‹ Napoléon apocryphe, 1812-1832Chapitre 86 sur 154 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Depuis qu’elle avait été sacrée impératrice par le pape Pie VII, madame mère habitait le palais de l'Elysée; c'était là qu’elle avait créé, au milieu de la conflagration des guerres et du retentissement de la grandeur de ses fils, un asile de repos et de vertu. Très-pieuse et trèsbienfaisante, elle accomplissait toute la loi du Christ par une charité immense. Quand Napoléon la fit impératrice,

presque malgré elle, sa cour fut augmentée, mais elle se réserva une sorte de sanctuaire de famille et de tranquillité où elle n’était plus que mère, et où pénétraient seulement tous ces rois et ces reines, qui là n'étaient non plus que ses enfants.

L'empereur allait fréquemment chez sa mère ; sa tendresse pour elle était demeurée respectueuse et. avait quelque chose de l’obéissance; il aimait à abaisser sa puissance devant elle, à consulter cette forte intelligence où il avait puisé la sienne; il recevait d'elle de ces conseils et de ces inspirations qui ne partent que des âmes des mères. En échange de cette confiance, madame mère avait conservé pour Napoléon, dans le secret de son intimité. les plus tendres familiarités, elle le tutoyait comme dans son enfance, le reprenait quelquefois, combattait ses pensées, et le conquérant ouvrait son cœur d’airain à cette âme du ciel, et venait rafraîchir sa tête bouillante dans cette atmosphère de maternité et d’amour.

En 1817, un accident fort grave avait compromis sa santé et presque sa vie; elle s'était cassé la jambe en tombant dans un escalier du palais; elle supporta cet événement avec cette angélique énergie qui lui était habituelle, et c’est le sourire sur les lèvres qu’elle revit ses enfants qui accouraient à elle consternés de ce malheur.

Au mois de juillet 1819, madame mère se rendit à Aix.

en Savoie, où elle prit les eaux; mais loin d'y trouver le soulagement qu’elle en espérait, ces eaux fatales et prises avec imprudence occasionnèrent dans sa santé les plus grands désordres. De retour à Paris, une maladie terrible se déclara, et après un voyage à Fontainebleau qu’elle voulut faire, malgré ses souffrances, pour y retrouver Napoléon, elle revint à l'Élysée. La maladie fit de

nouveaux progrès , et bientôt tout espoir de conserver ses jours fut perdu.

Napoléon, averti, accourut aussitôt à Paris, où arrivèrent successivement ses frères et sœurs, et son oncle le pape Clément XV.

Madame mère, sur son lit de mort, avait conservé toute sa force d'âme. Dans sa chambre ou dans les salons qui la précédaient, il y avait un empereur et une impératrice, et sept rois et sept reines, tous ses enfants; elle les appelait tour à tour, surtout ses deux plus chers, Napoléon et le persécuté. C'était Lucien, pour qui elle avait gardé ce nom depuis même que sa grandeur s'était élevée au niveau des autres.

Elle appelait aussi ses petits-enfants , et ainsi entourée de tous, elle les consolait, leur donnait ses conseils et ses dernières instructions, et leur abandonnait ses mains brûlantes qu'ils couvraient de baisers et de larmes.

Elle sentait sa fin prochaine, elle voulut en connaître le terme précis. On le lui apprit. Alors elle parut plus calme. Elle leur dit, pendant qu'ils étaient agenonillés ou penchés près d'elle : « Mes enfants, quelle mort plus douce que la mienne ! Et comment ne bénirais-je pas le Seigneur qui a tant fait pour vous et pour moi! »

On lui démandait si elle souffrait.

« Je ne souffre pas, disait-elle, je n’ai que de la faiblesse ; il me semble même que c’est de la paresse, » ajoutait-elle en souriant.

C'est que la fièvre mortelle qui la consumait avait déjà dévoré la souffrance.

Elle se tourna vers l’empereur.

« Mon fils, lui dit-elle, tu vas donc rester seul sur la terre , seul avec le monde. Bientôt tu n'auras plus ta mère pour lui apporter ta tendre soumission. Il n’y avait plus qu’elle, cher enfant, à qui tu dusses de la déférence et du respect. Pauvre Napoléon, que tu seras seul au monde quand il n’y aura plus que des inférieurs auprès de toi!» |

MORT DE LA MÈRE DE NAPOLÉON. 4s1

Elle appela tous ses enfants.

« Lucien , Pauline, Joseph, mes chers enfants, désormais Napoléon sera votre père... Vous lui devez tout; n'oubliez jamais que votre grandeur est la sienne, et vient de lui.

« Mon fils, disait-elle encore à Napoléon, l’Europe est à toi. Dieu, par qui tu as fait de si grandes choses, t'en réserve de plus grandes encore. Sache que toute la terre t’appartiendra; mais n'oublie jamais que c’est Dieu qui donne la toute-puissance. »

Dans les intervalles de ses faiblesses et de ses évanouissements , elle leur rappelait, avec effusion , leurs premières années; comment, restée veuve et seule, elle s'était senti la force de les diriger, et combien ses efforts avaient été bénis.

Elle demanda les derniers sacrements de l'Église : le pape Clément XV était là attendant. [l s’approcha pour les lui administrer. |

« Saint père ! dit-elle avec émotion, eh quoi! vousmême !… ‘

— 0 ma sœur bien-aimée, dit Clément XV, j'agirais ainsi comme pontife suprême, si je ne le faisais pas comme votre frère et votre vieil ami. »

Les archevêques de Paris et de Milan assistèrent le pape dans cette sainte cérémonie.

Madame mère se releva sur son séant , et voulut ellemême prononcer les prières; sa langue était embarrassée, mais sa voix n'était pas affaiblie. .

Quand le pape se fut retiré, elle dit à Joseph et à Napoléon, qui étaient restés seuls auprès d'elle : « Je suis mieux, mes enfants, cette cérémonie m'a beaucoup soulagée. »

Elle reposa quelque temps, et s'étant réveillée au milieu de tous ses enfants , elle les pria de la laisser seule avec Napoléon.

Et quand elle fut seule avec lui :

« Mon fils! lui dit-elle, au moment où je vais paraître devant Dieu, je t’assure que ma vie a toujours été pure! » |

Napoléon sanglotait. « Du courage! mon fils, disaitelle ; si tu savais comme je meurs heureuse ! »

Puis elle lui confia un secret qu’il garda religieusement, se contentant de dire à ses frères que c'était un acte admirable de délicatesse et de générosité.

Ensuite elle lui montra du regard un livre entr'ouvert : « Napoléon, lui dit-elle, lis-moi les prières des agonisants. »

L'empereur obéit. Mais au bout de quelques instants, elle dit : Je suis fatiguée, cesse... » Alors elle s’assoupit, et le délire s'empara de son esprit.

Tous ses enfants entrèrent. Elle balbutiait des paroles inachevées, des sons inarticulés. Vers huit heures elle dit avec effort et distinctement :

« Mère de Napoléon !.… je suis la mère de Napoléon !.… J'étais trop fière! Patdonnez-moi mon orgueil.. mon Dieu !.. mes enfants!»

Ce furent ses dernières paroles. La respiration devint plus embarrassée et plus rapide : une heure s’écoula encore dans ces angoissés.

A neuf heures du soir, le 15 novembre, son souffle, qui s’affaiblissait, cessa tout à coup sans qu’il apparût aucun vertige d’agonie ou de douleur.

Elle venait d’expirer.

Alors tous ces souverains se prosternèrent autour du lit mortuaire, et leurs prières, mélées à leurs sanglots, saluèrent le départ de cette âme admirable.

Ses funérailles furent dignes de sa majesté.

Le 25 novembre, du palais de l'Élysée à l’église Notre- Dame, se déploya un cortége innombrable au milieu des rues et des quais tendus de noir.

D'abord la garde impériale tout entière marchait en avant.

Après elle venaient le clergé de Paris à pied,

Les voitures des évêques,

Les voitures des cardinaux,

La voiture du pape, drapée en velours,

Le char funèbre, éclatant de magnificence, surmonté de la couronne impériale , et traîné par seize chevaux caparaconnés de velours violet et d’or.

Les rois de Bavière, d'Autriche, de Saxe et de Pologne tenaient à cheval les cordons de deuil.

Après venait Napoléon, qui pleurait. À ses deux côtés et sur la même ligne étaient les sept rois ses frères et beauxfrères, tous comme lui revêtus de manteaux de deuil, à pied et la tête découverte.

Ensuite venaient, dans un ordre solennel, les rois, les grands officiers de la couronne, les maréchaux de l'empire, le conseil d'Etat, le sénat, le corps législatif, une foule de corps et d’autorités , puis les voitures impériales et royales; et enfin une armée de cinquante mille hommes.

L’archevêque de Paris, accompagné de huit évêques, reçut le corps sous le portail de la basilique, entièrement tendue de velours violet à l’intérieur.

Madame mère fut enterrée au milieu du chœur de Notre-Dame ; sur sa tombe s'élève sa statue colossale assise. Elle a trente-sept pieds de hauteur, et fut fondue en bronze d’un seul jet. Depuis ce temps le maître-autel a été placé à l'entrée du chœur sous la croix.

Trois autres monuments bien dignes d’elle furent élevés à sa mémoire. Ce sont les hospices Ramolino, Bonaparte, et Fesch, contenant chacun mille lits, pour les vieillards, les militaires pauvres et les malades. Ils s’élèvent majestueusement entre le Champ-de-Mars et l'es-

planade des Invalides sur le bord de la Seine, presque en face le gigantesque palais du roi de Rome.

Ainsi mourut, ainsi fut honorée, ainsi fut pleurée, cette femme forte, cette mère admirable, tout âme et tout

cœur. Le deuil du peuple fut, comme celui de sa famille, profond et vrai.

Page 1