‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 138 sur 235 · Albert Sorel, VII · texte numérisé non relu

Albert Sorel, VII

2. Nous renvoyons, pour le détail de ces « Entretiens de Saint-Pétersbourg », au chapitre vni, de Vandal, tome P''. — Ils nous sont connus par les dépêches de Caulaincourt à Napoléon ; notons à ce sujet que Napoléon avait ordonné à Caulaincourt de rédiger ses lettres de manière à ce quelles pussent être lues sans inconvénient par Alexandre, et de s'arranger pour qu'elles fussent lues. Ainsi elles devaient entretenir à la cour de Russie l'impression produite par la lettre du 1 février.

l'imprévu : l'hypothèse du partage complet, de la Turquie d'Asie comme de la Turquie d'Europe — mais on ne s'y attarda point : Roumiantzoff ne tenait pas à franchir le Bosphore ; il ne tenait qu'à y arriver ; Caulaincourt pourtant l'aurait bien suivi plus loin, jusqu'aux extrémités de lAsie — ; l'hypothèse du « partage restreint » et enfin celle du partage de toute la Turquie d'Europe.

On ne discuta pas longuement le partage restreint : il eût consisté à laisser la Moldavie- Yalachie à la Russie; Roumiantzoff offrit que la France prît en compensation l'Albanie ; mais Caulaincourt observa que la Russie avait déjà les deux principautés danubiennes, qu au contraire la France aurait sans doute beaucoup de peine à occuper l'Albanie, que par conséquent la situation n'était pas égale. Il fallut donc chercher autre chose.

On déploya la carte jusqu'à Constantinople et à la Méditerranée : la Russie irait jusqu'aux Balkans et prendrait la Bulgarie ; la Serbie serait à l'Autriche, ou à un archiduc marié à une grande-duchesse, ou à un grand-duc marié à une archiduchesse. La France en ce cas aurait l'Egypte, la Syrie, etc. Caulaincourt fit encore remarquer que la part réservée à la France serait la plus difficile à prendre, à cause des flottes anglaises, maîtresses de la Méditerranée. Mais cela n'arrêta point la conversation.

Et l'on en vint à Constantinople : gros morceau, on n'en approcha qu'avec une prudence extrême. D'abord il fut question de la laisser aux Turcs ; — puis d'en faire une ville libre, une sorte de port international ; — tout de même on envisagea la pensée d'en faire un Etat particulier, par exemple pour un grand-duc, par exemple pour le grand-duc Constantin, frère du tsar : son nom ne l'y destinait-il point ? on ne parla pas de le marier à une archiduchesse. — Enfin Roumiantzoff écartant tout scrupule de pudeur, demanda Constantinople pour la Russie elle-même.

aSo LITALIE ET L ORIENT APRES TILSIT

Caulaincourt écoutait, fournissait seulement la réplique ; il ne cessait de répéter qu'il était « sans pouvoirs pour accorder ou pour refuser ». Sous cette réserve, qui a de Timportance, il disputait, sans rire, pied à pied, le terrain : si la Russie avait le Bosphore, il fallait que la France eût les Dardanelles. RoumiantzofiF se récriait : la presqu'île des Dardanelles, une <( langue de chat » sur la carte, n'avait aucune importance pour la France, et elle était, avec le Bosphore, la clef de la mer Noire; si amie qu'elle fût de la France, la Russie ne pouvait lui laisser une clef de sa maison : cela ne pouvait être que dangereux pour cette amitié même. Caulaincourt fut convaincu; il céda, et Roumiantzoff fut fier de ce succès décisif. A peine l'ambassadeur de France demandaitil encore un partage des Dardanelles, le château d'Europe à la Russie, le château d'Asie à la France, ou réciproquement.

^lais on s'en tint là pour le moment. Et vraiment en ces dix jours on avait bien travaillé.

Pour qu'il restât quelque chose de précis de ces délibérations si cordiales, RoumiantzofiF se chargea de rédiger le projet définitif auquel on avait abouti en réservant les petits détails dont la solution était restée suspendue ^ Caulaincourt rappela une fois de plus qu'il n'était pas autorisé à rien conclure; il n'importe. Les Russes étaient contents d'avoir causé du partage turc, et du Bosphore, et de Constantinople ; ils s'y croyaient déjà arrivés.

L'empereur Alexandre répondit à la lettre du 2 février : il était prêt à une prochaine entrevue où s'achèverait l'entente si heureusement préparée, où se nouerait à jamais l'alliance, dès lors indestructible : il sufBrait que l'empereur Napoléon acceptât les bases posées dans les conversations entre

1. Cf. Thiers, VIII, 449-456. — S. Tatistcheff. 365-370. — A. Vandal, I, 3o6-3o7.

Roumiantzoff et Caulaincourt ; à la première nouvelle de cette adhésion, ne fût-elle qu'une adhésion de principe, le tsar se rendrait aussitôt auprès de lui pour y mettre la dernière main.

Le i6 mars, un officier de l'ambassade française, M. de Saint-Aignan, partait pour Paris, avec tout le dossier des entretiens de Saint-Pétersbourg- et les conclusions de Roumiantzoff : un courrier qui pour la Russie portait les destinées du monde.

Mais il nous faut maintenant mettre tout cela au point, nous écarter de ce mirage oriental où l'empereur Alexandre se complut un moment encore. M, A'^andal lui-même observe que la mission de Caulaincourt « se bornait à pénétrer les vues delà Russie », que le partage turc était « un appât présenté à la Russie ^ ».

Dans le temps où il écrivait sa lettre à l'empereur Alexandre, au commencement de février, Napoléon pressait Tolstoï sur l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie — singulier moyen de commencer le partage! — « Que je sois le dernier des hommes si je ne remplis pas scrupuleusement ce que j ai contracté à Tilsit, et si je n'évacue pas la Prusse et le duché de Varsovie lorsque vous aurez retiré vos troupes de la Moldavie et de la Valachie ! Comment pouvez- vous en douter ? » Et s'il parle d'atteindre l'Angleterre dans l'Inde, il ne s'ensuit pas qu'il faille au préalable partager l'empire ottoman : si l'on ne détruit pas la Turquie, on pourra se servir d'elle et emprunter pacifiquement son territoire jusqu'aux confins de la Perse ; c'est TEuphrate qu'il faut atteindre : une fois sur l'Euphrate, rien n'empêche d'arriver aux Indes ^ — Ainsi quand Napoléon disait l'Inde et l'Euphrate, Alexandre entendait Constantinople et le Rosphore.

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