CHAPITRE VII L'AFFAIRE D'ESPAGNE
D'une extrémité à l'autre de l'Europe, les interventions contemporaines d'Alexandre Ier en Suède et de Napoléon en Espagne se rattachent à la politique du blocus continental, ayant l'une et l'autre pour objet de défendre « la cause du continent » contre l'Angleterre. Il est vrai que Napoléon porta aux affaires d'Espagne d'autres préoccupations, Alexandre aussi d'ailleurs aux affaires de Suède.
Ces entreprises qui remplirent le printemps et l'été de 1808 firent diversion au partage de l'Orient. L'entrevue dont il avait été question entre les deux empereurs alliés fut décidée en principe, mais remise à des temps plus favorables.
Le 4 juin 1S0-, l'armée suédoise de la Poméranie avait signé un armistice avec le maréchal Brune. Mais lord Cathcart y avait amené un renfort de 10.000 Hanovriens , six mille Prussiens la rejoignirent aussi ; dès lors le roi Gustave IV s'estima invincible, et le 3 juillet, au moment même de l'entrevue de Tilsit, il dénonça l'armistice et recommença les hostilités. Jusqu'en 181 5, presque sans interruption, la
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Suède allait rester fidèle à sa haine de la France, même sous un maréchal de France. Elle y gagna peu.
Le i5 juillet, Brune arriva devant Stralsund et en commença linvestissement; par suite de la paix de Tilsit, les Prussiens furent rappelés. Les Anglais furent envoyés devant Copenhague. Cela facilita sensiblement les opérations des troupes françaises : en même temps que les Anglais bombardaient Copenhague et enlevaient la flotte danoise, Stralsund tombait aux mains de Brune ; l'île de Rugen même fut abandonnée par les Suédois le 7 septembre.
La Suède n'en resta pas moins attachée à l'alliance anglaise. Aussi bien à la rompre eût-elle risqué un châtiment comme celui qui venait d'être infligé au Danemark. Elle crut avoir moins à craindre des alliés de Tilsit.
Conformément à son accord avec la France, le gouvernement de Saint-Pétersbourg intervint auprès de celui de Stockholm, pour obtenir son adhésion au système continental. Dans le même temps Napoléon faisait la même démarche auprès du gouvernement portugais.
Celle de la Russie fut d'abord tout aimable. Le 6 août, le chancelier russe, baron de Budberg, adressa au comte de Stedingk, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, une note où il lui exprimait sa surprise et son chagrin que le roi de Suède eût recommencé la guerre avec la France et empêchât ainsi le rétablissement de la paix générale sur le continent. Une telle formule ne comportait pour ainsi dire pas de réponse.
Le bombardement de Copenhague et les instances du gouvernement français accentuèrent le ton de la Russie. Le 6 octobre, le nouveau chancelier, comte de Roumiantzoff, rappela au comte de Stedingk, en des termes plus pressants, les traités de 1780 et de 1800 qui avaient constitué à deux reprises contre l'Angleterre la ligue de la neutralité armée, la nécessité de garantir la neutralité de la mer Baltique contre des
attentats comme celui dont venait de souffrir la capitale danoise : en conséquence il invitait le gouvernement de Stockholm à s'associer aux mesures qui seraient concertées à cet effet1.
Gustave IV répondit en rappelant au tsar Alexandre les derniers engagements qu'ils avaient ensemble contractés avec l'Angleterre ; il l'invitait en conséquence à se mettre d'accord avec leurs alliés communs pour chasser les troupes françaises des bords de la mer Baltique afin d'en assurer la neutralité réelle. La réplique était vive et piquante ; elle eut même de l'insolence : le roi de Suède renvoya à Alexandre le cordon de Saint-André, ne voulant pas être plus longtemps décoré d'un ordre qui venait d'être conféré à Bonaparte.
Sauf la différence des expressions, c'était la répétition du conflit qui amenait alors l'intervention de la France en Portugal. La Russie commença des préparatifs militaires contre la Suède; mais elle n'y mit pas une grande activité. Savary, puis Caulaincourt, insistèrent à bien des reprises et avec beaucoup de fermeté pour une action décisive : ils avaient peu d'influence; c'était le moment où la cour de Saint-Pétersbourg était si émue que Napoléon prétendît garder la Silésie en compensation de la Moldo-Valachie.
Ce n'est qu'en janvier que la Russie se décida à pousser un peu plus avant ; le gouvernement commençait à songer à la Finlande, faute de mieux, pour donner au moins quelque satisfaction à l'opinion publique. Le 16, Roumiantzoff rappela au comte de Stedingk sa note d'octobre, et lui demanda une réponse nette sur l'invitation qui y était contenue : il lui donna seulement trois jours pour la réponse. C'était un ultimatum. Gustave IV répondit sans ambages qu'il ne voulait pas séparer ses intérêts de ceux de l'Angleterre. Ce prince avait au moins le mérite des résolutions et des formules
1. A. Lefebvre. Histoire des cabinets de l'Europe, III, 343 et s.
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nettes. Le 28 janvier, il signa un nouveau traité de subsides avec le gouvernement de Londres.
Le 21 février, le général Buxhœwden entra en Finlande avec une armée de 20.000 hommes, soutenue par de fortes réserves. Le 29 février, le Danemark, par une conséquence naturelle du traité qu'il venait de signer avec la France à Fontainebleau, déclara aussi la guerre à la Suède, et il parut, que Napoléon allait lui-même donner à ses alliés, dans l'intérêt commun, les secours les plus efficaces. C'était le système continental armé contre la Suède, la dernière alliée de l'Angleterre.
Gustave IV n'était pas de caractère à modérer les expressions de son ressentiment. Il lança de Gripsholm à l'adresse de la Russie un manifeste où il opposait sa conduite toute de droiture à la déloyauté de l'empereur Alexandre : le gouvernement français lui avait fait offrir, pendant la guerre précédente, la restitution de toutes les provinces jadis enlevées par Pierre-le-Grand à la Suède ; il avait refusé avec indignation de se prêter à une telle trahison, et il y avait perdu la Poméranie. Maintenant c'était l'allié même qu'il avait refusé d'abandonner qui se retournait contre lui avec le concours de lennemi commun pour lui prendre une autre part de son royaume! Mais lEurope tout entière verrait de quel côté étaient la bonne foi et l'honneur ! Et pour donner satisfaction à sa colère, assurément sincère, le roi de Suède fit arrêter l'ambassadeur de Russie M.d'Alopéus et saisir tous ses papiers, contrairement à toutes les règles du droit des gens.
Le prétexte était bon pour la Russie. Le 24 mars, l'Empereur publia une proclamation solennelle où il décrétait l'annexion de la Finlande à la Russie.
Il est certainque la joie en fut grande à Saint-Pétersbourg où l'on s'impatientait de ne pas voir les bénéfices de Tilsit ; l'acquisition de la Finlande, c'était « un des rêves de Catherine réalisé », une importante province d'un million d'ha-
bitants réunie à l'empire et lui assurant une meilleure frontière.
Caulaincourt dîna ces jours-là chez l'empereur ; Alexandre lui dit toute sa joie d'être « défait de l'ennemi géographique » . L'ambassadeur aussi célébra en bons termes cette conquête qui « touche à la capitale, dit-il, et assure la domination de la Baltique. C'est un bras ajouté au corps... Ce n'est pas là une de ces acquisitions à deux cents lieues de la frontière. » Il n'est pas sûr pourtant qu'Alexandre n'eût pas préféré Constantinople à la Finlande.
Quoi qu'il en soit, comme dit encore Caulaincourt, l'opinion publique commença de prendre une direction favorable à l'alliance française1. L'ambassade de France reçut la visite des représentants les plus notoires de l'opposition, Novosiltsoff, Czartoryski, Strogonoff, Ostermann, Popoff.
L'enthousiasme fut entretenu par les bonnes nouvelles arrivées de l'expédition. Le gouvernement suédois, par excès de confiance sans doute, n'avait pris aucune mesure de défense : Helsingfors, Abo, Sweaborg, toutes les places importantes de la Finlande, tombèrent aussitôt au pouvoir des Russes. Même, dans les premiers jours d'avril, les îles d'Aland, de Gothland, capitulèrent. La route de Stockholm était ouverte. Caulaincourt pressait le gouvernement russe d'envahir la Suède même, où le général Buxhœwden serait rejoint par le prince de Ponte-Corvo à la tête des troupes françaises de Stralsund et de la Poméranie. Sur ce point, l'ambassadeur s'avançait un peu trop .
Bernadotte n'arriva pas en Scanie; mais des troupes anglaises débarquèrent à Gotheborg, sous le commandement du général Moore ; la flotte anglaise de l'amiral Saumarez parut dans la Baltique, et tout d'abord jeta de nouveau la terreur dans Copenhague.