CHAPITRE XHIL
Des extrémités de l'Asie, l’empereur n’oubliait pas l'Europe et surtout la France. L'administration de l’empire était partout où il était lui-même ; ses décrets étaient datés de Téhéran, de Samarcande, de Delhi ou de Calcutta. C'était une chose bizarre pour celui qui obtenait la concession de construire une usi?e sur quelque rivière de France ou d'Italie, de voir cette permission impériale arriver d’une ville de Tartarie ou de l'Indoustan. C'est surtout à Siam, où Napoléon s'arrêta le plus longtemps, qu’un grand nombre de ces décrets furent rendus, et entre autres le décret célèbre et si connu concernant la destruction de la mendicité, dont nous analyserons les dispositions principales.
Tout individu qui se reconnaissait pauvre, ou qui, étant trouvé mendiant, était déclaré tel par les tribunaux, était aussitôt inscrit sur Le registre des pauvres, et dès lors était mis à la disposition du gouvernement, qui pouvait le transporter à son gré sur tous les divers poin(s de l'empire et même dans les colonies. L'Etat, le plus souvent, Îcs répartissait dans les diverses communes de l'empire français, où ils étaient, avec leurs familles, entretenus, dans un rapport fixé, aux frais de l’état et de la commune. Chaque ville ou village était, selon ses rcvenus, chargé d’un nombre proportionnel de pauvres, et obligé de les loger, vêtir ct nourrir. Maïs, d'un autre
côté, les pauvres, ainsi sauvés de la misère et de la faim, demeuraient sous la surveillance de l’administration ; ils restaient à sa disposition, ne pouvaient s'éloigner, sans permission et sous des peines sévères, de cette résidence; ils étaient enfin, dans certains cas, obligés à divers travaux d'utilité publique, et principalement à l'entretien des routes, des canaux et des propriétés de l'Etat ou des communes.
Une pareille organisation des pauvres, qui les jetait dans une classe aussi inférieure tout en pourvoyant à leurs besoins et à leur existence, détruisit peu à peu la mendicité, en excitant au travail. La honte d’être reconnu pauvre s’augmenta à ce point, qu’il fallait être descendu aux derniers degrés de la misère pour solliciter son inscription sur le registre. La paresse, qui s’accommodait si bien de l’aumône, recula devant cette position nouvelle; car, si, dans cet ordre de choses, on trouvait les ressources de la vie, on y perdait la liberté. Le travail et l'exil du pays natal y devenaient obligatoires, au gré de l'administration ; les familles, si souvent insouciantes des misères de leurs membres, redoutaient cet ilotisme dont l'opprobre eût rejailli sur elles, et s’empressaient de venir à leur secours. Bientôt les choses en vinrent à ce point, que la mendicité fut presque entièrement éteinte sur la surface de l’empire, et que le nombre des pauvres, qui, dans le premier recensement fait par le gouvernement, s'élevait à neuf millions cinq cent mille, était, au bout de deux années, diminué de plus des deux tiers.
L'empereur déclara ce décret souverain et réglementaire, ce qui étendait son application à tous les Etats de l'Europe. Il usait peu de ces décrets généraux ; mais il n’hésita pas dans cette occasion, parce qu’il voulait détruire la mendicité, ou du moins amoindrir le nombre des pauvres dans l’Europe entière.
CITAPITRE XIV.
Un autre décret, non moins extraordinaire, fut daté également de Siam.
La vieille Égypte, si calme autrefois, semblait, depuis quelques années, être en proie à des agitations continuelles. Des séditions s'étaient élevées au Caire et dans les villes qui bordent le Nil. Quelques-unes de ces révoltes avaient été graves, et des garnisons françaises, impuissantes par leur petit nombre à les réprimer, avaient été massacrées; enfin, dans une dernière convulsion, les Égyptiens avaient maudit le nom et le pouvoir de Napoléon, et proclamé leur indépendance. La fausse nouvelle de la mort de Napoléon, répandue dans l'Orient et qui avait occasionné, comme nous l’avons vu, les massacres de Balkh, avait, à ce qu’il paraît, décidé cette insurrection insensée.
Et cependant, à cette époque, l'empereur songeait à vivifier l'Égypte par d'immenses travaux ; deux chemins de fer allaient être construits dans l’isthme de Suez, avec un embranchement qui devait rejoindre le Caire. Les deux navigations de la Méditerranée et de la mer Rouge allaient s’enchaîner par ces deux grands passages de commerce, et ces contrées, qui eussent entouré de leur voisinage le chemin nouveau de l’Inde et de l'’Europe, allaient retrouver une vie nouvelle et refleurir entre toutes les nations. Mais, en apprenant la nouvelle
de la sédition de ce pays, l'empereur ressentit la plus vive indignation ; il lui jura une haine à mort. « Ingrate Égypte ! s'écriait-il, terre sans foi et sans patrie, qui ne valait pas même la peine d’être conquise, et qui devait périr après une pareille trahison. »
Ce fut alors qu'il accomplit cet étrange châtiment d’une nation condamnée à mort sans retour, et qui allait être effacée de la surface de la terre.
Il ordonuoa que le Nil fût détourné au-dessus de Thèbes, et que, refoulé dans un lit nouveau, il vint se jeter désormais à travers le désert dans la mer Rouge. Ainsi détourné, le fleuve, depuis Thèbes jusqu’à la Méditerranée, abandonna son vieux lit desséché et pestilentiel ; bientôt les vents de l’ouest y amenèrent leurs tourbillous de sable, et rétablirent dans ces plaines, qui depuis la création leur étaient arrachées, le droit du désert et de la mort; il n’y eut plus de vie et de fleurs dans ces contrées naguëre si florissantes, et devenues désolées et brûlantes. Et tandis qu’une nouvelle Égypte se créait sur les nouveaux bords du grand fleuve depuis Thèbes jusqu’à la mer Rouge, l’ancienne disparaissait de plus en plus, s’abimant dans des flots de sable et de stérilité sous lesquels, au bout de quelques années, elle fut entièrement engloutie.
Après quoi Napoléon fit couper l’isthme de Suez; il rappela ces nations d'ouvriers qu'il avait employées à la découverte de Babylone, et sous une pareille force ces travaux immenses furent bientôt achevés. En 1825 Île détroit de Suez avait remplacé l’isthme de Suez; sa largeur était considérable, Napoléon ayant voulu creuser une mer et non un canal avec ses écluses comme on le lui conseillait: en vain lui disait-on que les élévationsdes eaux des deux mers étaient inégales, il dit qu’il les aplanirait. Et en effet, lorsque les dernières barrières furent enlevécs, et que les deux mers mugissantes se précipitèrent
l’une contre l’autre, leur furie fut courte : mariant leurs ondes, elles se firent un niveau, et avec les vagues arrivérent bientôt les flottes de l’inde et de l’Europe qui traversèérent à voiles déployées, et avec leur proues superbes, le nouveau détroit Napoléonien.
L'Afrique se trouva être la plus grande île du monde.