Napoléon dans la littérature du XIXe siècle
Je ne sache pas que dans la Grèce antique on ait jamais songé à composer une histoire de la guerre de Troie. Qui a l'Iliade n'a pas besoin de l'Histoire. Il en est de Napoléon comme des héros d'Homère; il pourrait se passer de la pyramide de livres écrits par les historiens. Les odes, les poèmes, les chansons suffisent à dire sa vie et sa gloire.
Napoléon raconté, évoqué, ressuscité par les poètes et les romanciers, tel sera l'objet de cette causerie. Je laisserai — pour une fois — sur les rayons des bibliothèques, les historiens, les mémorialistes et les théoriciens de l'art militaire. Je montrerai l'empereur dans la littérature proprement dite, et surtout dans la poésie, reflet direct et éclatant de la pensée du peuple et de la tradition nationale.
Il y a le cycle de Napoléon comme il y a le cycle de Charlemagne. Gaston Paris a écrit VHisioire poétique de Charlemagne. Je ne prétends pas donner moi-même un pendant à ce beau livre. Je tenterai seulement de préparer le travail de quelque Gaston Paris du trentième siècle, en faisant devant vous un
(i) Conférence faite à la Société des conférences, à Paris, et à l'Hôtel de ville, à Metz.
simple sommaire de l'Histoire poétique de 'Napoléon. Ce sera le Napoléon de la légende, je l'accorde, mais vous savez bien que, de cet homme-là, l'histoire n'est ni moins merveilleuse ni moins admirable que la légende. Il faut même dire que, si grand que l'ait fait la légende, l'histoire la plus précise et la plus minutieuse l'a grandi encore, justifiant ces paroles de Gcethe à Eckermann : « Napoléon grandira à mesure qu'on le connaîtra mieux. »
Par qui, par quoi commencer ? Mon Dieu ! tout simplement par le commencement. Cependant je ne citerai rien des odes, cantates et stances écrites sous le consulat et sous l'empire, à la glorification du consul et de l'empereur. Il y en eut plus de deux cents, sans compter les très nombreuses pièces latines, telles : Primo Consuli in pacem universalem ab illo coagmentatam et Colloquium apud mânes elyseos, inier Carolinn mogniim et consultissimum virum Tronchet. Il n'est pas besoin de s'appeler Napoléon pour recevoir le tribut très négligeable de ces adulations lyriques. Tout monarque, petit ou grand, en a sa part. Louis XIV,
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire,
a eu Y E pitre sur le passage du Rhin et Y Ode sur la prise de Namur. Mais, quand il fut mort, son nom ensoleillé s'éclipsa de la poésie française.
Aussitôt après la chute de l'empire, on aurait pu croire qu'il en était de la couronne poétique de Napoléon comme de celle de Louis XIV, qu'elle était fanée et ne reverdirait point. Pendant les six années que l'empereur mit à mourir sur le plateau brûlant de ^ Longwood, les poètes qui l'avaient si profusément encensé sous son règne, Esménard, Arnault, Pierre
Lebrun, Baour-Lormian, Aignan, Millevoye, Soumet, sentirent comme par miracle tarir en eux cette source d'inspiration. Casimir Delavigne, dont les premiers vers, en 1811, avaient été un hymne napoléonien, ne prononce même pas le nom de Napoléon dans sa Messénienne sur la bataille de Waterloo. Il l'appelle : Varus. ^
C'est hors de France, c'est en Angleterre, c'est en Allemagne, que l'empereur captif eut ses poètes. L'un était lord Byron, l'autre se nommait Henri Heine.
a De tous les hommes, dit Byron, dans le HP chant du Pèlerinage de Child Harold, de tous les hommes, Napoléon est le plus grand, et non le pire... Vainqueur de la terre, te voilà son captif. Tu la fais trembler encore, et ton nom redouté ne fut jamais plus présent à la pensée du genre humain, que maintenant que tu n'es plus rien. »
Coup sur coup, Byron écrivit : Waterloo. — Faut-il donc te quitter, ô mon glorieux chef? — VEtoile de la Légion d'honneur et les sublimes Adieux de Napoléon :
« Adieu, le pays qui vit le funèbre éclat de ma gloire naître et éclairer la terre de mon nom. Tu m'abandonnes maintenant, mais les pages de ton histoire, les plus brillantes comme les plus sombres, seront pleines de ma renommée...
« Adieu, France ! Quand ton diadème ceignit mon front, je te fis la perle et la merveille de la terre.
0 Oh ! que n'ai-je encore ces cœurs belliqueux, qui, vainqueurs dans toutes mes guerres, sont tombés sans fruit en luttant contre l'orage. L'aigle planerait encore dans le ciel en fixant d'un œil assuré le soleil de la victoire !
a Adieu, France!... Mais la violette vit encore au fond des vallées. Quoique fanée, tes pleurs la feront refleurir. Alors ton cœur pourra encore s'éveiller à
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ma voix, et je pourrai encore vaincre les armées ennemies ! »
Vers le même temps, en 1816, Henri Heine, qui avait certainement vu des soldats prisonniers des Russes passer à Dusseldorf pour regagner la France, et qui les avait entendus exprimer leur surprise, leur douleur et leur colère en apprenant la captivité de l'empereur, traduisit ces sentiments avec une grandeur épique dans les Deux Grenadiers.
« ... Que m'importent femme et enfants! J'ai bien d'autres soucis ! qu'ils aillent mendier, s'ils ont faim ! Lui, l'empereur, l'empereur est prisonnier !
« Ensevelis-moi dans la terre de France.
a La croix d'honneur avec son ruban rouge, tu me la placeras sur le cœur, tu me mettras le fusil à la main, et tu me ceindras le sabre au côté.
« C'est ainsi que je veux rester dans ma tombe, comme une sentinelle, et attendre jusqu'au jour où retentiront le grondement du canon et le galop des chevaux.
« Alors l'empereur passera à cheval sur mon tombeau au bruit du tambour et au cliquetis des sabres, et moi, je sortirai tout armé du tombeau pour le défendre, lui, l'empereur, l'empereur ! »
Plus tard, dans Reisebilder, Henri Heine reviendra souvent à Napoléon. C'est son idole; il en récite les litanies : « Eternellement admiré, éternellement regretté ! — Homme nouveau — Héros des temps modernes — Prométhée dont la légende sera clamée aux siècles par le rocher de Sainte-Hélène, qui se dressera, horrible, du milieu des mers. »
Tout enfant, Heine avait assisté à l'entrée de Napoléon à Dusseldorf. Il a tracé de souvenir ce portrait, embelli jusqu'à la transfiguration :
« L'empereur portait son simple uniforme vert, et le petit chapeau historique. Il montait un petit cheval
blanc, et ce cheval marchait si fier, si paisible, si sûrement, d'une manière si distinguée... Si j'avais été alors le prince royal de Prusse, j'aurais envié le sort de ce petit cheval. L'empereur se penchait négligemment sur sa selle. D'une main, il frappait amicalement le cou du petit cheval. C'était une main de marbre qui éclatait au soleil, une main puissante, une de ces mains qui avaient dompté l'anarchie et réglé le duel des peuples; et elle frappait bonnement le cou de ce cheval. Son visage avait aussi cette couleur que nous trouvons dans les têtes de marbre des statues grecques. Les traits étaient noblement réguliers, comme ces figures antiques, et dans ces traits on lisait : « Tu n'auras pas d'autre dieu que moi. » Un sourire, qui chauffait et qui donnait le calme, voltigeait sur ses lèvres, et cependant on savait que ces lèvres n'avaient qu'à siffler, et LA PRUSSE N'EXISTAIT PLUS. Et ces lèvres souriaient, et l'œil souriait aussi. C'était un œil clair comme le ciel. Il pouvait lire dans le cœur des hommes. Il voyait rapidement, d'un regard, toutes les choses du monde, tandis que nous ne les voyons que l'une après l'autre, et que souvent nous n'en percevons que les ombres colorées. Le front n'était pas aussi serein; là planait le génie des batailles; là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues avec lesquelles le génie de l'empereur traversait le monde. Et je crois que chacune de ces pensées eût fourni à un écrivain allemand de l'étoffe pour écrire pendant toute sa vie. L'empereur chevauchait paisiblement au milieu de l'allée. Derrière lui, montée sur des chevaux écumants, chargés d'or et de plumes, galopait sa suite... Et le peuple, de ses mille voix, criait : a Vive l'empereur! »
Ce chant impérial, commencé hors de France, et dont Byron et Heine ont écrit les premières strophes, allait être continué en France. Mais pour cela, il fallut la mort de l'empereur.
Lamartine raconte qu'il se trouvait au mois de juin 1821 en visite à Aix-les-Bains, chez Mme de Saint-Fargeau, avec le maréchal Marmont, Lally- Tollendal et autres personnages. Le duc de Dalberg entra. Il paraissait très ému. Il dit simplement : a II y a une bien grande nouvelle. Il est mort ! » Tous les assistants comprirent; ils gardèrent quelques instants un silence émouvant. C'est sous l'impression ressentie à ce moment que Lamartine écrivit la Seftieme Méditation :
Ici gît... point de nom!... demandez à la terre! Ce nom, il est inscrit en sanglants caractères, Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar, Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves. Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d'esclaves Qu'il foulait tremblants sous son char!
Jamais nom qu'ici-bas, toute langue prononce. Sur l'aile de la foudre aussi loin ne vola. Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface, N'imprima sur la terre une plus forte trace, Et ce pied s'est arrêté là !
En a-pfrenant la mort de 'Napoléon, — c'est le titre même de la pièce de vers, — Shelley interpelle la Terre :
a Quoi, Terre, quoi? Tu sautes comme autrefois dans la lumière de ton allégresse matinale ! Les membres ne restent-ils pas immobiles quand l'esprit est parti ? Peux-tu te mouvoir encore quand Napoléon est mort? Quelle étincelle vit encore dans ton foyer?»
Manzoni écrit : Le 5 Mai :
« Il n'est plus... Veuve d'une si grande âme, la terre s'arrête.
« Muette, elle pense à la suprême heure de l'Homme du Destin, et ne sait quand un pied mortel viendra sur sa poussière sanglante imprimer la même trace.
oïl a tout éprouvé : la gloire plus grande après le péril, la fuite et la victoire, le palais et l'exil — deux fois dans la poussière, deux fois sur les autels!
« Il se nomma. Deux mondes l'un contre l'autre armés se tournèrent vers lui, soumis et comme attendant leur sort. Il leur imposa silence et s'assit en arbitre au milieu d'eux. Il disparut et sembla achever ses jours dans l'inaction, sur une île chétive, objet d'une envie sans borne, d'une pitié profonde, d'une haine infatigable et d'un indomptable amour. »
Napoléon mis au tombeau en sortit aussitôt en une éclatante apothéose. Sa mort fut une résurrection. Sans doute les rois et les empereurs de la Sainte- Alliance n'avaient pas oublié l'usurpateur corse qu'ils avaient jadis appelé « leur bon frère »; sa menaçante image venait encore troubler leurs pensées et leurs rêves. Les ministres anglais songeaient si bien à lui, que, consciencieux geôliers commis par l'Europe, ils ordonnaient chaque année de resserrer les fers qui le rivaient au dur rocher. Sans doute aussi, l'empereur vivait dans les souvenirs du peuple français, et dans les espérances de l'armée. Je possède des chansons, griffonnées sur des tables du café Lemblin par des officiers à la demi-solde, qui ont pour refrain : a II reviendra. » La légende (puisque l'on veut qu'il y ait légende) existait dans l'âme populaire, mais elle était encore informe et confuse, faute de grandes voix pour la préciser et l'illuminer. En France, les poètes, ces tout-puissants faiseurs de renommée, n'avaient pas parlé.
Déranger, par exemple, n'avait pas, sous l'empire, le culte de Napoléon. Dans le premier recueil de ses Chansons — Chansons morales et autres^ comme porte le titre — publié en 1816, l'empereur n'est pas nommé, et l'on ne saurait prendre pour une apologie du régime impérial ce refrain de chanson :
Ah! Monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.
Ce n'est pas non plus un cri napoléonien, que la première et peut-être la plus célèbre chanson de Déranger, ce Roi (VYvetoty écrit en 181 3 :
Il était un roi d'Yvetot, Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire.
Quel bon petit roi c'était là
C'est seulement dans le recueil de 1821, et surtout dans celui de 1825, que l'on trouve les chansons bonapartistes qui passionnèrent la France de ces temps-là. Il y a /é 5 Mai :
Il fatiguait la victoire à le suivre.
Elle était lasse, il ne l'attendit pas.
W. y z. le Vieux Drapeau :
Quand secouerai-je la poussière, Qui ternit ses nobles couleurs ?
Le Vieux Sergent :
De quel éclat brillaient dans les batailles Les habits bleus par la victoire usés !
Le Vieux Caporal
Poussé d'humeur et de rogomme,
Rien n'a pu retenir mon bras.
Puis, moi, j'ai servi le grand homme !
Il y a les Deux Grenadiers. C'est à Fontainebleau, quelques jours avant le départ pour l'île d'Elbe. Deux grognards devisent sur les généraux qui ont abandonné l'empereur pour accourir à Paris près du comte d'Artois :
Notre sang paya tous leurs grades.
Heureux qu'il nous en reste encore!
Quoi 1 la gloire fut en personne
Leur marraine un jour de combat.
Et le parrain, on l'abandonne!
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Il y a enûn les Souvenirs du -peuple :
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps.
L'humble toit, dans cinquante ans.
Ne connaîtra pas d'autre histoire.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encore le révère.
Oui le révère !
Parlez-nous de lui, grand'mère.
Parlez-nous de lui !
On a dit que Béranger fut un des créateurs de la légende napoléonienne. Il semble plutôt qu'il l'ait subie. Béranger, en effet, n'a guère mis en scène Napoléon lui-même. Il a évoqué l'image de l'empereur telle que la voyaient sous la Restauration le peuple et les soldats. C'est pourquoi ces chansons démodées sont et resteront un très précieux document pour les historiens, qui, tout en racontant la politique et la guerre, s'efforcent de pénétrer jusqu'au fond de l'âme française.
Que, d'ailleurs, le populaire chansonnier ait été l'un des fondateurs ou seulement le propagateur le plus influent de la légende, ce fut d'abondance de cœur et non pas dans l'idée spéciale, comme on l'a prétendu, de battre en brèche le gouvernement des
Bourbons. Il aimait sincèrement Napoléon. La preuve, c'est que bien plus tard, dans les chansons composées de 1834 à 1846, et qui, par sa volonté expresse, ne devaient être publiées qu'après sa mort, on trouve encore de nombreux vers à la louange de l'empereur : la Leçon d'histoire, le Baptême, l'Egyptienne, Madame mère, le Matelot breton. Saint Napoléon, l'Aigle et l'Etoile, Sainte-Hélène, et // n'est pas mort! Dans cette dernière chanson, Béranger exprime l'idée qui fit battre longtemps les cœurs simples, que Napoléon s'était évadé de Saint-Hélène et qu'il attendait caché dans quelque impénétrable retraite le moment propice pour rentrer en France et reprendre le sceptre et l'épée. — Cette idée-là était si bien enracinée, si indéracinable, que huit ans après le Retour des Cendres, aux élections partielles de juin 1848, de braves gens, en votant pour le prince Louis- Napoléon, crurent voter pour l'empereur lui-même.
Au contraire de Béranger, Chateaubriand avait salué d'un mot pompeux et fatidique Napoléon vivant. Dans la préface d'Atala, publiée en 1801, il avait écrit : « On sait ce que la France est devenue jusqu'au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe de réconciliation quand elle est lassée de punir. »
Après l'exécution du duc d'Enghien, Chateaubriand biffa la phrase. Cette suppression était sa déclaration de guerre à Napoléon.
Cette guerre que l'empereur subit à regret, car il admirait Chateaubriand, — et Chateaubriand ne dissimule pas qu'il était, malgré tout, très fier de cette admiration, — cette guerre, dis-je, eut pour dernière bataille la brochure fameuse : de Buonaparte et des Bourbons, enragé réquisitoire contre un vaincu, où il
est dit, entre autres vérités, « que Buonaparte a fait rétrograder la guerre jusqu'à l'enfance de l'art. » Mais vers 1821, Chateaubriand signa la paix avec l'empereur défunt. Il demanda à Louis^ XVIII de replacer sur la colonne la statue de Napoléon. Et plus tard, il écrivit au prince Louis-Napoléon : « Si, dans ses impénétrables desseins, la Providence avait rejeté la race de saint Louis, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre. » Chateaubriand, à propos de ses articles du Mercure, avait écrit avec sa modestie coutumière : « Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. » Désormais, c'était Chateaubriand qui n'en avait pas fini avec Napoléon. Il est hanté par la grande ombre. Victor Hugo a dit que « Napoléon gênait Dieu. » Je n'en suis pas bien sûr. Mais Napoléon gênait Chateaubriand, car si l'empereur n'eût pas existé. Chateaubriand aurait pu se croire le plus grand homme de son siècle.
Il se résigna à partager la royauté du dixneuvième siècle, et, après avoir pris son parti de cela, il exalta magnifiquement son compétiteur : « A lui demandé ses nom et prénoms :
« A répondu : « Napoléon Bonaparte. »
« A lui demandé oti il a résidé depuis qu'il est sorti de France.
« A répondu : « Aux Pyramides, à Madrid, à a Vienne, à Berlin, à Moscou, à Sainte-Hélène. »
a A lui demandé quel rang il occupait dans l'armée.
« A répondu : « Commandant à l'avant-garde des a armées de Dieu. »
Le plus beau livre de Chateaubriand, les Mémoires d' outre-tombe, est plein de Napoléon. Trois volumes entiers, les tomes V, VI et VII lui sont consacrés, et dans les autres volumes. Chateaubriand l'évoque
souvent encore et se surpasse pour parler de lui. Il a des mots éclatants, des images dont la grandeur écrase, des phrases faites d'éclairs et de rayons pris à l'Olympe et au Sinaï :
0 Une partie de la puissance de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur... Il a pris naissance dans notre chair, il a brisé nos os et s'est nourri de la moelle des lions. » — « Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid. Il n'eût pas été ce qu'il était si la I\Iuse n'eût pas été là. La raison accomplissait les idées du poète. » — « Les Russes n'avaient qu'à se laisser rouler en bas des hauteurs de Smolensk; leur seule masse l'eût écrasé. Mais à la vue de ce grand homme et des débris de la garde serrés autour de lui, ils demeurèrent immobiles, comme fascinés. Son regard arrêta cent mille hommes. »
Quand Chateaubriand n'est pas emporté par le récit ou passionné par le tableau, il se défend de l'idolâtrie. Il admire, mais il discute : « Bonaparte, dit-il, était un poète en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, un administrateur habile, un législateur laborieux et raisonnable... Mais ce que la vraie philosophie ne lui pardonnera pas, c'est d'avoir façonné la société à l'obéissance passive, repoussé l'humanité vers les temps de dégradation morale et abâtardi les caractères. Il a dérangé jusqu'à l'avenir. La faiblesse oti nous sommes plongés vis-à-vis de nous-mêmes et vis-à-vis de l'Europe, notre abaissement actuel, sont la conséquence de l'esclavage napoléonien. Il ne nous est resté que les facultés du joug. »
]\Iais après ces pages de condamnation, Chateaubriand reprend aussitôt, au début du chapitre suivant : a Vaines paroles! mieux que personne, j'en sens l'inutilité. Le monde appartient à Bonaparte. Ce que le ravageur n'avait pu achever de conquérir, sa
mémoire l'usurpe; vivant, il a manqué le monde; mort, il le possède!... Après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire, plus dominateur que le premier. »
Et cette domination, autant que personne, plus que personne. Chateaubriand la sent l'étreindre et le brûler comme la tunique du Centaure. Ecoutez-le, alors qu'il lui faut passer de l'épopée napoléonienne à l'histoire de la Restauration :
« Retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, c'est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un gouffre. Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon? Aurais-je dû parler d'autre chose? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question après un pareil homme? Comment nommer Louis XVIII en place de l'empereur? Je rougis en pensant qu'il me faut nasillonner à cette heure d'une foule d'infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d'une scène dont le large soleil avait disparu. »
On retrouvera ces sentiments-là exprimés d'une façon plus mesurée, mais non moins pénétrante, chez le poète de la Nuit de mai et du Rhin allemand. Dans les premières pages de la Confession d'un enfant du siècle, Alfred de Musset écrit : « La France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance et s'endormit d'un si profond sommeil que ses vieux rois, la croyant morte, l'enveloppèrent d'un linceul blanc... Les enfants ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, demandèrent où étaient leurs pères. On leur répondit que la guerre était finie, que César était mort et que les portraits de Wellington et de Bliicher étaient suspendus dans les ambassades avec ces deux mots au bas : Salvatoribus mundi. Alors s'assit sur un monde
en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre. Ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides; ils n'étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes, on allait à une capitale de l'Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde. Ils regardaient la terre, xe ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide. »
Cette page, qu'il me fallait citer ici pour suivre l'évolution des idées et des sentiments, m'a fait manquer à la chronologie des écrivains. Avant de nommer Alusset, j'aurais dû parler de Stendhal.
Stendhal a dédié son premier livre à Sa Majesté Napoléon le Grand, retenu à Vile de Sainte-Hélène, et il a rédigé ainsi son épitaphe : Ci-git Henri Beyle, gui vécut, écrivit, aima... Il respecta un seul homme, Napoléon.
Entre cette dédicace et cette épitaphe, Stendhal travailla à une histoire de Napoléon qui devait avoir six volumes et dont on ne trouva, après sa mort, qu'un seul volume de récits fragmentaires et de grosses liasses de notes et de documents. Dans la Chartreuse de Parme, Stendhal intercala un épisode fort vanté de la bataille de Waterloo qu'il a située, je ne sais pourquoi, au milieu de marécages hollandais; et, dans les Mémoires d^un touriste, il a peint l'empereur à la minute pathétique entre toutes où le Revenant de l'île d'Elbe se trouva dans le déûlé de Laffray mis en joue par des soldats français.
Que, d'ailleurs, l'admiration pour Napoléon, involontaire, tyrannique, mais tout de même très sincère chez Chateaubriand, innée chez Henri Heine et chez Musset, ne fût chez ce déroutant et énigmatique Stendhal qu'une affectation, un dandysme de qualité
supérieure, c'est là une question qu'il appartient aux beylistes de résoudre . Mais, qu'ils concluent négativement ou affirmativement, il n'en resterait pas moins à écrire un livre curieux sous le titre : Stendhal et 'Napoléon.
A la veille et au lendemain de la révolution de 1830, — qui fut une revanche de 181 5, — les poésies napoléoniennes se multiplient. De la plume qui écrit Lui et la première Ode à la colonne, Victor Hugo signe en caractères fulgurants son engagement dans l'armée impériale dont il va devenir le chef, succédant à l'empereur lui-même.
Avec leur verve marseillaise et leur déplorable facilité, Barthélémy et Méry improvisent le long poème : Napoléon en Egypte, puis Waterloo et le Fils de Vhomme. Méry s'arrête, un peu essoufflé, mais Barthélémy poursuit la louange enflammée de l'empereur dans les 4^ &, I9^ 50" et 51® Némésis.
Casimir Delavigne montre Napoléon
Seul sur un rocher d'où sa vie importune Troublait encore les rois d'une terreur commune, Du fond de son exil encore présent partout, Grand comme son malheur, détrôné, mais debout Sur les débris de sa fortune.
Dans cette même langue pauvre et justement périmée, avec ce même sublime caduc, Delavigne écrit la Napoléone et l'Hymne des Invalides, le Retour et le Mont Saint-Bernard, où il célèbre, à sa façon — ce n'est pas la meilleure — le drapeau tricolore, qui
Fier d'un passage si hardi, De ses plis ombrageait encore Le chapeau vainqueur à Lodi.
Alfred de Vigny, dans Grandeur et Servitude militaire, exprime l'impression d'un ûls de soldat en
approchant de Bonaparte : « Il jouait avec les cheveux d'un enfant de dix ans. J'en avais treize. Je fus jaloux de cet enfant, et le cœur me bondit quand je vis qu'il touchait le sabre du général... Bonaparte se baissa, et, me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa bouche et me baisa le front. La tête me tourna. Je sentis qu'il était mon maître et qu'il enlevait mon âme à mon père... Il m'avait soulevé libre, et, quand ses bras me redescendirent doucement sur le pont du navire, ils y laissèrent un esclave de plus. »
Edgar Quinet, qui disait qu' « il eût été bien de mourir dans les saintes batailles de 1 814 et de i8i 5 », consacre à Napoléon un poème de trois mille vers, a Ce poème, dit-il dans sa préface, est le complément ^Ahasvérus. Ahasvérus représentait la poésie du passé, l'homme éternel en qui s'absorbent tous les hommes et qui s'appelle l'humanité. Le poème qui le suit appartient à la poésie du présent. Il a pour sujet l'homme individuel, le Héros, Napoléon. » Voici les vers qui terminent l'épilogue du poème :
Non ! le cercueil esc vide et la tombe a menti.
Non! l'écho du néant a trop tôt retenti.
Non ! le ver a trop tôt convoité sa pâture,
Trop tôt le fossoyeur a fait la sépulture :
Il n'est pas mort! il n'est pas mort! Il n'est pas mort!
S'inspirant de la balade de Sedlitz, la Revue nocturne, immortalisée par Raffet, Frédéric Soulié écrit cette page épique : l'inauguration de l'arc de triomphe par l'empereur et tous les fantômes de la Grande Armée. Dans la Lanterne magique, il reprend et restitue le Napoléon de Béranger, le héros de la tradition populaire, l'empereur dont le portrait grossièrement enluminé décorait alors la chaumière et la mansarde, et dont l'image grandiose et familière était dans les yeux des soldats.
Théophile Gautier chante les Vieux de la vieille r
Ces Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas.
Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits.
Nobles lambeaux, défroque épique, Saints haillons qu'étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois.
Je vous entends : « Il va passer Auguste Barbier. » Et pourquoi donc? Cette pièce fameuse des ïambes, VIdole, est d'un sentiment si sincère et si puissant, d'un souffle si véhément, d'une impression si grande, que je regretterais qu'elle manquât au cycle napoléonien. Ces beaux vers témoignaient d'ailleurs avec éclat que pour l'imprécation comme pour l'acclamation, Napoléon est un incomparable sujet lyrique. Barbier a eu du génie une fois dans sa vie : c'est quand il a parlé de l'empereur.
La voici donc, cette France de l'empire, cette « cavale indomptable et rebelle » domptée par « le Corse à cheveux plats » :
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre, La poudre et les tambours battants,
Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre Et des combats pour passe-temps.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide.
Broya des générations ; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,
Sur le ventre des nations.
Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière. D'aller sans user son chemin.
De pétrir l'univers et, comme une poussière. De soulever le genre humain;
Les jarrets épuisés, haletante et sans force, Prête à fléchir à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse; Mais, bourreau, tu n'écoutas pas.
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étouffer ses cris ardents, Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse.
De fureur tu brisas ses dents.
Elle se releva, mais, un jour de bataille.
Ne pouvant plus mordre ses freins.
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille,
Et, du coup, te cassa les reins.
Les foudres des ïambes glissèrent sur le bronze sans l'ébranler. Les poètes continuèrent de chanter l'empereur, et Napoléon mort conquit le théâtre, comme vivant il avait conquis l'Europe. De 1830 à 1845, il revécut dans deux cents drames, comédies, vaudevilles et pantomimes représentés à Paris devant un public si passionné qu'un soir l'acteur Provost, qui jouait Hudson Lowe, s'attira d'un spectateur de la quatrième galerie cette réplique, — qui n'était pas dans le texte : — « Gredin! tout à l'heure, je vas te faire ton affaire. » Les costumiers confectionnèrent plus de redingotes grises et de petits chapeaux pour Gobert, de la Porte-Saint-Martin et pour Edmond, du Cirque, doués tous deux par la Fortune d'un proâl napoléonien, que les fournisseurs ordinaires de Sa Majesté l'Empereur et Roi n'en avaient jamais fait pour lui-même.
Les auteurs, pour la plupart bien oubliés aujourd'hui, de ces pièces où c'était la poudre qui parlait le mieux, se nommaient Saintine, Duvert, Michel Masson, Anicet Bourgeois, Clairville, Eugène Sue, Jacques Arago, Ancelot, d'Ennery, Paul Foucher, Antony Béraud, Brisebarre et... Franconi.
Il y avait aussi Alexandre Dumas. Il écrivit en neuf jours : Napoléon Bonaparte ou trente ans de l'histoire de France, drame en six actes et vingt-quatre tableaux.
Ce vingt-quatrième tableau, c'est Sainte-Hélène.
Tout est préparé pour une évasion, mais l'empereur refuse de partir. Il dit : a Ce qui n'est qu'admiration vulgaire deviendra culte. Jésus-Christ n'eût pas fondé une croyance s'il n'avait eu ses quarante jours de Passion. Ma Passion, à moi, ma croix, c'est Sainte- Hélène... Je la garde. Il me la faut. » Et son interlocuteur lui répond : a Tu es grand comme le monde. »
Balzac, en ces temps-là, qui furent les plus laborieux et les plus tourmentés de sa vie, prit le temps de lire, la plume à la main, les Mémoires sur Napoléon, les dictées de Sainte-Hélène, les premiers recueils de la Correspondance. Il rêvait de faire, sous le titre de Maximes et Pensées de 'Napoléon^ le plus beau livre du monde, » — c'était son expression. — a Aux yeux des masses, disait-il, ce livre sera comme une apparition. L'âme de l'empereur passera devant elles. Mais pour quelques esprits choisis, il sera son histoire sous une forme algébrique. On y verra l'homme abstrait, l'Idée au lieu du fait. Cette œuvre sera à Napoléon ce que l'Evangile est à Jésus-Christ.» — C'est encore son expression.
Le jour où Balzac eut recueilli cinq cents pensées de l'empereur, il se trouva qu'il manquait d'argent. (Ces jours-là ne furent pas rares dans la vie de Balzac.) Il vendit les Maximes de Napoléon à un ancien bonnetier qui ardait pour la Légion d'honneur et qui les dédia au roi Louis-Philippe.
Nombreux sont les romans où Balzac fait apparaître l'empereur : la Y endetta^ une Ténébreuse Affaire, le Colonel Chabert, la Paix du ménage, VEnvers de Vhistoire contemporaine, la Femme de trente ans. Et, dans le Médecin de campagne, il a introduit un récit de la vie de Napoléon.. Ce récit
ne tient, en aucune façon, au sujet ni à l'action. On ne s'attend pas à trouver dans le roman un pareil épisode. Mais quelle aubaine et quel enchantement qu'il y soit !
C'est à une veillée, dans une grange. Un paysan vient de terminer l'histoire de la Bossue courageuse. « Racontez-nous l'empereur, dit-on à un vieux soldat légionnaire. — La veillée est trop avancée; je n'aime point à raccourcir les victoires. — Dites tout de même. Nous les connaissons pour vous les avoir vu dire bien des fois; mais ça fait toujours plaisir à entendre. » Alors, le grenadier « se leva de dessus sa botte de foin, promena sur l'assemblée ce regard noir tout chargé de misère, d'événements et de souffrances qui distingue les vieux soldats, et après avoir repoussé ses cheveux gris d'un seul côté de son front, il porta la tête vers le ciel afin de se mettre à la hauteur de l'homme dont il allait dire l'histoire ».
Et le récit commence dans un langage trivial et fulgurant d'une impression inoubliable. Le vieux soldat conte la campagne d'Italie, l'expédition d'Egypte, le retour o sur une coquille de noix, un petit navire de rien du tout, qui s'appelait la Fortune ». Le 1 8 Brumaire, Bonaparte dit aux avocats : « Qu'avez-vous fait de la France? Vous êtes un tas de galapiats qui vous fichez du monde et faites vos choux gras de la France! Ce n'est pas juste, et je parle pour tout le monde qui n'est pas content ! » « Pour lors, ils veulent babiller, mais minute! Il les enferme dans leur caserne à paroles, les fait sauter par les fenêtres et vous les enrégimente à sa suite, où ils deviennent muets comme des poissons rouges et souples comme des blagues à tabac. De ce coup, passe consul. Voilà tout le monde bien content. Primo : les prêtres, qu'il empêche d'être tracassés; segondo : les bourgeois qui fait son commerce sans avoir à craindre les rafiamus
de la loi, qu'était devenue injuste; tertio : les nobles, qu'il défend d'être fait mourir, comme on en avait injurieusement contracté l'habitude. » Puis, c'est Napoléon et la France à l'apogée, le tout-puissant Empereur, la plus grande France, avec ses cent trente départements et ses Etats tributaires. « Quel bon temps ! Les colonels passaient généraux, le temps de les voir; les généraux maréchaux; les maréchaux, rois. Les simples sapeurs qui savaient lire étaient princes. Moi qui vous parle, j'ai vu, à Paris, onze rois et un peuple de princes qui entouraient Napoléon comme les rayons du soleil. Vous sentez bien que chaque soldat ayant la chance de chausser un trône, pourvu qu'il en eût le mérite, un caporal de la garde était comme une curiosité. »
« Mais Napoléon allait plus vite que le pas. Les hommes allaient lui manquer et les amis le trahir. — Va pour la paix! dit l'empereur; mais avant, frottons les Russes. — Tope ! dit l'armée ; en avant ! Jamais les aigles n'avaient si bien roucoulé. » Surviennent les revanches de la Fortune lassée : la Bérézina, Leipzig, 1814, 181 5. a Les maréchaux, nourris d'or et devenus gras à lard, ne voulaient plus marcher ; mais les soldats étaient si particulièrement héroïques, qu'en ce temps-là un bon grenadier ne durait pas plus de six mois... Fin finale, on s'empare de Napoléon par trahison et les Anglais le clouent dans une île déserte de la grande mer, sur un rocher élevé de dix mille pieds au-dessus du monde... Il est obligé de rester là, jusqu'à ce qu'on lui rende le pouvoir pour le bonheur de la France. Il y a des gens qui disent qu'il est mort, histoire de tromper le peuple. Ah! bien oui, mort! On voit bien qu'ils ne le connaissent pas. »
Publiée dans VEurope littéraire avant l'apparition du Médecin de campagne, cette Histoire de VEmpe-
reur, racontée dans une grange -par un vieux soldat eut un très grand succès. Les journaux la reproduisirent à l'envi et des imprimeries clandestines en firent d'innombrables contrefaçons. Balzac écrivait, le i^' août 1833, à Mme de Hanska : « Vous lirez un jour ce gigantesque morceau qui fait pleurer les plus insensibles, et que cent journaux ont reproduit. Des amis m'ont dit que, d'un bout à l'autre de la France, il y a eu un cri d'admiration. »
Cette histoire de Napoléon est, en effet, admirable. Balzac, le plus objectif des romantiques — on pourrait dire le seul, — a poussé là jusqu'au prodige le dédoublement de sa personnalité. Ce n'est pas lui qui parle. C'est bien, en vérité, un vieux soldat, sorti du peuple, vieilli à l'armée, ayant passé par tous les corps de garde et par tous les bivouacs, cheminé sac au dos sur toutes les grandes routes, combattu dans toutes les batailles. 11 ne sait pas écrire, il sait à peine lire, mais il sait raconter l'empereur, son empereur ! Il trouve dans son cœur une passion véhémente et dans son imagination ingénue et puissante, comme celle des premiers rhapsodes, des images fortes et neuves, des mots épiques.
En Napoléon, Balzac n'admirait pas tant le grand capitaine, le pacificateur de la nation déchirée, le fondateur de la France nouvelle comme héritier et organisateur de la Révolution, que le maître d'énergie, le parangon de la volonté, le despote par nature et l'absolutiste par raison. Mais Balzac s'est bien gardé de prêter au vieux grenadier aucune de ces idées-là. Il a abdiqué sa pensée, repoussé très loin de lui sa conception propre de l'empereur. Le Napoléon de son récit n'est pas le Napoléon de Balzac. Il n'est pas davantage le Napoléon des historiens ni celui des poètes. C'est le Napoléon de la tradition, le héros miraculeux et providentiel, le géant des batailles,
a le père du soldat, » — a le bienfaiteur des Français, » — a l'empereur de tout le monde ». Cette idole populaire, l'humble conteur que s'est fait un jour Balzac, en a fixé en traits indélébiles l'effigie grossière et superbe. On dirait d'une image d'Epinal gravée par Michel-Ange.
J'arrive à Victor-Hugo. Avec tant d'autres de ses vers immortels, ceux-ci sont dans toutes les mémoires :
Toujours lui ! Lui partout! Ou vivante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
Je tremble, et dans ma bouche abond e Iles paroles,
Quand son nom gigantesque, entouré d'auréoles,
Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur.
Il n'y a nulle rhétorique dans cette admirable strophe. Elle est souverainement belle parce qu'elle est absolument sincère. Des grands écrivains du dixneuvième siècle aucun n'a subi, autant que Hugo, la fascination, la domination de l'empereur.
En sa première jeunesse, quand « l'enfant de génie » balbutie les vers des Odes, son esprit bourbonien se révolte contre la gloire impériale.
Son Buonaparte (1822)
Choisi par la main qui foudroie, Des aveugles fléaux ressaisissant la proie, Paraît comme un fléau vivant.
Dans la première Ode à VArc de triomphe^ il demande que le monument soit achevé, mais c'est pour y faire passer le duc d'Angoulême couronné des lauriers du Trocadéro; assaut où les Français eurent, — chiffre officiel — cent cinquante-deux hommes hors de combat.
Dans les Deux îles, la malédiction alterne encore
avec le dithyrambe. Mais dès 1827 Hugo est conquis; plus que cela, il est possédé. Pendant un demi-siècle, jusqu'aux temps où il écrira, pour U Année terrible, les Deux trophées, et, pour Toute la lyre, la Destruction de la Colonne,
Napoléon sans cesse ébranle sa pensée.
Avec les pièces sur l'empereur éparses dans l'œuvre de l'illustre poète, on pourrait composer, à coups de ciseaux, tout un livre — un gros volume de quatre à cinq cents pages — qui porterait ce titre : Napoléon le Grand,- par Victor Hugo.
Quel livre ! Il commencerait par les poèmes que j'ai déjà nommés des Odes et Ballades et des Orientales. Viendraient ensuite les Souvenirs d'enfance des Feuilles d'automne :
J'avais sept ans, je vis passer Napoléon.
Il passa. Cependant son nom sur la cité Bondissait, des canons aux cloches rejeté. Son cortège emplissait de tumulte les rues; Et, par mille clameurs de sa présence accrues, Par mille cris de joie et d'amour furieux, Le peuple saluait ce passant glorieux.
A la suite, quatre pièces des Chants du crépuscule : le Grand Homme vaincu ; A Laure, duchesse d'Abrantes; Napoléon II; la deuxième Ode à la Colonne :
Dans la fournaise ardente il jetait à brassées Les canons ennemis,
Puis il s'en revenait gagner quelque bataille : Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés.
Et rapportant ce bronze à la Rome française, Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
En avez-vous assez?
Plus loin, ce serait VOde à l'Arc de triomphe (des V oix intérieures) :
Debout!
Ceux de quatre-vingt-seize et de mil huit cent onze. Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze, Ceux que scelle à la terre un socle de granit, Tous, poussant au combat le cheval qui hennit, Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule.
On relirait avec admiration le Retour de VEmpereur, ce grandiose poème, d'un si beau mouvement lyrique :
Sire, vous reviendrez dans votre capitale. Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale. En habit d'empereur !
Par cette même porte où Dieu vous accompagne. Sire, vous reviendrez sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne, Et grand comme César!
On prendrait enfin, dans les Châtiments, VExpiation; dans la Légende des siècles, le Cimetière d'Eylau; dans V Année terrible, les Deux trophées; dans Toute la lyre, la France, ô mes enfants..., la Destruction de la colonne, Ecrit sîir un livre.
Après tous ces beaux vers, on imprimerait des pages de prose d'une égale beauté. D'abord le discours sur la pétition du prince Jérôme Bonaparte. J'en cite la péroraison :
« Accordez-moi cette supposition qu'il existe dans un coin quelconque de l'univers un homme qui n'ait jamais entendu prononcer le nom de l'empereur. Supposez que cet homme lise le texte de loi qui dit : La famille de Napoléon est bannie à perpétuité du territoire français. En présence d'une pénalité si terrible, cet étranger se demanderait ce que pouvait être ce
Napoléon. Il se demanderait, cet étranger, avec une sorte d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoléon avait pu mériter d'être ainsi frappé à jamais dans toute sa race... Messieurs, ces crimes, les voici : c'est la religion relevée, c'est le Code civil rédigé, c'est la France augmentée au delà même de ses frontières naturelles, c'est Marengo, léna, Wagram, Austerlitz, c'est la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait jamais apportée à une grande nation. »
Que de choses encore ! Des fragments du Rhin; le Récit du capitaine, de Victor Hugo raconté par un témoin de- sa vie; les chapitres épiques des Misérables sur Waterloo. Des Misérables aussi, les pages des Amis de l'A B C, où Marius trace en traits de feu cet éblouissant portrait de Napoléon :
a ... Oui admirez-vous, si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il de plus? Si vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de quels grands hommes voudrez-vous? Il avait tout, il était complet. Il avait dans son cerveau le cube des facultés Humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il dictait comme César. Sa causerie mêlait l'éclair de Pascal au coup de foudre de Tacite; il faisait l'histoire et il l'écrivait; ses Bulletins sont des lliades. A Tilsit, il enseignait la majesté aux empereurs; à Tx^cadémie des sciences, il donnait la réplique à Laplace; au Conseil d'Etat, il tenait tête à Merlin. Il voyait tout, il savait tout, ce qui ne l'empêchait pas de rire, d'un rire bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout à coup l'Europe effrayée écoutait des armées se mettre en marche; les frontières des royaumes oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive, lui, se dresser, debout sur l'horizon, avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande
armée et la vieille garde, et c'était l'archange de la guerre!... Etre l'empire d'un tel empereur, quelle splendide destinée pour un peuple, quand ce peuple est la France et qu'il ajoute son génie au génie de cet homme!
a Apparaître et régner, ix.archer et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynasties, transfigurer l'Europe au pas de charge, être le peuple de quelqu'un qui mêle à toutes vos aubes l'annonce éclatante d'une bataille gagnée, avoir pour réveille-matin le canon des Invalides, jeter dans des abîmes de lumière des mots prodigieux qui flamboient à jamais, Marengo, Arcole, Austerlitz, léna, Wagram! faire à chaque instant éclore au zénith des siècles des constellations de victoire, donner l'empire français pour pendant à l'empire romain, vaincre, dominer, foudroyer, être en Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers l'histoire une fanfare de Titans, conquérir le monde deux fois, par la conquête et par l'éblouissement, cela est sublime ! »
A Sainte-Hélène, en ses rêves consolateurs. Napoléon prévoyait ces chants triomphaux et ces éclatants panégyriques. Il disait : a Je suis destiné à être la pâture des écrivains, mais je ne crains pas d'être leur victime. Quelque esprit qu'ils y mettent, ils ne tireront jamais qu'à poudre sur du granit... Et quand