‹ Napoléon en exil: relation contenant les opinions et les réflexions deChapitre 2 sur 8 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

1815» — D'après la^résolutlon qu'avait adoptée le gouvernement britannique d'envoyer Napoléon dans une résidence éloignée, résolution qui lui fut communiquée à Plymouth, par le major général sir Henry Bembury, sous-secrétaire d'Etat, à bord du Bellérophon^ vaisseau de 74, capitaine Maitland, Napoléon, accompagné des personnes de sa suite auxquelles on permit de rester auprès de lui, passa, le 8 août (1) 1815, sur le Northumberland^ vais-

(1^ Lorsque l'cmpcrcar quitta lo BeUérophony le 8 aoiU, les oflQcicrs anglais furent dans la consternation ; ils se sentaient impliqués dans l'injustice d'un pareil procédé. Napoléon traversa le pont pour descendre dans la chaloupe, avec le calme et le sourire sur la filtre, ayant à ses côtés l'amiral Keith. Il s'arrêta devant le capitaine Mnitland, et le chargea de témoigner sa satisfaction aux officiers et à l'équipage du Betlcro* phon ; et le voyant extrêmement triste, il lui dit pour le consoler : « La postérité ne peut en aucune manière vous accuser de ce qui arrive. Vous avez été trompé aussi bien que moi. » Napoléon Jouit pendant vingtquatre jours de la protection du pavillon anglais ; if séjourna dans les rades de Torbay et de Plymoutn, et ce ne fut qu'apri>s ce temps que l'amiral désarma les Français, le 7 août, lorsqu'on passa à bord dfii Nor^ thumherland. Le désarmement est^ un des signes caractéristiques des prisonniers de guerre. Par une espèce de procédé, les armes do l'empereur ne furent point demandées. Voir V Appendice, n«* 1, 2, 3.

seau de 74, capitaine Ross. Ce vaisseau portait le pavillon du contre-amiral sir George Cockburn, chargé de conduire Napoléon à Sainte-Hélène, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour s'assurer de sa personne, après son arrivée au lieu de son exil. Le gouvernement permit que, parmi ceux qui l'avaient suivi à bord An Bellérophon et du Mirmidon^ quatre officiers, un médecin et douze personnes de sa Maison s'attachassent a) son sort ; les personnes dont les noms suivent furent choisies à cet effet : les comtes Bertrand, Montholon et Las Cases; le baron Gourgaud; la comtesse Bertrand et ses trois enfants; la comtesse Montholon et un enfant; Marchand, premier valet de chambre; Cipriani, maître d'hôtel ; Piéron, Saint-Denis, Novarre, le Page, les deux Archambaud, Saintini, Rousseau, Gentilini, Joséphine; enfin Bernard et sa femme, domestiques du comte Bertrand. Un jeune homme de quinze ans, fils du comte de Las Cases, reçut aussi la permission d'accompagner son père. Avant de leur faire quitter XeBellérophoriy on demanda les épées et autres armes des prisonniers, et leur bagage fut visité, afin de s'emparer de ce qui leur appartenait, soit en billets, argent ou bijoux. Napoléon, après avoir payé les personnes de sa suite à qui il ne fut plus permis de l'accompagner, ne possédait que quatre mille pièces d'or, dont on s'empara par ordre des ministres de Sa Majesté.

Lorsque la décision du ministère anglais d'envoyer Napoléon k Sainte-Hélène fut communiquée à sa

Maison, M. Maingaud, chirurgien, qui l'avait accompagné depuis Rochefort, refusa de le suivre. M. Maingaud était un jeune homme inconnu à Napoléon, et qui ^vait été appelé fortuitement pour le soigner, jusqu'à ce que M. Fourreau de Beauregard, qui avait été son chirurgien à File d'Elbe, put le rejoindre. J'ai appris que, quand bien même M. Maingaud aurait voulu aller à Sainte-Hélène, ses services n'auraient pas été acceptés.

Le jour que Napoléon monta pour la première fois à bord du Bellérophon^ après avoir fait le tour du vaisseau, il vint à la poupe, où j'étais, et m'adressa la parole pour me demander si j'étais le chi^ rurgien-major. Je répondis affirmativement et en italien. Il s'informa alors, dans la même langue, de quel pays j'étais. Je répondis : « — D'Irlande. — Où avez-vous fait vos études? — A Dublin et ii Londres. — Quelle est la meilleure des deux écoles de médecine ? » Je répondis que je croyais celle de Dublin la meilleure pour l'anatomie, et celle de Londres pour la chirurgie. — « Oh ! dit-il en souriant, vous dites que Dublin possède la meilleure école d'anatomie, parce que vous êtes Irlandais. » Je lui dis que je lui demandais pardon, mais que j'affirmais cela parce que c'était la vérité ; qu'à Dublin on se procurait des sujets pour la dissection à un quart du prix qu'on les payait à Londres, et que les professeurs étaient également bons. Il sourit à cette réponse, et me demanda à quelles actions je m'étais trouvé, et dans quelles parties du globe j'avais servi. Je lui en citai plusieurs, et entre autres l'Egypte. Au

mot d'Egypte, il entama une série de questions auxquelles je répondis du mieux qu'il me fut possible. Je lui dis que le corps des officiers auquel j'appartenais alors avait mangé longtemps dans une maison qui avait servi d'écurie pour ses chevaux. Il rit kce propos, et depuis il me remarqua toujours, chaque fois qu'il se promenait sur le pont ; souvent il m'appelait pour lui servir d'interprète, ou pour lui expliquer quelque chose.

Lors du passage de Rochefort a Torbay, le colonel Planât, un de ses officiers, tomba malade. M. Maingaud étant incapable de lui offrir aucun secours parce qu'il souffrait lui-même beaucoup du mal de mer, je le soignai. Pendant la durée de sa maladie, Napoléon s'informa souvent de son état, et s'entretint avec moi sur la nature de sa maladie et le mode de traitement que j'employais. Après notre arrivée à Plymouth, le général Gourgaud se trouva incoanmodé, et me fit l'honneur d'avoir recours à mes avis. Toutes ces circonstances me mirent, plus qu'aucun autre officier du vaisseau, excepté le capitaine Maitland, en rapport avec Napoléon.

La veille du jour où l'on quitta Torbay, le duc de Rovigo, avec qui je m'entretenais fréquemment, me demanda si je voulais accompagner Napoléon à Sainte-Hélène, en qualité de chirurgien, ajoutant que, dans ce cas, je recevrais une communication du grand maréchal comte Bertrand. Je répondis que je n'avais point d'objection à faire à cette proposition, pourvu que le gouvernement anglais et mon capitaine y donnassent leur consentement, et

MEMORIAL DE SAINTE-HELENE i>

/iioyennant certains arrangements. Je fis part de cette proposition au capitaine Maitland, qui eut la bonté de me dire que je devais accepter cette offre, pourvu que j'obtinsse l'assentiment de l'amiral lord Keith et du gouvernement anglais ; il ajouta qu'il en parlerait à sa seigneurie. A notre arrivée îi Torbay, le comte Bertrand renouvela cette proposition à moi et au capitaine Maitland ; elle fut aussi communiquée à lord Keith. Sa Seigneurie me fit venir à bord du Tonnant^ ^t je lui expliquai à quelles conditions je désirais m'engager; il me recommanda, dans les termes les plus forts, d'accepter cette place, ajoutant qu'il ne pouvait m'ordonner de le faire, parce que cela était étranger au service naval, et que c'était un cas extraordinaire ; il m'exprima la conviction où il était que le gouvernement, qui désirait que Napoléon fût accompagné d'un chirurgien de son choix, m'en saurait gré. Sa Seigneurie ajouta que je pouvais considérer cet emploi comme s'accordant avec ce que je devais à mon pays et k mon souverain.

Satisfait que la proposition qui m'était faite eût reçu l'approbation de personnages aussi distingués dans notre marine que l'amiral lord Keith et le capitaine Maitland (1), j'acceptai l'emploi, et vins

(1) C'est avec plaisir que je produis le témoignage suivant d'un capitaino avec qui j'ai servi sur trois -vaisseaux différents.

« Au D. HARNE6S, etc., etc., etc.

« Mon cher monsieur,

« Le zèle et la bonne conduite de M. Barry O'Meara, tant qu'il a été, « sous mes ordres, chirurgien sur le (ioUathy exige de ma part, comme « acte de justice pour lui et pour Thonncur du service, de dire que pen-

h bord du Northumberlandy en faisant néanmoins la stipulation, par une lettre adressée à Sa Seigneurie, que je serais toujours considéré comme officier anglais, porté sur les rôles des chirurgiens de la marine «n activité, au service du gouvernement anglais, et que je serais libre dé quitter le service particulier que j'acceptais, s'il cessait de me convenir (1).

La traversée dura environ dix semaines. Napoléon ne souffrit beaucoup du mal de mer que pendant les huit premiers jours. Rarement il venait sur le pont avant le dîner; a dix ou onze heures il déjeunait à la fourchette, dans sa cabine, et passait une grande partie de la journée a lire et à écrire, il faisait ordinairement une partie d'échecs avant le dîner, et restait, par complaisance pour l'amiral, k peu près une heure à table; alors on lui apportait le café, et il quittait la compagnie pour faire un tour sur le pont; il était accompagné du comte Bertrand ou de M. Las Cases, tandis que l'amiral et les autres officiers restaient à table pendant

« dant ^itinzo années qiio j'ai commandé l'un des vaisseaux de Sa Majesté^ « je n'ai jamais navîc^ué avec un officier de sa profession qui répondit « aussi entièrement à mon attente. Ne jjouvant juger de ses talents dans tt son art, bien que j'aie tous les motifs de croire qu'ils sont du premier « ordre, et que telle ait été l'opinion de la plupart des chirurgiens les « plus anciens et les plus respectables de la flotte, je dirai seulement que « pendant une longue période de mauvais temps, qui rendit tout l'équi- « page du Goliath très malade, ses attentions et sa sollicitude furent « telles qu'elles lui méritèrent mon approbation et l'affection reconnais- « santé clc tous les officiers et soldats. Si je devais être bientôt employé « de nouveau, je ne connais personne que je désirasse autant avoir pour « chirurgien que M. O'Mcara. Cependant,^ comme dans l'état présent de « la guerre, cela n'est pas probable, j'espère que vous me ferez l'honneur « de lui donner une commission ; ce sera un encouragement pour les « jeunes gens qui courent la même carrière.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

« Frkdkric L. MAITLAND. »

(1) Appendice^ n» 4.

une heure ou deux de plus. En se promenant il parlait fréquemment aux officiers qui pouvaient Tentendre et converser avec lui; et souvent il faisait à M. Warden, chirurgien du Northtimberland^ des questions sur les maladies les plus fréquentes, et sur la manière de les traiter. Quelquefois il faisait une partie de whist, mais communément il se retirait dans sa cabine a neuf ou dix heures : tel fut le cours uniforme de sa vie pendant la traversée.

Le Northumberland longea Funchal, et la frégate la Havane fut envoyée pour y prendre des rafraîchissements. Pendant le temps que nous fûmes à l'ancre, il s'éleva un scirocco lestante qui fit beaucoup de ravages dans les vignes. Nous apprîmes que les habitants attribuaient cet ouragan à la présence de Napoléon.

Le comte Bertrand donna des ordres dans ce port pour qu'on fit venir d'Angleterre quatorze ou quinze cents volumes pour l'usage de Napoléon.

Nous arrivâmes à Sainte-Hélène le 15 octobre (1815). Rien de plus stérile et de plus repoussant que l'aspect extérieur de cette île. On s'attendait qu'à son débarquement Napoléon serait engagé à séjourner k Plantation-House, maison de campagne du gouverneur, en attendant qu'on lui eût préparé une habitation; jusqu'alors tous les passagers de distinction avaient été invités à y passer le temps qu'ils se proposaient de séjourner dans l'île. Sans doute il existait de fortes raisons d'en agir ainsi avec l'ex-empereur, mais cette politesse ne s'étendit pas jusqu'à lui.

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Dans la soirée du 17, à peu près vers sept heures, Napoléon débarqua à James-Town, accompagné de l'amiral, du comte et delà comtesse Bertrand, de M. Las Cases, du comte et de la comtesse Montholon, etc. ; Ton se rendit à Tune des maisons les plus apparentes de la ville, appartenant à un gentleman nommé Porteous, laquelle avait été louée par l'amiral. Elle n'était cependant pas sans inconvénients : Napoléon ne pouvait paraître à la fenêtre, ou même descendre de sa chambre a coucher, sans être exposé aux regards avides et grossiers de ceux qui cherchaient k satisfaire leur curiosité par la vue du célèbre captif. Il n'y avait pas de maison dans la ville dans laquelle Napoléon pût être entièrement tranquille, excepté celle du gouverneur. Cette maison a une cour, sa façade donne sur la promenade des remparts, et la vue s'étend sur la mer et sur le Marino; la proximité de l'Océan fut sans doute cause qu'on ne la choisit pas.

Les habitants de l'île furent pendant presque toute la journée dans la vive impatience de jouir de la vue de l'exilé, lorsqu'il ferait son entrée dans le lieu de sa réclusion. Une infinité de personnes de tous les rangs, dans l'espoir de l'apercevoir, encombraient le il/^^/v/zo, la rue et les maisons devant lesquelles il devait passer. La plupart furent cependant trompées dans leur attente, car n'ayant pris terre qu'après le soleil couché, la majorité des insulaires, fatigués d'attendre et supposant que son débarquement n'aurait lieu que le lendemain matin, étaient rentrés dans leurs maisons. Il était d'ailleurs

MÉMORIAL DE SAINTB^HËLENE 9

presque impossible de reconnaître sa personne, Les comtes Bertrand et Montholon avec leurs épouses, le comte Las Cases et son fils, le général Gourgand et moi, fûmes également logés dans la maison de M. Porteous.

Le lendemain matin, 18, de bonne heure, Napoléon, accompagné de Famiral et de Las Cases, alla visiter Longwood, maison de campagne du lieutenant-gouverneur; on lui avait dit que c'était Tondroit le plus convenable pour sa résidence. Il était jnonté sur un petit cheval fort vif, que lui avait prêté le colonel Wilks, ancien gouverneur de Tile. En montant à Longwood, il remarqua un petit endroit appelé the Briars, situé à peu près a deux cents verges de la route, et qui appartenait à un gentleman nommé Balcombe, qui devait remplir les fonctions de pourvoyeur de sa maison ; il parut charmé de la situation pittoresque de cette habitation. La résidence de Long\'ood est située dans une plaine sur le sommet d'une montagne, ii peu près ii dix-huit cents pieds au-dessus du niveau la mer; en y comprenant Deadwood, elle occupe à peu près quatorze ou quinze cents acres de terre, dont la majeure partie est plantée d'arbres indigènes appelés ^w/WK'Ooa. Son aspect est sombre et monotone. Cependant Napoléon dit qu'il serait plus content :d'y fixer sa demeure, que de rester dans la ville pour y être sans cesse exposé a la curiosité insupportable des habitants. Par malheur, la maison ne consistait qu'en cinq chambres au rez-dechaussée, qui avaient été bâties les unes après les

autres, selon les besoins de la famille, et sans aucun égard pour la symétrie ou les convenances. Il était impossible que Napoléon et sa suite s'y logeassent.

11 devenait nécessaire d'y faire auparavant des augmentations; et il était évident qu'elles ne pouvaient être faites avant plusieurs semaines, même sous l'inspection d'un officier aussi actif que sir George Cockburn. A son retour de Longwood, Napoléon se rendit at the BriarSy et dit a sir George qu'il aimait mieux y rester jusqu'à ce qu'on eût fait les changements nécessaires à Longwood, que de retourner à la ville, pourvu toutefois qu'on pût obtenir le consentement du propriétaire. Cette demande fut aussitôt accordée. The Briars est le nom d'une maison bâtie à peu près a un mille et demi de James- Town. Elle a pour dépendances quelques acres d'un terrain très bien cultivé en jîirdins fruitiers et potagers; l'eau qu'on y trouve en abondance, et plusieurs allées d'arbres dont la fraîcheur est délicieuse, concourent à l'embellir; elle est depuis longtemps renommée pour les mœurs hospitalières de son propriétaire, M. Balcombe. A peuprès à vingtverges de la maison, s'élève un petit pavillon qui consiste en une chambre au rez-de-chaussée et deux greniers ; Napoléon, pour n'occasionner aucun dérangement a ses hôtes, choisit ce pavillon pour sa demeure. Son lit de camp fut dressé dans la chambre du bas : c'est dans cette chambre, qui lui servait de salon et de salle à manger, qu'il dicta une partie des événements de sa vie. M. de Las Cases et son fils logèrent dans Tun des greniers ; le premier valet de

chambre de Napoléon et quelques autres domestiques de sa maison couchèrent dans Tautre et sur le plancher d'un petit hangar faisant face à l'entrée de la salle du rez-de-chaussée. Dans les premiers jours, on envoya a Napoléon un dîner apprêté h la ville; mais ensuite M. Balcombe trouva les moyens d'établir une cuisine. On était si resserré que souvent Napoléon sortait, lorsqu'il avait achevé son dîner, pour laisser a ses domestiques le temps de manger dans la chambre qu'il venait de quitter.

La famille de M. Balcombe se composait de sa femme, de deux filles, l'une d'environ douze ans et l'autre de quinze, et de deux garçons de cinq à six ans. Les deux jeunes personnes parlaient le français avec facilité; souvent Napoléon venait faire une partie de vv^hist ou converser un moment avec cette famille; une fois même il consentit à prendre part à une partie de co/in-maiHardy au grand amusement des jeunes filles. Cette digne famille n'oubliait rien de ce qui pouvait contribuer a adoucir les incommodités de sa situation.

Un capitaine d'artillerie résidait at the Briars comme officier d'ordonnance; un sergent et quelques soldats y stationnaient aussi d'abord; mais, d'après quelques observations faites k sir George Cockburn, il les fit quitter ce poste, convaincu de leur inutilité. Les comtes Bertrand et Montholon, leurs épbuses et leurs enfants, le général Gourgaud et moi. Vivions ensemble chez M . Porteous, où M . Balcombe entretenait une table servie à la française. Lors(Jue l'un deux voulait aller en ville ou partout

ailleurs, on ne lui imposait d'autre condition que celle d'être accompagné par moi, par quelque autre officier anglais, ou d'être suivi d'un soldat. De cette manière, il leur était permis de visiter tous les endroits de l'île, à l'exception des forts et des batteries. Ils reçurent la visite du colonel et de M™® Wilks, du lieutenant-colonel Skelton et de son épouse, des membres du conseil, et de la plupart des habitants notables de l'île, celle des officiers de terre et de mer appartenant k la garnison et k l'escadre, de leurs épouses et de leurs familles. De temps en temps les Français donnaient k leurs visiteurs des petites soirées, où régna constamment la cordialité la plus touchante. Quelquefois les comtesses Bertrand et Montholon, accompagnées d'un ou deux de leurs commensaux, passaient une heure ou deux k examiner ou même acheter quelques productions de l'Inde et de l'Europe, étalées dans les boutiques des marchands ; quoiqu'elles offrissent moins de variété ou de magnificence que celles de la rue Vivienne, elles avaient néanmoins le mérite de les distraire un peu de l'insipide monotonie de Sainte-Hélène.

Sir George Cokburn donna plusieurs bals choisis, auxquels les Français furent invités, et où ils se rendirent souvent tous, k l'exception de Napoléon. On avait pour eux les plus grands égards, et, en général, si les choses n'allaient pas tout k fait selon leur gré sous plus d'un rapport, elles étaient, du moins, sur un pied capable de rendre leur existence tolérable, si l'île n'eût, par elle-même,

présenté tant de désagréments. II eût peut-être été beaucoup plus convenable de loger Napoléon à Plantation-House, jusqu'à ce que les réparations et les changements qu'on faisait ii Longwood fussent terminés, que de le laisser aussi mal pourvu at the Briars. Je dois néanmoins rendre ii Tamiral la justice de dire que, sous ce rapport, j'ai eu des raisons de croire qu'il n'était pas libre de faire ce qu'il aurait voulu. Cependant sir George Cockburn ne négligeait rien pour agrandir et rendre plus commode le vieux bâtiment, de manière il le mettre en état de recevoir une si grande augmentation dans le nombre ordinaire de ses habitants. A cet effet, non seulement tous les ouvriers de l'escadre, mais encore tous ceux de l'île furent mis en réquisition; et, pendant deux mois, Longwood présenta le tableau le plus animé qu'on eût jamais observé à Sainte-Hélène, On voyait souvent l'amiral, infatigable dans ses travaux, arriver à Longwood au lever du soleil, encourager par sa présence les ouvriers de Sainte-Hélène, qui, généralement indolents et paresseux, contemplaient avec étonnement la promptitude et l'activité d'un guerrier succéder a l'oisiveté dont jusqu'à présent ils avaient été témoins, et qui leur était naturelle.

Chaque jour des détachements de deux ou trois cents marins étaient occupés à apporter de James- Town des bois de charpente et d'autres matériaux pour la construction, ainsi que des meubles; bien que les meilleurs de ceux-ci eussent été, partout où l'on pouvait s'en procurer, achetés à des prix

énormes, ils étalent cependant antiques et mesquins. L'île était si dépourvue de moyens de transport, qu'il fallait que tout ce que l'on transférait à Longwood, même les pierres, fût porté en haut d'un sentier rapide, sur la tête et les épaules des marins, relevés quelquefois par des détachements du 53® régiment. Au moyen de ce travail continu, la maison de Longwood fut augmentée au point de pouvoir recevoir, le 9 décembre. Napoléon, le comte et la comtesse de Montholon, leurs enfants, le comte de Las Cases et son fils.

Napoléon avait au rez-de-chaussée une petite chambre à coucher étroite, un cabinet d'égale dimension, et une espèce de petite antichambre dont on fit une salle de bain. Le cabinet donnait sur une petite pièce basse et obscure, qui fut convertie en salle à manger. Dans une aile opposée du bâtiment, on trouvait une chambre à coucher plus grande que celle de Napoléon, une antichambre et un cabinet; ils furent occupés par la famille Montholon. Une porte conduisait de la salle à manger de Napoléon dans un salon d'à peu près dix-huit pieds sur quinze. Sir George Cockburn en avait fait construire un en bois, beaucoup plus long, plus élevé et plus aéré, ayant trois fenêtres de chaque côté et une galerie vitrée qui conduisait au jardin. Ce salon, quoiqu'il eût l'inconvénient de devenir d'une chaleur insupportable vers le soir, lorsque le soleil, lançant ses feux avec toute l'ardeur du climat, pénétrait de ses rayons le bois même dont il était formé, était le seul endroit commode de tout l'édifice. M. de Las Cases

avait, près de la cuisine, une chambre (1) qui avait été occupée avant par les domestiques du colonel Skelton. Une ouverture pratiquée dans le plafond donnait passage à un escalier très étroit, conduisant a une espèce de grenier, dans lequel couchait son fils. Les greniers du vieil édifice avaient été convertis en chambres pour Marchand, Cipriani, Saint- Denis, Joséphine, etc. D'après la construction du toit qui allait en pente, il était impossible de se tenir debout dans ces greniers, excepté au milieu ; et le Soleil, qui dardait ses rayons sur les ardoises, les rendait quelquefois d'une chaleur insupportable. De nouvelles chambres furent construites, par la suite, pour eux, pour le général Gourgaud, Tofficier d'ordonnance et moi; en attendant, nous couchâmes sous des tentes. Le lieutenant Blood et M. Cooper, charpentier du Northumberlandy ainsi que plusieurs officiers du vaisseau, restaient aussi dans le même endroit, les deux premiers sous une vieille bonnette qui avait été convertie en tente.

Une table très bien servie, pour un pays comme Sainte-Hélène, était entretenue par les ordres de sir George Cockburn, pour les officiers d'ordonnance et moi.

Le comte Bertrand et sa famille étaient logés dans une petite maison a Hut's-Gate, h une mille de Longwood, à peu près. Cette maison, quoique

(1) Quelque temps après on construisit, pour le couito ot son fils, un appartement adossé à la maison, qui fut divisé on uno chambre à roucner, un salon et une chambre pour leur doniostiquo. Ci>s chambres étaient si petites Qu'il n'y avait pas morne place pour une chaise entre les lits du père et du uls ; eïtes étaient on outre si basses, qu'une personne debout touchait presque au plafond.

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incommode, avait été louée d'après leur désir : ce fut la seule du voisinage qu'on put se procurer à un prix modéré ; il leur était impossible de loger à Longwood jusqu'à ce qu'on eût achevé la nouvelle maison dont les fondations avaient été immédiatement jetées par les soins de sir George Cockburn.

Pendant que Napoléon habitait the Briars, je ne tins pas de journal régulier ; en conséquence, je ne puis pas détailler exactement ce qui s'y est dit et fait. L'ex-empereur passait la plus grande partie de son temps à dicter soit à Las Cases ou à son fils, soit aux comtes Bertrand et Montholon, soit enfin au général Gourgaud ; l'un de ces messieurs restait toujours près de lui. Il recevait quelquefois sur le pré, devant la maison, les personnes qui venaient lui présenter leurs respects ; quelquefois ceux qui en avalent la permission lui étaient présentés, dans la soirée, lorsqu'il était chez M. Balcombe. Pendant tout le temps qu'il habita the Briars, il n'en sortit qu'une seule fois pour aller à pied à une petite habitation du major Hodson, du régiment de Sainte-Hélène ; il s'entretint avec le major et son épouse pendant une demi-heure, caressant beaucoup leurs enfants, qui étaient extrêmement beaux. Il se promenait souvent pendant des heures entières dans les allées couvertes et les taillis de Briarsy où l'on veillait à ce qu'il ne fût pas importuné. Dans une de ces promenades, il s'arrêta ; et, me faisatit remarquer les précipices affreux qui nous environnaient, il dit : « — Voyez la générosité de votre pays î

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Voilà leur libéralité envers un homme malheureux, qui, comptant aveuglément sur leur prétendu caractère national, crut pouvoir se livrer à eux sans crainte. Je pensais que vous étiez libres; mais je vois maintenant que vos ministres se moquent de vos lois, qui sont, comme celles des autres nations, faites pour protéger Thomme puissant, et opprimer le malheureux sans défense. »

Une autre fois, il découvrit, par l'interprétation de Las Cases, qu'un vieux Malais, que M. Balcombe louait, avait été enlevé, quelques années auparavant de son pays natal, et conduit a bord d'un vaisseau anglais ; amené à Sainte-Hélène, débarqué il Tinsu de la douane, illégalement vendu comme esclave, on le louait au premier qui voulait s'en servir, en payant k son maître le prix du travail de cet infortuné. Napoléon dénonça ce fait à l'amiral, qui fit aussitôt prendre des renseignements dont le résultat eût été probablement l'émancipation du pauvre Tobie, si l'amiral eût conservé le commandement (1).

On prit des arrangements avec le pourvoyeur pour qu'il fournît une certaine quantité de provisions, de vins, etc. Cette quantité était abondante, et Cipriani, le maître d'hôtel, la jugea suffisante pour le service de la maison. A la vérité, quelquefois les provisions manquèrent, ou bien furent

(1) Lorsque Napoléon apprit, quelque temps après le dôpart do sir George Cockburn, que ce pauvre homme n'avait pas reçu sa liberté, il chargea M. Balcombe de l'acheter de son maître, de le rendre libre, et de porter cette dépense sur le compte particulier du comte Bertrand. Sir Hudson Lowe jugea à propos d empêcher que cette bonne œuvre no s'accomplit, et le pauvre Malais était encore eu esclavage lorsque je quittai Sainte-Hélène.

de mauvaise qualité ; mais cela provenait souvent du défaut absolu de ressource dans l'île, ou de quelque accident, et généralement sir George Cockburn y remédiait autant qu'il était possible.

On avait donné à Napoléon un espace d'à peu près douze milles de circonférence, dans lequel il pouvait courir a cheval et se promener à pied, sans être accompagné d'un officier anglais. Le camp du 53^ était situé à l'extrémité de cet espace, à Deadwood, a peu près à un mille de Longwood ; il y en avait un autre a Hut's-Gate, en face de la demeure de Bertrand, à la porte duquel on avait établi un poste d'officier. On fit avec Bertrand un arrangement en vertu duquel les personnes munies d'un laissez'passer de lui avaient la permission d'entrer sur les dépendances de Longwood. Cette mesure ne pouvait avoir aucun inconvénient: personne ne pouvait entrer chez Bertrand sans permission de l'amiral, du gouverneur, ou de sir George Bingham ; en conséquence, au<;un individu suspect ne pouvait parvenir jusqu'à lui. Les Français avaient aussi la permission d'envoyer des lettres cachetées aux habitants et aux autres Français qui restaient dans l'île. Cette liberté ne pouvait en aucun cas devenir dangereuse ; car si les Français eussent cherché k faire passer des lettres en Europe, ils ne l'eussent tenté qu'après avoir pris des précautions particulières ; et il était de toute improbabilité qu'ils risquassent, par l'intermédiaire d'un domestique anglais ou d'un dragon, des lettres dont le contenu aurait pu les compromettre, eux ou leurs amis,

lorsqu'il dépendait d'eux de les leur faire tenir directement, et qu'ils pouvaient se voir et s'entretenir librement (1).

Une garde fut placée à l'entrée de Longwood, k peu près a cent pas de la maison; un cordon de sentinelles et de piquets fut établi autour des limites. A neuf heures, les sentinelles étaient rapprochées et mises en communication les unes avec les autres; elles entouraient la maison de telle sorte que personne ne pouvait y entrer ou en sortir sans être vu. Deux factionnaires se tenaient à l'entrée principale, et des patrouilles se croisaient sans cesse. Après neuf heures, Napoléon iie pouvait plus sortir de la maison sans être accompagné d'un officier de l'état-major, et personne ne pouvait entrer sans avoir le mot d'ordre. Cette surveillance durait jusqu'au lendemain matin. Tous les endroits par lesquels on aurait pu aborder dans l'île, tous ceux mêmes qui paraissaient en offrir la possibilité, étaient garnis de piquets ; et des sentinelles étaient placées sur chaque sentier escarpé qui conduisait à la mer, bien que tous les sentiers, dans cette direction, offrissent des obstacles insurmontables pour un homme aussi peu agile que Napoléon.

Des différents postes d'observation de l'île, on aperçoit, quand le temps est clair, les vaisseaux à vingt-quatre lieues de distance, et toujours long-

(1) Une preuve matérielle do ce qno j'avanre, c'est que durant les neuf mois que sir George Cockburn suivit ce système, il ne fut envoyé aucune lettre en Europe, excepté par la voie ordinaire du gouvernement.

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temps avant qu'ils puissent approcher du port. Deux vaisseaux de guerre croisaient continuellement, Tun au vent et l'autre sous le vent; les postes élevés de l'île leur faisaient des signaux aussitôt qu'on apercevait un navire. Tous les bâtiments, excepté les vaisseaux de gerre anglais, étaient accompagnés par un des croiseurs, qui ne les quittait plus qu'il ne leur eût été permis de jeter l'ancre, ou qu'ils n'eussent été renvoyés. Il n'était permis a aucun vaisseau étratiger d'aborder, si ce n'est dans le cas d'une grande détresse, et alors personne ne pouvait débtttquer : on envoyait à bord un officier avec un détachement d'un des vaisseaux de guerre, pour sU^veiller l'équipage pendant tout le temps que le Vaisseau séjournait, et pour empêcher toute communication . Tous les bateaux pêcheurs de l'île étaient comptés et amarrés au rivage, le soir au coucher du soleil, sous la surveillance spéciale d'un lieutenant de la marine. Aucun bateau, excepté ceux de la garde des vaisseaux de guerre, qui tournaient autour de l'île pendant toute la nuit, ne pouvait sortir une fois le soleil couché. L'officier d'ordonnance avait également ordre de s'assurer, deux fois toutes le» vingtquatre heures, de la présence de Napoléon : ce qu'il faisait avectoute la délicatesse possible. Enfin, toutes les précautions humaines, excepté l'incarcération et les fers, pour éviter qu'il s'échappât, furent prises par sir George Cockburii.

Les officiers du 52®, les habitants les plus notables de l'île, les officiers de Sainte-Hélène, et leurs

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épouses, furent présentés a Napoléon. II en invitait quelques-uns, une fois Id semaine, k dîner avec lui : de ce nombre étaient M. Doveton et sa fille, le colonel Skelton, le capitaine Younghusband, et leurs épouses; M. Balcombe et sa famille, etc. Des officiers et autres passager^ recommandables, venant de rinde ou de la Chine, accouraient en foule à Longwood, demandant à lui être présentés. Rarement ils étaient trompés dans leur attente, h moins qu'une indisposition de sa part, ou la courte durée de leur séjour dans l'île ne s'opposAt à ce qu'il les reçût. Plusieurs personnes, venues a une heure incommode, sont restées dans ma chambre, dans l'espoir que Napoléon se présenterait à la fenêtre de son appartement, longtemps après que la voile du petit hunier du vaisseau qui devait les transporter en Angleterre avait été déployée. Souvent il m'a été impossible de résister aux sollicitations de plus d'une belle jalouse de le voir, et je plaçai un des domestiques de la maison de manière a les prévenir de son approche à l'une des fenêtres ou à la porte du salon, afin qu'elle pût jeter un coup d'œil a la dérobée sur le célèbre captif.

Peu de temps après son installation a Long>vood, j'appris a Napoléon la mort de Murât. Il m'entendit avec calme, et demanda aussitôt s'il était mort sur le champ de bataille. D'abord j'hésitai à lui dire qu'il avait été exécuté comme un criminel (1). Ayant

(1) Après la bataille de Waterloo ot les insurrections royalistes de Mareeine et 4e Toulon,' Murât ne se vovant plus en sûreté, se réfugia en Corse d'où il organisa une petite expédition avec le fol espoir de rocon-

22 MÉMORIAL DE SAlNTE-HÉLENE

répété sa question, je lui appris enfin la manière dont il avait été mis à mort : il m'écouta sans changer de contenance. Je lui racontai aussi la mort de Ney (2). « C'était un brave, dit-il, personne ne l'était plus que lui; mais c'était un fou. Il est mort / sans emporter l'estime de personne; il m'a trahi à / Fontainebleau. La proclamation contre les Bour- ' bons, qu'il a dit, dans sa défense, tenir d^ moi, a été composée par lui-même, et je n'en avais pas entendu parler avant qu'elle fût lue aux soldats. Il est vrai que je lui ai fait passer l'ordre de m'obéîr. Que pouvait-il faire ? ses troupes l'abandonnaient! » Je lui avait prêté a lire VEtat actuel de la FrancCy par miss Williams. Deux ou trois jours, après il me dit en s'habillant : « C'est une sotte production que celle de votre compatriote; c'est un tissu de sottises. Voilà, continua-t-il en ouvrant sa chemise et en me montrant son gilet de flanelle, voilà la seule armure cachée que j'aie jamais portée; mon chapeau doublé d'acier, le voilà ; et il m'indiqua celui dont il se servait habituellement. Oh ! elle a sans doute été bien payée pour toutes les platitudes et les mensonges qu'elle a débités ! »

L'heure dîi lever de Napoléon n'était pas régulièrement fixée ; elle dépendait du repos dont il avait joui pendant la nuit. En général, il dormait peu;

quérir sou royaume de Naples. Parti d'Ajaccio le 28 septembre 1815, il arriva le 8 octobre au village de Pizzo, dans les Calabres, ou il fut arrêté presque immédiatement. Cinq jours après il était jugé et condamné à mort par une commission militaire.

(1) Le maréchal Ney, le Brave des Braves^ fusillé à Paris le 7 décembre 1815, après un jugement rendu par la Chambre des Pairs de Louis XVIII.

souvent il se levait à trois ou quatre heures; il lisait alors ou écrivait jusqu'à six ou sept, et lorsque le temps était beau, il sortait quelquefois à cheval, suivi de quelqu'un de ses généraux, ou se recouchait pendant une ou deux heures. Lorsqu'il était au lit, il ne pouvait dormir à moins qu'il ne fût dans l'obscurité la plus complète ; il faisait fermer toutes les ouvertures qui pouvaient laisser pénétrer le moindre rayon de lumière. Je l'ai vu pourtant s'endormir quelquefois sur un sopha, et y rester quelques minutes, en plein Jour. S'il était indisposé. Marchand lui faisait la lecture jusqu'à ce qu'il s'endormit. Quelquefois il se levait à sept heures, et écrivait ou dictait jusqu'au déjeuner; ou, si la matinée était belle, 11 sortait achevai. Lorsqu'il déjeunait dans sa chambre, on lui mettait son couvert sur une petite table ronde, à neuf ou dix heures; quand il prenait ce repas avec tous ceux qui lui appartenaient, c'était ordinairement à onze heures, et toujours à la fourchette. Après le déjeuner, il dictait ordinairement, pendant plusieurs heures, à quelqu'un de sa suite; et à deux et trois heures, il recevait les personnes qui avaient été, par des rendez-vous, autorisées à se présenter. Entre quatre et cinq, lorsque le temps était beau, il montait à cheval ou en voiture, et se promenait pendant une heure ou deux avec toute sa suite. A son retour, il dictait ou lisait jusqu'à huit heures, ou faisait une partie d'échecs. Alors on servait le dîner, qui durait rarement plus de vingt minutes ou une demi-heure. Il mangeait avec appétit et très vite, et ne semblait pas avoir de goût pour les

24 MÉMORIAL DE SAlNTE-HÉLENE

mets fortement épicés ou recherchés. Un de ceux qu'il préférait, c'était un gigot de mouton rôti; je l'ai vu souvent en consommer toute la partie brune. Il aimait beaucoup aussi les côtelettes de mouton. Rarement il buvait plus d'une demi-bouteille de vin à son dîner, encore le mouillait-il beaucoup. Après dîner, lorsque les domestiques s'étaient retirés, et qu'il ne recevait point de visites, il jouait quelquefois aux échecs ou au whist; mais le plus ordinairement il s'entretenait avec les dames et lès autres personnes de sa suite, envoyait chercher un volume de Corneille ou de quelque autre auteur estimé, et lisait haut pendant une heure. Il se retirait ordinairement a dix ou onze heures dans sa chamà coucher, et se mettait .au lit aussitôt. Lorsqu'il déjeunait ou dînait seul dans son appartement, il envoyait souvent chercher quelqu'un de sa suite, pour converser avec lui pendant le repas. Il ne mangeait que deux fois par jour, et jamais, pendant tout le temps que je l'ai connu, il ne prit plus d'une très petite tasse de café après chaque repas ; il n'en prenait pas dans le cours de la journée. J'ai appris aussi, des gens qui avaient été à son service pendant quinze ans, qu'ils ne l'avaient jamais vu en demander davantage.

Le 14 avril 1816, la frégate le Phaéton^ capitaine Stanfelt, arriva d'Angleterre, ayant à bord le lieutenant général sir Hudson Lowe, lady Lowe; sir Thomas Reade, député, adjoint général; le major Gorrequer, aide de camp de sir Hudson Lowe; le lieutenant-colonel Lyster, inspecteur de la milice;

le major du génie Emmat; M. Baxter, députe inspecteur des hôpitaux; les lieutenants Wartham et Jackson, des ingénieurs et de Tétat-major, et d'autres officiers. Le lendemain, sir Hudson Lowe débarqua et fut installé en qualité de gouverneur avec toutes les formalités d'usage. Un message fut envoyé à Longwood pour annoncer que le nouveau gouverneur rendrait visite a Napoléon le lendemain matin à neuf heures. En conséquence, un peu avant l'heure fixée, sir Hudson Lowe arriva au milieu d'une bourrasque de pluie et de vent ; il était accompagné de sir George Cockburn, et d'un nombreux état-major. Comme l'heure fixée était incommode, et que Napoléon n'avait jamais reçu personne de si bonne heure, le gouverneur fut prévenu, lors de son arrivée, que Napoléon était indisposé, et qu'il ne pouvait l'admettre. Cette réponse parut déconcerter sir Hudson Lowe, qui, après s'être promené de long en large devant les fenêtres du salon pendant quelques minutes, demanda à quelle heure il pourrait être reçu le lendemain : on lui fixa celle de deux heures. Le lendemain il arriva au moment indiqué, accompagné, comme la veille, de l'amiral, et suivi de son état-major. Ils furent d'abord introduits dans la salle à manger, derrière laquelle était le salon où on devait les recevoir. Sir George Cockburn offrit isir Hudson Lowe de l'introduire, cette manière étant à son avis la plus officielle et la plus convenable de lui faire la remise de son prisonnier : sir Hudson Lowe y consentit. Novarre, un des domestiques français, se tenait à la porte du salon, pour

çinnoncer les personnes qui devaient entrer. Après avoir attendu quelqnes minutes, la porte s'ouvrit, et le gouverneur fut appelé. Aussitôt que le mot de gouverneur eut été prononcé, sir Hudson Lowe se leva, et s'avança avec tant d'empressement, qu'il entra dans le salon avant que sir George Cockburn en fût instruit. La porte avait été refermée; et lorsque l'amiral se présenta, le valet de chambre, n** ayant pas entendu son nom, lui dit qu'il ne pouvait entrer. Sir Hudson Lowe resta k peu près un quart d'heure avec Napoléon, pendant lequel temps la conversation se fit toujours en italien. Les officiers de son état-major furent introduits ensuite. L'amiral ne réitéra pas sa demande.

Le 18, j'apportai quelques journaux a Napoléon, qui, après m'avoir fait plusieurs questions concernant l'assemblée du Parlement, me demanda qui m'avait prêté ces journaux. Je répondis que c'était l'amiral. Napoléon dit: « Je sais qu'on a assez mal agi à son égard le jour qu'il est venu avec le gouverneur ; qu'en a-t-il dit ? » Je répondis que l'amiral avait regardé cette action comme une insulte, et qu'il en paraissait très offensé. Le général Montholon lui avait cependant donné une explication a ce sujet. Napoléon répliqua : « Je ne le verrai jamais avec plaisir qu'il ne s'annonce comme désirant me voir. — Il voulait, lui répondis-je, vous présenter officiellement le nouveau gouverneur, et pensait qu'agissant ainsi en qualité d'introducteur, il n'était pas nécessaire qu'il se fit annoncer. » — Napoléon répondit : « Il pouvait m'écrire par Ber-

MÉMORIAL DE SA1XT£-HËLËNE 27

trand qu'il désirait me voir; mais, continua-t-il, il voulait me mettre mal avec le nouveau gouverneur, et pour cela il lui a persuadé de venir ici à neuf heures du matin, quoiqu'il sût bien que je ne reçois et ne recevrai jamais personne h cette heure. C'est fâcheux qu'un homme qui a des talents, car je le crois très bon officier, se soit comporté comme il l'a fait envers moi. C'est un grand défaut de générosité que d'insulter un malheureux. Insulter ceux qui sont en notre pouvoir, et qui par conséquent ne peuvent résister, est un signe certain de la bassesse de l'âme. » Je lui dis que j'étais convaincu que cela n'était qu'une méprise, que l'amiral n'avait jamais eu la plus légère intention de l'offenser ou de le broi^iller avec le nouveau gouverneur. Il reprit : « Dans mes malheurs, j'ai cherché un asile, et je n'ai trouvé que de mauvais traitements et l'insulte. Aussitôt que je fusa bord, comme je ne voulais pas rester deux ou trois heures à boire du vin pour m'enivrer, je quittai la table, et me rendis sur le pont. Comme je sortais, l'amiral dit d'un air de mépris : « Je crois que le général n'a jamais lu lord Chesterfield^ » voulant dire que je manquais de politesse, et que je ne savais pas me conduire à table. » J'essayai de lui faire entendre que les Anglais, et surtout les officiers de la marine, ne sont pas habitués a mettre beaucoup de politesse dans leurs discours; et que l'amiral s'était exprimé ainsi par inadvertance. Mais il repoussa cette excuse, et ajouta: «Si l'amiral George Cockburn avait besoin de parler a lord Saint-Vincent ou à lord Keith,

28 MÉMORIAL DB SAINTE-HÉLÈNj^

n'aurait-il pas envoyé demander à quelle heure ils seraient disposés à le recevoir ? Pourquoi ne seraisje pas traité avec autant de respect ? Mettant hors de question si ma tête a été couronnée, il me semble, ajouta-t-il en riant, que les actions que j'ai faites sont au moins aussi glorieuses qu'aucune des leurs. )) J'essayai encore d'excuser l'amiral ; sur quoi il me rappela ce qu'il venait de me dire relativement à lord Chesterfield, et finit par ces mots: «Qu'est-ce que cela voulait dire? »

Le général Montholon entra dans ce moment, avec la traduction d'un papier envoyé par sir Hudson Lowe, que les domestiques qui voudraient rester devaient signer; il était accompagné de la lettre suivante (1) :

« Downingstreet, 10 janvier 1816,

« Je dois a présent vous faire connaître que le « plaisir de S. A. R. le prince régent est qu'à « votre arrivée à Sainte-Hélène, vous communiquéce riez à toutes les personnes de la suite de Napoléon « Bonaparte, y compris les serviteurs domestiques, « qu'ils sont libres de quitter l'île immédiatement (( pour retourner en Europe ; ajoutant qu'il ne sera (( permis à aucun de rester k Sainte-Hélène, excepté <( ceux qui déclareront, par un écrit qui sera déposé « dans vos mains, que c'est leur désir de rester dans

(l) Je prio le lecteur do ne pas me rendre responsable du mauvais français envoyé de Plantation-Housc à LongAvood. (iVo/e de O'Meara.)

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNB 29

« l'île et de participer aux restrictions qu'il est né- (( cessaire d'imposer sur Napoléon Bonaparte person* « nelleraent.

« Signé: Bathurst. »

« Ceux qui parmi eux se détermineront h retour (( ner en Europe devront être envoyés par la pre- (( mière occasion favorable au cap de Bonne-Espé* (( rance ; le gouverneur de cette colonie sera chargé « de pourvoir aux personnes des moyens de trans- « port en Europe.

« Signé: Bathlrst. »

La déclaration qui accompagnait ces lettres, et que les domestiques étaient requis de signer, ne fut pas approuvée par Napoléon, qui déclara de plus qu'elle était traduite trop littéralement pour qu'aucun Français pût aisément la comprendre. 11 pria donc le comte Montholon de se retirer dans la chambre voisine, où celle-ci fut rédigée : « Nous, soussignés, voulant continuer de rester au service de Napoléon, consentons, quelque affreux que soit le séjour de Sainte-Hélène, à y habiter, nous soumettant aux restrictions injustes et arbitraires qu'on a Imposées à lui et aux personnes qui sont à son service. »

« La, dit-il; que ceux qui le voudront, signent cela; mais ne cherchez nullement a les influencer ni pour ni contre. »

La demande faite aux domestiques de signer le papier envoyé par sir H. Lowe avait fait naître en

eux le désir de recevoir de plus amples explications; la plupart de ceux qui eurent recours à sir Thomas Reade en reçurent des réponses d'une nature propre à leur faire croire que ceux qui signeraient seraient obligés de rester dans Tîle durant la vie de leur maître, ce qui m'empêcha cependant aucun, d'eux de signer le papier qui leur était présenté.

19 avril 1816. — Le temps a été très mauvais depuis quelques jours, ce qui, joint à d'autres circonstances, a contribué à rendre Napoléon un peu mécontent.

« Dans cette isola maladetta^ disait-il, on ne voit ni soleil ni lune pendant la plus grande partie de l'année. Toujours de la pluie et du brouillard. C'est pire que Capri. Avez-vous élé à Çapri? continua-t-il. » Je répondis affirmativement ; « On peut s'y procurer tout ce qu'on veut du continent en quelques heures. » Il fit ensuite quelques remarques sur plusieurs mensonges absurdes qui avaient été publiés sur son compte dans les papiers ministériels ; et il demanda s'il était possible que les Anglais fussent assez crédules pour ajouter foi à tout ce qu'on disait de lui.

21 avril, — Le capitaine Hamilton, de la frégate la Havane^ a été reçu par Napoléon dans le jardin. Napoléon a dit a cet officier qu'en arrivant dans l'île on lui avait demandé ce qu'il désirait avoir, et qu'il le priait de répondre pour lui qu'il demandait sa liberté ou le bourreau. Il a ajouté que les ministres anglais avaient indignement violé envers

lui les droits de Thospitalité, en le déclarant prisonnier: ce que, dans la situation où il se trouvait, n'auraient pas fait des sauvages.

Le colonel Wilks et sa fille, qui se rendent en Angleterre sur la Haçane^ sont venus à Longwood avant leur départ, et ont eu une longue conversation avec Napoléon. Il a été très satisfait de miss Wilks, jeune personne accomplie et très élégante, et lui a dit galamment « qu'elle surpassait tout ce qu'on lui avait dit d'elle ».

54 açril . — Le temps est toujours sombre.

Napoléon, d'abord abattu, a repris peu à peu sa gaieté. Il a beaucoup parlé de l'amiral, qu'il dit estimer comme un homme savant dans sa profession. « Il n'a pas le cœur mauvais, ajouta-t-il; je le crois au contraire capable d'une action généreuse; mais il est brusque, colère, orgueilleux, impatient et fantasque, ne consultant jamais personne, jaloux de son autorité, s'inquiétant fort peu de quelle manière il l'exerce; quelquefois violent, et manquant de dignité. »

Il a fait quelques questions sur les bouvillons qui ont été amenés du cap de Bonne-Espérance, par ordre du gouvernement, et parmi lesquels il règne une grande mortalité, « L'amiral, dit-il, aurait dû en traiter, au lieu d'en faire la propriété du gouvernement. On sait d'avance que tout ce qui appartenait au gouvernement n'est jamais surveillé, et que tout le monde le pille. S'il avait traité avec quelqu'un, j'ose dire qu'il en serait mort a peine quelques-uns, au lieu qu'il en estpéri

un tiers. » Il me fit alors plusieurs questions sur le prix relatif des objets en Angleterre et à Sainte- Hélène, et finit par me demander si je prenais des honoraires pour soigner les malades de Tîle. Je répondis négativement, ce qui parut le surprendre. « Corvisart, dit-il, outre qu'il était mon premier médecin, possédait une grande fortune et recevait souvent de moi de riches présents ; il prenait cependant constamment un napoléon pour chaque visite qu'il faisait à ses malades. Votre désintéressement m'étonne d'autant plus que, dans votre pays, chacun fait commerce : le membre dik Parlement vend son vote ; les ministres se font payer leurs places, les hommes de loi leur opinion. »

26 a^friL — Napoléon a fait plusieurs questions relatives aux vaisseaux qu'on avait vus approcher de l'île. Il lui tardait d'apprendre si lady Bingham, que l'on attendait depuis quelque temp, était arrivée. Il a dit que sir George Bingham devait être inquiet sur son compte, et m'a demandé si le vaisseau avait reçu un chronomètre du gouvernement ; j'ai répondu que non. Il pensa qu'il aurait probablement manqué l'Ile faute de cet instrument. « Il est honteux, dit-il, pour votre gouver- .nement, de mettre trois ou quatre cents hommes à bord d'un vaisseau destiné pour cet endroit, sans chronomètre, courir ainsi les risques de perdre le bâtiment et sa cargaison, c'est-à-dire une valeur d'un demi-million, et la vie de tant de poveri diaç>oliy pour ménager trois ou quatre cents

francs que coûterait une montre, Moi, continuartil, j'ai ordonné que tous les vaisseaux de France en fussent munis. C'est, de la part de votre jçouvernement, une mesquinerie dont on ne saurait se rendre compte. » Il me demanda alors s'il était vrai qu'on eût assemblé un conseil militaire pour juger des officiers qui s'étaient enivrés. « Est-ce donc un crime pour les Anglais de s'enivrer?

et doit-on, pour une faute pareille, convoquer une cour martiale ? S^il en était ainsi, vous n'auriez que des conseils de guerre tous les jours. ***** était toujours un peu gai après son diner, lorsque nous étions à bord. » Je remarquai qu'il était fort différent d'être gai et de s'enivrer. Il rit et me répéta ce qu'il venait de dire des conseils militaires. « Est-il vrai, dit-il ensuite, que l'on m'envoie des meubles et une maison ? Il y a tant de mensonges dans vos feuilles publiques,^ que je doute de tout; d'ailleurs je n'ai pas entendu parler officiellement de cet envoi. » Je lui dis que sir Hudson Lowe m'avait assuré ce fait, et que sir Thomas Reade affirmait avoir vu la maison et l'ameublement.

Plusieurs changements dans la conduite que l'on tenait avec les Français avaient eu lieu depuis l'arrivée de sir Hudson. M. Brooke, secrétaire colonial, le major Gorrequer, aide de camp de sir Hudson, et différentes personnes, allèrent chez les différents marchands de la. ville, en leur défendant, au nom du gouverneur, de faire crédit aux Français, et de leur rien vendre s'ils ne payaient

comptant, les menaçant non seulement de perdre le montant de leur fourniture, mais encore d'être assujettis à telle punition qu'il plairait au gouverneur de leur infliger. Il leur fut aussi défendu d'avoir aucune communication, de quelque nature qu'elle pût être, avec eux, sans la permission spéciale du gouverneur, sous peine d'être bannis de

nie.

La plupart des officiers du 53® avaient pris l'habitude de venir voir M™® Bertrand à Hut's Gâte; ils reçurent l'avis que leur mesure déplaisait aux nouvelles autorités ; l'officier de garde à Hut's Gâte reçut l'ordre de prendre note de toutes les personnes qui fréquenteraient la maison Bertrand. Des sentinelles furent placées sur plusieurs points pour éloigner les visiteurs; plusieurs officiers et même des dames furent renvoyés. Un sentiment très différent de ceux qu'avaient inspirés jusqu'alors les exilés se manifesta parmi les habitants et même parmi les officiers de la garnison. On hésita, on craignait même de les approcher. Le gouverneur faisait les questions les plus minutieuses aux personnes qui s'étaient entretenues avec Napoléon ou avec quelques personnes de sa maison. Plusieurs officiers du 53® allèrent à Hut's Gâte prendre congé de la comtesse Bertrand, pour me servir de leurs propres paroles, déclarant qu'il était impossible h des gens d'honneur de se conformer aux nouveaux règlements. On exigeait que toutes les personnes qui visitaient Hut's Gâte ou Longwood rapportassent au gouverneur ou a sir Thomas Reade,

les conversations qu'elles avaient eues avec les Français. Plusieurs nouvelles sentinelles furent placées autour de la maison de Longwood et dans les environs.

3 mai 1816. — Le tempsaétéextrèmement humide et brumeux ; le vent a été très violent depuis plusieurs jours, et Napoléon n'a pu sortir. Les messagers et les lettres arrivaient continuellement de Plantation-House. Le gouverneur paraissait désirer beaucoup de voir Napoléon; il doutait qu'il fût chez lui, bien que ses envoyés l'eussent entendu parler et se fussent assurés ainsi de sa présence. Sir Hudson Lowe eut quelques conférences avec le comte Bertrand, et lui dit qu'il était nécessaire que quelqu'un de ses officiers pût voir Napoléon tous les jours. Il vint aussi lui-même souvent a Longw'ood; et enfin, après quelques difficultés, il obtint, dans la chambre à coucher de Napoléon, une entrevue qui ne dura qu'un quart d'heure h peu près. Quelques jours avant, il m'avait demandé pour me faire différentes questions sur l'illustre prisonnier. Il fit plusieurs fois le tour de la maison, passa et repassa sous les fenêtres, mesura et traça un nouveau fossé qu'il voulait faire creuser, disait-il, pour empêcher le bétail de s'échapper. Arrivé k l'angle formé par deux anciens fossés, il remarqua un arbre dont les branches penchaient beaucoup; cet arbre excita une grande alarme dans son esprit; il me pria d'envoyer à l'instant même chercher M. Porteous, inspecteur des jardins de la compagnie. Quelques minutes après que j'eus

envoyé un messager, le gouverneur, dont les yeux étaient toujours ifixés sur Tarbre, me prîa avec empressement d'aller chercher M. Porteous moimême. En revenant avec celuî-ci, je trouvai sir Hudson Lowe qui se promenait de long en large et contemplait Tobjet qui paraissait être pour lui un si grand sujet d'alarme. Il ordonna à M. Porteous de faire sur-le-champ arracher cet arbre, et, avant de se retirer, il me recommanda à voix basse de veiller à l'exécution de cet ordre.

4 mai, — Sir Hudson Lowe alla voir le comte Bertrand, s'entretint avec lui pendant une heure. La conversation ne paraissait pas lui avoir plu; car en montant à cheval il murmura quelques mots. Il était de très mauvaise liumeur. J'appris bientôt après le motif de sa visite. Il débuta par me dire que les Français se plaignaient beaucoup sans raison, que, eu égard à leur situation, ils étaient très bien traités, et qu'ils devaient lui faire des remerciements au lieu de se plaindre. Il les accusait d'abuser de la générosité dont on usait a leur égard. Il voulait s'assurer lui-même, chaque jour, de la présence du général Bonaparte ; à cet effet, un officier nommé par lui devait le visiter a des heures fixes. Il s'exprimait avec autorité et même avec arrogance, et parlait souvent des grands pouvoirs dont il était investi.

5 mai — Napoléon m'a envoyé chercher, par Marchand, à neuf heures. Je suis entré par la porte de derrière dans sa chambre à coucher, que je vais décrire aussi exactement que je le pourrai. Les

murs sont couverts de nankin brun, bordé de papier vert à bordures ordinaires. Deux petites fenêtres, qui se lèvent comme les châssis qu'on voit sur nos toits, prennent jour sur le camp du 53* ; Tune était ouverte et retenue par un morceau de bois dentelé. Je remarquai des rideaux blancs, une petite cheminée, une mauvaise grille ii tourbe, des mains de fer, un manteau de cheminée des plus mesquins, en bois peint en blanc, sur lequel était un petit buste en marbre, représentant son fils. Au-dessus de la cheminée était suspendu le portrait de Marie-Louise, et quatre ou cinq portraits de son fils, dont l'un brodé par la mère. Un peu plus à droite était le portrait de Joséphine, en minia* ture; à gauche, le réveille-matin du grand Frédéric, que Napoléon avait pris à Potsdam ; la montre dont il.se servait étant consul, portant le chiffre B, était suspendue à droite à une épingle piquée dans le nankin, par une tresse de cheveux de Marie-Louise. Le plancher était couvert d'un mauvais tapis qui avait autrefois servi à la salle à manger d'un lieutenant de l'artillerie de Sainte-Hélène. Dans le coin, a droite, était, placé le petit lit de camp en fer avec ses rideaux de soie verte, sur lequel Napoléon avait reposé dans les champs de Marengo et d'Austerlitz. Entre les deux croisées était une commode. Une vieille bibliothèque avec des rideaux verts était placée a gauche de la porte qui conduit à la salle voisine. Devant la porte de derrière, un paravent de nankin ; entre ce paravent et la cheminée, un vieux sopha couvert d'étoffe blanche, sur lequel

Napoléon était k demi, couché. Il était vêtu d'une robe de chambre et d'un pantalon k pieds d'étoffe blanche; il était coiffé d'un madras rouge bariolé; le col de sa chemise était ouvert, il n'avait pas de cravate. Sa physionomie était mélancolique et chagrine. Une petite table ronde était devant lui avec quelques livres; et au pied de cette table, un amas de volumes qu'il avait déjk parcourus. Au pied du sopha et sous ses yeux, était suspendu le portrait de Marie-Louise tenant son fils dans ses bras. Las Casea, devant la cheminée, les bras croisés sur sa poitrine, tenait k la main quelques papiers. Il ne restait plus rien qui indiquât l'ancienne splendeur du puissant Napoléon, qu'un superbe laç^abo avec une cuvette en argent et un pot k eau du même métal; ce meuble était dans l'encoignure k gauche. Napoléon, après quelques questions peu importantes,me demanda, en français et en italien, en présence du comte de Las Cases, les explications suivantes : — (( Vous savez que c'est par suite de ma demande que vous êtes attaché k mon service. Maintenant je veux que vous me disiez franchement et clairement, comme un homme d'honneur, quel emploi vous croyez occuper près de moi. Est-ce celui de mon chirurgien, comme l'était M. Maingaud, ou bien êtes-vous ici comme un chirurgien de la calle d'un vaisseau et de ses prisonniers? Avez-vous ordre de faire des rapports au gouverneur sur ce qui se passe, et de lui rendre compte de mes indispositions, et de lui répéter ce que je vous dis ? Répondezmoi franchement : en quelle qualité êtes-vous auprès

de moi? » — Je répondis: « En qualité de votre chirurgien et de celui de votre suite. Je n'ai reçu d'autres ordres que ceux de prévenir sur-îe-champ, dans le cas où vous tomberiez dangereusement malade, afin d'avoir promptement les avis et les secours d'autres médecins. — Après, toutefois, a^'oir obtenu mon consentement; n'est-ce pas ainsi?» — Je répondis que je lui demanderais, sans doute, son consentement auparavant. Il continua alors : « Si vous étiez auprès de moi comme le chirurgien d'une prison, et que vous dussiez rapporter ce que je dis et ce que je fais, au gouverneur, que je considère comme un capo dispioniy je vous chasserais. » Il ajouta, lorsque je lui eus répondu que j'étais placé auprès de lui comme chirurgien, et non autrement: a Ne croyez pas que je vous prenne pour un espion; au contraire, je ne vous ai jamais pris en faute ; je vous aime et j'estime votre caractère: je ne pouvais vous en donner une meilleure preuve qu'en vous demandant à vous-même votre opinion relativement à vos fonctions. Comme vous êtes Anglais, et que vous êtes payé par le gouvernement anglais, peutêtre serez-vous obligé d'être ce que je vous disais tout à l'heure. » Je lui répondis qu'en qualité de chirurgien, je me considérais comme n'appartenant k aucun pays. « Si je devenais sérieusement malade, dit-il, faites-moi connaître votre opinion, et demandez-moi mon consentement pour appeler d'autres médecins. Ce gouverneur, durant le peu de jours que j'ai été si triste, et que mon esprit souffrait de la manière dont j'ai été traité, ce qui m'a em-

péché de sortir pour ne pas ennuyer les autres, voulait m'envoyer son médecin pour s'informer de ma santé. Je dis à Bertrand de le prévenir que je ne voulais ni de son médecin, ni de rien de ce qui me fut présenté par ses mains; que si j'étais réellement malade, je vous enverrais chercher, parce que j'avais confiance en vous ; que d'ailleurs un médecin ne me servirait à rien dans l'état où je me trouvais, et qu'il ne me fallait que du repos. J'ai su qu'il avait l'intention de désigner un officier qui viendrait voir dans ma chambre si je ne puis sortir. Le premier, continua-t-il avec une grande agitation, le premier qui osera entrer de force dans mon appartement, je le tue roide : s'il mange jamais pain ou viande, que je ne m'appelle jamais Napoléon. J'y suis bien décidé ; je n'ignore pas que' je serais tué après, car que peut un homme seul contre tout un camp ? J'ai bravé trop souvent la mort pour la craindre. D'ailleurs, je suis certain que ce gouverneur a été envoyé par lord***. Je lui disais, il y a quelques jours, que s'il voulait se débarrasser de moi, il trouverait un excellent moyen de le faire, en ordonnant a quelqu'un d'entrer de force dans ma chambre; que je tuerais le premier qui se présenterait ; qu'alors je serais dépêché, et qu'il pourrait écrire à son gouvernement que Bonaparte avait été tué dans une dispute. Je lui ai dit aussi de s'éloigner et de ne me tourmenter par son odieuse présence. J'ai vu des Prussiens, des Tartares, des Cosaques, des Kalmoucks, etc., mais jamais, dans toute ma vie, je n'ai vu un homme aussi laid et

aussi repoussant ; il a le crime gravé sur le f«sage. »

J'essayai de lui persuader que le ministère anglais n'était pas capable de ce dont il l'accusait, et que tel n'était pas le caractère de la nation. « J'avais des motifs de me plaindre de l'amiral, disait-il ; mais, quoiqu'il m'ait traité quelquefois avec grossièreté, jamais il ne s'est comporté comme ce Prussien. Il y a quelques jours, j'étais dans ma chambre, en proie h la mélancolie ; il vint et insista pour me voir, quoique je ne fusse pas encore habillé. L'amiral n'a jamais demandé deux fois à me voir lorsqu'on lui a dit que je n'étais pas habillé ou que j'étais malade, parce qu'il savait bien que si je ne pouvais sortir, on me trouverait toujours. »

Il me dit ensuite qu'il craignait une attaque de goutte; je lui recommandai de faire plus d'exercice. « Quel exercice peut-on prendre, me répondit-il, dans cette île exécrable, où l'on ne peut faire un mille à cheval sans être trempé ? une île, dont les Anglais, accoutumés a l'humidité, se plaignent euxmêmes ! » Il finit par faire plusieurs plaintes sérieuses sur la conduite du gouverneur, qui avait envoyé son aide de camp et son secrétaire dans toutes les boutiques défendre aux marchands, sous peine de la plus sévère punition, de faire crédit aux Français.

6 mai. — J'ai eu un moment d'entretien avec Napoléon sur le même sujet qu'hier : je lui ai dit que, d'après les termes exprès de sa dernière conversation, il me serait impossible de refuser de ré-

42 MÉMORIAL DE SAlNTE-HÉLENE

pondre à toutes les questions- qui me seraient faites par le gouverneur ou ses officiers, sur sa personne ou sur ses affaires ; que, d'ailleurs, depuis mon arrivée, et maintenant encore, j'avais souvent servi d'intermédiaire entre lui et les autorités de l'île, et que j'espérais remplir ces devoirs à sa satisfaction. Il me répondit : « Êtes-vous mon chirurgien, ou le chirurgien d'une galère ? Pense-t-on que vous rendiez compte de ce que vous voyez ou entendez ? » Je répondis : « Je suis votre chirurgien, et non pas un espion ; je suis un homme en qui vous pouvez placer votre confiance ; je ne me regarde pas comme obligé de rapporter ce qui ne blesse pas ma fidélité, comme officier anglais, etc. » Je m'efforçai aussi de lui faire comprendre que je calculerais ma conduite, relativement à ses conversations, sur les règles qui dirigeraient à cet égard tous les galant* uomini ; que je me conduirais avec lui comme si j'étais attaché à un seigneur anglais en la même qualité ; mais qu'il i m'était impossible de garder un silence absolu, s'il | me permettait de conserver quelque communication | avec le gouverneur ou avec quelque autre officier anglais de l'île. Il répondit que tout ce qu'il exigeait de moi était que je me comportasse en galant uomoy et comme je le ferais si j'étais chirurgien du lord Saint-Vincent. « Je n'ai pas l'intention de vous con- <( traindre au silence, continua-t-il, ou de vous em (( pêcher de répéter les bavardages que vous pourriez <( m'entendre faire ; mais je dois vous prévenir d« « prendre garde que ce gouverneur, en vous flattant, « ne fasse de vous un espion, sans même que vous

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE Ml

{( VOUS en doutiez. Après Dieu, voilfe vous devez a «votre gouvernement et à votre souverain; après « celui-ci, à vos malades.

(( Pendant la courte entrevue que le gouverneur «eut avec moi dans ma chambre, continua-t-il, une « des premières choses qu'il me proposa fut de vims « renvoyer, et de vous remplacer par son propre « chirurgien. Il me fit deux fois cette proposition, « et il lui tardait tant de gagner ce point, que quoi- « qu'il eût essuyé de ma part le refus le plus posi- « tif, il se retourna encore, en s'en allant, pour me « renouveler sa proposition. Jamais je n'ai vu une « plus horrible figure ; il était assis sur une chaise « en face de mon sopha, et une tasse de café se « trouvait sur une petite table qui nous séparait. « Sa physionomie fit sur moi une telle impression, « qu'il me sembla que ses regards avaient empoi- « sonné le café, et j'ordonnai à Marchand de le jeter (( parla fenêtre; je ne l'aurais pas avalé pour tout (( au monde. »

Le comte de Las Cases, qui était entré dans la chambre de Napoléon quelques minutes après le départ du gouverneur, me rapporta que l'ex-empereur lui avait dit : a Mon Dieu! c'est une figure bien si^ nistre ! J'ose à peine le dirCj mais c'est à ne pas prendre une tasse de caféy s'il demeure un instant seul auprès. »

12 mai. — Sir Hudson Lowe a fait répandre hier la défense de recevoir ou de porter aucune lettre du général Bonaparte, des officiers de sa suite, de leurs iemmes ou des domestiques, de quelque nature que

•fussent ces leftres, ni de leur en remettre aucune, sous peine d'être immédiatement arrêté et puni en conséquence.

i4 mai. — J'ai vu Napoléon dans son cabinet de toilette; il s'est plaint des symptômes d'un catarrhe. J'en attribuai la cause k l'humidité; il était sorti avec des souliers trop minces; je lui recommandai de porter des galoches. Il ordonna à Marchand de lui en procurer. « J'ai promis, ajouta-t-il, de voir plusieurs personnes aujourd'hui; et quoique je sois indisposé, je les recevrai. » Au même instant, plusieurs de ceux qui venaient pour le voir s'approchèrent de la fenêtre, qui était ouverte, et essayèrent d'écarter un peu le rideau pour regarder dans l'intérieur. Napoléon ferma la croisée, et me fit quelques questions sur lady Moira. Il me dit ensuite : « Le gouverneur a envoyé une invitation à Bertrand, pour que le général Bonaparte vînt à Plantation- House voir lady Moira. J'ai dit à Bertrand de ne pas y répondre. S'il voulait véritablement que je visse cette dame, il aurait dû comprendre Plantation House dans les limites qu'il m'a prescrites; mais c'est une véritable insulte de m'envoyer une pareille invitation, sachant qu'il faut que je me fasse accompagner d'un soldat, si je veux en profiter. S'il m'eût fait dire que lady Moira était indisposée, fatiguée ou enceinte, j'aurais été la voir; bien que je pense que, dans toutes les circonstances, elle aurait pu venir voir ou M™® Bertrand, ou Montholon, ou moi, puisqu'elle est libre, et que rien ne la retient. Les premiers souverains du

monde n'ont pas été honteux de me faire une visite.

« Il paraît, continua-t-il, que ce gouverneur était avec Blûcher, et qu'il a écrit à votre gouvernement plusieurs lettres officielles, dans lesquelles il lui rendait, en partie, compte des opérations de 1814. La dernière fois que je l'ai vu, je lui ai dit : Est-ce vous, monsieur, qui avez rédigé cela ? Il répondit que oui. Je lui dis alors que ces lettres étaient pleines d'erreurs et de sottises. Il haussa les épaules, parut confus, et répliqua : J'ai cru voir ainsi. Si ces lettres, ajouta Napoléon, étaient les seuls détails qu'il envoyât à son gouvernement, il a trahi son pays. »

Le comte Bertrand vint annoncer plusieurs personnes autres que celles a qui il avait donné rendez-vous. Il cita, entre autres, le nom d'Arbuthnot. Napoléon me demanda qui c'était. Je lui répondis que je le croyais frère de celui qui avait été ambassadeur à Constantinople. « Ah ! oui, oui, dit Napoléon avec un léger sourire, lorsque Sébastiani y était. Vous pouvez leur dire que je les recevrai.

« Avez-vous conversé longtemps avec le médecin du gouverneur? » me demanda ensuite Napoléon. Je répondis affirmativement, ajoutant qu'il était le chef de Tétat-major médical, mais qu'il n'était pas attaché au gouverneur en qualité de médecin. « Quel homme est-ce ? A-t-il l'air honnête ? Est-il savant ? » Je lui répondis que sa physionomie parlait beaucoup en sa faveur, et qu'on le considérait comme un homme plein de savoir et de mérite,

16 mai. — Sir Hudson Lowe a obtenu une en-

trevue d'à peu près une demi-heure avec Napoléon; elle ne parait pas avoir été satisfaisante. J'ai vu Napoléon se promener d'un air triste et rêveur, dans le jardin, quelques minutes après le départ du gouverneur, et je lui ai donné \e Dictionnaire des Girouettes et quelques journaux. Après m'avoir demandé qui me les avait procurés, il me dit : « Ce vizo di boja a tormentarmi est venu. Dites-ltii que je ne veux plus le voir, qu'il ne vienne plus me fatiguer de son odieuse présence. Ne le laissez jamais approcher de moi, à moins que ce ne soit pour me dépécher: il trouvera mon sein prêt à recevoir le coup; mais, jusque-la, qu'il me fasse grâce de son visage repoussant, je ne puis m'y accoutumer. »

il mai. — Napoléon a été fort gai. Il m'a demandé les nouvelles. Je lui ai dit que les dames qu'il avait reçues quelques jours auparavant avaient été enchantées de ses manières; d'après ce qu'elles avaient entendu dire de lui, et de ce qu'elles avaient lu, elles s'en étaient formé une opinion toute différente. (( Ah ! dit-il en riant, je suis sûr qu'elles s'attendaient à voir quelque animal féroce avec des cornes. »

La conversation tomba ensuite sur ce qu'avait écrit de lui sir Robert Wilson, relativement à Jaffa au capitaine Wright, etc. Je lui dis que, comme ces assertions n'avaient jamais été positivement contredites, un grand nombre d'Anglais, y ajoutaient foi. « Bah ! répondît Napoléon, ces calomnies tomberont d'elles-mêmes ; il y a en France tant

d'Anglais, ils verront bientôt que tout cela n'est pas vrai. Si Wilson lui-même n'avait pas été convaincu de la fausseté des renseignements qu'il avait recueillis, pensez-vous qu'il aurait aidé La Valette à sortir de prison (1) ? »

19 mai. — Napoléon a été de très bonne humeur. Je lui ai dit que le dernier gouverneur de Java, M. Raffles, et son état-major étaient arrivés; qu'ils se rendaient en Angleterre, et désiraient ardemment lui présenter leurs hommages. « Quel homme est-ce que le gouverneur ? » Je répondis que M. IJrmston me l'avait donné pour un braçissimo uomOy qui avait beaucoup de savoir et de talents. « Eh bien, dit-il, je le recevrai dans deux ou trois heures, lorsque je serai habillé.

« Votre gouverneur, disait-il en parlant de sir Hudson Lowe, è un imbecille. Il demandait a Bertrand, l'autre jour, s'il ne s'était jamais informé a

(1) Sir Robert Thomas Wilson ëtait nn gcnëral anglais qui fit la campagne de France en 1814 avec les alliés, mais il avait une telle sympathie pour les Français qu'il les protégeait dans toutes les occasious possibles. C'est lui qui, aidé d'un do ses amis, le capitaine Hutchinson, conduisit en Belgique, après de vives péripéties, M. de La Valette que sa femme et sa iule venaient de faire évader do la Conci(>rgerie, le 20 Av~ cembre 1815 ; cet acte commis sur le territoire français rendait Wilsim justiciable des tribunaux français; aussi fut-il prévenu, avec le capitaine Hutchinson, de « complot tendant à détruire le gouvernement du roi en arrachant un condamné à la vindicte des lois », et arrêté i\ son retour en France. Le 22 avril 1816, les accusés comparurent devant la cour d'assises. Wilson avait pour défenseur le célèbre M. Dupin ; mais prenant la parole après son avocat, il protesta « qu'il était, non pas un révolutionnaire, comme on l'avait dit, mais un ami de la liberté et de l'indépendance, dont il désirait voir jouir les hommes et tous les États et se félicita d'avoir pu servir la cause de l'humanité en aidant les efl'orts d'une femme vertueuse et à jamais illustre ». Après cet aveu d'un fait que la loi française considérait comme un délit, Wilson et ses amis furent condamnés, mais à trois mois seulement d'emprisonnement. C'était presque un acquittement ; et de retour en Angleterre, au mois de juillet 1816, il y fut accueilli avec une faveur générale. Cet excellent homme, plein de mérite et de courage, esprit généreux et libre, un de ceux qui ont fait le plus honorer et respecter le nom anglais à l'étranger, mourut à Lon^i^s en 1849.

aucun des passagers qui allaient en Angleterre, s'ils se proposaient d'aller en France, parce que s'il l'avait fait, il devrait s'en abstenir a l'avenir. Bertrand répondit que sans doute il l'avait fait, et que, de plus, il avait même prié plusieurs voyageurs de dire à ses parents qu'il se portait bien. « Mais, dit cet imbécile, vous ne deviez pas le faire. — Pourquoi ? répondit Bertrand. Votre gouvernement ne m'a-t-il pas permis d'écrire autant de lettres que je voudrais? Et aucune puissance peut-elle me refuser la liberté de parler ? »

« Bertrand aurait pu dire, continua Napoléon, que les galériens et les gens condamnés à mort ont la permission de s'informer de leur famille. » Il observa ensuite combien il était inutile et vexatoire d'exiger qu'un officier l'accompagnât lorsqu'il voulait visiter l'intérieur de l'Ile. « On peut bien, continua-t-il, m'éloigner de la ville et du rivage : jamais je ne demanderai de m'en approcher. Tout ce qui est nécessaire pour s'assurer de moi, c'est de bien garder les côtes de ce rocher. Qu'il place ses piquets autour de l'île, les uns contre les autres, ce qu'il peut aisément faire avec le nombre d'hommes qu'il a sous ses ordres, et il me sera impossible de m'échapper. Ne peut-il d'ailleurs mettre quelques vedettes de plus sur pied lorsqu'il sait que je vais sortir? Ne peut-il les placer sur les hauteurs ou partout ailleurs, sans que je le sache? Jamais je ne ferai semblant de les voir. Ne peut-il agir ainsi, sans m'obliger de dire a Poppleton que je veux aller k cheval? Non pas que j'en veuille à Poppleton;

MÉMORIAL DE SAINTE-RÉLENB k t

j'aime les bons soldats, de quelque nation qu*iU soient; mais je ne voudrais rien faire qui pût faire voir k quelqu'un que je suis prisonnier. J*ai été forcé de venir ici contre les lois des nations, et je ne reconnaîtrai jamais qu'on a le droit de m'y retenir. Demander un officier pour qu'il m'accompagne serait l'avouer tacitement. Je n'ai nullement rintention de chercher à m'échapper, quoique je n'aie point donné ma parole de ne pas en faire la tentative, et que je ne la donnerai jamais; car ce serait avouer que je suis prisonnier, ce que je ne ferai jamais. Ne peuvent-ils m'imposer des restrictions nouvelles lorsqu'il arrive des vaisseaux, et ne permettre à aucun bâtiment de mettre à la voile avant qu'on se soit assuré de ma présence dans l'île, sans pour cela employer une contrainte inutile et vexatoire ? Il est nécessaire pour ma santé que je fasse sept à huit lieues par jour; mais je ne veux pas les faire avec un officier ou une sentinelle derrière moi. C'a toujours été ma maxime, qu'un homme montre plus de vraie bravoure en supportant les calamités et en résistant aux malheurs qui lui arrivent, qu'en se débarrassant de la vie. C'est l'action d'un joueur qui a tout perdu, ou celle d'un prodigue ruiné; et cela ne prouve qu'un manque de courage. Votre gouvernement se trompe s'il s'imagine qu'en cherchant tous les moyens de m'accabler, tels que de m'exiler ici, de me priver de toute communication avec mes parents les plus proches et les plus chers, au point que j'ignore s'il existe encore une personne de mon sang; en

m'isolant du monde et en m'imposant des restrictions inutiles et vexatoires, qui deviennent plus rigoureuses de jour en jour; en envoyant la lie des hommes pour me servir de geôliers; il se trompe, s'il croit fatiguer ma patience et me pousser à commettre un suicide. Si jamais j'avais eu un semblable dessein, Tidée seule du plaisir que cela lui procurerait m'eût empêché de l'accomplir.

« Ce palais y qu'ils m'envoient, à ce qu'on dît, (( continua-t-il en riant, c'est autant d'argent jeté (( dans la mer. J'aimerais mieux qu'ils m'eussent (( envoyé quatre cents volumes, que toutes leurs maî- « sons et leurs ameublements. D'abord, il faudra plu- (( sieurs années pour bâtir ce prétendu palais, et « avant ce temps-là j e ne serai plus . Il faudra que tout « cela soit bâti par ces pauvres soldats et marins. Je (( ne le voudrais pas, je ne voudrais pas encore « encourir la haine de ces pauvres gens, déjà assez « malheureux d'avoir été envoyés dans cet endroit « détestable, et qui sont d'ailleurs harassés de fatigue. « Ils me chargeront de malédictions, en pensant que (( je suis l'auteur de toutesleurs peines, et peut-être « désireront-ils se débarrasser de moi. » Je l'assurai qu'aucun soldat anglais ne deviendrait un assassin. Il m'interrompit en disant : « Je n'ai point (( sujet de me plaindre des soldats ou des marins « anglais; au contraire, ils me traitent avec res- (( pect, et paraissent touchés de mon sort, m

Il me parla ensuite de quelques officiers anglais. (( Moore, dit-il, était un brave soldat, un officier « rempli de talents. Il a fait quelques gaucheries j

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLENB 51

(( qui étaient probablement inséparables des diiTi- (( cultes qui l'entouraient, et qui furent causées (( peut-être par la fausse route que lui firent pren- « dre les informations qu'il recevait. » Il répéta plusieurs fois cet éloge, et rappela qu'il avait commandé la réserve en Egypte, où il s'était très bien comporté, et avait déployé du talent. Je lui dis que Moore était toujours un des premiers au feu, et qu'il avait toujours eu le malheur d'être blesné. « Ah ! dit-il, cela est nécessaire quelquefois; il est « mort généreusement, il est mort en soldat (l). « Menou était un homme courageux, mais il n'était « pas soldat (2). Vous ne deviez pas prendre l'Egypte. (( Si Kléber eût vécu, jamais vous ne l'auriez coni< quise, surtout avec une armée dépourvue d'art il a lerie et de cavalerie. Les Turcs ne signifiaient « rien. La mort de Kléber fut un malheur irrépa- <( rable pour la France et pour moi. C'était un « homme doué des talents les plus brillants et de « la plus rare bravoure. J'ai écrit, pendant que

(1) Moore venait d'atteindre La Corognc avec des troupes i^piiisôoH et désorganisées lorsqu'il résolut de livrer un demie r combat « plutôt pour relever l'honneur de l'armée anglaise ^ue dans l'espoir do conserver une position en Espagne.» — «La bataille, livrée le 16 janvier 1809 .fut extrêmement animée ae part et d'autre, et des doux cotés on s'attribua la victoire. Vers la fin du combat, et lorsqu'il était déjà manifeste que les Anglais ne seraient pas battus, Moore fut blesse mortellement par un boulet. II mourut au bout de quelques instants. Ses dernières paroles furent qu'il avait toujours désiré mourir do cotto manière, et que le peuple anglais serait content de lui et lui rendrait justice. Ainsi périt un des officiers les plus vaillants et les plus habiles aue l'Angleterre ait possédés. On lui reproche justement quelques fautes dans sa acrnière campagne, mais il les racheta par la bataille de La Corognc et uno mort héroïque. » Une belle mort de soldat, comme disait Napoléon.

(2) Menou avait pris le commandement on chef de l'armée après la mort de Kléber, assassiné le 14 juin 1800. On a dit que Menou était au-dessous de cette mission difficile ; d'autres, que les généraux, ses collègues, lui refusèrent leur concours. Quoi qu'il en soit, il fallut évacuer 1 Egypte.

« j'étais aux Briars^ l'histoire de mes campagnes « et des vôtres; mais j'aurais besoin des Moniteurs u pour les dates. »

La conversation roula ensuite sur les officiers de la marine française. « Villeneuve, dit-il, lorsqu'il « fut pris et amené en Angleterre, fut tellement « affligé de sa défaite, qu'il étudia l'anatomie pour a se détruire lui-même. A cet effet, il acheta plu- « sieurs gravures anatomiques du cœur, et les « compara avec son propre corps pour s'assurer « exactement de la position de cet organe. Lors « de son arrivée en France, je lui ordonnai de « rester a Rennes. Craignant d'être jugé par un « conseil de guerre pour avoir désobéi à mes ordres, « et conséquemment pour avoir perdu la flotte (car ((je lui avais ordonné de ne pas mettre à la voile (( et de ne pas s'engager avec les Anglais), il réso- (( lut de se donner la mort. En conséquence, il (( prit ses gravures du cœur, les compara de nou- (( veau avec sa poitrine, fit au centre de la gravure <( une piqi^re avec une longue épingle, fixa ensuite ((Cette épingle, autant que possible, h la même (( place contre sa poitrine, l'enfonça jusqu'à la tête, (( se perça le cœur et expira. Lorsqu'on ouvrit sa (( chambre, on le trouva mort, l'épingle dans la (( poitrine, et la marque faite dans la gravure cor- (( respondant à la blessure de son sein. Il n*aurait (( pas dû en agir ainsi, continua Napoléon; c'était (( un brave, bien qu'il n'eût aucun talent (1).

(1) A la bataille de Trafalgar, le 21 octobre 1805, lorsqu'il vit son navire rasé comme un ponton, la poupe démolie, les mAts abattus,

MÉMORIAL DE 8AINTE-HÉLBNE 53

« Barré, que vous avez pris sur le Riçoli^ était <c un très brave et très bon officier (l). Lors de (( mon expédition d'Egypte, après être débarqué « et avoir pris Alexandrie en quelques heures, je (c lui donnai Tordre de sonder le passage pour la a flotte. Il était entré dans le port un vaisseau vénî- « tien de soixante-quatre et un vaisseau de ointe quante canons, à ce qu'il me dit, je crois, et que « je suppose que vous y avez vus; mais on disait « que les gros vaisseaux de ligne ne pourraient « pas entrer. Barré m'annonça qu'il y avait assez « d'eau dans une partie du canal; Brueys, au conc( traire, affirmait qu'il n'y en avait pas assez pour « les vaisseaux de quatre-vingts canons. Barré (( persista dans son dire. Pendant ce temps, je (( m'étais avancé dans le pays a la poursuite des (( Mamelucks. Toute communication entre l'armée (c et la ville fut interceptée par les Bédouins, qui a prirent les courriers ou les tuèrent tous. Mes c< ordres n'arrivèrent pas, sans quoi j'eusse obligé

Ï presque tout son équipage hors de combat, Villeneuve amena non pavilon. Les amiraux Magon et Gravina tués, 17 vaisseaux pris, un de coulé, 6 à 7000 hommes tués ou noyés, telle était la pt^rte «les Français dans cette journée, perte dont la nîort de Nelson fut peut-être la seule compensation. C'est le 23 avril 1806 que Villeneuve fut trouvé mort dans la chambre de Thôtel où il était descendu à Renues. Il avait laissé sur la table une lettre qui faisait connaître les motifs de sa mort. Cette lettre que le ministre de la marine, d'aceord avec la famille de l'amiral Villeneuve, ayait jugé à propos de tenir secrète, fut publiée pour la première fois en 1828, dans le 36* volume des Annales maritimes. Elle est adressée à M"* Villeneuve, née Dantoine, à Valensoles (Rasses- Pyrénées), et datée du 21 avril. Il y avait en outre à coté do cette lettre plusieurs sommes d'argent avec les noms du donataire inscrits do sa main.

(1) Napoléon voulant qne tous les pays conquis contribuassent h l'agrandissement de la puissance maritime de la France, avait ordonné de mettre un vaisseau de 82 canons sur les chantiers de Venise. Ce vaisseau auquel on donna le nom de Rivoli était achevé au mois de jan-*

« Brueys d'entrer; car j'avais le commandement « de la flotte aussi bien que de l'armée. Pendant « ce temps, Nelson arriva et battit Brueys et sa « flotte (3) ; ce qui m'apprit ensuite que Barré avait « raison, car vous avez fait entrer le Tigre et le Cana- « pus. »

Après cela, il fit quelques observations sur Sainte- Hélène. « Tel est, dit-il, le déplorable état de ce rocher, qu'on croit être fort heureux quand on n'y meurt pas de faim. Piontowski (1) alla l'autre jour chez Robinson, où on lui dit : « Oh! que vous avez « de bonheur d'avoir de la viande fraîche tous les « jours à dîner! Oh! si nous pouvions jouir du même « avantage, que nous serions heureux! » Est-ce là, continua- t-il, un séjour propre à des gens qui ont été accoutumés à vivre parmi des êtres humains?

28 mai — Napoléon m'a demandé si j'avais eu beaucoup de société à dîner hier. Je répondis : « Un. peu. — Combien y en avait-il d'ivres? » — Je répliquai : « Aucun. — Bah, bah, pas possible;

vier 1812. Le commandand Barré en reçut le commandement et le 20 février il prit la mer pour se diriger sur Ancône, éclairé par une petite escadrille de bricks ; mais à peine était-il en vue du cap Garo que le Rivoli et ses petits bâtiments furent attaqués par le vaisseau anglais de 82 Victorious et le brick de 18 Weazel. Après une lutte opirùktre, te Rivoli était complètement désemparé, il avait près de deux mètres d'eau dans la cale, deux pièces de 36 éclatèrent et mirent soixante hommes hors de combat. C«t événement malheureux nécessita le désarmement de la batterie haute, et l'envoi des hommes qui s'y trouvaient dans l'autre. Le désordre et le découragement occassionnés par cet accident déterminèrent le capitaine Barré à amener le pavillon.

(1) Piontowski, dont on ne connaît pas trop l'origine, était venu à l'ile d'Elbe et avait obtenu d'y servir comme soldat dans la Garde. Au retour de l'île d'Elbe, il avait été porté au ^rade de lieutenant ; à notre départ de Paris, il avait reçu la permission de suivre : il fut à Plymouth, du nombre de ceux aue les instructions anglaises séparèrent do nous. Son dévouement pour l'Empereur, sa douleur d'ea être séparé, avaient vaincu les Anglais et leur avaient arraché la permission de venir le rejoindre.

MÉMORIAL DE SAINTB-HÉLENB 55

ils n'ont donc pas fait honneur à votre dîner? — Le capitaine Ross Test toujours, lui dis-je. » Il rit à cette réponse, et ajouta : « Ross est un bon enfant, et Téquipage du vaisseau est très heureux de Tavoir pour capitaine. J'ai vu, continua-t-il, ce pauvre ecclésiastique Jones (1). Ils ont bien mal agi envers ce digne homme en le privant de son emploi. On n'aurait pas dû le renvoyer, si ce n'était pour lui, du moins pour sa famille. C'est un brave hamme, n'est-ce pas? » Je répondis qu'il avait un très bon cœur, mais qu'on l'accusait d'aimer trop à se mêler de ce qui ne le regardait pas.

Je lui appris la mort de la reine de Portugal (2), et lui dis qu'une frégate française était arrivée à Rio- Janeiro pour demander une des filles du roi en mariage pour le duc de Berry. « La reine, dit-il, était folle depuis longtemps, et ses filles sont toutes laides. »

29 mai — Il est arrivé un vaisseau d'Angleterre. J'ai été à la ville voir le gouverneur, et à mon retour je suis allé chez Napoléon, qui jouait aux quilles avec ses généraux, dans son jardin. Je lui dis, d'après le désir du gouverneur, qu'on avait apporté au Parlement un bill qui donnait plein pouvoir aux ministres de le détenir à Sainte-Hélène, et qui allouait les sommes nécessaires a son entretien. Il demanda si ce bill avait trouvé de l'opposition. Je répondis : « Fort peu. — Brougham ou Burdett

(1). M. Jones avait ëtë précepteur des enfants do M. Balooinbc pendant la résidence de Napoléon à the Briars.

(a) La reine Marie qui s'était réfugiée au Brésil depuis l'invasion de son royaume.

n'ont-ils pas parlé ? » Je répondis que je n'avais pas vu les journaux, mais que je croyais que M. Brougham avait dit quelque chose. Je lui remis aussi quelques journaux français que l'amiral m'avait donnés avant de les lire lui-même. « Qui vous a donné ces journaux? — L'amiral. — Quoi! pour moi? (Avec quelque surprise.) — Il m'a dit de les donner au comte Bertrand ; mais ils vous sont réellement destinés. » Après un moment d'entretien, il me pria de lui procurer le Morning Chronicle, le Globe, ou tout autre journal de l'oppossition.

7 juin 1816. — J'ai déjeuné avec Napoléon dans le jardin. Nous avons eu une longue dissertation médicale; il soutenait que sa méthode de ne rien manger, de boire beaucoup d'eau d'orge sans vin, et de faire six ou sept lieues à cheval pour exciter la transpiration, en cas de maladie, est meilleurs que la mienne.

La conversation tomba ensuite sur le cérémonial relatif au mariage. Je lui dis qu'en Angleterre, lorsqu'un protestant et une catholique se mariaient ensemble, la cérémonie devait d'abord être célébrée par un ministre protestant, et ensuite par un prêtre de l'Eglise romaine. « C'est un tort, dit-il : le mariage doit être un contrat purement civil ; et lorsque les parties ont paru devant un magistrat, et qu'en présence des témoins ils ont pris un engagement, ils doivent être considérés comme mari et femme. C'est ce que j'ai fait en France. S'ils veulent, ils peuvent ensuite faire répéter la cérémonie par un prêtre. Ce fut toujours ma maxime, que les

MÉMORIAL DE SAINTfi-HELBNE 57

cérémonies religieuses ne doivent jamais ^tre audessus dés lois. J'ai ordonné aussi que les mariages contractés par les Français en pays étrangers, lorsqu'ils auraient été faits selon les lois de ce pays, seraient valides au retour des parties en F'rance.

15 juin, — Napoléon déjeunait dans son bain quand je suis entré. Une petite table à coulisse avait été placée sur la baignoire. Je lui dit que Warden avait trouvé un livre qui lui appartenait, et qui avait été probablement perdu à bord du Northumberland, « Ah ! Warden, ce brave homme, comment se porte-t-il ? pourquoi ne vient-il pas ? je serais bien aise de le voir. » Je lui dis qu'il serait très honoré de lui être présenté, s'il voulait le recevoir comme simple particulier, et non pas comme médecin. « Puisque vous dites que c'est un galant homme, je le verrai. Vous pourrez me le présenter au jardin, quand vous voudrez. Avez- vous vu lady Lowe ? On la dit belle femme, très aimable. » Je lui dis que j'avais entendu dire aussi qu'elle était fort jolie. — « C'est dommage, dit-il, qu'elle ne puisse donner une portion de son esprit et de sa grâce k son mari ; car jamais je n'ai vu d'homme public plus pesant et plus sot. » Il me (it plusieurs questions sur Londres, dont je lui avais prêté une histoire qui m'avait été donnée en présent par le capitaine Ross. 11 paraissait connnaitre déjà parfaitement l'ouvrage, bien qu'il ne l'eût que depuis quelques jours ; il en expliquait les planches, et s'amusait h répéter plusieurs des cris des marchands ambulants. Il disait que s'il eût été roi d'Angleterre, il aurait vou-

lu faire une grande rue ou, pour mieux dire, un beau quai de chaque côté de la Tamise, et une autre depuis Saint-Paul jusqu'à la rivière. La conversation tomba ensuite sur la manière de vivre en France et en Angleterre. « Qui mange le plus, dit-il, des Français ou des Anglais ? » Je lui dis que je pensais que c'étaient les Français. « Je ne le crois pas, » dit Napoléon. Je répondis que, bien que les Français prétendissent ne faire que deux repas par jour, ils en faisaient réellement quatre. « Ils n'en font que deux, » dit-il. Je répondis qu'ils prenaient quelque chose à neuf heures du matin, à onze heures, à quatre heures et à sept ou huit heures du soir. — (( Moi, dit-il, je ne mange jamais plus de deux fois par jour. Votre cuisine est plus saine que la nôtre. Votre soupe est cependant très mauvaise ; ce n'est que du pain, du poivre et de l'eau. Vous buvez du vin avec excès. » Je lui dis que nous n'en buvions pas autant que les Français le pensaient. « Bah, répondit-il, Piontowski, qui dîne quelquefois au camp avec les officiers du 53*, dit qu'ils boivent à l'heure ; qu'après que la nappe est levée, ils paient tant par heure, et boivent autant qu'ils peuvent, ce qui dure quelquefois jusqu'à quatre heures du matin. Je lui dis que cela était si loin d'être vrai, que plusieurs officiers ne buvaient pas de vin plus de deux fois la semaine, et cela les jours où l'on invitait les étrangers. Il y a un tiers de bouteille devant chacun de ceux qui boivent du vin ; et lorsque cette portion est épuisée, on la renouvelle. Les convives paient seulement en raison de ce qu'ils consomment.

Il parut surpris de cette explication, et o!)serva avec quelle facilité un étranger, qui ne connaît qu'imparfaitement la langue, peut être conduit à juger mal des coutumes d'une autre nation.

il juin. — Je dis à Napoléon qu'on apercevait la frégate Me Newcastle ; elle portait le nouvel amiral. Il me pria d'aller chercher ma lunette, et de lui faire voir le bâtiment. A mon retour, je le trouvai qui allait aux écuries. Je lui montrai le vaisseau qui louvoyait. Bientôt après Warden arriva, et Napoléon m'invitaàdéjeuneraveclui,et me ditd'amener aussi le lieutenant Blood. Pendant le déjeuner, la conversation s'engagea sur l'abbé de Pradt, etc. ; on répéta quelques-unes des absurdités contenues dans le Quaterly Rewiew^ sur la conduite de l'empereur pendant qu'il était à the Brlars, « Cela amusera le public, » répondit Napoléon. Warden lui dit que toutel'Europe était jalouse de connaître son opinion sur lord Wellington, comme général. Il ne répondit rien, et la question ne fut pas répétée.

Trois commissaires arrivèrent sur le Newcastte : c'étaient le comte Balmaine pour la Russie ; le baron Sturmer, accompagné de son épouse, pour l'Allemagne; le marquis deMontchenu (1), pour la France, et le capitaine Gor, son aide de camp. Un botaniste allemand suivait le baron Sturmer.

18 juin, — J'ai dit à Napoléon que j'étais allé à

(1) Le marquis de Montchenu, entré au service en 1773 dans les chevaa-légers de la garde du roi, devint capitaine on 1779 et mestre do camp en 1782, grade qu'il occupait encore jusqu'au moment dc^ la réorganisation de l'armée en 1791. Alors il émigra et suivit les princes do la famille royale dans leur exil.

la ville, et que les commissaires pour la Russie, la France et l'Autriche étaient arrivés. « Avez-vousvu quelqu'un d'eux? — Oui, j'ai vu le commissaire français. — Quelle espèce d'homme est-ce ? — C'est un vieil émigré, le marquis de Montchenu. Il aime beaucoup à parler ; mais son extérieur prévient assez en sa faveur. Comme je faisais partie d'un groupe d'officiers, sur la terrasse qui fait face à la maison de l'amiral, il s'approcha de moi, et me dit en français : Pour l'amour de Dieu, faites-moi savoir si quelqu'un de vous parle français, car je ne sais pas un mot d'anglais. Je suis venu finir mes jours au milieu de ces rochers, dit-il en montrant Ladder- Hill, et je ne connais pas la langue. » Napoléon rit beaucoup, et répéta plusieurs fois, baçard, imbécile, « Quelle folie, d'envoyer ici des commissaires, sans charge et sans responsabilité ! Ils n'auront qu'à courir les rues, et à grimper sur les rochers. Le gouvernement prussien a montré plus de sagesse, et il a économisé son argent. » Je lui dis que Drouot avait été acquitté (1) ; il en parut très satisfait. Il parla dans les termes les plus flatteurs des talents et des vertus de Drouot, et observa que, d'après les lois françaises, il ne pouvait être puni pour sa conduite.

(1) Drouot, en 1815, suivit Napoléon à l'Ile d'Elbe et en fut nommé gouverneur. Devenu à son retour commandant général de la Garde im-

Ïtérialc, il fut compris ensuite dans la fameuse ordonnance du 24 juilet 1815. Traduit cievant un conseil de guerre, il fut acquitté après avoir prononcé ces paroles : « Quand j'ai connu l'ordonnance du 24 juillet, je me suis rendu volontairement ; j'ai couru au-devant du jug^oment aae je devais subir. Si je suis condamné par les hommes qui ne jugent aes actions que sur les apparences, je serai absous par mon juge le plus implacable, ma conscience. Tant que la fidélité aux serments sera sacrée parmi les hommes, je serai justifié ; mais quoique je fasse le plus grand cas do leur opinion, je tiens encore plus à la paix de ma conscience. J'attends votre décision avec calme... »

20 juin. — Le contre-amiral sir Pultney Malcolm, le capitaine de pavillon Meynell, et quelques autres officiers de marine ont été présentés à Napoléon.

21 juin. — J'ai vu Napoléon se promener dans le jardin ; je lui ai offert un livre que je m'étais procuré pour lui. Après m'avoir fait plusieurs questions sur jjme pierJe, dame très âgée et très respectable à qui je donne des soins, il me dit qu'il avait vu le nouvel amiral. « Voila un homme qui a réellement une physionomie agréable, ouverte, franche et sincère. C'est vraiment la figure d'un Anglais. En vérité, j'éprouve autant de plaisir à le voir que si c'était une jolie femme ; il n'a rien de sombre, de louche, ni de dissimulé. Sa physionomie dit quel cœur il porte,, et je suis sûr que cet homme est bon. Jamais je n'ai vu un homme de qui j'aie conçu aussi vite une bonne opinion que ce beau vieillard à l'air martial. Il porte la tête haute, dit franchement et hardiment ce qu'il pense, sans craindre de vous regarder en face ; sa figure fait désirer a tout le monde de le connaître davantage, et rendrait l'homme le plus soupçonneux confiant avec lui. »

La conversation s'engagea ensuite sur la protestation qui avait été faite par Holland contre le bill pour la détention de Napoléon (l). Celui-ci exprima la bonne opinion qu'il avait de lord Holland, opinion

(1) Lors des événements de 1814 et de 1815, lord HoUand « fut presque scal, au milieu de la réaction générale contre Napoléon et contre la France, à prêcher la modération dans la victoire, le respect dû au malheur et les droits imprescriptibles des nations, il demanda qu'au congrès de Vienne on ne disposât que des territoires qui s'y trouvaient représentés. En 1816, lorsqu'il fut question de déclarer Napoléon prisonnier de guerre, et quoique abandonné en cette occasion par ses collègues

que justifiaient ses talents et ses vertus. Il fut très content d'apprendre que le duc de Sussex s'était joint k lui dans cette protestation, (2) et observa que lorsque les passions seraient calmées, la conduite de ces deux pairs passerait à la postérité, couverte d'autant de gloire que celle des auteurs de la proposition serait chargée d'ignominie. Il fit plusieurs questions concemaDt la réduction de l'armée anglaise, et observa qu*il était absurde que le gouvernement anglais s'efforçât d^ériger la nation en puissance militaire, sans avoir une p<^ulation assez nombreuse pour fournir le nombre de soldats requis pour lutter avec les grandes ou même les puissances continentales du dernier ordre; tandis qu'il né-

du Parlement qui votaient habituellement avec lui, il éleva la voix contre le bill, et ne cessa de protester contre la conduite peu généreuse du gouvernement anglais envers le grand homme qui s'était confié à sa foi. De son côté, lady Holland, avec cette délicatesse dont les femmes seules ont le secret, s'empressait à prévenir les vœux du prisonnier de Sainte-Hélène, en lui envoyant des livres, des journaux, tout ce qui pouvait contribuer autant que possible à adoucir les ennuis de la captivité. » Napoléon reconnut ces attentions en envoyant à lady Holland une boite enrichie d'une pierre antique qu'il avait autrefois reçue du pape Pie VI, après la signature du traité de Tolentino. Ce présent était accompagné de ces mots écrits de sa main : « L'Empereur Napoléon à lady Holland, témoignage de satisfaction et d'estime. »

(2) Protestation contre la seconde lecture du bill de détention de Bonaparte.

« Sans avoir égard au caractère ou à la conduite de la personne qui « est l'objet du présent bill, je désapprouve la mesure qu'il sanctionne et « qu'il proroge.

« Condamner à un exil lointain et à l'emprisonnement un chef étran- « gor et captif, qui, après l'abdication de son autorité, et comptant sur la « générosité des Anglais, s'est rendu à nous de préférence à ses autres « ennemis, est indigne de la magnanimité d'un grand peuple ; et les « traités par lesquels nous nous sommes engages à le tenir enfermé, « d'après le vœu des souverains à qui il ne s'était jamais rendu, me pa- « raissent contraires à tous principes d'équité et tout à fait inutiles.

« Signé Wassal Holland »

Lors de la troisième lecture. Son Altesse Royale le duc de Sussex protesta aussi par les mêmes motifs.

gligeait et semblait déprécier la marine, qui était la véritable force et le rempart de l'Angleterre. « Ils s'apercevront plus tard de leur erreur,» dit-il.

23 Juin. — Plusieurs caisses de livres, qui avaient été dirigées par Bertrand sur Madère et apportées sur le Newcastle par sir Pultney Malcolm, avaient été envoyées hier k Napoléon. [Je le trouvai dans sa chambre, entouré de volumes; sa physionomie était rayonnante, et il était d'une humeur charmante. Il avait passé toute la nuit à lire. « Ah! dit-il en me montrant quelques livres qu'il avait, selon sa coutume, jetés sur le plancher après les avoir lus, je lis quarante pages de français pendant le temps qu'il me faudrait pour en comprendre deux d'anglais. »

Je m'aperçus ensuite que son empressement a les voir avait été si grand, qu'il avait lui-même travaillé avec un marteau et un ciseau pour ouvrir les caisses qui les renfermaient.

24 juin. — J'ai vu Napoléon dans le jardin. Je lui ai dit que sir Thomas Reade m'avait envoyé sept caisses de livres pour lui, et que le gouverneur y avait joint pour son usage deux fusils fabriqués d'après le principe de percussion, et qu'il m'avait chargé de lui en expliquer le mécanisme, (c II est inutile, répondit Napoléon, de m'envoyerdes fusils de chasse, lorsque je suis confiné dans un endroit où il n'y a pas de gibier. » Je lui dis que M. Baxter était venu dans l'espoir d'obtenir l'honneur de lui être présenté. Il me pria de l'appeler. En le voyant entrer, il lui dit en souriant: « Eh bien, signor medico, combien avez-vous tué de malades dans

votre vie?» Après quoi il s'entretint avec lui pendant près d'une heure sur différents sujets.

Sir Hudson Lowe m'a dit qu'il était si loin de vouloir s'opposer à ce qu'on fit passer en Europe aucune lettre ou aucune plainte, qu'il avait offert à Bonaparte de faire parvenir en Angleterre toutes les lettres qu'il voudrait, et que non seulement il les y enverrait, mais qu'il les ferait imprimer dans les journaux des deux nations.

28 Juin. — Sir Hudson Lowe a répandu une proclamation (1) dans laquelle il déclare que toute personne qui entretiendrait la moindre correspondance ou relation avec Napoléon Bonaparte, ses officiers ou domestiques, qui en recevrait des lettres ou leur en ferait passer, qui leur ferait, sans autorisation expresse du gouverneur, une communication quelconque, se rendrait coupable d'infraction aux actes parlementaires relatifs à la sûreté de Napoléon, et serait poursuivie selon toute la rigueur des lois; comme aussi, que quiconque recevrait une lettre ou communication de sa part ou de celle de ses officiers ou domestiques, et ne les remettrait pas au gouverneur de suite, ou ne lui en donnerait pas connaissance, qui fournirait au susdit Napoléon Bonaparte, ses officiers ou domestiques, de l'argent, ou tous autres moyens à l'aide desquels il pourrait s'échapper, serait considéré comme complice de son évasion, et jugé comme tel.

i^^ juillet 1816. — Une lettre, adressée, par sir Hudson Lowe au comte Bertrand, interdit toute

(1) Appendice, w 5.

espèce de communication, écrite ou verbale, avec les habitants de Tîle, excepté avec ceux qui auraient été préalablement désignés au gouverneur par TofScier d'ordonnance.

Depuis l'arrivée des livres, Napoléon a employé constamment plusieurs heures, chaque jour, à lire, à relever des dates et rassembler d'autres matériaux pour l'histoire de sa vie, à partir de son arrivée en France jusqu'à son retour d'Egypte. Le brouillard, la pluie et la violence du vent qui souffle continuellement sur l'habitation de Longwood, exposée sans aucun abri à l'orage, contribuent beaucoup à l'empêcher de sortir, et l'ont dégoûté de sa résidence. Il a exprimé le désir d'être transporté du côté de l'île qui est plus chaud et défendu contre le vent piquant et continueMu sud-est.

^juillet, — Sir Pultney et lady Malcolm ont eu une entrevue de près de deux heures avec Napoléon, qui a paru très content. Pendant la conversation, il est entré dans de longs détails sur la bataille de Waterloo, sur les manœuvres de mer, etc. Les officiers du Newcastle lui ont été présentés aussi. — La viande, qui a toujours été de mauvaise qualité, est si détestable aujourd'hui, que le capitaine Poppleton a été obligé de la renvoyer et d'adresser une plainte au gouverneur.

6 juillet, — M™® Bertrand nous a appris, au capitaine Poppleton et h moi, qu'elle a écrit à M. Montchenu pour le prier de vouloir bienvenir la voir à Hut's-Gate, parce qu'on lui avait dit qu'il avait vu sa mère, dont la santé était fort languis-

gante. M. de Las Cases devait aussi se trouver chez elle à son arrivée, pour avoir des nouvelles de sa femme, que ce M. de Montchenu avait vue quelque temps avant de partir de Paris.

8 juillet, — Les domestiques de Longwood, qui portaient des provisions au comte Bertrand, ont été arrêtés par les sentinelles, et on ne leur a pas permis d'entrer dans la cour ; les viandes ont été passées, k l'aide de longues perches, par-dessus la muraille, en présence d'une sentinelle qui a dit ne pouvoir permettre qu'on pénétrât dans l'intérieur. Une scène semblable avait déjà eu lieu lorsque mon domestique apporta quelques médicaments pour celui de Bertrand, qui était dangereusement malade. Une bouteille était garnie d'une prescription écrite de ma main, pour indiquer la manière' dont il fallait faire usage du médicament. Cette ordonnance était écrite en français, et la sentinelle, ne pouvant la comprendre, crut de son devoir de l'arracher. Hier, un soldat a été envoyé au camp, afin d'être jugé par un conseil de guerre, pour avoir permis à un nègre d'entrer dans la cour de Bertrand et d'y boire de l'eau ; voilà ce qui probablement accroît la rigueur des sentinelles.

9 juillet. — Une lettre de représentation a été envoyée ce matin à sir Hudson Lowe. Il est question, à Longwood, d'une machine à faire de la glace, que quelques officiers du Nesvcastle ont dit avoir été envoyée pour Napoléon par lady Holland ; cette machine n'a pas encore paru.

18 juillet. — Depuis quelques jours on a remarqué

une grande diminution dans la quantité du vin, de la volaille, et autres articles de première nécessité. On a écrit sur cet affaire à sir Thomas Reade. Le capitaine Poppleton a été lui-même à la ville, pour en parler à sir Hudson Lowe.

H juillet. — Pendant que j'étais à Hut's-Gate, un sergent, envoyé par sir Hudson Lowe, est entré ; il m'a prié de le suivre chez le gouverneur. Son Excellence m'a demandé si je savais dans quelle partie de l'ile le général Bonaparte désirait que sa nouvelle maison fût bâtie. Je répondis qu'il préférait les Briars, Sir Hudson Lowe a répondu que cela ne se pourrait pas, que c'était trop près de la ville, et qu'il ne fallait pas y penser. Il m'a demandé ensuite si je pensais qu'il préférât à Longwood quelque autre point de l'île. J'ai affirmé qu'à coup sûr il choisirait l'autre côté. Le gouverneur m'a chargé de demander à Napoléon lui-même qu'elle partie il préférerait. Il dit aussi que Napoléon a refusé de voir les commissaires, et m'a prie de m'àssurer s'il persistait toujours dans son refus. Son Excellence m'a demandé si je connaissais ce que les Français désiraient savoir du marquis de Montchenu. J'ai répondu qUe M"'® Bertrand désirait s'informer de la santé de sa mère, et que Las Cases devait aller le rejoindre à Hut's-Gate, et qu'il paraissait très impatient de savoir des nouvelles de sa femme, ayant appris que M. de Montchenu l'avait vue très peu de temps avant de quitter Paris. Sir Hudson Lowe me dit alors qu'il ferait au gouvernement britannique son rapport sur Las Cases,

qui avait refusé avec mépris quelques articles envoyés pour l'usage des généraux et de Bonaparte, tandis qu'il écrivait à lady Clavering pour la prier d'acheter et de lui envoyer la plupart des mêmes objets. Il m'a assuré de nouveau qu'il mettrait à l'avenir la plus grande promptitude à transmettre toutes plaintes au gouvernement, et à les rendre publiques. Il paraît désirer beaucoup que je lui fasse connaître les besoins et les désirs du général Bonaparte, pour les communiquer à son gouvernement, qui saurait, par ce moyen, comment les prévenir ou les satisfaire. Il m'a chargé aussi de dire à M™® Bertrand qu'il était très fâché que quelquesunes des restrictions qu'il avait été obligé de lui imposer lui fussent désagréables ou blessassent son amour-propre, quoiqu'il lui parût qu'on s'était servi d'elle comme d'un instrument; il lui conseille d'être plus circonspecte. Après cette conversation, il s'est rendu à Longwood, où il a eu un long entretieF avec le comte Montholon, dans le but d'améliorer d'agrandir et d'embellir Long-wood-House.

12 juillet. — Napoléon est triste. Je lui ai appris que le gouverneur était venu la veille à Longwood, pour voir s'il ne pourrait pas lui procurer plus d'aisance et de commodités, soit en ajoutant de nouvelles chambres à la maison qu'il habite a Longwood, soit en élevant une nouvelle maison dans quelque autre partie de l'île; j'ajoutai que le gouverneur m'avait chargé de lui demander quel serait le lieu qu'il préférerait. Il répondit : « A questa casa^ in questo luogo tristOy non sfoglio niente de lui. Je hais

ce Longwood, sa vue seule me donne de la mélancolie. Qu'il me place dans quelque endroit où Ton trouve de l'ombre, de la verdure et de l'eau. II souffle ici un vent furieux, chargé de pluîe et de brouillard, che mi taglia l'anima^ ou bien il sole mi hrucia il cerçello faute d'ombre, lorsque je sors. Qu'il me mette du côté de l'île où est située Plantation HousCy s'il veut réellement faire quelque chose pour moi. Mais à quoi sert de venir ici me faire des propositions, pour ne rien exécuter? La maison de Bertrand n'est pas plus avancée que le premier jour depuis son arrivée. L'amiral avait au moins envoyé son charpentier, et il pressait les travaux. » Je répondis que le gouverneur m'avait chargé de lui dire qu'il ne commencerait rien avant de savoir si ce qu'il ferait pourrait lui plaire ; mais que s'il voulait proposer un plan pour sa maison, il donnerait à tous les ouvriers de l'île, ainsi qu'a un certain nombre d'ingénieurs, etc., l'ordre do se rendre a Longwood, et de se mettre do suite à l'ouvrage ; que le gouverneur craignait qu'en faisant travailler au bâtiment qu'il habitait, il ne fût importuné par le bruit. « Oui, certes, dit-il cela me gênerait. Je ne lui demande pas de faire aucun changement à la maison bâtie dans cet abominable endroit; qu'il en fasse élever une de l'autre côté de l'île, où l'on trouve de l'ombre, de la verdure et de l'eau, et où je puisse être à l'abri de ce çento^ agro. Si l'on avait l'intention de construire une maison pour mon usage, je voudrais qu'elle fût située sur les propriétés du colonnel Smith, que

Bertrand a été voir, ou bien à Rosemary-HalL Mais toutes ces offres ne sont que des impostures : rien ne se fait depuis qu'il est ici. Tenez, continua-t-il en me nuontrant une fenêtre, j'ai été obligé de faire tendre une paire de draps en place de rideaux, parce que les autres étaient si sales, que je ne pouvais les toucher, et qu'on ne pouvait en obtenir pour les remplacer. E un trist'uomoy è peggio dell'isola. Voyez sa conduite envers cette pauvre M"" Bertrand; il l'a privée du peu de liberté dont elle jouissait, et a défendu qu'on vînt la voir et causer un instant avec elle, ce qui était une espèce de consolation pour cette dame, habituée à avoir de la compagnie. » Je lui fis part que le gouverneur m'avait dit que c'était parce que M™® Bertrand avait envoyé un billet au. marquis de Montchenu sans le faire passer d'abord par ses mains. « Sottise que cela, répondit-il; d'après les ordres existants lors de son arrivée, il était permis d'écrire aux habitants, et aucune disposition contraire n'a été communiquée à personne. D'ailleurs, elle et son mari n'auraient-ils pas pu aller à la ville voir Montchenu ? Les gens faibles sont toujours craintifs et superstitieux; Cet homme est bon à faire un capo di sbirriy et non pas un gouverneur.

13 juillet. — J'ai communiqué à sir Hudson Lowe la réponse de Napoléon. Elle n'a pas paru lui plaire ; il m'a répondu qu'il ne pourrait pas exercer une surveillance aussi facile sur le prisonnier, dans les cantons qu'il voulait habiter. Je lui ai fait observer qu'au contraire cela serait beaucoup plus

aisé, puisqu'il serait placé au milieu de son étatmajor, et que, d'ailleurs, comme les endroits en question étaient entourés de rochers très élevés et inégaux, il serait facile de placer, de manière à empêcher tous moyens d'évasion, des piquets que Napoléon ne pourrait voir. Le gouverneur consentit d'abord; mais l'instant d'après il observa qu'il ne saurait où loger le commissaire autrichien, qui s'était établi à Rosemary^Hall. Je hasardai de lui dire que, quelque désirable que fût le bien-être du baron Sturmer, il était de moindre importance que celui du principal détenu. Sir Hudson Lowe, après un moment de silence, me demanda si j'avais répété à M™^ Bertrand ce qu'il m'avait dit. Je répondis affirmativement. Il me dit qu'il n'avait pas suffisamment expliqué les motifs qu'il avait eus de lui imposer de nouvelles restrictions ; que sir George Cockburn, avant son départ, lui avait montré le grand inconvénient de l'état de choses qui existait alors, et la nécessité d'empêcher qu'on obtînt si librement accès dans la maison de Bertrand; qu'il avait fortement recommandé les mesures que lui, sir Hudson, avait pensé, depuis, devoir employer, et que l'amiral lui avait déclaré que son intention était de les ordonner, s'il n'eût attendu chaque jour l'arrivée d'un gouverneur; qu'on avait d'abord permis un libre accès chez Bertrand, parce qu'on supposait que la nouvelle maison qu'il devait habiter ii Longwood serait bientôt achevée ; qu'après quoi il devait être soumis aux mêmes restrictions que les autres personnes attachées au général Bonaparte.

72 MEMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

Il me pria d'en parler à la comtesse, et dit qu'il Voccuperait de la construction de la nouvelle maison dans l'emplacement que j'avais proposé, ajoutant que celui du colonel Smith et de Rosemary^ Hall iraient ensemble.

i5 juillet, — Napoléon est sorti de très grand matin en voiture.

16 juillet, — Napoléon, qui était descendu de bonne heure aux écuries, et avait ordonné lui-même qu'on mît les chevaux^ m'a rejoint dans le parc, et m'a fait monter dans sa voiture. Il souflFraît d'un mal de dents. J'ai déjeuné avec lui. Pendant le repas nous avons parlé des commissaires. Il me demanda si M™** Sturmer l'avait vu à Paris ; je répondis que oui, et qu'elle désirait beaucoup lui être présentée. (( Et qui l'en empêche ? dit-il. Je veux bien les recevoir tous, s'ils veulent me le faire demander par Bertrand. Je les recevrai comme de simples particuliers. Jamais je ne refuse de voir personne, lorsqu'on me le demande comme il convient ; et d'ailleurs je serai charmé de recevoir une dame.

« Il paraît, continua-t-il, que vos ministres nous ont envoyé des objets d'habillement dont ils supposaient que nous manquions. Si le gouverneur avait le moindre sentiment d'humanité, il en aurait envoyé la note à Bertrand, en le prévenant que, s'ils nous étaient nécessaires, nous pourrions demander ceux qui nous plaisaient. Mais, au lieu d'agir d'après les règles de la politesse, ce geôlier change en insulte ce que probablement votre gouvernement considérait comme une attention ; il choisit ce

qui lui plaît, et nous Tenvole de la manière la plus avilisante et sans nous consulter, comme s*il jetait une aumône à des mendiants, ou des habits à des condamnés. Veramente ha il cuore di boja; car personne autre qu'un boja ne chercherait, sans nécessité, à augmenter les misères de gens déjà trof malheureux dans notre position. Ses mains souillent tout ce qu'elles ^ touchent. Voyez comme il tourmente cette pauvre M"" Bertrand, en la privant de la petite société à laquelle elle est accoutumée et qui lui est nécessaire. Ce n'est pas punir son mari; pourvu qu'il ait un livre, il est content. Je suis étonné qu'on vous permette, à vous et à Poppleton, de rester près de moi. Il me surveillerait luimême s'il le pouvait. Avez-vous des galériens en Angleterre ? » Je répondis que non, mais que nous avions des condamnés qui travaillent a Portsmouth et ailleurs. « Alors, dit-il, on aurait dû l'en nommer gardien : c'est bien là l'emploi qui lui convient. »

Sir Hudson Lowe est venu à Longwood, et a eu avec Napoléon une très courte entrevue.

il juillet. — Napoléon m'a appelé dans le jardin, pour m'apprendre qu'il a dit au gouverneur qu'il avait, sans nécessité, augmenté leur contrainte ; que c'était sans aucun motif qu'il avait puni M™* Bertrand ; qu'il les avait insultés par la manière dont il leur avait envoyé les objets à leur usage ; qu'il avait insulté Las Cases en lui disant qu'il avait lu ses lettres, et que s'il avait besoin d'une paire de souliers ou d'une paire de bas, il n'avait qu'à les lui faire demander ; que si Bertrand ou Las Cases vou-

laient former une conspiration avec les commissaires, ce qu'il paraissait craindre, il n'avait rien de mieux à faire que de citer l'un d'eux à la tour d'alarme; que c'était une infamie, à lui, investi de l'autorité, d'insulter un homme qui, comme Bertrand, était estimé de toute l'Europe.

Napoléon me parla ensuite de la nouvelle maison, et dit que s'il croyait habiter longtemps Sainte-Hélène, il désirerait qu'elle fût bâtie à côté de Plantation-House. « Mais, continua-t-il, je pense qu'aussitôt que les affaires de France seront réglées, et que tout sera tranquille, le gouvernement anglais me permettra de retourner en Europe et de finir mes jours en Angleterre. Je ne crois pas qu'ils soient assez fous pour dépenser huit millions par an pour me tenir ici, lorsque je ne suis plus à craindre ; c'est pourquoi je m'inquiète fort peu de la maison. » Il parla ensuite de son évasion, et dit que quand bien même il voudrait s'évader, il avait contre lui quatrevingt-dix-huit chances sur cent. «Malgré cela, continua-t-il, ce geôlier m'impose autant de gêne que si je n'avais qu'à entrer dans un bateau et m'esquiver. Il est vrai que tant qu'un homme existe, il est toujours à craindre qu'il ne s'échappe; et le seul moyen de prévenir sa fuite, c'est de le faire mourir. // ny a que les morts qui ne reviennent pas.

« Alors cessera toute inquiétude de la part des puissances de l'Europe et de lord Castlereagh (1). Plus de dépense, plus de flotte pour me surveiller; ces pauvres soldats ne seront plus fatigués à mourir

(1) Ministre anglais.

MÉMORIAL jm SAINTE-HÉLèNE 75

par les piquets ou les gardes, ou harassés à monter des fardeaux sur ces rochers. »

18 Juillet. — Sir Hudson Lowe est venu a Longwood; il est convenu, avec le général Montholon, de quelques arrangements au sujet de .la maison. Tous les changements à faire dans l'édifice ont été confiés au colonel Mynjrard, secondé par le lieutenant d'état-major Jackson. — On a apporté un billard à Longwood.

19 juillet, — A peu près vers cinq heures du matin, on s'aperçut que le salon de Long^vood- House était en feu. L'incendie fut arrêté en une demi-heure par le capitaine Poppleton et la garde, aidés des gens de la maison. Le feu était déjà parvenu à quelques pouces de distance du plafond, formé d'un double plancher. S'il fût parvenu jusque-la, il aurait été presque impossible de sauver l'édifice, parce qu'il n'y a pas d'eau a Longwood.

20 juillet. — Sir Thomas Reade m'a envoyé les rideaux de lit pour Napoléon.

22 juillet. — J'ai dîné dans le camp. On a célébré l'anniversaire de la bataille de Salamanque. Son Excellence a asi^isté au repas avec son étatmajor.

24 juillet. — L'amiral a envoyé un lieutenant et un détachement de marins pour faire une tente avec une voile de bonnette; les arbres de Longwood ne donnent aucun ombrage. Le colonel Maunsell, du BS*^, me pria de faire mes efforts pour procurer une entrevue avec Napoléon au docteur Ward, qui a été dix-huit ans dans l'Inde. On en parla à Napoléon,

qui répondit que le docteur Ward devait en faire la demande en personne au comte Bertrand.

25 juillet. — J's^ dit à Napoléon que le Griffon était arrivé d'Angleterre la nuit précédente, et avait apporté la nouvelle que le général Bertrand, contumace, avait été condammé à mort (1). Il parut un instant confondu par l'étonnement, et très affligé ; mais il se remit, et me fit observer que, d'après la législation française, un homme accusé d'un crime capital peut être jugé et condamné par contumace, mais qu'on ne peut exécuter cette sentence que l'homme n'ait été jugé de nouveau, lui présent; et que si Bertrand se présentait, il serait acquitté comme Drouot. Il en témoigna cependant beaucoup de chagrin, surtout à cause de TefiFet que cela pourrait produire sur M™* .Bertrand. « En révolution, dit-il, on oublie tout. Le bien que vous faites aujourd'hui, demain sera oublié. La face des affaires une fois changée, reconnaissance, amitié, parenté, tous les liens.se brisent, et chacun cherche son intérêt. »

26 juillet, — J'ai vu Napoléon à sa toilette. Lorsqu'il s'habille, il est aidé par Marchand, Saint- Denis et Novarre. L'un des deux derniers tient un miroir devant lui, et l'autre les ustensiles néces-

(1) Aussitôt le retour des Bourbons, le nom de Bertrand était porté sur les listes de proscription et ensuite condamné à mort par contumace. Mais une réprobation unanime ne tarda pas à s'élever contre cet acte d'emportement réactionnaire, et Louis XVIII, en prince éclairé, comprit qu'un arrêt qui condamnait le dévouement et la fidélité était une tache pour son règne. Les portes de la France s'ouvrirent donc devant le général Bertrand, aussitôt que la mort de l'Empereur eut romptt les liens qui le retenaient sur la terre étrangère.

saires pour faire la barbe, tandis que Marchand attend pour lui tendre ses habits, l'eau de Cologne, etc. Quand il a fini de raser un côté de sa figure, il demande à Saint-Denis ou à Novarre : « Est-ce fait ? » Sur leur réponse, il commence a raser l'autre côté. Quand il a fini, on lui porte le miroir k la lumière, et il regarde s'il a bien fait disparaître toute sa barbe. S'il aperçoit ou sent qu'il en reste encore, il prend quelquefois l'un d'eux par l'oreille, ou lui donne un léger coup sur la joue, en disant d'un air gai: «Ah! coquin^ pourquoi m'avez-vous dit que c'était fini ? » C'est probablement ce badinage qui a fait courir le bruit qu'il battait et qu'il maltraitait ses domestiques. Il se lave ensuite la figure avec de l'eau dans laquelle on a mêlé un peu d'eau de Cologne; il en répand aussi quelques gouttes sur sa personne. Il se nettoie ensuite très soigneusement les dents, se fait souvent brosser le corps avec une brosse à chair, change son linge et son gilet de flanelle, et passe un pantalon de grosse serge ou de nankin brun, un gilet blanc, met des bas de soie, des souliers à boucles d'or; il porte une cravate noire qui ne dépasse pas même le . bord du col de sa chemise, et un petit chapeau à trois cornes, avec une cocarde tricolore. Lorsqu'il n'est pas en négligé, il est toujours décoré du cordon de la grand'-croix de la Légion-d'Honneur. Quand il a passé son habit. Marchand lui présente une petite bonbonnière, sa tabatière, son mouchoir, et il quitte la chambre.

Napoléon se plaignait aujourd'hui d'une légère

78 MÉMORIAL DE SAINTE*-HÉlÈNE

douleur dans le côté droit. Je lui conseillai de faire bien frotter cette partie avec de l'eau de Cologne et de la flanelle, et de prendre une certaine potion. Il se mit à rire, et me donna amicalement un léger coup sur la joue. Il me demanda les causes de la maladie de foie qui régnait dans cette île. Je lui en désignai plusieurs, et entre autres l'ivrognerie et la chaleur du climat. « Si, me dit-il, l'ivrognerie en est seule cause; jamais je ne devrais avoir cette maladie. »

21 juillet. ' — Le colonel Keating, dernier gouverneur de l'Ile de Bourbon, a eu avec Napoléon une entrevue qui a duré près d'une heures

28 juillet, — J'ai appris de Cipriani, qu'au commencement de 1815, il avait été envoyé de l'île d'Elbe à Leghorn acheter pour 100^000 francs de meubles pour le palais de Napoléon, Pendant son séjour i il s'était intimement lié avec une personne nommée***, qui avait pour ami le nommé *** de Vienne; cet homme, assure Cipriani, fit savoir à son ami que le congrès avait décidé que Napoléon serait envoyé à Sainte-Hélène, et même il lui avait . fait passer par écrit la substance des conventions. Une copie de cette pièce fut remise à Cipriani, qui repartit en toute hâte pour l'île d'Elbe, afin de communiquer a Napoléon la nouvelle qu'il avait reçue. Cette communication, et la confirmation qu'il en reçut ensuite de M***, A*** et M***, qui étaient à Vienne, contribuèrent à le décider à rentrer en France.

J'ai accompagné Napoléon dans sa promenade du

soir en voiture. Je lui ai dit que sir Thomas Keade m'avait prié de l'informer que le commissaire de Russie n'avait pas eu de part il la note offîcielle adressée au gouverneur pour demandera voir Napo* léon. Il me répondit qu'ils avaient pris un très mauvais moyen pour le voir; que toutes les puissances de l'Europe ne pourraient l'obliger à les recevoir comme personnages officiels : qu'il leur était permis d'enfoncer la porte ou d'abattre la maison, s'ils le voulaient. Il me dit ensuite qu'un livre, relatif à son règne en France, avait été récemment envoyé par l'auteur (un Anglais, M. Hobhouse) à sir Hudson Lowe, avec prière de le lui faire remettre. Le dos portait cette inscription en lettre d'or : A Napoléon le Grand, ou à l'empereur Napoléon. « Cegaleriano^ continua-t-il, ne voulut pas permettre qu'il me fût envoyé, parce qu'il pensait que j'éprouverais quelque plaisir à voir que. tous les hommes ne lui ressemblaient pas, et que j'étais estimé pi^r quelquesuns de ses compatriotes : Non credes^o che un uomo poteça essere basso e sfile a talsegno, »

Depuis l'arrivée de sir Hudson Lowe, on envoie beaucoup de journaux à Longwood. Au lieu d'une suite régulière de plusieurs feuilles, ainsi que quelques journaux détachés, il n'est arrivé que quelques numéros sans suite du TimeSy et de temps en temps un Courrier, Cetts interception a causé une grande inquiétude à Longwood, parmi ceux qui ont des parents en France, et a beaucoup mécontenté Napoléon, à qui sir George Cockburn envoyait fréquemment les journaux, avant même de les avoir lus.

2 août 1816. — Je me suis plaint des pourvoyeurs, qui depuistroisjours n'ont apporté d'autres légumes que des pommes de terre; je les ai priés, dans le cas où il leur serait défendu d'en fournir d'autres, de transmettre ma lettre au major Gorrequer.

3 août. — J'ai reçu une réponse de M. Fowler, employé près des pourvoyeurs, qui m'informait qu'ils avaient reçu l'ordre de ne plus envoyer de végétaux; que le major Gorrequer leur avait dit qu'ils seraisnt fournis, à l'avenir, par le jardin de l'honorable compagnie.

Le colonel Maunsell a été présenté aujourd'hui par sir George Bingham. Napoléon s'est entretenu peu de temps avec ce dernier.

5 août. — Sir Hudson Lowe est venu k Longwood, et m'ayant tiré à l'écart, il me demanda, d'un air mystérieux, si je pensais que le général Bonaparte prendrait en bonne part l'invitation qu'il avait l'intention de lui faire d'assister à un bal qu'il donnait à Plantation-House, pour célébrer l'anniversaire de la naissance du prince régent. Je répondis que je croyais qu'il considérerait cette invitation comme une insulte, surtout si elle était adressée au général Bonaparte. Son Excellence dit qu'elle éviterait cela en le priant en personne. Je lui recommandai de consulter le comte Bertrand à ce sujet, ce qu'il me promit de faire. Il revint ensuite sur une conversation que nous avions eue auparavant, et me dit qu'il pensait que mes honoraires devaient être portés a 500 liv, sterl. par an; qu'il en écrirait à

MÉMORIAL DE SAlNTE-HÉLENE 81

lord Bathurst, et lui demanderait cette augmentation pour moi. Il me parla ensuite du livre de M. Hobhouse, observant qu'il ne pouvait pas le faire passer à Longwood, parce qu'il ne lui avait pas été envoyé par le secrétaire d'État; que d'ailleurs on y parlait très mal de lord Castlereagh, et qu'il ne se souciait pas de permettre au général Bonaparte de lire un écrit dans lequel un ministre anglais était ainsi traité, ou même de savoir qu'il fût permis de publier en Angleterre un livre contenant de semblables réflexions. Je me permis d'observer a Son Excellence que Napoléon désirait beaucoup voir cet ouvrage, et qu'il lui ferait un grand plaisir de le lui envoyer; sir Hudson Lowe répondit que M. Hobhouse, dans la lettre qui l'accompagnait, lui avait permis, s'il ne se croyait pas autorisé a l'envoyer à sa destination, de le placer dans sa bibliothèque.

6 août. — Napoléon a encore parlé du livre que le gouverneur retient, dit-il, illégalement; il ajouta que quand même il serait prisonnier et condamné à mort, le gouverneur ne serait pas excusable de garder un livre publié et imprimé, dans lequel il ne se trouve ni trahison, ni correspondance secrète, et parce qu'il y avait quelques bêtises dessus. Il voulait parler de l'inscription.

Un lieutenant, deux gardes-marine et un détachement de marins se sont occupés à réparer la tente, qui a beaucoup souflFert des derniers mauvais temps. Napoléon est allé les voir, et s'est entretenu quelque temps avec les gardes-marines, dont l'un,

par un étrange rapprochement, se trouve être le fils de M. Drake (1), connu par sa conduite à Munich.

10 août, — Sir Hudson Lowe est arrivé pendant que Napoléon déjeunait sous la tente; il désirait le voir, mais il n'a pu y parvenir.

12 août. — Grande revue au camp en l'honneur du prince régent. J'ai dit à Napoléon que l'anniversaire de la naissance de Son Altesse était célébré dans toutes nos colonies. « Gia^ giuy dit-il, naturalmente, » Il me demanda si j'étais invité à dîner chez le gouverneur; je répondis que non, mais que j'étais prié pour le bal.

i4 août. — Napoléon est sorti ce matin a cheval pour la première fois depuis deux mois. Il m'a dit qu'il avait un grand mal de tête, qu'il s'était décidé à prendre un peu d'exercice. « Mais, continua-t-il, les limites sont tellement circonscrites, que je ne puis courir pendant plus d'une heure; et, pour me faire quelque bien, il faudrait que je pusse galoper pendant trois ou quatre heures. Ce sbirro siciliano est venu : je serais resté une heure de plus dans la tente, si j'eusse appris son arrivée. Mi répugna V anima il vederlo. \\ est toujours inquiet et semble continuellement en colère et mal à son aise, comme si quelque chose lui tourmentait la conscience, et qu'il cherchât à se fuir lui-même.

« Pour remplir, dans les circonstances actuelles,

(1) C'est celui qui a été si cruellement mystifié par M. Méhée de la Touche, qui, bien malgré lui, a été forcé de publier de quelle manière il avait trompé cet agent anglais.

continua-t-il le poste assez singulièrement important de gouverneur de Sainte-Hélène, il aurait fallu un homme très poli et à la fois très ferme, qui sût dorer un refus et rendre plus légères les privations imposées aux détenus, au lieu de leur rappeler sans cesse qu'il les regarde comme des prisonniers. A la place d'un pareil homme, ils m'envoient un uomo non conosciutOy che non a mai comandato^ che non a nessun ordine^ ne sistema; che non sa farsi ubbidirey che non a maniera ne creanza. — E che pare che abbia sempre çissuto con di ladri.n

15 août. — Anniversaire de la naissance de Napoléon. Il a déjeuné sous sa tente avec les dames et toute sa suite, y compris Piontowski et les enfants. Il n'y a rien eu d'extraordinaire dans le repas, ni aucune nouvelle décoration. Dans la soirée, les demestiques anglais et français ont eu un grand souper, et on a dansé ensuite. Au grand étonnement des Français, aucun des Anglais ne s'enivra.

16 août. — Sir Hudson Low^e est venu; nous avons eu ensemble et avec le général Montholon un long entretien sur la nécessité de diminuer les dé-r penses de la Maison, qu'il prétend être faites sans économie; entre autres exemples de ce qu'il regardait comme une prodigalité, il dit au général Montholon qu'il avait remarqué, en comparant les mémoires de Plantation-House et de Longwood, que l'on avait consommé plus de sel blanc à Longw^ood que chez lui; en conséquence, il recommanda qu'à l'avenir on se servit autant que possible de sel gris

pour la cuisine et pour la table des domestiques. On a envoyé aujourd'hui à Longwood une des machines pneumatiques de Leslie pour faire de la glace. Aussitôt qu'elle fut mise en place, j'en prévins Napoléon, et lui dis que l'amiral était à Longwood. Il me fit plusieurs questions sur cette machine; il connaît parfaitement les principes sur lesquels sont imaginées les pompes à air. Il exprima une grande admiration pour la chimie ; il parla des grands progrès qu'elle avait faits depuis quelques années, et ajouta qu'il l'avait toujours encouragée et facilitée le plus possible. Alors je le quittai et me rendis dans la chambre où était la machine, pour commencer l'expérience en présence de l'amiral. Au bout de quelques minutes, Napoléon, accompagné du comte Montholon, entra et aborda gaiement l'amiral, qui parut content de le voir. Une tasse d'eau fut glacée en sa présence, à peu près en quinze minutes, et il attendit une demi-heure, pour voir si la même quantité de limonade gèlerait, ce qui ne réussit pas. On essaya ensuite, mais inutilement, de faire glacer du lait. Napoléon prit dans sa main le morceau de glace obtenu avec de l'eau, et observa que cette découverte aurait causé une grande satisfaction en Egypte. La première glace que l'on ait vue à Sainte-Hélène fut faite par cette machine, et les Yam-Stocks (1), en français racines de patates^ la contemplèrent avec le plus grand étonnement. Quelques-uns avaient peine a se persuader que la

(1) Sobriquet donné aux naturels de l'île.

MÉMORIAL DE SÀlNTE-HÉLENE 85

masse solide qu'ils tenaient dans leurs mains fût réellement composée d'eau, et ils n'en furent convaincus que lorsqu'ils l'eurent vue se dissoudre.

n août. — Je suis allé à Hut's-Gate pour voir Bernard qui était très mal. Le commandant du poste a consigné la sentinelle pour m'avoir laissé entrer. Je sortis pour demander de quoi il s'agissait et j'appris du sergent qu'il avait ordre d'empêcher tout le monde d'entrer, excepté l'état-major. Sir Hudson Lowe en avait, à ce qu'il parait, donné l'ordre lui-même, la veille, en allant chez Bertrand, à qui il avait montré une lettre de lord Bathurst, qui annonçait que les dépenses de l'établissement d^evaient être réduites à 8,000 liv. sterl. par an. Les hommes qui apportaient les provisions n'avaient pas même la facilité d'entrer ; il leur fallait les faire passer par-dessus la muraille. On refusa aussi de laisser entrer les domestiques de Longwood, ainsi que M. Brocke, secrétaire colonial. Sir Hudson Low^e a adressé une lettre au comte Montholon, dans laquelle il demande 12,000 livres sterling par an, pour entretenir sur le même pied la Maison de Napoléon et de sa suite (1).

18 août, — Le gouverneur et l'amiral, accompagnés de sir Thomas Reade et du major Gorrequer, sont arrivés à Longwood, dans le moment que Napoléon se promenait dans le jardin avec les comtes Bertrand et Montholon, Las Cases et son fils. Son Excellence envoya demander une entrevue, qui lui fut accordée. Elle eut lieu dans le jardin. Les trois-

(1). Appendice, n» fr.

principaux personnages. Napoléon, sir Hudson et sir Pultney, nous devançaient un peu. Le capitaine Poppleton et moi, nous nous tenions à quelque distance par derrière, mais assez près pour observer leurs gestes. Nous remarquâmes que la conversation était principalement soutenue par Napoléon, qui, par intervalle, paraissait s'échauffer. Il s'arrêtait souvent, puis reprenait une marche forcée, et accompagnait ses paroles de gestes animés. Les manières de sir Hudson paraissaient aussi être fort agitées. L'amiral était le seul qui parût parler avec calme. Une demi-heure après environ, nous vîmes sir Hudson Lowe se retourner brusquement, et se retirer sans saluer Napoléon. L'amiral ôta son chapeau, s'inclina et partit. Sir Hudson Lovsre s'avança vers Poppleton et moi. Il se promena de long en large dans la plus grande agitation, tandis que ses chevaux arrivaient ; enfin il me dit : « Le général Bonaparte m'a traité d'une manière très injurieuse. Je l'ai quitté en lui disant : Monsieur^ cous êtes malhonnête ! » Il monta alors à cheval et partit au galop. L'amiral paraissait pensif et troublé. Il était évident que la conversation avait été orageuse. . 19 août. — J'ai vu Napoléon dans son cabinet de toiletté ; il était de très bonne humeur. Il m'a demandé comment se portait Gourgaud ; et sur ce que je lui dis que je lui avais ordonné une médecine, il se mit à rire, et répliqua : « Il ferait bien mieux de se mettre à la diète pendant quelques jours, et de boire beaucoup d'eau. Les médecines ne sont bonnes que pour les gens de l'ancien rçgime. »

Il dit ensuite : « Ce gouverneur est venu m*ennuyer hier. Il m'avait vu me promener dans le jardin, je n'ai pu, par conséquent, lui refuser de Técouter. Il voulait entrer avec moi dans des détails de ménage, pour réduire nos dépenses. Il a eu l'audace de me dire que les choses sont maintenant dans le même état qu'à son arrivée, et qu'il venait pour se justifier ; qu'il s'était déjà présenté deux fois dans cette intention, mais que j'étais dans le bain. Non, monsieur, lui répondis-je, je n'étais pas dans le bain ; mais j'en avais un de commande pour ne pas vous recevoir. Vous aggravez vos torts en cherchant à les justifier. Il m'a dit que je le jugeais mal, et que si je le connaissais, je changerais d'opinion. Vous connaître, monsieur, lui répondis-je, con>ment le pourrais-je ? Les gens se font connaître par leurs actions, en commandant dans les batailles. Vous n'avez jamais eu sous vos ordres que dos vagabonds et des déserteurs corses, des brigands napolitains et piémontais. Je connais tous les généraux anglais qui se sont distingués ; mais je ne vous ai jamais entendu nommer que comme un scriçano de Blûcher ou un chef de brigands. Vous n'avez jamais commandé des gens d'honneur ; vous n'avez jamais vécu avec eux. Il me dit qu'il n'avait pas recherché son emploi. Je lui répondis qu'il y avait des places qui ne se sollicitaient pas, qu'elles étaient données par les gouvernements aux gens qui s'étaient déshonorés eux-mêmes. Il ne fait que son devoir, me dit-il, et je ne dois pas le blâmer, puisqu'il n'agit que d'après ses ordres. Je répondis à

88 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

cela : Le bourreau en fait autant ; mais lorsqu* 11 me met la corde au cou pour m'étrangler, est-ce un motif pour l'aimer, que de savoir qu'il agit d'après des ordres ? D'ailleurs, je ne crois aucun gouvernement assez vil pour donner des ordres semblables à ceux que vous faites exécuter. J'ajoutai que, s'il le voulait, il n'avait pas besoin de rien m'envoyer à manger ; que j'irais m'ass.eoir à la table des braves officiers du 53® ; que j'étais sûr qu'il n'en était pas un qui ne se trouvât heureux de donner place à un vieux soldat ; qu'il n'y avait pas un seul soldat dans tout le régiment qui n'eût plus de cœur que lui; que dans le bill inique du Parlement, on avait décidé que je serais traité en prisonnier, mais qu'il me traitait plus mal qu'un criminel condamné ou un galérien ; qu'il était permis à ces malheureux de recevoir les journaux et les livres imprimés, et qu'il me privait de cette consolation. Vous avez plein pouvoir sur mon corps, lui dis-je, mais mon âme vous échappera toujours ; cette âme est aussi fière, aussi courageuse que lorsque je commandais à l'Europe. Y ous êtes un s birro^iciliano y et nonpasun Anglais. Enfin je le priai de ne plus se présenter devant moi, à moins qu'il ne m'apportât l'ordre de me dépécher ; qu'alors il trouverait toutes les portes ouvertes.

(( Je n'ai pas, continua Napoléon, l'habitude d'insulter personne ; mais l'effronterie de cet homme m'a révolté, et je n'ai pu m'empêcher de lui exprimer mon ressentiment. Lorsqu*il eut l'impudence de me dire, devant l'amiral, qu'il avait tout

laissé dans le même état que lorsqu'il était arrivé, je répondis : Faites appeler le capitaine d'ordonnance, et interrogez-le ; je m'en rapporterai à sa décision. Il resta muet.

« Enfin il me dit qu'il avait trouvé son emploi si difficile a remplir qu'il s'en était démis. Je répondis qu'on ne pourrait jamais envoyer un homme plus méchant que lui, bien que l'emploi fût de nature à répugner à un galant' uomo. Si vous en trouvez l'occasion, ajoutai-je, ou si quelqu'un vous le demande, vous pouvez répéter ce que je vous ai dit. »

Je donnai à Napoléon l'ouvrage intitulé Détails sur la campagne d' Espagne ^ par Sarrazin. « Sarrazin, dit-il, était un lâche, un homme sans honneur, sans foi et sans probité. Lorsque je revins de l'île d'Elbe, il m'écrivit à Paris, pour m'offrir ses services ; il me proposait, si je voulais lui pardonner et l'employer, de me donner tous les plans et tous les secrets des Anglais. J'avais l'intention, au lieu d'accepter ses offres, de le faire juger comme un traître ; mais j'étais si occupé que cela m'est sorti de la mémoire (1). »

(1) Jean Sarrazin, né à Saint-Sylvestre dans le Lot-et-Garonne, en 1770, exerça d'abord comme professeur de mathématiques à La Réole et au collège de Sorèze, et il était précepteur des fils du duc de Béthune depuis deux ans lorsqu'en 1792, il partit comme volontaire pour l'armée du Nord • en peu de temps il devint capitaine ; mais cassé de son grade pour avoir pris part à un mouvement séditieux, il passa comme simple soldat à l'armée de l'Ouest où il se distingua assez pour que Marceau l'attachât comme officier à son état-major. Avec Marceau à l'armée du Nord, Sarrazin se fit remarquer à Fleurus,à Coblentz, au siège de Maëstricht et devint alors chef ae brigade : en 1795, il servit sous Kléber et était chef d'état-maior de Bemadottc on 1796^ passa de là en Italie, fut nommé gouverneur d'Udine et fit partie de l'expédition d'Irlande on 1798 la valeur dont il fit preuve à la prise de Killala et au combat de Castlobar lui valut d'être nommé général de brigade et peu de temps après

21 août, — Il est arrivé un vaisseau d'Angleterre. Je suis allé à la ville, où j'ai vu le capitaine Stanfelt à qui j'ai dit qu'un entretien très désagréable avait eu lieu entre le gouverneur et Napoléon, et que sir Hudson Lovv^e avait dit a ce dernier qu'il s'était démis de son emploi. A mon retour ; j'allai à Hut's-Gate avec le capitaine Maunsell du 53®, et le capitaine Poppleton. M™® Bertrand me demanda s'il était arrivé quelques lettres. Le capitaine Maunsell dit qu'il en avait vu plusieurs pour eux au bureau des postes. A mon arrivée à Longwood, Napoléon me fit la même question; je lui répondis ce que le capitaine Maunsell avait dit à ]yjme Bertrand. Je n'avais pas intention d'en parler avant de m'être assuré qu'on les ferait parvenir à Longwood, ne voulant pas aigrir davantage Napoléon contre le gouverneur ; mais comme j'étais certain qu'il l'apprendrait d'Hut's-Gats, je ne pouvais cacher que je savais qu'il y en eût.

22 août. — Sir Hudson Lowe m'a fait appeler à Plantation-House. Je le trouvai se promenant dans le chemin à gauche de sa maison. Il me dit qu'il avait quelques communications à transmettre au gouvernement, et qu'il désirait connaître l'état de

général de division. Enfin, après avoir ou d'importants commandements et. occupé des fonctions délicates, il se vendit aux Anglais, se rendit à Londres et fut condamné par contumace à Lille en 1810. Il recouvra son grade lors de la première Restauration; mais en 1818 il fut arrêté sous l'inculpation de trigamic et condamné à dix ans de travaux forcés et au carcan. Gracié au bout de trois années, il alla à Lisbonne, puis à Londres, où il obtint une modique pension ; il visita la Hollande, l'Allemagne, la Turquie, la Belgique : enfin, il mourut vers 1840 sans avoir pu obtenir du gouvernement de Louis-Philippe l'autorisation do rentrer en France. 11 y a dans le Moniteur des 5 et 10 juillet 1810 un long et curieux rapport du duc de Feltro à l'Empereur, faisant connaître dans seS plus petits détails toute la vie de Sarrazin,

la santé du général Bonaparte, et savoir si je n'avais rien à dire. « J'ai appris, continua-t-il, que Bonaparte vous a dit que j'ai donné ma démission de la place de gouverneur de cette île : est-ce vrai ? « — Je répondis : « Il m'a assuré que vous lui en avez parlé. » Sir Hudson ajouta : « Jamais je n'ai dit une chose semblable, je n'en ai même jamais ou la volonté; ou il a rêvé, ou il a mal compris mes paroles. J'ai dit simplement que si le gouvernement n'approuvait pas ma conduite, je donnerais ma démission. Je vous prie donc de lui affirmer que jamais je n'ai dit cela, et que jamais je n'ai eu intention de le faire. » Il me demanda ensuite s'il m'avait instruit du sujet de leur conversation. Je répondis que j'en connaissais une partie. Il me demanda ce que je savais. Je dis que je ne pensais pas qu'il eût oublié et que je ne voulais pas lui répéter des choses qui ne pouvaient que lui être désagréables. Il m'objecta que j'en avais parlé ailleurs, et qn*il avait le droit de savoir de ma propre bouche ce que j'en avais dit. Bien que j'eusse la permission de le faire, il ne me convenait guère de répéter à la face d'un homme des expressions telles que celles qui avait été prononcées sur son compte ; cependant, je ne crus pas à propos de refuser. Je lui ^n répétai donc quelques parties. Sir Hudson dit que, quoiqu'il n'eût jamais commandé d'armées contre Napoléon, il lui avait fait peut-être porter des coups pljls .funestes que s'il eût été à la tête de 100,000 hommes, par les renseignements qu'il avait fournis, avant et pendant les conférencee de

Châtillon ; que ses conseils avaient été suivis plus tard, et étaient la cause de sa chute. « Je voudrais bien qu'il sût tout cela, ajouta-t-il, afin qu'il eût au moins des raisons pour me haïr. Je publierai probablement les détails de cette affaire. »•

Alors sir Hudson Low^e se promena pendant quelque temps, en se mordant les doigts, et me demanda si M™® Bertrand avait répété à des étrangers quelque chose de la conversation qu'il avait eue avec le général Bonaparte. Je répondis que je ne savais pas si M™* Bertrand en était instruite. « Il est à désirer pour elle qu'elle ne la connaisse pas, dit-il; car elle pourrait rendre sa position et celle de son mari plus désagréables encore qu'elles ne le sont. » Il répéta ensuite avec colère quelquesunes des paroles de Napoléon, et dit : « Le général Bonaparte vous a-t-il répété, monsieur, que je lui avais dit que son langage était grossier et indécent, et que je ne l'écouterais pas davantage? » Je lui répondis que non. « Cela prouve une grande petitesse de sa part, de ne pas vous avoir tout dit. Il aurait mieux fait de réfléchir sur sa situation, car il dépend de moi de la rendre beaucoup plus dure. S'il continue ses injures, je lui ferai sentir mon pouvoir. Il est mon prisonnier de guerre, et j'ai le droit de le traiter selon sa conduite. Je le mettrai à la raison. » Il se promena encore quelques minutes, en répétant les observations de Napoléon, qu'il caractérisait d'ignobles, etc. Enfin «s'étant mis luimême en colère, il s'écria : « Dites au général Bonaparte qu'il veille sur sa conduite, et que, s'il conti-

MÉMORIAL DE SÀlNTE-HÉLENE 93

nue, je serai forcé d'augmenter les restrictions déjà apportées à sa liberté. » Après avoir observé qu'il, avait été cause de la perte de millions d'hommes, et que, s'il était libre, il le serait encore, il finît en disant : « Je regarde Ali-Pacha comme un coquin plus estimable que lui. » (M. Baxter venait de nous joindre lorsqu'il prononça ces mots.)

23 août. — J'ai dit à Napoléon, dans le cours de la conversation, que le gouverneur l'accusait d'avoir mal compris ses expressions, qu'il prétendait n'avoir jamais dit ni eu l'intention de dire qu'il eût donné sa démission; qu'il avait avancé seulement que si le gouvernement n'approuvait pas sa conduite, il abandonnerait sa place, etc. « Cela est bien singulier, dit Napoléon, il m'a dit qu'il l'avait abandonnée : au moins je l'ai compris ainsi. Tantopegio.ri J'observai ensuite qu'en conséquence des désagréments qu'il avait éprouvés dans leur dernière entrevue, il était probable qu'il n'en solliciterait pas une autre. « Tanto meglio^ dit Napoléon, alors je n'aurai plus l'ennui de l s no bruto mo, etc. »

26 août, — Napoléon m'a demandé si j'avais vu la lettre écrite par le comte Montholon à sir Hudson Lowe, contenant leurs plaintes ; je répondis que oui. (( Croyez- vous, me dit-il, que le gouverneur l'envoie en Angleterre? » Je lui assurai que je n'en doutais pas; que,^de plus, le gouverneur m'avait dit lui avoir offert, non seulement de faire parvenir leurs lettres, mais encore de les insérer dans les journaux. « C'est une fausseté, répondit Napoléon, il m'a dit qu'il enverrait nos lettres en Europe, et qu'il les

ferait publier, si toutefois il en approuvait le coa tenu. D'ailleurs, quand bien même il le voudrait, son gouvernement ne le souflrirait pas. Supposez, par exemple, que je lui envoie une adresse a la nation française. Au surplus, je ne pense pas qull permettrait qu'on publiât une lettre qui le touvrirait d'infamie. Le peuple anglais veut savoir pourquoi je conserve le titre d'empereur après avoir abdiqué : je l'ai expliqué dans une 'lettre. J'avais intention de vivre incognito en Angleterre comme un simple particulier; mais puisqu'ils m'ont envoyé ici, et qu'ils veulent faire croire que je n'ai jamais été premier magistrat, ou empereur de France, j'en conserve le titre. *** m'a rapporté qu'il avait entendu dire aux lords Liverpool et Castlereagh-, qu'une des principales raisons pour lesquelles ils m'avaient envoyé ici, était la crainte que je ne me mêlasse de quelque cabale avec l'opposition. Il est assez probable qu'ils craignaient bien plus que je ne fisse connaître la vérité sur leur compte, et que je révélasse bien des choses qui ne leur plairaient pas, parce qu'en Angleterre ils ne pouvaient défendre aux personnes de distinction de me voir. »

Il se plaignait ensuite de la sévérité inutile avec laquelle on le privait de certains journaux, ne lui laissant que quelques numéros détachés de la sotte Gazette de France^ ou bien de la ridicule Quoti^ dienne ou du Times,

Depuis quelques jours, de nouveaux piquets ont été établis, et l'on a placé plusieurs nouvelles sentinelles, qui sont la plupart sous les yeux de Napo

léon lorsqu'il veut sortir après le soleil couché. On a presque terminé des fossés de huit ou dix pieds de profondeur qui entourent le jardin.

27 août, — Napoléon m'a demandé s'il était vrai que le commissaire français et M'"" Sturmer eussent eu une querelle. J'ai répondu que M. Montchenu avait dit que M™® Sturmer ne savait pas entrer dans un salon. Il se mit à rire et me dit : « Je parierais bien que le vieux marquis n'a dit cela que parce que cette dame n'est pas sortie d'une vieille souche noble, et parce que son père est plébéien. Ces vieux émigrés ont le malheur de n'estimer que ceux qui peuvent établir de gothiques ar-» moiries. » Je lui demandai si F. G — était un homme a talents. Il se mit k rire aux éclats. « Lui un homme à talents ! c'est le plus grand benêt de la terre, un igno7*antaccio che non ha ne (alentOy ne informazioney une espèce de Don Quichotte. Je le connais bien. Il n'est pas capable de soutenir une conversation de cinq minutes. Il n'en était pas de même de son épouse; c'était une belle femme, très spirituelle, mais bien malheureuse. Era bella, graziosuy e piena d*intel/igen;;a. Il parla ensuite pendant longtemps de la France. La plus grande faute que pourraient faire les ministres actuels, ce serait d'introduire dans l'armée française l'ancien système de noblesse. Au lieu de laisser les fils de paysans et de laboureurs arriver aux grades de généraux comme de mon temps, s'ils veulent les réserver à la vieille noblesse, ils se perdront sans retour. La noblesse, avant la Révolution, se compo-

sait en grande partie d'hommes ignorants, vains et arrogants : je ne sais comment elle se compose aujourd'hui, et je ne suis pas k même de juger de la vérité de ce mot : Ils n'ont rien appris^ ils nont rien oublié. Quoi qu'il en soit, si, après vingt-cinq ans d'exil et de disgrâce, ils sont rentrés avec les mêmes principes, et s'ils parviennent à les faire adopter aux ministres, une nouvelle révolution est infaillible. Je connais les Français : six, dix ans se passeront peut-être sans trouble ; mais une armée organisée dans des principes qui blesseraient l'égalité consacrée dans la loi fondamentale serait massacrée et jetée dans la Seine. Mais on sera trop sage pour éviter ce malheur. Moi, j'ai tiré la plupart de mes généraux de la boue. Partout où j'ai trouvé le talent et le courage, je l'ai élevé et mis ksa place. Mon principe était de tenir la carrière ouverte aux talents, sans demander si l'on avait des quartiers de noblesse à montrer. Il est vrai que j'ai élevé quelques individus de la vieille noblesse, par esprit de politique et de justice, mais jamais je n'ai eu en eux beaucoup de confiance. Si la masse du peuple, continua-t-il, voyait renaître les temps féodaux, elle s'irriterait de l'impossibilité où seraient ses enfants de s'élever dans l'armée.

« Pour vous donner une idée du sentiment général de la France, je ne vous citerai qu'une anecdote : lors de mon retour d'Italie, comme ma voiture montait la côte escarpée de Tarare, je descendis pour la suivre a pied, sans domestique, comme cela m'arrivait souvent. Mon épouse et ma suite étalent

à quelque distance derrière moi. Je vis une vieille femme, estropiée et boitant, qui cherchait, à Taide d une béquille, à gravir la montagne. J'avais une redingote, et elle ne me reconnut pas. J'allai sur elle, et lui dis : Eh bien, ma bonne, où allez-vous avec un empressement si peu d'accord avec votre âge ? qu'est-il donc arrivé ? — Ma foi, répondit la vieille, on m'a dit que l'empereur était ici, et j'ai voulu le voir avant de mourir. — Bah, bah ! lui repli- ' quai-je, qu'avez-vous besoin dfe le voir? qu'avezvous gagné avec lui ? c'est un roi tout comme un autre. — Monsieur, cela peut être ; mais, après tout, il est le roi du peuple. Nous l'avons choisi ; et si nous devons avoir un tyran, c'est la moindre des choses qu'il soit de notre choix. — Vous voyez en cela l'expression des sentiments qui animaient alors la nation française , sortir de la bouche d'une vieille femme. »

Je lui demandai son opinion sur Soult, et lui dis que j'avais entendu quelques personnes lui donner, comme général, le second rang après lui. Il répondit: (( C'est un excellent ministre de la guerre, ou un major général très précieux : il connaît mieux les dispositions d'une armée que la manière de la commander. »

Quelques officiers du 53® avaient dit à M™® Bertrand tenir de sir Thomas Reade que Bonaparte n'aime pas k les voir, ni aucun habit rouge, parce que cela lui rappelle Waterloo. M™® Bertrand leur assura que cette opinion était tout a fait contraire à celle qu'elle avait toujours entendu expri-

08 3tÉMORIÀL DE SAIXTE-HÉLjÈNE

mer par Napoléon. La même chose m'a été dite par les lieutenants Fitzgerald et Mackay.

28 août, — J'ai appris que la fameuse lettre a été montrée à quelques officiers de la marine et de l'armée, et que probablement plusieurs copies en ont été envoyées en Angleterre.

Le comte Montholon a remis ce soir au capitaine Poppleton, pour le gouverneur, une lettre dans laquelle il lui déclare que s'il ne juge pas convenable de rétablir les choses, relativement aux laissezpasse?', dans le même état où elles étaient du temps de sir George Cockburn, état que le gouvernement avait approuvé, il n'accorderait plus de laissez passer à personne.

30 août. — Napoléon s'est levé à trois heures. 11 a écrit jusqu'à six, puis s'est recouché. A cinq heures du soir, le comte Bertrand alla dire au capitaine Poppleton que Napoléon désirait le voir. Le capitaine était encore en habit du matin ; il demanda la permission de se retirer pour changer de vêtements ; mais Bertrand exigea qu'il vînt sans cérémonie. Il fut donc introduit dans la salle de billard où il trouva Napoléon debout, le chapeau sous le bras. « Monsieur Poppleton, lui dit-il, vous êtes, je crois, le plus ancien capitaine du 53 ? — C'est vrai. — J'estime beaucoup les officiers et les soldats dli 53®, ce sont de braves gens qui font bien leur devoir. On m'a appris que le bruit courait, dans; le camp, que je ne voulais pas voir les officiers; -voulez-vous avoir la bonté de leur assurer que ceux qui leur ont rapporté cela leur ont dit une fausseté

Je n'ai jamais dit ni pensé rien de semblable : je serai toujours bien aise de les voir.

On a dit aussi que le gouverneur leur avait défendu dé me rendre visite. » Le capitaine Poppleton répondit qu'il croyait dénué de fondement le renseignement qu'il avait reçu; que les officiers du 53* connaissaient la bonne opinion qu'il avait toujours exprimée sur leur compte, qu'ils en étaient vivement flattés ; qu'ils avaient pour lui le plus profond respect. Napolécn sourit et répondit : « Je ne suis pas une çieifle femme. J'aime un brave soldat qui a subi le baptême du feu, à quelque nation qu'il appartienne. »

31 août. — Sir George Bingham et le major Fehrsen, du ôS', ont eu une longue conversation avec Napoléon.

i®*" septembre 1816- — Sir Hudson Lowe est venu à Longwood. Depuis deux ou trois jours, la lettre avait été montrée et lue, par le comte Las Cases, au capitaine d'artillerie Grey, et à quelques officiers. Sir Hudson désirait beaucoup savoir si personne n'en avait pris copie. Je lui dis que tous les habitants de Longwood pouvaient s'en procurer une, s'ils en avaient envie. Son excellence parut très alarmée, et observa que c'était violer l'acte du Parlement, que de l'avoir lue à des personnes n'appartenant pas à Longw^ood. Il me demanda si j'avais communiqué au général Bonaparte ce qu'il m'avait dit le 22. Je répondis que oui ; que Napoléon avait répondu qu'il pouvait agir comme il voudrait; que tout ce qui lui restait à faire maintenant était de placer des sen-

tinelles aux portes et aux fenêtres pour Tempêcher de sortir, que tant qu'il aurait un livre il s'en inquiéterait fort peu. Le gouverneur dit qu'il avait fait passer ses plaintes au gouvernement britannique, et qu'il dépendait des ministres d'agir comme bon leur semblerait; et qu'il me priait de lui dire qu'il leur avait fait connaître tout ce qui s'était passé. Il ajouta qu'à la vérité, il ne pouvait être beaucoup plus mal.

4 septembre, — J'ai dit à Napoléon que le gouverneur m'avait chargé de lui apprendre que la lettre du comte de Montholon avait été envoyée au gouvernement de S. M., et qu'il avait mis les ministres à même d'agir. <( Peut-être, répondit-il, serat-elle publiée dans les journaux anglais avant que la copie arrive ? »

5 septembre, — Le major Gorrequer est venu à Longwood, pour prendre des arrangements avec le général Montholon, relativement à la réduction proposée dans les dépenses; il m'a prié d'y assister. Le major a dit que lorsque le gouvernement britannique avait fixé à 8,000 livres sterling le maximum de toutes les dépenses de la Maison du général Bonaparte, il pensait que quelques-uns des officiers généraux et autres individus qui la composent retourneraient en Europe. Comme cela n'avait point eu lieu, le gouverneur, sur sa propre responsabilité, avait ordonné qu'il serait ajouté 4,000 livres sterling aux 8,000, ce qui faisait en tout 12,000 liv. sterling pour toutes les dépenses ; que le généra) Montholon devait donc savoir que, sous aucun pré-

texte, les dépenses ne pouvaient excéder 1,000 liv, par mois. Si le général Bonaparte ne voulait pas se conformer aux réductions nécessaires pour ne pas excéder cette somme, il devait payer le surplus par des traites fournies par quelque banquier d'Europe, ou sur tels de ses amis qui voudraient payer pour lui. Le comte Montholon répondit que Napoléon était prêt à payer toutes les dépenses de l'établissement, si on voulait lui laisser les moyens de le faire, et si Ton permettait à une maison marchande ou à une maison de Sainte-Hélène, Londres ou Paris, choisie par le gouvernement anglais lui-même, de servir d'intermédiaire pour recevoir et envoyer des lettres cachetées ; que, d'un autre côté, il engagerait son honneur, pourvu qu'on regardât cette correspondance comme sacrée, que les lettres ne traiteraient que d'affaires pécuniaires. Le major Gorrequer répondit que cela ne pouvait être accordé, qu'aucune lettre cachetée ne sortirait de Longwood. I

Le major Gorrequer dit ensuite au comte Montholon que la réduction proposée commencerait à s'effectuer à partir du 15 du présent mois, et le pria de s'arranger avec M. Balcombe,le pourvoyeur, sur l'emploi de 1,000 livres sterling par mois, à moins qu'il ne préférât donner des traites pour le surplus. Le comte Montholon répondit qu'il ne s'en mêlerait pas ; que le gouverneur pouvait agir comme il le voudrait ; que dans le moment présent on ne leur fournissait rien de superflu, et qu'aussitôt que es réductions commenceraient, lui, pour sa part, il

abiandonnerait toute charge pour ne plus s'occuper de rien ; que c'était une imfamie de la part du ministère anglais de déclarer à l'Europe que Napoléon ne manquait de rien, et de refuser les offres que faisaient les puissances alliées de défrayer une partie des dépenses, pour le réduire, lui et sa suite, presque à la ration d'un soldat. Le major Gorrequer nia que les puissances alliées eussent jamais fait une offre semblable. Montholon répondit qu'il l'avait lu dans quelques journaux. Le major Gorrequer observa alors qu'il était nécessaire d'apporter une grande réduction dans la consommation du vin, et qu'on se bornât a dix bouteilles de vin rouge et une de madère ; que la consommation dePlantation-House était réglée k raison d'une bouteille par personne. Montholon répondit que les Français buvaient beaucoup moins que les Anglais, et qu'il avait déjà fait à la table de Napoléon ce qu'il n'avait jamais fait en France chez lui, qu'il avait rebouché les restes de vin pour les faire servir le lendemain sur la table ; que de plus, le soir il ne restait jamais un morceau de viande dans le garde-manger. Gorrequer observa que 12,000 livres sterling sont un joli revenu. C'est à peu près autant que 4,000 livres en Angleterre, répondit Montholon. L'affaire fut alors renvoyée au samedi. Avant de quitter Longwood, le major Gorrequer convint avec moi que les dépenses de l'établissement ne pouvaient être couvertes avec 12,000 livres sterling par année ; mais qu'il pensait que l'on pouvait bien faire une réduction de 2,000 livres. J'observai que cela pouvait se faire, pourvu

qu'on établît à Longwood, sous la direction d'une personne qui convint, un magasin de toutes les choses nécessaires.

— Le major Gorrequer est revenu, et II a eu en ma présence une longue conversation avec le comte Montholon. Celui-ci lui a dit que les ordres avalent été donnés pour renvoyer sept domestiques, ce qui, avec l'économie apportée dans la nourriture et la consommation du vin, réduirait le dépense de l'établissement à peu près de 15,194 livres sterling par an ; mais que cette somme était le minimum des minimum^ et qu'il était impossible d'y faire aucune autre réduction. Cependant le capitaine persista toujours à dire qu'à dater du 15, il ne serait accordé que 1,000 livres sterling par mois. Alors le comte Montholon, après avoir renouvelé l'offre faite dans la dernière conversation, dit que si le gouvernement britannique ne voulait pas lui permettre de se servir de ses propriétés, il ne lui restait d'autre parti â prendre que de disposer de ce qui lui appartenait ; qu'en conséquence, une partie de son argenterie serait portée k la ville et vendue, afin de se procurer , chaque mois, la somme nécessaire a ajouter à celle accordée par sir Hudson Low^e, pour leur subsistance. Le major Gorrequer dit qu'il en instruirait le gouverneur.

. Sir Hudson Lowe, accompagné du général Meade, qui est arrivé depuis deux jours, est venu à Longwood, et tous deux en ont fait le tour. Le gouverneur paraissait indiquer au général les limites et autres objets qui se rattachent à la garde des prisonniers.

Vers le soir, Napoléon m'a envoyé chercher; il se plaignait d'un violent mal de tête. Il était dans sa chambre a coucher, assis devant un feu de bois, dont la flamme, brillant et s'éteignant tour à tour, donnait par instant à sa physionomie l'expression la plus singulière et la plus mélancolique. Ses mains étaient croisées sur ses genoux; il semblait réfléchir à sa malheureuse position. Après un moment de silence, aDottore, dit-il, potete dar qualche cosa a far dormire un iiomo che non puo ? Cela est audessus de votre art. J'ai essayé en vain de prendre un peu de repos. Je ne puis, continua-t-il, je ne puis comprendre la conduite de vos ministres. Ils dépensent 60 ou 70,000 livres sterling pour envoyer des meubles, du bois et des matériaux de construction pour mon xisage, et ils envoient en même temps l'ordre de me mettre presque k la ration. Ils m'obligent de renvoyer mes domestiques, et de faire des réductions incompatibles avec la décence et le bien-être de ma Maison. Nous avons ici des aides de camp qui stipulent pour une bouteille de vin et deux ou trois livres de viande avec autant de gravité et d'importance que s'il s'agissait de traiter de la distribution de plusieurs royaumes. Je vois des contradictions incompréhensibles : d'un côté, des frais énormes et inutiles; d'un autre, une petitesse et une vilenie impossibles à décrire. Pourquoi ne me laissent-ils pas le soin de me fournir de tout ce qui m'est nécessaire, plutôt que d'avilir le caractère de la nation? Ils ne veulent pas fournir à mes serviteurs ce à quoi ils ont été ac-

coutumes, et ne veulent pas non plus que j'y pourvoie pour eux, en envoyant des lettres cachetées au moyen d'une maison de commerce de leur propre choix. Aucun homme en France ne voudrait répondre à une de mes lettres, lorsqu'il saurait qu'elle pourrait être lue par les ministres anglais, qu'il serait par conséquent dénoncé, et que ses propriétés et sa personne seraient exposées à une ruine certaine. D'ailleurs, vos ministres ne m'ont pas fait preuve de probité, en s'emparant de la légère somme que j'avais sur moi sur le Bellérophon; ce qui laisse à penser qu'ils feraient de même s'ils savaient où est placé ce que je possède. Ces envois ridicu* les qu'on fait ont sans doute pour but d'étourdir la nation anglaise. Jean Taureau (1), en voyant partir cet ameublement, en voyant tant de luxe et de parade dans les préparatifs faits en Angleterre, en conclut que je suis traité ici comme un roi. S'il savait la vérité et le déshonneur qui rejaillit sur lui, il serait indigné. » Il me demanda alors quel était ce singulier officier général qu'il avait vu rôder avec sir Hudson Lowe. Je répondis que c'était le général Meade, arrivé depuis quelques jours avec son épouse ; que j'avais servi sous ses ordres en Egypte, où il avait été dangereusement blessé. « Quoi! avec Abercromby? (2) — Non, pendant la malheureuse

(1) Sobriquet du peuple anglais.

(2) Le général sir Ralpn Abercromby faisait partie do l'armée d'Egypte : à la tète de 16,000 hommes il s'empara d'abord du fort d'Aboukir, malgré la résistance héroïque d'une garnison trop faible contre d'aassi nombreux assaillants. L'armée française s'étant repliée sur Alexandrie, Abercromby s'avança contre elle, en couvrant son camp par des lignes de défense ; il fut attaqué par les Français sous les ordres du général Menou,le 31 mars 1801. Sans être arrêtés par la grande infériorité

attaque de Rosette. — Quelle espèce d'homme estce ? » Je répondis qu'il avait une très bonne réputation. « On a vu, dit-il, le gouverneur l'arrêter plusieurs fois, et lui faire des observations. Je suppose qu'il lui aura rempli la tête de mensonges sur mon compte, et qu'il lui aura dit que j'abhorrais la vue même d'un Anglais, comme quelqu'une de ses ca^ nailles l'a répété aux officiers du 53®. Je lui ferai écrire pour le prévenir que je veux le voir. » . 8 septembre, — Le comte Montholon a écrit au général Meade pour l'inviter à venir à Longwood, en disant que Napoléon serait bien aise de le voir. Cette lettre fut remise au capitaine Poppleton, qui fut aussi chargé de dire à M™® Meade que Napoléon osait à peine se permettre d'engager une dame à venir le visiter; mais que si elle lui accordait cette faveur, il serait heureux de la voir aussi. Le capitaine Poppleton porta cette lettre ouverte à sirHudson Lowe. Son Excellence la remit au général Meade. Sur la route de James-Town, le général Meade arrêta son cheval, et dit au capitaine Poppleton qu'il se serait estimé très heureux de pouvoir profiter de l'invitation qui lui était faite ; mais qu'il avait appris qu'il existait des restrictions, et qu'il fallait qu'il demandât au gouverneur la permission de l'accepter ; que d'ailleurs le vaisseau allait lever l'ancre, et qu'il ne voulait pas le retenir. Il le pria

lui-même, blessé mortellement, expica sent jours après sur Iq bâtimeat qui lo transportait À Malto, où il fut entorré.

MÉMORIAL DE SAINTB-HBLÈNE 107

de faire connaître tous ces motifs à Longw'ood. Il écrivit ensuite au comte Montholon une lettre, pour le remercier de l'honneur qu'on lui avait fait, et s'excuser sur ce que le vaisseau allait lever Fancre.

9 septembre. — Napoléon s'est plaint du mal de tête, de coliques, etc. — Je lui ai ordonné un léger purgatif; il l'a réfusé, en disant qu'il se guérirait lui-même en faisant diète et en buvant de l'eau de poulet. Il m'a fait part de la lettre que le général Meade a écrite au comte Montholon. a Je suis convaincu que le gouverneur l'a empêché de venir me voir, continua-t-il ; quand vous verrez ce gouverneur, dites-lui que telle est mon opinion. »

Les généraux Gourgaud et Montholon se sont plaints du vin, qu'ils soupçonnent contenir du plomb, parce qu'il leur a donné la colique ; ils m'ont prié de me procurer une coupelle pour le décomposer.

Le jeune Las Casés et Piontowski sont allés aujourd'hui à la ville. Ils ont eu une longue conversation avec les commissaires russe et français. Piontowski dit qu'à leur arrivée sir Thomas Reade a envoyé l'ordre au lieutenant qui les accompagnait de ne pas leur permettre de se séparer ; de les suivre partout, et d'écouter leur conversation. Tandis qu'ils parlaient à Rose bud (bouton de rosëy jeune fille que l'on nomme ainsi à cause de la fraîcheur et de la beauté de son teint), un des soldats d'ordonnance de sir Thomas Reade, d'après les ordres de celui-ci, emmena leurs chevaux. Il était en outre chargé de leur dire que leur domestique était ivre, et que s'ils ne quittaient la ville aussitôt, sir Thomas le

108 MEMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

punirait pour s'être enivré, parce qu'il était soldat. Le jeune Las Cases, plus calme, Ta prié de deman der, à cet effet, un ordre écrit; mais Piontowski, dans sa colère, n'a pu s'empêcher de lui dire qu'il donnerait des coups de cravache à quiconque essaierait d'emmener les chevaux.

10 septembre. — Napoléon, après un moment de conversation sur sa santé, m'a dit que tandis que le jeune Las Cases parlait au commissaire russe, le gouverneur allait et venait pour les épier, devant la maison où ils étaient. « Je n'aurais jamais cru, continua-t-il, qu'un lieutenant général, un gouverneur, pût s'abaisser jusqu'à faire le métier de gendarme. Ditesle-lui la première fois que vous le verrez. »

Napoléon fit ensuite quelques observations sur la mauvaise qualité du vin fourni à Longwood. Il ajouta que lorsqu'il était sous-lieutenant d'artillerie, il avait une meilleure table, et buvait de meilleur vin.

J'ai vu ensuite sir Hudson Lowe, qui m'a demandé si le général Bonaparte avait fait quelques observations sur le refus du général Meade de se rendre à l'invitation qui lui avait été faite. Je lui ai répondu que Napoléon était persuadé que lui, sir Hudson Lowe, l'avait empêché de s'y rendre, et qu'il m'avait chargé de lui dire que telle était son opinion. A peine eus-je prononcé ces mots, que le gouverneur changea de visage; il s'écria avec colère: « C'est un misérable menteur, un imposteur; j'ai prié moi-même le général Meade d'accepter. » Il se promena alors, pendant quelques minutes, dans

une grande agitation, en répétant qu'il n'y avait qu'un méchant homme qui pût avoir une semblable idée sur son compte. Alors il monta à cheval et partit. A peine avait-il fait cent pas, qu'il revint sur ses pas, et me cria d'un ton d'indignation : (( Dites au général Bonaparte que ce qu'il a dit è una huggia infâme^ e che è un buggiardône cki rha detto (1). Dites-lui cela exactement. »

Sir Thomas Reade m'a dit que le récit qu'a fait Plontowski de ce qui lui est arrivé dans la ville est faux; que les seuls ordres qu'il avait donnés au lieutenant Sweeny étaient de ne pas perdre les Français de vue ; que, voyant leur domestique tellement ivre qu'il ne pouvait se tenir à cheval, il avait envoyé, par pure politesse, son soldat d'ordonnance pour l'aider à faire sortir les chevaux.

12 septembre. — Napoléon est toujours malade; il s'est plaint d'un légère colique. Je lui ai ordonné une dose de sel d'Epsom. Il me donna, en plaisantant, un léger coup sur la joue, et dit que s'il n'allait pas mieux demain, il prendrait son purgatif ordinaire, du sel de tartre. Pendant la conversation, je lui appris que le gouverneur m'avait assuré n'avoir non seulement pas empêché le général Meade de le voir, mais même l'avait pressé d'accepter l'invitation. (( Je ne le crois pas, dit Napoléon ; ou s'il l'a fait, c'était de manière à en détourner l'autre. »

Je lui rapportai ensuite l'explication que m'avait

(1) « Est un infâme mensonge, et que la personne qui l'a dit est un grand menteur. » Il est presque inutile de dire que je ne m'acquittai pas exactement de la commission.

donnée sîr Thomas Reade sur l'affaire de Piontowskî. « Ce dont je me plains, dit-il, c'est de la manière ambiguë dont ils agissent pour empêcher les Français d'aller à la ville. Pourquoi ne disentils pas une bonne fois avec fermeté : « Vous ne pouvez pas aller à la ville? » et personne ne le demandera, et ils ne seront pas forcé de convertir des officiers en espions et en gendarmes, de faire suivre les Français partout, et d'écouter leurs conversations.

« Mais leur intention est de mettre tant d'entraves à nos promenades, et de nous les rendre si désagréables, que cela équivale à une défense formelle, pour que, sans donner des ordres directs, ce gouverneur puisse dire que nous avons la liberté d'aller à la ville, mais que nous ne voulons pas en profiter. »

J'ai vu sir Hudson Lowe h la ville, et je lui ai raconté ce que j'avais dit à Napoléon sur Piontowski; j'ai rapporté sa réponse, ainsi que les plaintes faites par le général Gourgaud et le comte Montholon sur le vin, et la prière qu'ils m'ont faite de leur procureur une coupelle pour le décomposer. On a emprunté quelques bouteilles de vin rouge au capitaine Poppleton, pour l'usage de Napoléon.

13 septembre, — Napoléon va beaucoup mieux Il s'est entretenu, avec M. Balcombe, des affaires de l'établissement.

On a pesé une grande quantité de vaisselle plate pour la briser et la vendre. Le capitaine Poppleton est allé en instruire sir Hudson Lowe. Le comte

MÉMORIAL DE SÀINTE-HÉLENB 111

Montholon et Cipriani se sont plaints du mauvais état des casseroles de cuisine, qui toutes ont besoin d'être étamées. Le major Gorrequer a été prié d'envoyer un ouvrier pour les réparer de suite. Il est arrivé au comte Montholon une lettre de M. Balcombe, contenant la note des provisions, etc. qui avaient été fixées pour leur usage journalier, d'après la réduction ordonnée par le gouverneur. Montholon a déclaré qu41 ne signerait aucun reçu à l'avenir.

Cipriani est allé dans la soirée chez le capitaine Maunsell pour le prier de lui procurer une douzaine ou deux de bouteilles du même vin qu'il avait emprunté au capitaine Poppleton pour l'empereur, et que l'on avait eu de la table du 53", celui qu'on avait envoyé de James-Town ayant donné la colique a Napoléon ; il a ajouté qu'il le paierait, ou en rendrait une quantité égale de bouteilles. Je traduisis cette demande au capitaine Maunsell, qui dit qu'il ferait son possible pour procurer ce qu'on demandait.

J'ai reçu une réponse du major Gorrequer, qui m'informe qu'il a donné l'ordre qu'une nouvelle batterie de cuisine fût envoyée h Longwood, etc., etc.

Sir Hudson Lowe et son état-major ont été au camp ; le gouverneur a paru très en colère de la demande faite au capitaine Maunsell. Il paraît que le capitaine en a parlé à son frère, et au gardemagasin des vins du régiment, qui a proposé d'en envoyer une caisse à Napoléon. Cette intention fut communiquée à sir George Bingham, et reportée

par lui au gouverneur, qui m'envoya chercher, et me dit que je n'avais pas besoin de servir d'interprète en pareille occasion. Le major Gorrequer observa que le général Bonaparte devait se contenter du vin qu'on lui envoyait, ou n'en pas boire du tout.

15 septembre. — J'ai écrit au major Gorrequer pour répondre à quelques passages de sa dernière lettre, et lui donner une explication sur l'affaire du vin d'hier. Je lui ai dit que le général Gourgaud a affirmé qu'il y a du plomb dans le vin, et qu'il m'a prié de me procurer une coupelle pour le décomposer. J'ajoutai que j'avais fait connaître cette demande à sir Hudson Lowe, la dernière fois que je l'avais vu dans la ville. Je lui donnai aussi à entendre qu'il est naturel que Napoléon s'en rapporte, jusqu'à ce que l'expérience ait prouvé le contraire, à l'assertion du général Gourgaud, qui passe pour un très bon chimiste. Je le priai de communiquer cette lettre au gouverneur.

n septembre, — J'ai donné à sir Hudson Lowe en personne une explication très détaillée de l'affaire du vin entre le capitaine Maunsell, Cipriani et moi ; Son Excellence m'a dit en être satisfaite.

Aujourd'hui, le major Gorrequer m'a dit, dans le cours de la conversation que nous avons eue relativement à l'approvisionnement de Longwood, que sir Hudson Lowe a déclaré tout soldat qui sert de domestique à Bonaparte, à Longwood, indigne de recevoir la ration. Sir Thomas Reade m'a prié de lui faire obtenir de l'argenterie de Napoléon ,cn-

MÉMORIAL DE 8ÀINTB-HÉLBNB 113

ticre, parce que, disait-îl, elle se vendrait mieux dans cet état que si elle était brisée.

18 septembre. — Sir Hudson Lowe est venu à Longwood. Sir Thomas Reade m'a dit que Bertrand l'avait injurié dans sa conversation avec le gouverneur, et que celui-ci avait cru de son devoir d'écrire, à ce sujet, une longue lettre à lord Bathurst.

19 septembre. — Une grande partie de la vaisselle plate de Napoléon a été brisée, les armes impériales et les aigles ont été mises à part. Le comte Montholon a demandé au capitaine Poppleton un officier pour l'accompagner à James-Town, afin de vendre son argenterie ; le capitaine en a fait prévenir de suite le gouverneur par une ordonnance, et sîr Hudson lui a donné l'ordre de dire au comte Montholon que l'argent produit par la vente de l'argenterie ne lui serait pas remis, mais serait déposé, pour l'usage de Bonaparte, entre les mains de M. Balcombe.

21 septembre. — Sir Pultney Malcolm est venu à Longwood, pour prendre congé de Napoléon avant son départ pour le cap de Bonne-Espérance, qui doit avoir lieu sous quelques jours. II s'est longtemps entretenu avec Napoléon, qui l'a reçu très gracieusement. La conversation a roulé principalement sur le Scheldt, Anvers, les guerres d'Allemagne, les Polonais, etc.

J'ai écrit hier au soir à sir Thomas Reade, à la prière de M™® Bertrand, pour savoir si l'on permettrait qu'un phaéton, qui avait été acheté avec l'argent de Napoléon et donné ensuite par lui a

y[me Bertrand, fût envoyé au Cap, par le vaisseau de sir Pultney Malcolm, pour y être vendu. Je finis en le priant de me faire savoir, avant d'en parler au gouverneur, s'il n'y a pas d'inconvenance à faire cette demande, parce qu'alors elle s'en abstiendrait.

23 septembre, — J'ai reçu de sir Thomas Reade une lettre, qui m'annonce que le gouverneur a cousenti à la vente du phaéton, à condition que le produit en serait déposé entre les mains de M. Balcombe. Trois des domestiques de Bertrand sont dangereusement malades.

J'ai appris une anecdote curieuse sur le général Yandamme. Lorsqu'il fut fait prisonnier par les Russes, il fut conduit devant l'empereur Alexandre, qui l'appela voleur et pillard, ajoutant qu'on ne pouvait accorder aucune faveur a un être aussi exécrable. Ces reproches furent suivis de l'ordre d'envoyer Vandamme en Sibérie, tandis que les autres prisonniers étaient conduits beaucoup moins loin vers le nord. Yandamme répondit avec un grand sangfroid : «Il se peut bien, sire, que je sois un voleur, un pillard ; mais il est des crimes plus grands qui n'ont jamais souillé ma main... » Il fut entraîné par son escorte.

J'ai rencontré sir Hudson Lowe comme il venait à Longwood. Il m'a dit que le général Bonaparte s'était beaucoup nui par les lettres que le comte Montholon avait écrites d'après ses ordres, et qu'il désirait qu'il le sût; que s'il se fût conduit convenablement pendant quelques années, les ministres

auraient pu croire qu'il était sincère, et lui permettre d'habiter l'Angleterre. Il ajouta que lui, Hudson Lowe, avait aussi écrit à Londres des lettres telles, qu'elles empêcheraient à jamais Las Cases de recevoir la permission de rentrer en France. A Longwood, les volailles envoyées pour la consommation du jour furent montrées à Son Excellence, par le capitaine Poppleton. Le gouverneur voulut bien avouer cependant qu'elles étaient mauvaises.

27 septembre. — Les commissaires sont venus à la porte de Longwood; ils ont voulu entrer; mais l'officier de garde les en a empêchés, parce que leurs laissez-passer ne spécifiaient pas Longwood, mais « tous les lieux par où un officier pouvait passer ».

28 septembre, — Napoléon s'est occupé à lire le grand ouvrage de Denon sur l'Egypte; il en a fait des extraits de sa propre main.

i®' octobre 1816. — J'ai répété à Napoléon ce que sir Hudson Lowe m'avait chargé de lui dire le 23. Il a répondu : « Je n'attends que de mauvais traitements du ministère actuel. Plus ils voudront m'abaisser, plus je m'élèverai moi-même. J'avais l'intention de prendre le nom du colonel Muiron, tué à mes côtés à Arcole en me couvrant de son corps (i), et de vivre comme un simple particulier dans quelque partie de l'Angleterre, sans me mêler jamais au grand monde. Je ne serais jamais allé à

(1) Muiron est le nom d'un officier qui, dès lesprcmiersjoursdola Révoluution, servit dans le corps de l'artillerie, et se distingua particulièrement au siège de Toulon, 0(1 il fut blessé à côté de Bonaparte, en entrant par une embrasure dans la redoute anglaise. Au 13 vendémiaire, il comman-

Londres, je n'aurais fréquenté que peu de personnes. Peut-être me serais-je lié avec quelques savants? Je me serais promené tous les jours à cheval, et serais revenu à mes études. » Je lui fis l'observation que tant qu'il s'obstinerait à prendre le titre de Majesté, les ministres anglais saisiraient ce prétexte pour le retenir à Sainte-Hélène. Il répondit : « Ils m'y forcent. Je voulais arriver ici incognito^ je l'avais proposé à l'amiral; mais ils n'ont pas voulu le permettre. Ils persistent à m'appeler

dait une division d'artillerie qui défendait la Convention. Ensuite, lors de la campagne d'Italie, Bonaparte, général en chef, prit Muiron pour aide de camp, et trouva en lui un onicier des plus distingués. Il était partout où se trouvait son général. On sait la lutt« terrible que l'on dut soutenir pour s'emparer du pont et du village d'Arcole. A un moment tous les officiers qui sont auprès de Bonaparte tombent autour de lui ; Muiron est tué en le couvrant de son corps. Après la victoire si chèrement achetée, Bonaparte écrivit au Directoire, et donna les plus grands regrets aux officiers et soldats tués dans cette journée. A la femme de Muiron, il adressa cette lettre :

«A la citoyenne Muiron.

« Quartier général, Vérone, 19 novembre 1796.

« Muiron est mort à mes cotés, sur le champ de bataille d'Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher. J'ai perdu un ami auquel j'étais depuis longtemps attaché ; mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents (jue par son courage. Si je puis vous être bon à quelque cnose, à vous ou a son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »

« Bonaparte. »

Le vainqueur d'Arcole n'oublia jamais Muiron : le 1*' juin 1797 il donna le nom de son aide de camp à l'une des frégates prises à Venise, et l'année suivante la Muiron faisait partie de la flotte qui partait avec Bonaparte pour l'Egypte. C'est également sur la Muiron que Bonaparte revint en Europe et arriva à Fréjus le 9 octobre 1799. Au combat d'Algésiras, livré le 6 juillet 1801, la Muiron eut une belle part. Enfin, en 1807, le ministre de la marine écrivit à propos de la Muiron. au préfet maritime de Toulon:

« Monsieur le contre-amiral, la frégate la Muiron a ramené d'Egypte en France l'empereur Napoléon. Elle ne doit plus être exposée aux 'événements de la mer et aux chances de la guerre. Elle sera conservée comme monument. Veuillez donc la faire placer dans tel lieu du port où elle frappera davantage: tous les regards et où il sera le plus facile de perpétuer sa conservation. » L'inscription suivante fut gravée en lettres d'or sur la poupe de la frégate et sur un marbre noir placé dans la chaml)re du conseil :

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