravade impie la plus complète que puissent se permettre les forts ; c'est ,1c défi jeté par eux à la face du Tout-Puissant. Avoir pris à témoin de ses promesses le nom sacré de l'Eternel, et puis s'en moquer tout à l'aise, — c'est, pour le Despotisme effronté, le comble du plaisir, puisqu'il se fait par là une jouissance de l'indignation même du Ciel ; et fruitur Dis iratis.

Tel se montra, dans ses actes, le système que représentaient en France Richelieu et Mazarin. — Richelieu et Mazarin ! force nous est d'unir ces deux hommes. Aussi bien ils trempèrent tous deux dans l'abomination de la ruine delà Mothe : si le premier, avant sa mort, eu

avait laissé par écrit le conseil secret , ce fut le second qui l'exécuta .

En dépit non seulement de l'humanité la plus vulgaire, et du droit des gens pratiqué par toutes les nations chrétiennes , mais en dépit d'un serment formel, que les coupables ne prenaient pas même la peine de nier, — la Mothe fat rasée par ordre. — Non pas démantelée ( écoute* bien); — encore, d'après la capitulation, n'eût-elle point dû l'être ; — ra$ie, disons-nous, rasée au niveau du sol, comme on ne le faisait nulle part depuis deux mille ans. Le château des gouverneurs, la maison de l'habitant paisible , le temple même de Jésus-Christ, ne gardèrent pas pierre sur pierre. Les femmes, les enfants, les malades, les prêtres, furent méthodiquement chassés.., chassés comme un troupeau chétif , sans abri sous la voûte du ciel. — Et c'est à froid, c'est en face de représentations sans nombre, — c'est malgré des suppliques dont on se fit un jeu, — que fut commis, au siècle de Corneille et de Pascal ('), un genre de forfait... dont le monde civilisé n'avait plus été témoin depuis l'apparitkwfdu christianisme sur la terre.

Voilons-nous la tête, messieurs. — Silence... et pardon.

Pardon î Oui , c'est le vœu qu'il nous appartient à^tous, hommes pécheurs, de former aux pieds des autels. — Et des voyageurs catholiques, amenés sur ce théâtre de sublimes douleurs, aiment à prononcer un tel mot dans la petite église d'Outremécourt, ombre'raccourcîe de la collégiale de la Mothe , humble copie de ce vieux temple , et pieusement construite d'une partie des matériaux qui le formaient. Car des infortunés sans abri , messieurs , oublièrent jadis leurs propres misères, — pour descendre du moins et pour sauver, dans leur ingénieuse piété, quelques-unes des pierres de la maison du Seigneur. Là , de nombreuses inscriptions sépulcrales , qui de jour en jour s'effacent sans qu'on les ait même recueillies.., reportent avec mélancolie l'âme du passant , Fàme du philosophe sensible , aux jours où elles exprimaient la pensée du peuple croyant et pur qui résidait sur la montagne. Dans le nombre , nous n'avons pu remarquer, sans qu'une larme ne nous vint à l'œil , les épi ta plies des derniers habitants.., qui moururent au temps des sièges, un peu avant la ruine de la Molltc , — et qui ne virent pas du moins renverser, par la

r; jtiiikt 1645.

pioche du démolisseur, les murs antiques et glorieux , vénérable tombeau de leurs pères , berceau chéri de leurs enfants. « Heureux , disions-nous avec Virgile, — trois fois et quatre fois heureux, ceux à qui le Ciel accorda de succomber sous les yeux paternels.., au pied des hauts remparts de leur ville , de leur ville encore subsistante! »

O ter que quaterque beati, Quit ante ora patrûm, Motus sub mœnibus altis, Cmtigit oppetere !

Messieurs, cette héroïque montagne, —aujourd'hui nue,—- silencieuse depuis deux cents ans, — où n'est pas resté debout un pan de mur, mais où n'a pas encore poussé un arbre; — celte cfme déserte, si parlante , dans sa désolation muette..., elle ne semblait pas pouvoir être foulée par les pieds de l'observateur qui vous parle : il n'y avait guère d'apparence qu'une ruine visitât une autre ruine.

Mais l'amitié est une magicienne, dont la baguette aplanit tout. Elle , qui a su me conduire jusque sous l'ombre du chêne des Partisans, pour me permettre de saluer de prés ce superbe géant végétal , le dernier contemporain vivant des braves qui défendirent la Moine, — elle a découvert les moyens de me faire parvenir au sommet de la Mothe même, et de me transporter, avec d'intelligents et généreux compagnons , sur tous les points intéressants, notables, historiques , du plateau qui fut la forteresse , des monticules qui furent les bastions , des ravins qui furent les fossés.

A qui, du reste, appartenait-il d'opérer un pareil prodige , sinon à l'héritier du nom de Landrian.., presque le seul des noms militaires lorrains qui survive , dans la province , parmi ceux qu'avait illustrés, aux bords du Mouzon , une admirable lutte contre les ennemis de Dieu, contre les complices des iconoclastes, des incendiaires et des bourreaux (4) 1 Sinon, dis-je, au 01s du dernier gentilhomme de race locale (5) qui n'ait point quitté la garde de la triste et poétique montagne, et qui, flamme expirante de l'antique feu sacré, paraisse veiller encore au pied du gigantesque cimetière (6), comme une lampe funéraire... destinée elle-même un jour à s'éteindre (')! Le

(') François-Errard de Landrian , père de René dont il s'agit ici, est mort, en effet , bien peu de temps après que ces pages furent écrites.

père de noire ami , messieurs, le vétéran de qui je parle , a touché de ses propres mains , — a porté , enfant , dans des fêtes-, où on la faisait figurer comme antiquité glorieuse , — la noble relique conservée pendant cent cinquante ans a Bourmonl : l'étendard que les Lorrains assiégés enlevèrent jadis a turenxe.

Finissons. Après de si touchants , de si magnifiques souvenirs , toute autre esquisse pâlirait.

Je ne m'étendrai donc sur rien de ce qu'il m'a été donné d'apercevoir ensuite , dans le reste de ma route , à partir de Parcy-Saint- Ouen , dont la forêt renferme l'énorme chêne des Partitam. Ni Bulk gnéville (**), connu par les illustrations d'une grande famille fondue dans celle de Ludres (la famille Des Salles, qui en possédait le marquisat), mais plus connu encore par la fameuse bataille de 1451, où tomba le vieux Rarbazan , prés du pont non renouvelé qui perpétue sa mémoire; — ni Neufchàtcau, que l'on atteint, au sortir d'une magnifique plaine, par une route singulière el sauvage : Neufchâteau, remarquable par sa position pittoresque , cl par ses deux vieilles églises , dont l'une est bâtie sur une crypte bien éclairée , où se célèbre encore le culte; — ni enfin les bords du Vair, cl Soulosse ( Solimariaca), où je ne me suis pas arrêté, mais dont les antiquités, toutes giillo-romaines, n'auraient d'ailleurs eu rien de commun avec les siècles chevaleresques, — avec ceux dont la vie, plus voisine de nous, et plus sympalique à nos croyances, m'était apparue jusqu'alors, dans mon voyage, et en avait déterminé la couleur générale : — je ne parlerai d'aucun de ces lieux, quel que puisse être leur intérêt.

A la suite d'une contrée aride , qui ne commence guère à s'animer qu'à partir du moment où l'œil , après avoir vu s'ouvrir sur la gauche l'horizon des côtes touloiscs , découvre Viterne au fond d'une gorge et Frôlois dans un riche lointain , — on traverse avec plaisir l'ancien comté de Chaligny, coupé de vignobles et de forêts : verdoyant paysage, empreint d'une beauté sévère. On arrive enfin sur le plateau qui sépare la Moselle de la Meurthe ; — et lorsque , des hauteurs de Brabois , plongeant à gauche sur Remicourl et le Mon le t, on embrasse tout-à-coup le délicieux bassin de Nancy.., alors on res-

(**) Ancienne el véritable orthographe de BuIgm'viHr.

saisit quelque chose du bonheur que les vieux Lorrains éprouvaient à le contempler, en se rendant à leur capitale.

Mais capitale, Nancy ne l'est plus; à peine même semblc-t-il savoir qu'il l'ait jamais clé. Et c'est précisément son aspect , quand on y rentre , qui dissipe les nuages dorés dont la science et l'imagination pouvaient de loin le couronner encore.

Hélas, messieurs, il en est ainsi de toutes les choses terrestres, même des plus dignes de gloire. Non seulement elles passent et disparaissent, mais leur mémoire disparait à son tour; de même qu'après le coucher du soleil, finit aussi le crépuscule , qui consolait de son absence. Attachons-nous, tous les jours mieux , au seul Etre qui ne meure point , au Roi créateur et sauveur. Le diadème des Lorrains est tombé ; rien de ce qu'ils avaient fait n'est debout , ni dans la guerre, ni dans les lois , ni dans les arts. Mais le vrai Dieu, qu'ils adoraient , — pour lequel ils savaient souffrir, — vit et régne aujourd'hui , comme aux âges de Charles trois ou de Léopold ; et son bras, à lui, n'est point raccourci. Tandis que le monde, créé mobile , accomplit de perpétuelles révolutions, la Croix les domine avec calme; et tantôt voilée , tantôt rayonnante, toujours méritant nos hommages.. , elle se dresse invincible, inébranlable. — Stat crix ,

OIM VOLVITCn ORBIS.

NOTES

Note 1. — « Dans la plus noble el la plus légitime des guerres, dans celle qui sauva l'Europe de la dernière invasion des Barbares. »

Ceci fait allusion à l'effort suprême tenté par l'Islamisme pour entamer une dernière fois l'Europe; lorsqu'il ne fallut pas moins, pour sauver l'Allemagne , qui succombait sous trois cent mille Ottomans, que le double enthousiasme des Polonais et des Lorrains ; que l'impétueuse valeur de Sobieski , jointe à la bravoure et au génie du duc Charles V, si bien nommé U meilleur des grands hommes.

Note 2. — « Ces familles dites d'Ancienne Chevalerie, dont la suprême magistrature , etc. »

Sublime institution , propre à la nation lorraine, et qui dura , sans décadence, abus ni reproches, aussi longtemps que la véritable lndépendan ce du pays, c'est-à-dire jusqu'à l'époque des sanglants désastres qui ruinèrent à fond ces contrées par la noire et cruelle perfidie de Richelieu , — les Assises, dont la France ne posséda jamais l'équivalent (au moins d'une manière organisée et durable), étaient le tribunal souverain du pays , la Cour suprême qui tantôt décidait des intérêts généraux controversés, tantôt jugeait d'affaires particulières entre le Duc et ses sujets. Pas un mouvement factieux, pas un défaut de probité juridique, pas un manque de désintéressement , ne vint, pendant cinq cents ans, déconsidérer cette assemblée de rois, comme aurait dit Cinéas : sénat auguste, dont un respect immense environnait les conseils , toujours sages, et les arrêts , toujours équitables. On sait que dans ce noble corps , dont les travaux étaient gratuits , et où siégeaient seuls les chefs des familles patriotes immémoriales, dites d'ancienne chevalerie , — chacun des membres était maître d'échanger son rôle de juge contre le glorieux privilège de se faire, s'il le voulait, l'avocat de ses amis < ou des pauvres. > Il n'y avait pas de si haut personnage en Lorraine, fût-ce un Lénoncourt , un Du Châtclet , un Des Armoises , un Lignéville, un Beauvau , un Choiseul , un Bassompierre, un Ladres, un Custines, un Milry, un Raigecourt, un D'Haussonvillc, à qui ne pussent aller s'adresser des paysans dans la misère , en le priant de remplacer pour eux l'homme de loi , et

de plaider leur cause. Touchant esclavage volontaire , attaché à la haute fonction de ces pères de la patrie (•) !

Note 3. — « Richelieu et Mazario : force nous est d'unir ces deux hommes, car ils trempèrent tous deux dans l'abomination de la ruine de la Mothe, etc.»

Comme, dans le nombre des lecteurs de la présente brochure, il devra s'en trouver à qui le Nancy ne soit pas tombé sous la main, on ne peut se dispenser de transcrire ici pour elles, au sujet de Richelieu et de sa hideuse politique, un passage des notes de ce livre :

« Les gens s'étonneront sans doute, tant une pareille hardiesse est

> peu commune, de la manière dont je m'exprime sur l'un des plus » chers favoris de la Renommée : grand ministre, grand scélérat, —

> qui fut habile , cela n'est pas douteux ; — qui Ta prouvé surtout » en se préparant une race toujours renaissante de panégyristes, au » moyen du patronage qu'il s'est donné de quarante immortel» ; en » sorte que, sans discussion, son éloge est répété depuis deux cents

> ans, par l'interminable écho de toutes les sommités littéraires » françaises.

• Mais l'opinion du vulgaire ne m'a jamais imposé, et je ne recon- • nais de reine à qui j'obéisse... que la Vérité.

» Ici donc en passant , j'ai pu jeter quelques mots marqués au coin » de l'exactitude , — empreints de la teinte du réel , — sur ce trop » fameux personnage , à la fois tigre et renard, qui , tuant d'une part » les protestants , et de l'autre les catholiques loyaux ; n'ayant ja- » mais eu de respect ni pour la pensée indépendante , ni pour la foi » sincère, mais ayant tout immolé au culte de la force, — culte » qu'il propagea sans relâche , tantôt par le mensonge , tantôt par les » baïonnettes , et tantôt par les échafauds : — est mort heureux » et triomphant , sur les débris de toutes les vertus et de toutes

> les libertés; ayant fait prévaloir en France le règne du bon plaisir, » et fondé l'orgueilleux despotisme où se délecta plus tard le sultan » de Versailles.

» Aux yeux du czar Pierre , Richelieu parut , comme on sait , » l'idéal du beau , le type parfait à imiter : — cela devait être.

• Richelieu, l'homme sans conscience, qui ne comprit point le » devoir, qui ne crut jamais qu'au succès, — au succès amené » par tous les moyens , bons ou mauvais , — présentait un exemple

(*) On a laissé subsister ici celle uolc , quoique depuis clic ait clé, sous forme de cilalion , transportée dan» la seconde édition du AWy.

> louable, selon les idées du créateur de cet empire où le knout est

> l'argument qui remplace la justice et la raison.

» Personne n'ignore les mémorables paroles prononcées à Paris , » devant le tombeau du parjure et sanguinaire cardinal , par le géant » du Nord , par le fondateur du servilisme absolu ; par ce prince » qui , ne souffrant point d'obstacles à ses caprices , n'eût pas hésité, » de l'aveu de Voltaire , à porter pour lui seul une loi qui l'autorisât » au divorce , s'il n'avait trouvé dans sa religion russe des usages » qui le lui permissent; par l'homme qui faisait trancher la téte à » ses sujets pour le crime de barbes non coupées, et qui, pour » essayer un nouveau modèle de potence , aurait fait pendre le pre- » mier venu.

» Il y avait parfaite analogie entre ces deux êtres, systématique- » ment oppresseurs , froidement perfides , savamment tyranniques, » dont l'un résolut de sang-froid la mort de son fils , comme l'autre » avait, par calcul, laissé périr son bienfaiteur. Rusés et féroces con- » tempteurs de tout élan de générosité , — champions impudents de » la force matérielle contre la force morale, — ils étaient du reste , » tous deux , des hommes éclairés , joignant le jugement à l'énergique • volonté ; des novateurs adroits, sachant très-bien discerner ce qu'on » peut et ce qu'on ne peut pas oser sans péril ; marchant dans le » sens où coulait l'eau , et prenant par conséquent la route de la » réussite. Aussi sont-ils devenus les idoles de ces millions d'adora- » teurs niais que le bonheur traîne à sa suite : lâches cœurs dont » la paresse accepte comme le suprême bienfait une centralisation « quelconque, obtenue n'importe à quel prix.

» Pierre et Richelieu se valaient ; — l'admirateur était digne de » l'admiré. »

On pense bien que de telles pages ne pouvaient manquer de choquer une partie du public ; elles ont scandalise surtout des personnes qui vivent spécialement dans l'atmosphère des anciennes traditions royalistes. — £t cependant, il n'y a pas de qnoi y même à ce point de vue. Car enfin, toutes les fois que le Cardinal, soit pour satisfaire une passion, soit pour faire réussir un calcul, trouvait quelque bénéfice à enfreindre le principe de 1a légitimité, il ne le respectait pas plus que les autres.

Estril permis d'oublier, par exemple, que la chute et la mort de Charles I er , roi irès-légitime d'Angleterre, ont été surtout amenées par d'odieuses combinaisons dont Richelieu faisait jouer le fil ! raachivaéliques intrigues auxquelles il était conduit par l'orgueilleux désir de se venger d'un monarque qui l'avait froissé dans sa gloriole personnelle !

Quoi qn'il en soit , au nombre des personnes dont nous parlons ,

il faut mettre l'un des Aristarques du Nancy, l'un des juges qui ont bien voulu en rendre compte, et même avec le plus de faveur. Là dessus, voici ce que répondait l'auteur du livre, en écrivant à un prélat , ami du grave et indulgent critique :

t Que M. de M. *** se soit ainsi effarouché, rien de plus simple, cl son langage ne doit pas surprendre. Ce sont les protestations et réserves auxquelles se croit obligé , d'après le préjugé établi , quiconque n'est point entré à fond dans l'examen de la chose. Ce sont celles que j'eusse faites moi-même, il y a quinze ans , avant d'avoir dépouillé les pièces du procès.

» Mon Dieu , je n'aime pas plus qu'un autre à heurter les enseignements admis, et personne ne recherche moins que moi le sot plaisir de soutenir un paradoxe. Pour me déterminer à m' écarter, autant surtout que je l'ai fait ici , des opinions généralement reçues , il me faut en général des raisons très-solides.

> Mais aussi en existc-t-il de cette nature, sur le chapitre dont il s'agit. Les preuves y sont fortes, enchaînées, victorieuses. Elles exigent révision et cassation des acquittements subreplices obtenus par Richelieu ; car nulle excuse valable et suffisante ne motive le bill d'indemnité que trop de gens lui accordent pour ses forfaits.

» Il est très-vrai , comme on l'allègue pour sa défense , que l'idée politique en faveur de laquelle cet homme se crut tout permis ( l'abaissement de la maison d'Autriche per fas et nefas ) , avait été épousée par Henri IV dans la dernière année de son règne ; mais elle n'en vaut pas mieux pour cela. Il faut savoir reconnaître , savoir confesser ce qui est ; or, quoi que puisse en dire l'honorable écrivain , tel ne fut pas le beau côté de Henri IV. Si ce prince n'en avait pas eu de meilleurs, il mériterait bien peu le rang dont il jouit dans l'histoire.

» Mauvaise en elle-même quant aux résultats européens à en attendre (je dirai pourquoi ), ridée était doublement rcpréhensiblc chez le vieux Béarnais , à cause des motifs de coupable , — tranchons le mot, de honteuse passion , — qui la lui faisaient embrasser. On ne peut plus disconvenir que son fameux plan de révolution , son impraticable et chimérique projet de remaniement de toute l'Europe, bouleversement auquel il donnait pour apologie la prétendue nécessité d'abaisser l'Autriche, ne fût dicté parles désirs de vengeance d'un libertinage rancuncux. Ce parti pris , dont les résultats n'auraient pu, dans tous les cas, être atteints que par les moyens les plus sanglants.., la cause, hélas, en était obscène. L'Autriche, en effet, devenue alors l'unique rempart de la justice et de la pudeur, était la seule puissance qui protégeât encore contre les ardentes poursuites

et coolre la fougue adultère (on pourrait presque dire incestueuse) d'un homme de cinquante sept ans, une jeune princesse du sang, que voulait absolument posséder, dans sa fièvre érotique , ce père de famille sensuel ; une innocente jeune femme, qu'il n'avait fait épouser à son cousin qu'avec l'intention formelle de la corrompre. — Car l'entière préméditation du triste dessein dont nous parlons, ne saurait être mise en doute, puisque c'est lien ri lui-même qui l'avait cyniquement avoué dès l'origine, en termes formels , à son camarade Bassompierre.

» Abaisser l'Autriche! Quand nos annalistes courtisans ont dit cela , ils s'imaginent avoir répondu à tout. Mais pourquoi la dépouiller, — l'abaisser, comme on dit, — quand elle ne nous attaquait point? Qu'est-ce donc que cette commode théorie d'injustice, empruntée aux voleurs de grand chemin ! et que ce vil applaudissement, donné aux désirs gratuits de faire tort à autrui pour s'agrandir! — Ici le point de vue machiavélique accepté par nos historiens, est d'autant plus odieux, que non seulement nous n'avions contre l'Autriche aucun sujet de plainte , mais que celte couronne se conduisait avec un bien autre respect que la nôtre dans les questions religieuses et morales. Elle se mettait à la tête du bien , — tandis que nous, qui sous saint Louis avions eu cette noble attitude, nous en étions venus alors à favoriser hautement le mal.

•Abaisser l'Autriche!., ah! c'était depuis longtemps la ritournelle. Dès le seizième siècle , c'était le cri des politique» , des huguenots et des libertins. — Certes pourtant , aux yeux de Dieu et des arbitres équitables , Charles Quint remplissait une autre tâche que François I er . L'Empereur savait du moius défendre la civilisation , faire tête à la barbarie ; il savait du moins délivrer, au profit de toutes les nations, vingt-cinq mille esclaves chrétiens : tandis que nous, sous le galant roi si prôné comme père des lettres, nous faisions effrontément alliance avec l'Islamisme envahisseur , tout immonde et tout brutal encore , c'est-à-dire avec la peste physique cl morale ; et nos escadres de Provence recevaient l'ordre d'aller naviguer de concert avec la flotte mahométane; avec une flotte dont les corsaires étaient ces pirates infâmes qui s'en venaient enlever, sur les rivages de l'Europe, et de jeunes vierges baptisées, cl jusqu'à de jeunes garçons , pour les immoler à la luxure.

» Or, pendant la guerre de Trente ans , la différence des rôles était la même. C'est l'Autriche qui soutenait la probité, la chasteté, la piélé ; c'est elle qui défendait la foi , qui couvrait de son égide les couvents , qui faisait restituer les biens volés à l'Eglise , et qui demandait pour ses drapeaux les prières des Saints. C'était la France et ses alliés , au contraire , — il est triste pour un Français d'avoir

ù en convenir, — qui déployaient visiblement l'étendard de l'immoralité. Au delà du Rhin, et même de la Meuse, pas un homme perdu et sans aveu , ayant intérêt au désordre , qui ne fût leur partisan. C'est le royaume trèë-chrétien qui , reniant tous ses antécédents catholiques, et s'abaissant, pour quelques lambeaux de province, à faire le métier de Judas.., avait le front d'appuyer, avec une persévérance infatigable, la cause de tous les hérétiques, ligués avec tous les scélérats: marché déshonorant, hélas, où le territoire d'Alsace fut la bourse de trente deniers pour laquelle la France vendit son Dieu. C'était nos protégés , enfln, qui rançonnaient, pillaient , outrageaient les chastes maisons religieuses ; c'était eux qui ravageaient ou brûlaient les temples , — allons plus loin , — qui, dans leurs abominations, profanaient l'auguste et formidable Eucharistie. Tandis que les populations lotharingiennes , par exemple , donnant leur sang avec leurs larmes , se faisaient hacher en morceaux pour N. S. Jésus- Christ..., les troupes françaises secondaient, appuyaient ces abominables Suédois , incendiaires et bourreaux, qui, pour mettre le comble aux horreurs dont ils remplirent la Lorraine , jetaient la sainte Hostie sur les fumiers, ou la faisaient dévorer aux pourceaux.

»Et l'homme par l'ordre de qui se faisait cette guerre atroce, impie, sacrilège, infernale, — comment s'appelle-t-il dans l'histoire? Il s'appelle le grand Richelieu.

» Par son étonnant savoir-faire , ce personnage est parvenu a s'entourer d'une auréole prestigieuse , qui le transforme en un autre homme , et qui masque chez lui les réalités.

» Rien d'étonnant à ce qu'il ait fasciné le vulgaire , auquel en impose toujours l'adroit mélange de la force et de la ruse. Avec une volonté puissante, avec une conscience que n'arrête aucune sorte de remords , on reste aisément maître et seigneur, d'abord du terrein des faits, en escamotant ou brisant tous les droits, puis du terrein de l'opinion , en offrant récompense aux flatteurs , et soldant , au moyen de la dépouille des victimes , une race d'apologistes , dont les mensonges deviennent de l'histoire. — Mais ce qui est remarquable et qui fait le mieux admirer l'habileté sans égale de Richelieu , c'est qu'il a eu l'art d'abuser jusqu'à des croyants sérieux. Il leur a jelé de la poudre aux yeux, par son siège de la Rochelle; comme s'il eût voulu tout de bon, et avec de nobles intentions, abattre l'Hétérodoxie !

> Dans le fait, ce n'est pas en France qu'il voulait voir les Protestants prévaloir : là, leur esprit de discussion aurait géné son despotisme. Mais au dehors, mais sur toute la face de l'Europe, il les choya, poussa, stimula, multiplia; il mit à leur service la triple assistance de la plume , de l'or et du fer. C'est lui (et le professeur

Kiinke l'avoue, cl bien d'autres commencent à le voir), c'est lui seul, — évêque et cardinal , — dont l'art , dont l'astuce , dont la violence, dont 1'inHcxible et perverse ténacité — portant sans cesse de nouveaux coups à la cause catholique, lui faisant de nouvelles blessures chaque fois qu'elle reprenait le dessus , — a relevé par toute la terre , et ranimé pour au moins deux cents ans , l'Hérésie protestante , qui s'affaiblissait d'elle-même devant la réaction de la science et de la

VertU, ET QUI , SANS LUI , ALLAIT MOURIR.

» Que personne ne vienne donc plus faire valoir, à la décharge de Richelieu, et comme une sorte d'absolution des crimes de cet homme, le but qu'il se proposait. Son but (si toutefois il eut un autre mobile que l'égoïsme et que le besoin de dominer) ; son but , c'est-à-dire , en théorie, la destruction de toutes les libertés , l'asservissement des citoyens et de l'Église, et l'élévation de l'Étal à l'omnipotence païenne : son but , examiné de près , ne fut pas moins exécrable que ses moyens.

» Vainement toute la partie probe et patriarcale des Français ; les magistrats les plus vénérables , les propriétaires les plus importants et les plus considérés , avaient réclamé longtemps contre la tyrannie du galant et despote cardinal; vainement, en désespoir de cause, ils avaient essayé , — sous l'auguste patronage de frères et de veuves de rois , — ils avaient , dis-jc , essayé de résister aux capricieuses cruautés d'un maître valet, qui en était venu jusqu'à prétendre que sa volonté tint lieu de raison et fût maîtresse de briser le nœud même des sacrements (*). L'homme rouge en fut quitte pour redoubler d'audace et de perfidie ; pour multiplier avec ses parjures, ses actes de terrorisme et d'arbitraire, et pour instituer mieux qu'auparavant le règne des espions cl des bourreaux. Aussi implacable qu'habile, il ne se fit scrupule de rien ; le plus beau , le plus généreux sang de la France,

(*) Qui cil était venu, disons-nous , jusqu'à vouloir briser le noeud même des sacrements. On vit cela notamment dans l'affaire du mariage de Gaston d'Orléans, où Voltaire fait une sorte de mérite à Richelieu d'avoir réduit les parlements et le clergé, par voie d'épouvante, à laisser professer devant eux cette honteuse doctrine : que la volonté du Roi (c'csl-à-dirc du ministre) est au-dessus de toutes les lois, civiles ou même ecclésiastiques.

Car le Philosophisme courtisan , préparant de loin sans s'en douter, les voies au Communisme , n'a cessé de prêcher l'ignoble Statolâtrio, et toujours on l'a vu ramper devant l'omnipotence de la force matériollc absorbante. Les expressions de Voltaire sont curieuses : u Le Roi , dit-il , prétendait pouvoir réduire des enfants » légitimes au rang de bâtards. C'était évidemment insulter les usages de la Reli- <» gion ; mais la religion n'a pu être instituée que pour le bien des Etais, n — Nos athées socialistes ne parleraient pas mieux.

ruissela sur les échafauds ou dans les tortures ; et c'est au faîte di; pouvoir que mourut tranquille , grâce à sa froide scélératesse, le Robespierre en barette.

» La foule des écrivains qu'il pensionnait, — et après eux, les académiciens, créatures du prélat bel-esprit, — ont réussi à faire oublier toutes ses indignités, toutes ses barbaries, à l'aide de ce seul mot, qui abuse les lecteurs inatlentifs : « Il a su abaisser l'Autriche. »

» Oui , en effet; pour le malheur de la religion et des mœurs, et pour le triomphe de Satan au milieu de l'empire germanique, Richelieu (c'est sa triste gloire) a réellement abaissé la malheureuse Autriche, qui défendait au prix de son sang, la Foi, l'Ordre et la Vérité. Oui , par toutes sortes de voies, les unes basses et les autres cruelles , il a réussi , c'est vrai , à détruire ce* qui restait de la grande œuvre de Charlemagne; il a su, pour ainsi dire , afin de ne laisser là aucun espoir de vie, empoisonner et poignarder à la fois l'idée même du Saint Empire. Oui, il a fait triompher, c'est certain, les partisans de la gloutonnerie, ceux du divorce, ceux du défroquement et de la confiscation sacrilège. Oui, il a donné force et victoire en Allemagne aux amis du système de Henri VIII , aux absolutistes, aux démolisseurs, aux ribauds, — à tous les champions quelconques de la révolte du corps contre Vâme.

> Mais abaisser ainsi l'Autriche (c'est-à-dire, dans ce temps-là , flageller la justice, le droit, la morale, et soufflelter l'Église catholique), c'était déjà un mal en soi, un mal intrinsèque, indépendamment du choix des procédés de réussite.

» Quand donc pour faire tolérer tous les forfaits de Richelieu, on va répétant ce refrain sempiternel : « il voulait abaisser tÂutricltc, » on ne sent pas la portée de ce qu'on dit. Les torts que l'on se figure atténuer par là, en réalité on les aggrave; car on se trouve, pour excuser des crimes de détail, alléguer un crime fondamental et plus grand.

» Tout ceci , je le sais, est encore un peu nouveau, mais n'en est pas moins exact, et il faudra bien que les oreilles s'y fassent. Le temps est venu de ne plus barguigner; il convient désormais d'avouer hautement toutes les vérités. Malgré des apparences dont on s'épouvante, ce sont les bons principes et les braves gens, soyons-en sûrs , qui en définitive y gagneront.

» Si l'esprit révolutionnaire s'est tellement ancré dans notre sol et l'a si profondément labouré, ce n'a pas été sans des causes qui remontaient fort loin. On avait trop méconnu Dieu , trop oublié sa justice invariable, qui est la même pour les grands et pour les petits. On avait trop dissimulé les mauvaises actions des princes et des premiers mi-

nistrcs, trop pallié toute iniquité qui semblait couverte par la majesté du trône. De là , implantation d'idées fausses dans les esprits, et corruption des consciences. On avait donné lieu aux peuples de s'imaginer que tout scélérat heureux est suffisamment absous par le succès.

> Dès qu'il n'y avait plus qu'à substituer à un cfmpcau rouge un bonnet rouge, c'était peu de chose. Le pas fut aisément franchi'. •

Note 4. — « Parmi les noms qu'avait illustrés aux bords du Mouzon une admirable lutte contre les complices des iconoclastes et des bourreaux. »

Comme le dévouement de ces braves les avait ruinés , et qu'ils tombèrent dans une respectable pauvreté , on ne cite plus guère en Lorraine, de famille de défenseurs de la Molhe, qui soit restée parfaitement connue, que les Landrian. Les Montarby pourraient faire exception, mais ils ont quitté le pays. — Du reste, nous ne parlons ici que des noms militaires de l'époque dont il s'agit. Quant au sang du magistrat dont le souvenir est inséparable de tant de gloire, il n'a point disparu de nos contrées : l'un des habitants de Nancy, M. Edouard de Riocour, est le descendant direct de ce vertueux Du Bois de RiocoUr, qui, avant d'aller négocier comme plénipotentiaire de Lorraine en Espagne, avait été, dans les murs assiégés , l'organe des lois expirantes de sa patrie.

Note 5. — « Du dernier gentilhomme de race locale qui n'ait point quitté la garde de la triste et poétique montagne. »

De race locale : les Landrian sont Italiens sans doute (anciens seigneurs de Landriano en Lorabardie); mais fixés en Lorraine depuis le duc Antoine, ils ont toujours résidé à la Molhe ou dans ses environs.

Note 6. — «Et qoi, flamme expirante de l'antique feu sacré, paraisse veiller encore au pied du gigantesque cimetière. »

Cette expression de vaste cimetière, elle ne nous appartient pas; elle est du temps même qui suivit de près la démolition de la Molhe. Le

(*) A l'in«tant, et pendant que ces pages sont sous presse, nous acquérons connaissance d'un passage de l'un des écrits où se trouve prêché avec le moins d'ambiguité le bouleversement social absolu, la destruction de toute Uberté, et rétablissement du plein communisme par les voies de la terreur. Or, on y réclame avec éloge, pour Richelieu , une place parmi les prédécesseurs des apôtres de ces doctrines. — Nous ne savions pas avoir si bien dit.

lecteur peut la trouver formellement employée, dans les fameux vers qui coururent alors le pays ; vers composés à une époque où l'œuvre de destruction systématique était déjà pleinement accomplie, mais où la montagne n'offrait pas encore son absolue nudité d'à présent, vu qu'il avait été impossible de faire disparaître en quatre ou cinq ans la totalité des débris. On ne saurait enlever si vite, quoi qu'on fasse, tous les matériaux d'une ville : deux siècles y ont à peine suffi.

Les vers dont il s'agit , copiés souvent en secret, circulaient dans les familles lorraines avec diverses variantes, comme il est arrivé à l'égard de tous les vieux chants nationaux qui eurent pour auteur un peuple entier plutôt qu'un homme. En rapprochant et corrigeant un peu les différentes leçons altérées , — de la façon dont opéra jadis Pisistrate sur les souvenirs des rhapsodes, — voici comme l'on peut transcrire ces lignes énergiques, qui datent de 1650 :

Toi qui cherches la Mothc au milieu d'elle-même , Et n'y trouves plus rien de la flère cité.., Vois ces murs en débris, qui sont, de tout côté , Le honteux monument d'une rigueur extrême.

Vois ces affreux monceaux de pierres et de bois , Qui semblent dans leur ombre , et jusqu'en leur ruine , Pouvoir encor donner à la gent mazarine , A défaut de remords , de paniques effrois.

Ce séjour désolé, ce vaste cimetière , C'est la Mothc. — Aujourd'hui, mise à bas tout entière , Elle se fait encor reconnaître en un point :

Cest d'inspirer la peur... et de n'en avoir point.

lie

THE UNIVERSITY OF MICHIGAN GRADUATE UBRARY

Page 1