Nany à la fenêtre
C’était un après-midi de juillet, dans la clairière du sommet de la colline où nous avions grimpé par les flancs escarpés en nous accrochant aux arbres à cause des aiguilles de pin qui jonchaient le sol.
Autour de nous, le décor bleu-paon des sapinières; le sentier en corniche surplombant un chemin creux de sable rouge; la drève, la belle drève du bois des étoiles roulant en pente gazonnée vers une gorge touffue et, soulevée à la
perspective heureuse de nos regards, une autre colline, claire et fleurie de rêves, semblable aux paysages transposés qu’on aperçoit dans les tableaux anciens.
Nous avions parlé de Tolstoï et de la source infinie, et tes yeux bleus ombrés de souvenir évoquaient pour moi le ciel vibrant et profond de cette soirée des Ames où tu fus avertie de l’admirable et poignante vérité d’être.
Tu me disais :
« Les beaux soirs d’été j e m’accoude à ma fenêtre en vivant très loin. Devant moi de grandes prairies où une femme bâtit des meules de foin, puis des bois sur une hauteur. La nuit vient; l’air tiède entre par la fenêtre; les bois sont noirs et le ciel glisse des nuages. C’est l’heure que j’aime. Mon âme n’est plus du tout en moi; elle est là-bas; je ne la vois plus que vaguement.
Quand la nuit est tombée et qu’on m’a
crié dix fois de me retirer, mon âme revient tout imprégnée de belles choses qu’elle a vues et que je ne vois pas.
» Quelque chose m’attire que je ne vois pas encore!.,. »
Tandis que nous causions, l’Eveilleur avait commencé de jouer sur la colline et, par les routes blanches d’un pays lointain, l’Etranger venait vers toi. Sans le savoir tu écoutais ses pas et le frôlement de ses regards de lumière sur la neige.
Tu t’étais penchée en avant, les bras ramenés sur la poitrine et les mains croisées dans le geste d’étreindre une chose fragile et adorée. Ton front bombé d’enfant s’inclinait rayonnant sous la main d’un être invisible dont tu attendais la révélation d’un but et d’un chemin et tes boucles blondes en volutes de liseron, sur ta collerette, hésitaient à se poser, car tout en toi guettait le signal du départ.
Tu me fais penser souvent, Nany, à ces jeunes êtres avides de mouvement que nos trop longues réflexions impatientent.
Tu as bien des raisons d’être calme et de méditer, et c’est une chose adorable que ta ferveur silencieuse quand les ombres pensives descendent entre la vie et ton regard. Mais ta pensée a des courbes légères et vives, et, tel un oiseau qui a vite fait de chanter sa prière et recommence à voleter de branche en branche, ton cœur, alenti un instant à la montée du songe, se remet à battre vite et me crie qu’il est temps de partir.
Partir!,, vers quoi et pourquoi?..
Vois le joli village sur la route qui serpente : l’église, le christ en croix, les champs de blé, la forge, la source, et ta fenêtre au bord des prairies où planent, le soir, des brouillards blancs!..
Ce coin de terre, chaud de tes souve-
nirs, est grand comme l’univers; tu peux marcher, tu peux courir, Nany, tu n’en sortiras pas; ton âme en contient le paysage ondoyant et les êtres inquiets, et tes yeux ont reçu pour toujours le reflet de son ciel.
Je sais bien que le petit joueur de flûte a troublé le village en remuant le cœur de ceux qui l’habitent. Je sais que les vieux comme les jeunes, laissant les bonnes « prairies aux fleurs d’étoiles » et les maisons paisibles, se sont mis en voyage. La vie les a touchés; ils ont cru à une mission et sont partis sans la connaître. Ils repartent ainsi chaque matin par la route sans fin jusqu’à ce qu’au seuil du soir ta pensée les ramène.
Laisse errer follement ces créatures de ton désir, puisque tu as mis de l’amour plein leurs mains tendres et maladroites.
Mais toi demeure ici, chère enfant
éternelle dont la douce figure les console. Ouvre seulement ta fenêtre aux parfums de l’été; laisse rayonner par la campagne la vie pure de ton âme; elle sauvera les égarés et leur donnera la joie du retour.
L’Etranger t’a élue. Après une longue attente, tu as connu par lui l’exaltation délicieuse qui se fait dans le silence et la sérénité.
Sois patiente. Il reviendra bientôt illuminer ton ouvrage et les cloches sonneront encore à toutes volées pour célébrer la Pâque de ta vie et de ton rêve.
Henry Maubel.