‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 104 sur 235 · I. Corr. de Napoléon, XV · texte numérisé non relu

I. Corr. de Napoléon, XV

ses desseins ; les princes des bords du Rhin, confédérés entre eux, unis à la France sans en dépendre, fixant le règne de la concorde sur un rivage trop longtemps ensanglanté ; l'Allemagne entière toute dévouée ou soumise ; la Saxe délivrée du joug pesant de la Prusse, son territoire agrandi et protégé par la France, aussi inviolable que celui du Rhin ; de tous côtés, au delà des Alpes et des Pyrénées, de la mer du Nord jusqu'au golfe de Tarente, de l'embouchure de l'Elbe jusqu'aux sources de l'Inn, la France environnée d'une vaste chaîne de peuples amis, que ses armes avaient subjugués, que la sagesse de son chef a rendus à l'indépendance et au bonheur.

« La France, disait encore le ministre, a été pendant plus de dix mois affligée par l'absence du prince auquel s'attachent toutes ses affections comme tous ses destins. Mais l'Empereur lui est resté présent en esprit, et son génie a veillé sur elle ; sa pensée, des bords de la Sprée et de la Vistule, de la Pregel et du Niémen, n'a point cessé d'embrasser tous les besoins intérieurs de l'empire ; sa pensée a tout animé, a maintenu partout l'ordre et la régularité qui sont son ouvrage, et nous ne nous sommes aperçus de son éloignera ent que par le bruit de ses exploits et par les regrets qu'il laissait dans tous les cœurs. Pendant qu'il visitait la tente du soldat dressée sur les neiges de la Lithuanie, son regard veillait en France sur la chaumière du pauvre, sur l'atelier du fabricant. »

Et il disait les grands travaux entrepris et que la paix allait encore accélérer : treize mille quatre cents lieues de routes entretenues et réparées ; « les deux plus grands ouvrages exécutés depuis plusieurs siècles, les routes du Mont- Genis et du Simplon, monuments de l'art dignes de ces monuments de la nature que l'art a vaincus, accomplis après six années » ; des ponts, des canaux partout ; « les travaux du canal Napoléon, destiné à joindre la mer du Nord à la Médi-

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terranée par une communication qui, embrassant le cours du Rhône, delà Saône el du Rhin, borde ou traverse la France dans sa plus grande longueur, ces travaux, dis-je, entrepris et en grande activité sur toute la ligne » ; Paris, devenu « la première capitale du monde » ; à Tune de ses extrémités, un pont achevé, le pont d'AusterJitz; à l'autre, un pont commencé, qui sera le pont d léna : « noms célèbres à jamais dans nos Annales ; ainsi la Seine, chargée pour ainsi dire des trophées de nos guerriers, attestera aux races futures que dans ce siècle de merveilles, la main qui gagnait une victoire et renversait un trône élevait en même temps un monument d'utilité publique, et que l'auteur de tant d exploits ne les faisait servir qu à la prospérité du peuple dont il immortalisait la gloire » ; Paris couvert de monuments nouveaux, la colonne de la Grande- Armée au milieu de la place Vendôme, le monument Desaix au milieu de celle de la Victoire ; deux arcs de triomphe érigés ou fondés, 1 un près de ce palais habité par le génie de la victoire, l'autre à la plus belle avenue de la plus belle ville du monde ; « il annonce de loin à l'étranger que cette ville est le centre de la patrie des héros ; il rappellera à la postérité l'époque des plus mémorables faits d'armes qu'offrent nos annales et les annales d'aucun empire ; « le temple des Lois en face du temple de la Victoire : au milieu le palais du souverain ; ainsi le trône entre la justice et la gloire ».

Dans ce brillant tableau, il n'y a aucun renseignement sur les intentions politiques de l'Empereur; il n'avait pas de ces comptea à rendre ; du haut de la gloire de Tilsit, comment eût-il admis quelque contrôle, sollicité quelque approbation de son bon et grand peuple?

Tout au contraire ce fut le moment d'éliminer des pouvoirs publics les derniers restes de la liberté républicaine. Le 19 août, un sénatus-consulte supprima le Tribunat, dont les attributions délibérantes furent confiées à trois commissions

permanentes du Corps législatif, sans que celui-ci héritât du droit de parler qui appartenait au Tribunat; les tribuns furent versés en diverses administrations, notamment à la Cour des comptes, et personne ne se plaignit de voir se fortifier encore la dictature impériale.

Onze millions de rente furent distribués aux meilleurs chefs de la Grande-Armée, avec obligation d'avoir un hôtel à Paris et un train de vie correspondant , pour bien entourer le trône : un million à Berthier ; six cent mille francs à Nev , Davout, Soult, Bessières ; quatre cent mille à Masséna, Augereau, Bernadotte, Mortier, Victor; deux cent mille à 25 ou 3o autres généraux.

Un décret impérial, complémentaire des grands décrets du 3o mars i8o6, * institua les majorais, c est-à-dire une nouvelle noblesse foncière, fondée sur le droit d aînesse : les duchés étaient transmissibles héréditairement et par ordre de primogéniture ; des titres de comtes et de barons étaient créés. Comtes et barons pouvaient demander la transformation en majorais d'une portion de leurs propriétés, et ainsi leur titre de noblesse devenait héréditaire par ordre de primogéniture. Les membres des collèges électoraux de départements, qui constitueraient des majorais d'au moins lo.ooo francs de revenu, pourraient recevoir le titre de baron et le transmettre héréditairement de mâle en mâle par ordre de primogéniture.

Il devait être fait au Code civil les modifications nécessaires pour constater les droits résultant desdits majorais.

M. de Ségur, grand maître des cérémonies, eut à fixer les règles du protocole conformément à l'organisation nouvelle que prenait l'empire.

A celte date, on y notera encore quelques caractères d'un empire féodal, comme une survivance du Saint Empire ; car

I. Cf. Napoléon pI l Europe, II, 32 1. Drc.^ult. — Tilâil. 1^

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les plus grands hommes sont liés par les circonstances ; ils ne vivent pas, ils ne gouvernent pas dans l'absolu; leurs conceptions se modifient selon le cours des événements, et l'empire napoléonien devait évoluer vers d'autres formes plus classiques.

Il était assez fortement organisé, dès ce moment, pour assurer partout l'autorité de l'Empereur, pour lui permettre de régler « le tourbillon du monde ».

Avant d'entrer dans l'étude de chaque action particulière, il faut, avec l'aide de la Correspondance surtout, jeter un coup d'œil d'ensemble sur la situation politique, afin de reconstituer autant que possible, parmi les préoccupations diverses, l'unité de la pensée impériale.

Ce mois d'août 1807 fut pourtant terriblement chaud : « Je souhaite, écrivait Napoléon au roi de Wurtemberg, que Votre Majesté se trouve bien de cette horrible chaleur. Elle est telle ici qu'il n'y en a pas eu une pareille depuis soixante ans. Pour moi, dont la mémoire ne date pas de si loin, je ne me souviens pas d'avoir jamais eu si chaud en France \ »

Il ne laissa pourtant rien en souffrance.

Il veilla à l'application la plus rigoureuse du système continental. Il exprima son mécontentement au gouvernement hollandais à cause de la protection qu'il accordait au commerce anglais : « Si cela continue, j'enverrai 3o.ooo Français en Hollande pour fermer les ports. » Le Danemark fut sommé d'interrompre toute correspondance avec l'Â-ngleterre : « 11 faut choisir de faire la guerre avec l'Angleterre, ou de me la faire. » Et le maréchal Bernadette, gouverneur des villes hanséatiques, reçut l'ordre de se préparer à conquérir « tout le continent danois ». Mais ensuite, les vaisseaux anglais ayant paru devant Copenhague, il fallut s'occuper d'y porter secours, tout en espérant qu'elle tiendrait bien

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