AIT. Étr., Corr. de Rome. vol. 943, f
LE SENS DE WAGRAM 47r>
troupes françaises la bataille de Talavera ; elle demeura indécise; les Anglais s'attribuèrent le succès, et c'est à cette occasion que leur chef fut élevé à la pairie, sous le nom de lord Wellington. Des positions où il était ainsi établi, il menaçait de nouveau sérieusement le roi Joseph dans Madrid. Mais Soult, Victor, Sébastiani, accoururent avec des forces considérables, le repoussèrent devant eux, le rejetèrent en Portugal, donnèrent à Napoléon le temps et le moyen d'y porter un coup décisif.
Il peut paraître étonnant que >apoléon ne soitpas retourné en Espagne en 1810 pour en finir avec l'insurrection. Il l'eût sans doute réduite. Mais il n'y attachait pas une importance capitale ; les destinées de sa conquête n'en dépendaient pas : ainsi les affaires du Tyrol avaient, été réglées par le contre -coup de Wagram. Il savait bien qu'un coup vigoureux, frappé à l'endroit décisif, résoudrait tous les problèmes secondaires. Et l'Espagne n'était pas de ces champs de bataille où se joue le sort du continent.
Contre l'Angleterre en somme, il suffisait de maintenir le blocus : il était sûr avec cet instrument de la frapper en son point faible, dans ses intérêts. Il est vrai qu'elle commençait à en souffrir très fort, que ses ressources financières s'épuisaient, que ses vaisseaux de commerce erraient le long de tous les rivages européens pour y jeter les marchandises dont elle était encombrée, que son industrie arrivait à la situation la plus critique, que ses marins étaient très agités dans les ports. Il n'y avait qu'à laisser faire le temps.
El déjà elle était vaincue par la défaite de ses alliés ; elle n'avait plus d'alliés sur le continent. Il faut s'entendre : certes elle avait des alliés de cœur, de profondes sympathies, dans toutes les cours, parmi les aristocraties, dans la société des salons; mais non plus, ce qui importait davantage, dans la réalité des faits politiques, ni même dans la possibilité immédiate.
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Car Wagram avait mis fin à la coalition du continent : coalition constante depuis iSo:'), c'est-à-dire depuis l'avènement de Napoléon à l'Empire, parce qu'elle était une coalition d'équilibre, garantie de l'indépendance de chacun ; coalition d'ailleurs toujours incomplète et incohérente, la troisième sans la Prusse, la quatrième sans l'Autriche, la cinquième sans la Prusse et la Russie ; coalition d'éléments discordants, plus faible de ses propres divisions que de la force même de l'Empereur : combien de fois Napoléon avait-il pu craindre l'unanimité qui eût été plus difficile à vaincre, et qui plus tard le vainquit! Qu'on se rappelle la veille d'Austerlitz, les lendemains d'Eylauet d'Essling!
Mais il avait des moyens meilleurs que la victoire pour empêcher à jamais la coalition véritable qui devait l'accabler ; car la victoire et la conquête l'entretenaient indéfiniment et la rendaient de plus en plus nécessaire : il n'y a pas de peuple qui consente à mourir.
Il ne voulut point d'alliance sur le principe de l'égalité, sans lequel il n'y a pas d'alliance véritable : en ce sens pourtant, les combinaisons les plus diverses s'offraient à son génie ; et, sans risquer l'impertinence de lui donner la leçon, ce n'est que constater des traits évidents de la vérité historique que de relever les occasions d'alliance sincère, puisqu intéressée, que Napoléon avait eues à sa disposition ; ce n'est que définir sa politique.
La Prusse avait gagné à s'entendre dix ans avec la France, elle avait trouvé dans le Recès germanique de i8o3, imposé par Bonaparte, des avantages politiques et territoriaux décisifs, puisque Seeley a pu écrire très justement qu'il y avait en germe, dans cet acte, toute la Révolution allemande du xixe siècle. C'est que l'ennemie naturelle de la Prusse n'était pas la France, mais l'Autriche ; elles se disputaient l'Allemagne ; Frédéric II lui-même avait marqué à la ligne du Rhin la limite des influences française et prussienne. Jusque
sous Bismark, la Prusse a admis la frontière du Rhin entre les deux grandes puissances.
L'Autriche et la Russie se querellaient depuis Zurich; elles se rejetèrent la responsahililé de la défaite, et plus tard aussi celle d'Austerlitz; leurs intérêts étaient opposés sur le Danube inférieur comme en Pologne ; dans l'évolution qui commençait de tourner l'Autriche vers les Balkans, elles étaient pour longtemps affrontées.
La Russie et la Prusse n'étaient pas moins divisées sur la question de la Pologne : il suffit de rappeler la politique de Czartoryski et le rêve que poursuivait Alexandre Ier de refaire l'unité polonaise à son profit.
Toutes les puissances du continent s'accordaient à reprocher à l'Angleterre son égoïsme ; elle payait leur sang versé de quelques guinées, mais elle n'agissait que là où elle pouvait gagner, à Copenhague, à Lisbonne, à Constantinople, à Alexandrie, en Amérique. Etait-elle venue au secours de ses alliés, au moment d'Eylau, ou d'Essling ? A quoi avait servi sa ridicule tentative de Walcheren, d'ailleurs si mal placée?
En vérité, il n'y avait pas de coalition ; il n'y avait pas d' « Europe ». Y en a-t-il une aujourd'hui?
Il y avait, comme il y a, diverses combinaisons possibles d'intérêts.
Napoléon pouvait fonder avec la Prusse une alliance solide et durable ; il n'avait qu'à continuer la politique du Comité de Salut public, du Directoire, du Consulat même ; il n'avait qu'à lui laisser l'Allemagne au delà du Rhin; c'eût été pour la France la garantie définitive de sa frontière naturelle du Rhin. Il pouvait s'allier avec l'Autriche sur les mêmes bases, ou en lui laissant l'Italie ; il faut remarquer pourtant que cette combinaison était moins facile et moins viable, l'Autriche ayant gardé sur l'Allemagne et sur l'Italie des prétentions qui ne s'accordaient pas avec l'équilibre général. Ou
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bien il eût fallu la pousser vers l'Orient contre la Russie, comme Talleyrand le proposait en son mémoire de Strasbourg, à la veille d'Austerlilz. Il pouvait s'allier avec la Russie en lui laissant l'Orient, comme le tsar l'avait naïvement espéré à Tilsit : il faut remarquer pourtant qu'il était difficile à Napoléon de laisser à la Russie une aussi belle part de l'empire du monde.
Mais surtout, il ne voulait pas s'enfermer dans les frontières des Alpes et du Rhin; il était empereur et voulait l'empire. Il voulait dans cet empire l'Allemagne, et l'Italie chemin de l'Orient, et l'Orient.
Il pouvait s'alJier avec les peuples, quoique encore inconscients, renverser les trônes, fonder de nouvelles nationalités selon l'évangile révolutionnaire, changer la face de l'Europe selon les formes où elle cherche à s'établir depuis, consacrer d'abord à jamais l'unité française, dans ses frontières nationales, par l'unité italienne, par l'unité allemande, auxquelles d'ailleurs il contribua plus que personne. Œuvre peut-être prématurée, car il faut aux établissements humains beaucoup de labeur et beaucoup de temps.
Mais surtout il voulait ensemble renverser les trônes et régner sur les peuples. Ainsi sa volonté de conquête impériale préparait peu à peu contre lui la coalition, non seulement des sociétés aristocratiques de l'Europe, des salons, où elle était toujours latente et comme en puissance d'éclosion, mais des gouvernements solidaires de l'équilibre, et des peuples solidaires de la liberté. Déjà en 1808-1809, on venait de voir une velléité d'alliance entre les peuples, les gouvernements et les salons. Il faudra quelques années déplus pour réaliser cette entente des rois et des peuples, la coalition universelle de l'Europe, pour faire un moment « l'Europe ».
Y\ agrarn donna à Napoléon encore un peu de temps pour entreprendre de grandes choses et préparer la définition de son « Empire ».
Car la victoire de Wagram et le traité de Vienne ouvraient, devant lui de nouveaux horizons.
Le chemin parcouru depuis 1804 était déjà long. A Presfcourg, l'Autriche avait été écartée de l'Italie et de l'Allemagne. A Tilsit, la Prusse avait été politiquement ruinée ; la Russie avait été écartée de la Méditerranée, et même du Danube ; une nouvelle Pologne avait été restaurée, pierre d'attente de l'édifice à construire dans l'Europe orientale.
Baylen avait marqué un temps d'arrêt, avait imposé à la conquête napoléonienne un retard d'abord inquiétant, avait obligé l'Empereur à compter avec la Russie, à lui faire à Erfurt des concessions regrettables.
Mais la réparation avait été immédiate. Après Wagram, l'Autriche était presque aussi resserrée, aussi impuissante que la Prusse ; par deux bras l'enveloppant au nord et au sud, par la Pologne et par l'Illyrie, l'empire napoléonien menaçait de l'étouffer, ou de l'emporter avec lui vers le Danube inférieur.
Dès lors la conquête impériale pouvait recevoir une vigoureuse et décisive poussée vers l'est. Il n'était plus question que Napoléon donnât à l'Autriche une part des Balkans, en admettant qu'il y ait jamais sérieusement songé ; ce moyen diplomatique était maintenant inutile : c'était l'empire napoléonien lui-même qui s'y portait de tout son poids.
Au début de cette prestigieuse carrière, comme pour en indiquer aussitôt le sens, Bonaparte avait voulu une part de la succession de Venise, avait occupé les Iles Ioniennes, avait été déjà jusqu'au fond de l'Orient, en Egypte : jalons plantés avant l'action. De nouveau, dix ans plus tard, après Friedland et Wagram, il occupait Corfou et en faisait une grande place de guerre ; il avait des visées sur l'Egypte, et nous le verrons en 1812 y lancer d importantes missions ; il donnait de temps en temps à Decrès des instructions pour
un grand armement naval ; il n'avait pas renoncé à toute entreprise sur la Perse et sur l'Inde.
Sur la voie de ces pays aux gloires immortelles, il avait relevé la barrière de l'Est. La paix se négociait enfin avec la Suède, grâce à son nouveau roi, et Caulaincourt demandait à ce propos s'il ne convenait pas aux intérêts de la France que la Suède fût aidée à refaire ses forces, à redevenir une grande puissance, comme au temps de Gustave-Adolphe et de Richelieu1. La Pologne était en armes, à moitié ressuscitée, en passion de résurrection totale, jusqu'à Vilna, jusqu'à Smolensk, jusqu'à la mer Noire. La Turquie était en guerre avec la Russie et défendait la frontière du Danube.
Cela était conforme aux plus lointaines traditions de la France, à la politique de l'ancienne monarchie, de Richelieu et de Chauvelin, de Choiseul et de Vergennes. Mais ces traditions étaient maintenant devenues des instruments de l'ambition de Napoléon. D'une politique d'équilibre, il menaçait de tirer la ruine définitive de l'équilibre, pour l'achèvement de l'Empire.
C'est ainsi qu'en ce moment d'histoire que nous essayons de définir, la poussée française vers l'est se heurtait à la poussée russe, de sens contraire. Elles se rencontraient en Orient. Il n'était plus question de partager le monde, ni seulement l'Europe orientale, entre la France et la Russie ; Alexandre et Roumiantzoff avaient pu un instant l'espérer, depuis Tilsit jusqu'au printemps de 1808, jusqu'aux « Entretiens de Saint-Pétersbourg ». Dès l'été de cette même année, ils n'y comptaient plus, et n'en voulaient plus ; ils n'en parlèrent point à Erfurt ; ils n'eurent alors d'autre souci que de profiter le plus possible des embarras passagers de Napoléon en Occident ; en sorte que, pour les quelques services qu'il leur demanda et qu'il leur paya, il se dispensa de toute recon-
i. AfT. Étr., Corr. de Russie, vol. 149, f° 101.
naissance. Aussi bien ne faut-il pas trop chercher de la reconnaissance en politique.
Le fait essentiel, fondamental, où nous arrivons, c'est que Napoléon ne voulut point laisser à la Russie la domination de TOrient, à quoi il tenait plus qu'à toute autre partie de l'ancien empire romain. Il n'avait pas cessé de la tenir en respect par l'ambassade Sébastiani, même a^rès Tilsit par la Pologne, par la menace de garder la Silésie, par l'Autriche maintenant qu'il eût jetée sur elle, si elle avait voulu ou pu marcher sur Constantinople. Il eût plutôt traité avec l'Angleterre que de laisser la Russie descendre à la Méditerranée.
En attendant qu'il la refoulât sur l'Asie, il se satisfaisait qu'elle fût contenue par les Turcs. Au lendemain de Wagram, la cour de Saint-Pétersbourg eut peut-être encore quelque velléité d'action ; elle envoya un ultimatum au sultan par le colonel Paskiévitch. Il n'eut aucun succès et la guerre reprit. Les Russes subirent un échec sanglant devant Braïla. Après la mort du général Prosorowsky, Bagration échoua à son tour devant Silistrie ; le grand-vizir Youssouf-pacha montrait une réelle activité, se maintenait fermement sur la rive gauche du Danube, menaçait de reconquérir les Principautés.
Les Russes s'en prenaient à Napoléon, qui n'y était pour rien, mais qui s'en réjouissait en son cœur. Ils avaient dans le traité de Vienne d'autres raisons de plaintes directes.
Napoléon annonça lui-même au tsar la conclusion de la paix de Vienne : « Votre Majesté y verra, écrivait-il, que conformément à ses désirs, la plus grande partie de la Galicie ne change point de maître, et que j'ai ménagé ses intérêts comme elle eût pu le faire elle-même, en conciliant le tout avec ce que l'honneur exige de moi... J'ai donné à l'Autriche la paix: la plus avantageuse qu'elle pût espérer. Elle ne cède que Salzbourg et peu de chose du côté de l'Inn ; elle
Driailt. — Tilsit. 3i
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ne cède rien en Bohême ; elle ne cède du côté de l'Italie que ce qui m'est indispensable pour ma communication avec la Dalmatie. La monarchie autrichienne reste donc entière. C'est un second essai que j'ai voulu faire ; j'ai usé envers elle d'une modération quelle n'était pas en droit d'attendre. J'espère avoir fait en cela une chose agréable à Votre Majesté1. »
Champagny en écrivit dans le même sens au comte de Roumiantzoff, expliquant en outre qu'on avait été obligé de donner plus au grand-duché de Varsovie qu'à la Russie, mais déclarant qu'en compensation on était disposé à assurer au gouvernement de Saint-Pétersbourg toutes les garanties désirables contre le rétablissement de la Pologne. Quelles garanties? Ce point demeurait vague.
La Russie ne fut pas contente. A. ce moment-là même la Gazette de Hambourg annonçait le prochain mariage de Joseph Poniatowski avec une princesse de Saxe et laissait entendre qu'il y aurait dans la corbeille la couronne de Pologne.
Caulaincourt fut chargé de communiquer à l'empereur Alexandre le texte complet du traité : « Sa Majesté, dit-il, lut le traité avec attention sans proférer un seul mot, mais non sans laisser échapper des signes de mécontentement; après avoir fini la lecture, elle garda encore assez longtemps le silence et le rompit enfin en me disant qu'elle était mal récompensée d'avoir remis ses intérêts dans les mains de l'Empereur et de l'avoir secondé dans la négociation comme elle l'avait fait ». Caulaincourt voulut donner des explications, mais l'Empereur aussitôt parla d'autre chose.
La conversation fut presque aussi brève avec Roumiantzofl . Le chancelier déclara que l'Empereur avait été aussi blessé de la forme que du fond de ce traité ; car il y semblait « qu'on
i. Corr. de Napoléon, XIX, 5b3. -- Aff. Étr., Corr. de Russie, vol. 149. f" 247.
eût pris à tâche de faire justement le contraire de ce qu'il avait demandé ». Le 3 novembre, le gouvernement russe adressa une note officielle au gouvernement français. On y lit ces formules : « Sa Majesté l'Empereur des Français dispose au gré unique de ses intérêts de la partie des Etats d'Autriche qu'ont conquise et qu'occupent les troupes de Sa Majesté. 400.000 sujets sont ajoutés à son empire, et près de deux millions vont développer la puissance du duché de Varsovie, augmenter sa force, et nourrir la pensée de ses habitants, que partage l'opinion du monde, qu'il est destiné à redevenir royaume de Pologne. Sa Majesté le dit sans hésiter : elle était en droit de s'attendre à un autre dénouement. »
La Russie demandait donc une convention formelle de garantie contre le rétablissement de la Pologne, exprimant l'espoir que « l'Empereur Napoléon n'avait pas l'intention de conserver dans la paix qu'il venait de conclure le germe d'une guerre nouvelle i ».
La question de Pologne était posée : c'est elle qui donne toute leur unité et leur signification aux relations de la France et de la Russie depuis Tilsit.
Il y a dans ces événements, a-t-on dit, la fin de Tilsit; il y a seulement la fin de ce que Tilsit avait l'air d'être, la fin de « l'air de Tilsit ». Au fond, c'est bien plutôt la suite de Tilsit : car Tilsit avait chassé les Russes de la Méditerranée et dressé la Pologne. Le traité de Vienne dressait plus haut la barrière de Pologne, établissait une autre barrière en Illyrie, vers le Danube inférieur.
Napoléon était le maître sur la Vistule et sur la Save, à Varsovie et aux portes de Belgrade.
Il reprenait contre les Russes les anciennes traditions de la politique française, et aussi, comme il l'avait dit tant de fois,