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Naples et les napolitains

Encore un livre sur l’Italie! J’entends déjà cette terrible phrase prononcée de l’air dont on disait jadis :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?

Mais on sera peut-être plus indulgent pour cette nouvelle et modeste production, si l’on veut bien se souvenir que l’Italie est un peu la patrie de tout le monde, et qu’on ne saurait s’occuper trop d’un pays avec lequel nous mettent tous les jours en contact nos intérêts ou nos plaisirs, et qui, tout à la fois, fait le charme

i NAPLES ET LES NAPOLITAINS.

et le tourment de l’Europe. Pour celui-là même qui en critique les mœurs ou les institutions, qui se dit libéral en accusant la servilité publique et qui prédit la fin du monde à cause de quelques désagréments de douane, cette contrée privilégiée ne conserve-t-elle pas, malgré tout, un attrait secret et irrésistible? N’éveillet-elle pas dans son cœur une affection particulière, qui tient à la fois d’une admiration instinctive et d’une religieuse pitié ?

Lorsqu’on passe les Alpes pour la première fois, les vives jouissances des yeux et de l’esprit vous inondent ; on se sent doucement ému. L’air s’amollit, la flore du pays « où le citronnier fleurit » vient au-devant de vous avec son haleine embaumée. On est impatient de fouler ce sol dont chaque grain de poussière fut une de ces grandeurs, une de ces gloires qui ont ébloui notre jeune imagination. Mais c’est lorsqu’on franchit les monts pour la seconde fois, qu’à l’enchantement des yeux et au ravissement de l’esprit se joint l’attendrissement du cœur.

On sent quon aime F Italie, non-seulement dans ses qualités, mais jusque dans ses défauts. Et comment n’aimerait-on pas des défauts dont quelques-uns, chez tant de nations moins bien partagées, seraient encore des qualités?

L’émotion rend communicatif ; sous son empire, chacun croit avoir à exprimer quelque chose de nouveau et de particulièrement intéressant. De là un grief légitime contre ce pays: celui d’avoir fourni un prétexte à tant de livres, tableaux ou esquisses, dont si peu sont dignes • de lui. ,

Jadis, le nombre des touristes qui laissaient s’égarer jusqu’à Naples leur humeur voyageuse était fort restreint ; aujourd’hui, grâce aux nouveaux moyens de locomotion, tout le monde y est allé! Mais, de même que la liberté de tout penser et de tout dire n’a pas sensiblement

grossi la liste des penseurs et des grands écri-

vains, la multiplicité des voyages n’a pas accru le nombre des voyageurs ; elle a seulement développé dans une proportion prodigieuse le

chiffré des gens qui se transportent d’un point à un autre, qui regardent sans voir, qui croient avoir voyagé parce qu’ils ont parcouru leur itinéraire à grande vitesse et écouté le babil stéréotypé de quelques ciceroni plus ignorants encore que bavards.

Aussi bien, ces touristes agiles et satisfaits sont-ils une des plus curieuses productions de

notre époque de machines à vapeur et de trois

pour cent. Avec quel intime et naïf contentement d’eux-mêmes ils vous racontent qu’ils se sont cassé bras et jambes, qu’ils ont eu la chance d’être dévalisés par de vrais bandits, ou de sauver une jeune et blonde fille d’Albion se noyant dans le Tibre ! Avec quel accent de triomphe ils vous affirment qu’ils ont visité Naples en trois jours et Rome en moins d’une semaine ! Une semaine, les malheureux ! ils pouvaient tout voir en un jour î

-C’était l’avis du vénérable d’Agincourt, qui prétendait ne pas connaître Rome après un séjour de... trente années. Une anecdote qu’on lui

attribue exprime assez bien les nuances de cette opinion. xNotre infatigable archéologue, ayant à sa table trois étrangers , demandait à l’un d’eux combien de temps il avait passé à Rome,

— Huit jours, répondit fièrement le touriste.

— Bravo ! alors vous connaissez Rome... Et vous? dit-il en s’adressant au second de ses convives. ...

— Trois mois.

— Ce n’est pas assez. Et vous? dit-il encore au troisième.

— Une année.

— Une année, s’écria M. d’Agincourt, c’est trop peu, monsieur, beaucoup trop peu, pour connaître Rome.

C’est aussi l’opinion d’un de nos plus spirituels académiciens qui croit habiter Paris, mais qui, en réalité, a, depuis plus d’un quart de siècle, élu domicile sur le mont Pincio. 11 m’a récemment démontré, avec sa vive éloquence, combien la ville éternelle contenait encore de

merveilles inédites, et combien il fallait de temps et de patientes études pour parvenir à savoir bien ce que tout le monde sait.

« Un moment suffît au peintre de -paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine; mais les années entières sont trop courtes pour étudier les mœurades hommes et pour approfondir les sciences et les arts*. » Ces autorités imposantes serviront d’excuse à

l’imperfection et aux nombreuses lacunes de

mes ébauches ; elles me seront un abri contre

la critique, d’autant plus importune qu’elle est méritée. Je répondrai, moi chétif voyageur, comme mes illustres devanciers : Le temps ma

manqué.

Il n’est sans doute pas besoin d’un si long séjour ni de tant d’érudition pour connaître Napies. Néanmoins, s’il suffit d’un coup d’œil pour admirer les magnificences de son golfe, il faut

avoir pratiqué cét étrange pays pour le juger

A 1. Chateaubriand.

en connaissance de cause et comprendre ses

étourdissants habitants, il faut se résigner à se

débattre au milieu des épines de l’antithèse et de la désharmonie, des notes les plus discordantes et des données les plus contradictoires,

conséquence inévitable de sa merveilleuse va-

riété d’aspects. ; -• . -v

Peu de pays ont été exposés à de plus fréquentes invasions et ont souffert plus de vicis-

situdes : Sarrasins, Espagnols, Allemands, Français, sont venus tour à tour conquérir et se disputer cette contrée, où ils ont laissé des traces profondes de leur passage, et ajouté les traits particuliers de leur caractère et de leurs mœurs à la physionomie déjà si multiple de ces populations. . / ‘ . ....

En Italie, on flâne sans remords, parce qu’en flânant on s’instruit ; je me suis donc laissé aller

au charmant travail du far-niente ; j’ai cherché

Naples dans ses fêtes mondaines et dans les terreurs d’un tremblement de terre, dans ses églises et dans ses prisons, dans ses établisse-

ments de bienfaisance et dans ses théâtres, dans

ses places publiques et dans l’intimité de la vie de famille, et j’ai trouvé que, sur beaucoup de points, ce peuple est supérieur à ce qu’il paraît au premier abord. Il est atteint d’une caducité chronique, mais il a de la grandeur ; son im- ' prévoyance touche à celle de l’enfant, et il se consume à rêver la suprématie universelle; il est ignorant, mais on sent qu’il a fait partie d’un splendide foyer intellectuel^ il est pauvre, mais il se drape dans sa misère avec plus de satisfaction que d’autres peuples dans leurs richesses. Il n’a pas de religion, mais il est fort dévot. Sans profondeur ni consistance, il possède de l’esprit et une bienveillante gaieté qui charme. Il a été élevé à l’école de l’asservissement, et il tressaille au seul nom de la liberté. C’est le Vésuve qui, après avoir paru sommeiller pendant de longues années, éclate tout à coup* plus terrible, et fait trembler au loin la terre. * Incohérent assemblage d’anachronismes et de contre-sens ; curieux et captivant sujet d’études,

NAPLES ET LES NAPOLITAINS. Il

où se dévoilent les causes de la décadence d’une nation tombée de si haut, mais où se révèlent en même temps les énergiques symptômes d’un affranchissement plus ou moins prochain pour cette noble contrée dont le passé garantit l’avenir.

Pau, mars 1859.

FERDINAND II

FERDINAND II

Au milieu des événements considérables et des vicissitudes politiques des dix dernières années, Ferdinand II a eu cette bonne fortune, que l’Angleterre et la France, par leurs persécutions diplomatiques, en ont fait un martyr, presque un héros. S’il est peu de souverains

qui attirent l’attention autant que le roi de Naples, il en est peu aussi qui aient donné lieu à des jugements plus contradictoires; et, quoique très-rapproché de nous, il ne semble guère mieux connu que le roi de Siam ou l’empereur

du Japon. Pour quelques-uns, il est le propagateur du vrai libéralisme ét le bienfaiteur de l’humanité, un Trajan ou un Marc-Aurèle mo- ; derne ; tandis que, pour d’autres, il n’est qu’un tyran sanguinaire, un Néron incomplet.

Ce n’est pas que de nombreux écrivains et voyageurs ne se soient faits les apologistes ou ; les détracteurs de ce prince, et n’aient pris à tâche, les uns de le recommander, les autres de le dénoncer à l’Europe; mais c’est précisément le nombre et la diversité de ces documents • et de ces écrits qui compliquent la situation, et rendent très-délicate et très-difficile la recherche de la vérité. Ainsi, dans une publication inspirée par la première de ces opinions, - •>

nous trouvons ces mots : « Dans son royaume, Ferdinand II n’est pas craint; ce qui vaut mieux, il est respecté.' Ferme quand la nécessité l’y oblige, mais indulgent jusqu’à la fai-

blesse toutes les fois que cela lui est possible,

il a su se faire chérir de son peuple. Si les sages réformes progressivement apportées par

-* FERDINAND IL

Ferdinand aux institutions du royaume ;de Naples témoignent du libéralisme de ses opinions, la régularité de T administration, la manière dont- ses rouages fonctionnent sans froisser aucun intérêt, attestent la constante

sollicitude d’un esprit supérieur sans cesse

préoccupé du bonheur de ses sujets.

« Ferdinand aime les lettres et les arts; il leur accorde une intelligente protection. Ses soins constants ont contribué à vulgariser l’instruction publique jusque dans les moindres hameaux; non pas' cette Instruction philosophique qui n’a pour effet que d’éteindre la foi, d’éveiller l’ambition et de produire des mécontents, mais l’instruction qui augmente le bienêtre du peuple V» * ' v * ... •

Si cette appréciation ressemble trop à un panégyrique et qu’on soit curieux de connaître la vérité vraie sur cette royauté si diversement

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