CONCLUSION
Les vérités qui ressortent de cet exposé de l'histoire intérieure de Nantucket justifieraient peut être trois sortes de critiques que l'on peut adresser aux partisans du rétablissement du communisme agraire. Leurs théories contiennent, à ce qu'il semble, des erreurs philosophiques, des erreurs historiques et des contradictions.
D'abord leurs raisonnements partent d'une définition étroite et fausse de la propriété. Comme les physiocrates du siècle dernier, ils l'identifient avec la possession du sol. Mais les immeubles ne sont qu'une espèce assez restreinte de propriétés. Les premières propriétés de l'homme ce furent les armes, les outils, les meubles, les vêtements qu'il sut fabriquer, les cabanes qu'il construisit, les animaux qu'il dompta par son courage ou qu'il eut l'art d'apprivoiser. La terre ellemême ne prend une valeur appréciable que lorsqu'elle a été à son tour domptée et apprivoisée par la culture ou qu'elle se trouve au voisinage d'autres propriétés cultivées ou bâties.
Toute entreprise commerciale ou industrielle crée des espèces de propriétés nouvelles. Les barques, les vaisseaux, les cargaisons qu'ils apportent, les instruments aratoires et les moissons, les matériaux de construction et les bâtiments, les fruits non consommés du travail qu'on appelle l'épargne, l'or et l'argent qui servent à la faire circuler, et plus tard les valeurs mobilières dont chacune représente ou doit représenter un travail, une idée utile et les profits qu'elle promet à ceux qui l'ont conçue ou qui contribuent à la réaliser, ce sont là autant de formes de la propriété. La propriété devient plus impalpable que l'argent monnayé, que les billets de banque, que les actions des compagnies. Elle consiste souvent dans un brevet d'invention, dans un secret industriel, dans une marque de fabrique, dans un nom accrédité parmi le monde du commerce, des arts ou de la littérature. Le dernier progrès de la
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législation sur cette matière a été la consécration des droits de la propriété artistique et littéraire.
La propriété, dans son essence, ne se confond pas avec l'objet matériel auquel elle s'applique, avec lequel elle s'incorpore souvent. Elle est l'empreinte que Thomme a mise sur les choses, la transformation que son travail, son intelligence, son courage leur ont fait subir, ne fût-ce qu'en les transportant d'un lieu à l'autre et en les. mettant à la portée de ceux qui en ont besoin. Elle est en gé aérai ce que le génie ou la force de l'homme ajoute à la nature, en laissant dans le monde extérieur une trace ou seulement un souvenir de son action et de sa personnalité (1).
La propriété n'est pas bornée à la surface totale des terres cultivables et habitables, ni à la masse de tout le numéraire circulant, ni à l'ensemble des bâtiments, ni à la collection de tous les meubles, de tous les outils et de toutes les machines. Quand même on pourrait partager également tous ces objets en petites parts sans détruire le crédit, le goût des entreprises et le travail, sources de la richesse, il resterait encore à partager également entre les hommes le lot le plus important qui est l'esprit humain lui-même. Tant que les hommes resteront inégaux par l'esprit, il est à craindre qu'ils ne le redeviennent de toutes les manières. Mais ce Protée insaisissable ne dépend pas de Babœuf, ni même de Lycurgue. C'çst lui qui est le vrai coupable des misères de l'inégalité. C'est lui qui en changeant toujours et de place et de forme, donne aux choses leurs valeurs toujours changeantes, et il se laissera difficilement enserrer dans les liens d'une législation tyran* nique.
Lorsque les socialistes réclament, au nom du droit naturel pour chaque enfant naissant une part du sol cultivable ou même cultivé, on pourrait leur demander pourquoi la terre seule devrait faire les frais de cette dotation des enfants sans
(1) Il n'est question ici que de Torigine et de l'essence première de la propriété et non des modes divers de transmission , et des droits de ceux à qui la propriété est transmise.
patrimoine. N'y a-t-il donc point d'autres propriétés? Pourquoi ne pas réclamer aussi que chaque enfant soit en naissant propriétaire d'un magasin, d'un vaisseau, d'une fabrique ou même qu'il naisse actionnaire et capitaliste et que la société dépose dans son berceau un brevet d'invention? La réclamation en sa faveur vient d'un bon sentiment, mais d'une idée fausse. Elle suppose que la propriété est un objet matériel et borné ; que ceux qui se le partagent sont obligés de se serrer pour faire place au nouveau-venu qui doit s asseoir au banquet de la vie ; que la communauté doit se cotiser pour lui, et substituer sa tutelle à la responsabilité de la famille. Mais comme la propriété s'étend aussi loin que le génie et le travail de l'homme, et qu'elle est susceptible d'une extension indéfinie, il n'y a ni nécessité, ni justice à remanier la distribution des richesses sociales à l'occasion de chaque naissance. Chacun tient de la nature le droit d'être nourri par ses parents durant son enfance, et celui de développer son activité, son honnêteté, son intelligence pour appliquer ses facultés au métier qui lui convient le mieux. Mais nul n'est fondé à prétendre qu'il doive profiter du travail de son voisin, ni du travail des parents et ancêtres de son voisin.
Une autre erreur des socialistes est de supposer que la société, comme une bonne fée, puisse doter Tenfant gratuitement, et que ce nouveau membre de la communauté puisse exercer contre elle un droit sans être obligé à un devoir. Mais si un lot de terre lui est assuré comme dotation personnelle, ce ne peut être qu'à charge de le cultiver dès qu'il en aura la force. Voilà donc tous les hommes voués, dès le berceau, à l'agriculture, et condamnés parla loi d'égalité au servage de la glèbe. Les faits eux-mêmes démontrent cette conséquence de l'institution, puisque c'est dans les villages des paysans russes que les socialistes vont chercher le modèle de l'organisation qu'ils proposent. La société ainsi constituée est purement agricole, et tous les autres développements de l'intelligence et de l'activité humaines lui sont étrangers. Assurément le bonheur des paysans russes pourrait suffire, si l'homme n'était fait que pour manger du pain.
Enfin la troisième erreur philosophique des socialistes consiste à raisonner comme si l'absence supposée de la propriété individuelle dans les sociétés primitives prouvait qu'elle n'est pas légitime dans les sociétés civilisées. Mais dans tout ce qui se développe et progresse, les différentes phases de l'existence sont aussi naturelles l'une que l'autre. La fleur et le fruit d'une plante sont contenus en puissance dans le germe aussi bien que la racine, et la civilisation n'est pas plus opposée à la nature humaine que la barbarie. Au contraire, si chaque développement de Tintelligence et de l'activité humaines amène un développement correspondant de la propriété individuelle, si chez tous les peuples les lots de propriété et même les modes de propriété se sont multipliés à mesure que l'agriculture, les arts, l'industrie, les rapports des hommes entre eux se perfectionnaient, de cette corrélation constante entre les progrès de la société et l'augmentation du nombre et des catégories de propriétaires, il faut conclure que la propriété individuelle est conforme à toutes les tendances de la nature progressive de l'homme. La vraie nature d'un être se manifeste surtout dans le plein épanouissement de sa force et dans la perfection de sa maturité.
Aux erreurs philosophiques la théorie socialiste ajoute les erreurs historiques. Elle tronque les faits, et leur assigne des causes qui ne sont pas les véritables, de sorte que l'érudition et la critique y sont également défectueuses. Parce que différentes tribus de la race indo-européenne ont traversé une période de communisme agraire, on a cru que l'idée et la pratique de la propriété individuelle étaient étrangères aux premiers ancêtres de la race. Nous avons démontré que le père de famille à titre de chef et de roi absolu a été dès l'origine propriétaire de sa maison et de Tenclos qui l'entourait ; que cette propriété était nécessaire à la défense de la famille et au maintien de la religion domestique ; que la gens et le village étant issus de la famille, leurs propriétés collectives supposaient la propriété originaire et individuelle de l'ancêtre commun ; que même jusqu'à des temps assez voisins du nôtre la
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jouissance des communaux fut attachée à la possession d'une terre salique, d'un lot de domicile comprenant la maison d'un ancien chef de famille.
L'étendue et le caractère des pâturages communs n'ont pas été toujours bien déterminés. L'étendue d'un pâturage commun ne dépassait pas ordinairement les limites du territoire d'un seul village. La communauté n'existait qu^entre des hommes unis entre eux par le souvenir d'une même origine réelle ou supposée, et qui, comme les habitants de Nantucket, étaient ou se disaient tous cousins et cousines. De tels exemples ne peuvent être invoqués qu'à contre-sens pour justifier l'établissement projeté d'un socialisme d'Etat qui, appuyé sur une armée de fonctionnaires, confisquerait toutes les propriétés d'un vaste pays en renversant toutes les traditions de famille. Les traditions de famille étaient le lien des communautés de village. Elles maintenaient la concorde entre ceux qui restaient associés pendant plusieurs générations pour la jouissance des pâturages communs.
Les raisons qui firent établir ces communautés ont été sou* vent méconnues. Ce n'était ni la théorie des droits naturels de l'homme, ni celle de l'égalité des hommes entre eux qui dictait alors la coutume. Prêter les idées des révolutionnaires modernes aux barbares des premiers siècles du moyen-âge ou même des temps plus anciens, c'est dénaturer le sens de l'histoire et ne pas comprendre l'esprit des institutions primitives. Les communautés de pâturage furent établies sous l'empire de deux nécessités dont l'une venait de la nature, l'autre de l'état de la société. La plus grande partie des terres de chaque village n'étaient ni cultivées ni même cultivables soit parce qu'elles étaient encore stériles, soit parce que le petit nombre des habitants et l'imperfection des moyens de culture ne permettaient pas de les mettre en valeur. Le partage de ces champs qui n'avaient aucun prix était inutile et les exploiter par lots séparés eût été impossible. Il ne restait donc qu^à en faire un pâturage commun. L'état de la société commandait aussi l'adoption de ce régime pastoral. Les familles parentes
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et alliées étaient obligées pour se garantir du danger des guerres privées de former une association qu'on appela selon le pays, la gensy le sept^ le mundium. Les biens de tous les membres de l'association répondaient solidairement des méfaits de chacun d'eux. Tous ceux que couvrait une même garantie étaient donc amenés à mettre en commun comme gages des mêmes responsabilités, leurs richesses, c'est-à-dire leurs troupeaux.
Mais cette communauté pastorale enveloppait deux sortes de propriétés individuelles : il arrivait que certains animaux paissant au milieu d'un troupeau commun avaient leurs propriétaires distincts. Les chefs des tribus ou des génies en conquéraient un grand nombre à la guerre. Us devenaient par là riches et puissants et en prêtant des animaux de travail aux petits cultivateurs ils se faisaient une clientèle. Ils devenaient assez influents pour se réserver des domaines particuliers au milieu des pâturages communs, dans ce qu'on appelait la Marche de chaque village. De nos jours la véritable aristocratie se compose souvent d'industriels et de commerçants. Nous avons montré qu'à Nantucket les plus grandes propriétés avaient été acquises par ceux qu'avaient enrichis le commerce ou des expéditions lointaines et qu'elles étaient placées en dehors des cultures communes du village. L'aristocratie intellectuelle n'est pas étrangère à la formation de la grande propriété. De nos jours combien de châteaux ou de beaux domaines ont pour propriétaires des hommes qui n'ont jamais rien labouré que du papier avec leurs plumes !
C'est donc une erreur que de reprocher aux premiers occupants du sol, aux anciens défricheurs de nos terres l'inégalité des fortunes foncières. Ce serait une erreur plus forte encore de s'imaginer que rétablir les communautés agricoles, telles qu'elles ont existé autrefois, serait un moyen de revenir à l'égalité. Ces cultures communes ont existé presque partout avec les pâtures communes, mais elles ne s'étendaient qu'à une faible partie du territoire de chaque village. Elles
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existaient à côté ou dans Tintérieur des grands domaines des chefs et des seigneurs.
Ce ne fut ni une pensée d'égalité, ni la poursuite d'un idéal de justice et de perfection sociale qui engagea les anciens cultivateurs à mettre en commun leurs cultures. Ce fut une pensée d'économie. Par cette communauté ils s'épargnaient beaucoup de frais et de peines dans l'exploitation d'une terre peu féconde. S'ils transportaient chaque année les cultures d'une place à Tautre, c'est que le sol avait besoin de très longues jachères pendant lesquelles il s'engraissait du fumier des troupeaux.S'ils partageaient ces cultures chaque année par lots que Ton tirait au sort entre les différents groupes de familles du village, c'est que le hasard ne pouvait être injuste. Le déplacement annuel des cultures ne permettait d'attribuer au travail de personne la plus-value des terrains due à six ans de jachère. L'agriculture était encore si peu avancée qu'un lot en valait à peu près un autre.
Mais dès que les fumures réitérées et les progrès de l'agriculture eurent créé un sol généralement plus riche dans les districts cultivés, on s'aperçut qu'on pouvait se passer de jachères si longues. L'assolement triennal fut établi en Allemagne avant l'époque des Héristal et plus tard dans les pays slaves et en Russie. Chaque famille ou groupe de familles retint au moins pendant trois ans, c'est-à-dire pendant toute une période d'assolement, le lot de terre qui lui était échu. En trois ans, le cultivateur a le temps de s'attacher à la terre, de l'améliorer, de la faire sienne par son travail. Il devint de plus en plus difficile de détacher les familles de leurs terres. Les tirages au sort des lots tout faits d'avance, ou la distribution nouvelle de toutes les terres du village ne se firent plus que tous les six, neuf ou douze ans. Plus ces remaniements de la propriété devenaient rares, plus l'injustice en devenait grave et sensible, parce qu'après une longue possession, la plusvalue des terrains les mieux cultivés passait aux mains de nouveaux possesseurs. A force de s'éloigner, les nouveaux partages du sol finirent par cesser tout à fait. Chaque famille
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garda son lot à perpétuité et le transmit à ses enfants. Les terres soumises au régime de la culture commune, avant d'être définitivement appropriées, avaient été divisées et subdivisées, comme le prouvent plusieurs plans parcellaires dressés en Angleterre et en Allemagne. Les communautés agricoles ont donné naissance à une foule de propriétés rurales. La petite propriété est ainsi sortie du progrès de Tagriculture ellemême ; la grande propriété doit sa naissance alix capitaux accumulés par l'industrie, par le commerce et par des travaux étrangers à l'agriculture. Ces faits ont été les uns mal connus, les autres mal appréciés par les théoriciens socialistes. L'histoire ne sera peut-être guère plus favorable à leurs idées que la philosophie. Car ils se trouvent, à leur insu, les adversaires, et de la tradition qu'ils invoquent et du progrès donf ils se croient les promoteurs. Pourtant tout système peut se soutenir, quand il est vraiment un système et que tout y concourt au même but, y affirme la même pensée. Mais n'être pas d'accord avec soi-même est bien pis que de commettre des erreurs philosophiques ou historiques toujours sujettes à discussion. Il est très fâcheux que le socialisme ne soit pas un système même erroné. On pourrait l'adopter ou le combattre en ne se servant pour cela que de la raison. Mais il est tout autre chose. Il remplit l'âme de Thomme d'un désir insatiable de jouissances, il n'occupe son esprit que de la revendication orgueilleuse de ses droits ; et quand il l'a rendu égoïste, haineux, incapable de souffrir le droit d'autrui ou de borner ses prétentions personnelles, il lui offre, pour le satisfaire, une sorte de couvent matérialiste où chacun abdiquerait sa personnalité, son droit, son goût pour la propriété individuelle et se dévouerait au bonheur commun. C'est là le vice de la méthode morale du socialisme. Il fait des hommes qui seraient, par les passions dont il les anime, encore plus incompatibles avec un régime socialiste qu'avec un régime de hberté.
La même contradiction se rencontre dans la méthode scientifique du socialisme. 11 affirme le progrès ; il croit ouvrir à l'humanité les portes de l'avenir, et il nie le droit de la pro-
priété individuelle, dont le développement est lié à tous les progrès de Tesprit humain. Il condamne les sociétés les plus civilisées, et va chercher ses modèles dans les villages du moyen-âge, dans le mîr des anciens serfs de Russie, dans les clans de l'Ecosse et chez les tribus barbares des Wisigoths et des Suèves. L'humanité a-t-elle donc marché à rebours depuis tant de siècles et n'est-il pas bien tard pour lui faire rebrousser chemin? Les institutions du moyen-âge n'étaient pas sans valeur. Les paysans qui vivaient groupés pendant plusieurs générations autour d'un chef de famille ou de son successeur élu, étaient pieux, soumis à l'autorité du maître de la maison, très attachés aux traditions et à la vie locale. C'est cet esprit de piété, de respect et d'amour pour la famille et pour le clocher qui a fait vivre et prospérer dans les hameaux et les villages les communautés pastorales et agricoles. Les socialistes veulent-ils faire renaître ces mœurs rurales, patriarcales et religieuses ? Leur propagande et leurs idées semblent attester qu'ils visent un but tout différent. Pourquoi donc proposer à notre imitation de vieilles institutions regrettables peut-être, mais dont l'âme était dans les sentiments que les socialistes s'efforcent de détruire ?
Il y a deux socialismes, l'un actif et militant, qui est un appel aux passions populaires et qui ne peut être vaincu par de froids raisonnements, mais seulement par les forces plus énergiques de la morale pratique, de la religion, des bons exemples et par l'influence politique de ceux qui sauront apaiser tant d'âmes irritées. Ce n'était point ici le lieu de nous en occuper.
Il y a un socialisme de la chaire, essayant de donner une forme raisonnable à ce qui au fond ne relève pas de la raison, et d'accorder la science avec les aspirations confuses de la multitude. Ce socialisme nous paraît une illusion bienveil* lante où se complaisent quelques esprits généreux. Nous n'avons essayé de le combattre que pour rétablir sur quelques points la vérité historique faussée, à ce qu'il nous a semblé^ par des préoccupations trop modernes, dont les hommes appliqués à Tétude impartiale du passé ne peuvent pas toujours se crarantir. E. BELOT.