‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 160 sur 185 · A. Sorel. VII · texte numérisé non relu

A. Sorel. VII

43o LE TRAITÉ DE VIENNE, 1809

nette conscience qu'il avait que tous les rois de l'Europe étaient ses ennemis naturels : « Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent pas s'y réunir. » Surtout ils n'étaient pas d accord pour se partager l'héritage.

En tout cas, sûr que désormais il ne pouvait plus le moins du monde compter sur le concours de la Russie, il y renonça, et prit en conséquence ses résolutions avec une fermeté et une modération merveilleuses. Il faut lire la lettre du 2 juin, dictée à Champagny pour Caulaincourt ; elle dit dans les termes les plus sobres, sur un ton de tristesse pénétrante, la position prise par Napoléon à l'égard de la Russie :

« L'Empereur ne veut pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la Russie et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la puissance à laquelle on déclarait la guerre : malgré l'ordre de s'éloigner de Vienne, M. Razoumowski ne l'a quittée qu'à l'approche de l'armée française; M. d Anstett est parti en même temps que le corps diplomatique invité à se rendre à Bude. Enfin six semaines sont écoulées et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces.

« Le cœur de lEmpereur est blessé; il n'écrit pas, à cause de cela, à l'empereur Alexandre ; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il n'éprouve plus ; il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en lui-même son déplaisir ; mais il n'apprécie plus l'alliance de la Russie. Des compliments et des phrases ne sont pas des armées ; ce sont des armées qu'exigeait la circonstance. 40'000 hommes que la Russie aurait fait entrer dans le grand-duché auraient rendu un véritable service, et auraient au moins entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance.

« L'Empereur a mieux aimé que je vous écrivisse ces mots que de vous envoyer dix pages d'instructions ; mais il veut que vous regardiez comme annulées vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable ; paraissez satisfait ; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mêlez en aucune manière des affaires de la Russie avec la Suède et la Turquie. Remplissez vos fonctions d ambassadeur avec grâce et dignité ; ne faites que ce que vous avez strictement à faire ; mais qu'on n'aperçoive aucun changement dans vos manières et dans votre conduite. Que la cour de Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'être d'elle. Par cela même que l'Empereur ne croit plus à l'alliance de la Russie, il lui importe davantage que cette erreur dont il est désabusé soit partagée par toute l'Europe.

« Anéantissez cette lettre du moment où vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace1. »

S il n'était pas impertinent de résumer une lettre d'une pareille netteté, on la pourrait ramener à cette formule : Napoléon, à cette date du 2 juin, reprend sa liberté à l'égard de la Russie ; il ménagera seulement les apparences pour ne pas la jeter dans les bras de ses ennemis.

Date capitale dans l'histoire de la politique napoléonienne : c'est la fin de Tilsit.

Cependant on annonçait alors enfin que les Russes se mettaient en mouvement. Le général Galitsyne entra en Galicie et le fit connaître par une proclamation officielle ; il ne proclama point d'ailleurs qu'il eût le dessein de l'arracher au joug de l'Autriche ; et il ne dressa point contre les Autrichiens un plan de campagne d'une irrésistible offensive.

Néanmoins, sans être dupe, Napoléon saisit l'occasion ; il

1. Aff. Étr.; Corr. de Russie, vol. 148, f° 38t. — A. Lefebvre, IV, 211. — A. Vandal, II, 95-96.

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traduisit aussitôt cette intervention russe comme une manifestation éclatante de l'alliance. Il écrivit, en tête du « dixseptième bulletin de l'armée d'Allemagne » : « Le colonel Gorgoli, aide de-camp de l'empereur de Russie, est arrivé au quartier impérial avec une lettre de ce souverain pour Sa Majesté. Il a annoncé que l'armée russe, se dirigeant sur Olmûtz, avait passé, la frontière le 24 mai1. » Ce n'était pas tout à fait cela : l'armée russe ne passa la frontière que le 3 juin, et si elle se dirigeait sur Olmiitz ce n'était encore que de fort loin. Mais il y a deux choses dans les bulletins de Napoléon : des renseignements généraux sur les opérations militaires et des formules destinées à produire de certains résultats.

C'est dans le même but que Champagny écrivit alors à Caulaincourt : « Les intentions de l'empereur Alexandre sont parfaitement connues par Sa Majesté qui ne peut que se féliciter d'avoir un aussi fidèle allié, et j'oserais presque dire un ami aussi sincère. » Napoléon gardait pour lai, ou pour son entourage le plus proche, ses sentiments véritables au sujet de la politique russe ; mais il ne voulait pas encore la démasquer, il tenait à la garder à son service; il tirait ce qu'il pouvait de ce fantôme d'alliance2.

Il la ménageait de son mieux : pour être agréable au tsar, il ordonna à Poniatowski d'agir en Galicie au nom de l'Empereur et non pas du grand-duché de Varsovie : les autorités maintenues ou établies prêtèrent serment à l'empereur Napoléon et non au grand-duc de Varsovie : on y arbora les aigles françaises et la cocarde tricolore. D'ailleurs ainsi on réservait mieux l'avenir, et puis Napoléon ne voulait peutêtre pas d'une Pologne trop grande, d'un duché de Varsovie grand comme une Pologne. Il tenait à ne rien faire

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