L'EXTRÊME-ONCTION
rEmpereur, et il se tint à la porte pour interdire l'entrée à qui pourrait se présenter.
« Le Grand maréchal arriva comme j'étais là, écrit Marchand, et s'informa de ce que faisait l'Empereur. Je lui racontai comment l'abbé Vignali avait demandé à être introduit et à rester seul auprès de lui ; que je pensais qu'en ce moment s'accomplissait un acte religieux dans lequel l'Empereur ne voulait pas de témoins. — Je vais, me dit-il, chez Montholon ; faites-moi prévenir quand Vignali sortira. Une demi-heure après environ, Tabbé. en sortant, me dit : « L'Empereur vient d'être administré ; l'état de son estomac ne permet pas un autre sacrement. »
Ainsi, ce ne fut point, comme on a dit récemment, dans un but politique et dynastique qu'il tint à recevoir, à l'heure de la mort, les secours de la religion : eùt-il eu un tel objet, il eût convoqué ses serviteurs, il eût, comme faisaient les rois très chrétiens, commandé qu'on ouvrît toutes les portes et qu'on donnât la plus grande publicité à l'acte qu'il accomplissait. — Point du tout, il ne veut personne entre le prêtre et lui ; il demande, il réclame le secret; il entend que l'abbé vienne en costume bourgeois et dissimule « l'objet qu'il porte ». Qu'est-ce à dire? Que ce n'est point pour donner à penser aux autres qu'il veut un prêtre, mais que, dans son for intérieur, il le réclame, et qu'il est résolu à recevoir de lui a l'adjutoire » qu'administre à ses fidèles la religion catholique.
48o NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈNE
Ce n'est point un acte ostentatoire qu'il accomplit, c'est un acte intime : l'affirmation volontaire et décidée de sa foi traditionnelle.
Ces cérémonies l'ont épuisé ; lorsque Marchand rentre dans le salon, il le trouve les yeux fermés, le bras étendu sur le bord du lit, la main pendante ; le bon serviteur s'approche et baise cette main, sans que l'Empereur ouvre les yeux. Marchand appelle Saint-Denis qui, de même, baise cette main sans que l'Empereur fasse un mouvement. Eux aussi, ils ont la foi.
Voici pourtant que le docteur Arnott demande à être reçu; Marchand l'annonce doucement à l'Empereur; puis vient le Grand maréchal : l'Empereur ouvre les yeux et, avec une parfaite indifférence, parle du résultat insignifiant de la consultation : seul avec Marchand, il ne lui dit pas un mot de son entretien avec l'abbé Vignali.
On n'a point annoncé à l'Empereur que les consultants s'étaient accordés pour lui administrer du calomel ; comme on connaît sa répugnance à tous les remèdes, on est convenu de ne pas lui en parler et de le dissimuler le mieux possible. Marchand lutte, ne voulant pas tromper son maître ; il ne se rend qu'à cette observation du Grand maréchal : « C'est ici, une dernière ressource tentée, l'Empereur est perdu. Il ne faut pas que nous ayons à nous reprocher de ne pas avoir fait tout ce qu'humainement on peut faire pour le sauver. » Délayant alors la poudre dans de l'eau sucrée, Marchand
L'AGONIE 48r
présente le verre à TEmpereur, qui avale difficilement, veut rejeter la gorgée qu'il a prise, et, se tournant vers Marchand , lui dit d'un ton de reproche si affectueux, impossible à rendre : « Tu me trompes aussi ! >j Marchand bouleversé ne se remet un peu que lorsque, après une demi-heure, l'Empereur demande de nouveau à boire, prend avec confiance un peu d'eau sucrée et dit ensuite : « C'est bon, c'est bien bon ! »
Tous les serviteurs passent debout la nuit du 3 au 4-
Le 4, il ne peut prendre qu'un peu d'eau sucrée avec du vin ou de la fleur d'oranger ; rarement il le garde; un hoquet s'établit qui dure tard dans la soirée ; il peut encofe se lever pourtant : Antommarchi prétend s'y opposer ; il le repousse, paraît contrarié de la violence qu'on lui fait; il ne parle plus. Vers dix heures, il fait effort pour vomir, rend une matière noirâtre; le hoquet s'établit, puis le délire; il dit beaucoup de mots inarticulés, qu'on traduit par « France — Mon fils — Armée ». Ce sont les dernières paroles qu'il prononce. Cet état se prolonge jusqu'à quatre heures du matin ; le calme y succède ; l'œil est fixe, la bouche est tendue, le pouls s'abaisse. A six heures, on ouvre les persiennes ; on prévient M""* Bertrand, qui arrive à sept heures, s'assied au pied du lit. A huit, on avertit tous les Français qui ne sont pas du service intérieur : Pierron, Coursot, Archambault, Chandelier ; on les introduit. Il faut qu'ils voient cornai
ment meurt leur maître. Ils se rangent autour du lit; Noverraz s'est traîné au milieu d'eux. Les yeux fixés sur la lête auguste, ils attendent, debout et muets, que la mort ait fait son œuvre. A cinq heures cinquante minutes éclate le coup de canon de retraite, le soleil disparaît, l'Empereur est mort.
Le premier, le Grand maréchal s'approche du lit et, le genou en terre, il baise la main de son maître, et tous après lui, les serviteurs selon leur ordre, les femmes, les enfants Bertrand que leur mère a fait chercher, la fille de Saint-Denis, — à peine âgée d'un an, — dont on pose les lèvres sur la main glacée.
Le docteur Arnott est allé prévenir l'officier d'ordonnance Crokatt, qui constate la mort, puis arrivent deux médecins envoyés par le gouverneur. Suivant les ordres qu'a donnés l'Empereur, les exécuteurs testamentaires se réunissent dans le billard pour dresser les procès-verbaux et prendre connaissance des deux codicilles en date des i5 et i6 avril, par lesquels l'Empereur témoigne sa volonté quant au lieu de sa sépulture, fait à ses exécuteurs testamentaires une donation fictive de tout ce qu'il possède, distribue entre ses serviteurs les 3oo.ooo francs de sa réserve, et attribue à sa mère, ses sœurs, frères et neveux, divers objets mobiliers, indépendamment de ceux légués par le testament.
On rédige alors l'acte de décès, que Bertrand