‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 19 sur 185 · Corr., XIII · texte numérisé non relu

Corr., XIII

30 IEHA. BERLIN

tion des gardes nationales, et L'envoi soudain du corps central qui est à Paris. »

Il n'est pas sur que ces précautions eussent été efficaces contre une vigoureuse attaque de l'Angleterre. On pourrait y voir un point faible dans l'organisation défensive de l'Empire.

Le lien entre les réserves laissées en France et la Grande Armée en marche au cœur de l'Allemagne était assuré par les troupes de Kellermann, établies dans la région de Mayence.

Comme la droite était faite par Eugène avec l'armée d'Italie, la gauche était représentée par une armée du Nord, dont le commandement était réservé au Roi de Hollande. Louis avait alors d'autres soucis : il eût voulu fonder un ordre de décoration et surtout se faire couronner ; il se plaignait que sans cela son établissement en Hollande paraissait n'avoir qu'un caractère provisoire. Et Napoléon le raisonnait doucement : « Ne point instituer d'ordre et retarder votre couronnement ne constitue point un régime provisoire. Il est tout simple que vous annonciez que votre couronnement n'aura lieu que dans un an et à une époque agréable aux Hollandais. Je n'ai été couronné que six ou sept mois après mon avènement à la couronne ; il y a des princes qui ont été six ans sans l'être ; le roi de Bavière ne l'est pas encore. Croyez-en mon expérience et mon tact des affaires : qui va lentement va bien ; qui se presse fait des sottises. En fait de gouvernement le principe est de ne jamais revenir. Dans un an la paix aura lieu, ou des victoires auront agrandi vos Etats, et votre couronnement sera brillant. *. »

En attendant ces grandes fêtes, Louis devait établir son quartier général à Wesel, se tenir au courant des manœuvres des vaisseaux anglais, et si elles lui laissaient du loisir, avoir

i. Corr. de Naples, XIII, iç)3.

LA SITUATION POLITIQUE EN OCTOBRE 1806 3i

pour objectif l'Electorat de Hesse-Cassel. « L'Electeur veut être neutre, lui écrivait Napoléon ; mais cette neutralité ne me trompe pas, quoiqu'elle me convienne. Vous devez l'entretenir dans les sentiments qu'il manifeste à ce sujet, sans compromettre cependant votre caractère. Des paroles d'estime pour sa personne dites à propos, la manifestation fréquente de l intention où vous êtes de vous conformer aux ordres que vous avez de bien vivre avec lui, de bons procédés de tout genre, le maintiendront encore quelque temps dans cette neutralité à laquelle il a recours... Une fois le premier acte de la guerre fini, il sera possible que je vous charge de conquérir Cassel, d'en chasser l'Electeur et de désarmer ses troupes... Je le répète, le premier résultat d'une grande victoire doit être de balayer de mes derrières cet ennemi secret et dangereux ' . »

Flanquée ainsi de droite et de gauche, la Grande armée s'enfonçait dans la haute vallée du Main. Une légion polonaise se formait sous le commandement du général Zajontchek : avant-garde des desseins de l'Empereur sur la Pologne.

La concentration s'opérait méthodiquement sur Wurzbourg et Forchheim ; les troupes françaises s'y trouvaient transportées sans fatigues; 1 Empereur les avait laissées en Allemagne depuis Austerlitz ; en quelques marches elles furent aux frontières des Etats prussiens, à l'entrée des défilés du Frankenwald. Là étaient réunis les fours pour la confection du pain et dénormes dépôts pour le ravitaillement. Une longue ligne, une sorte de rideau, s'étendait plus ou moins garnie de Francfort à Amberg tout au long de la rive gauche du Main, pour tromper les Prussiens, pour les attirer dans la direction de Mayence où ils semblaient incliner. Ils eurent un moment l'idée en effet de prendre une vigoureuse offensive sur le

i. Corr., XIII, 29"). — Lire, sur toutes ces opérations de Louis dans Hessc-Cassel. À. Duboscq, Louis Bonaparte en Hollande, d'après ses lettres, 1806-1810, Paris, 191 1, in-8°.

3a IÉNA. BERLIN

Rhin, en tournant l'armée française pour la couper de ses bases ; ils n'étaient pas très sûrs d'ailleurs de la valeur de ce plan, et se disputaient au quartier général sur la meilleure conduite à tenir.

Napoléon savait mieux ce qu'il voulait. En une huitaine de jours, son plan se développa avec une netteté merveilleuse, selon une méthode impeccable1. Le 22 septembre, la garde impériale quitta Paris et gagna le quartier général en postes. Le 24, Napoléon partit avec l'Impératrice ; le 28, il était à Mayence, le 2 octobre à Aschaffenbourg, pour aller ensuite sur Wurzbourg : il entrait en contact avec les Princes de la Confédération.

Les princes allemands faisaient volontiers cortège à cette politique impériale- qu'ils ne comprenaient pas et dont ils attendaient docilement les résultats : ils y ont presque tous gagné beaucoup, et la carte politique de l'Allemagne en porte encore les marques.

Le 21 septembre, ils avaient été invités par 1 Empereur luimême à mettre leurs troupes sur le pied de guerre ; nous citons à titre d'exemple la lettre qui fut adressée au Roi de Bavière ; on y verra la façon dont Napoléon présentait la situation politique, et une sorte de résumé des causes de la guerre nouvelle.

« Monsieur mon frère, il y a plus d'un mois que la Prusse arme et il est connu de tout le monde qu'elle arme contre la France et la Confédération du Rhin... Les armements de la Prusse ont-ils pour objet de forcer la Hesse, la Saxe et les Villes Hanséatiques à contracter des liens que ces deux dernières puissances paraissent ne pas vouloir former ? La Prusse voudrait-elle nous obliger nous-mème à nous départir de la déclaration que nous avons faite que les Villes

1. Voir dans la Revue des Etudes napoléoniennes, nov. 1912, un exposé lumineux du plan de la campagne d'octobre 1806, par le lieutenantcolonel Rousset.

LA SITUATION POLITIQUE EN OCTOBKE 1806 >i

Hanséatiques ne pourront entrer dans une Confédération particulière, déclaration fondée sur l'intérêt du commerce de la France et du midi de l'Allemagne, et sur ce que l'Angleterre nous a fait connaître que tout changement dans la situation présente des Villes Hanséatiques serait un obstacle de plus à la paix générale ' ? Nous avons aussi déclaré que les princes de l'Empire germanique qui n'étaient point compris dans la Confédération du Rhin devaient être maîtres de ne consulter que leurs intérêts et leurs convenances ; qu'ils devaient se considérer comme parfaitement libres ; que nous ne ferions rien pour qu'ils entrassent dans la Confédération du Rhin, mais que nous ne souffririons point que qui que ce fût les forçât de faire ce qui serait contraire à leur volonté, à leur politique, aux intérêts de leurs peuples 2. Cette déclaration si juste aurait-elle blessé le cabinet de Rerlin, et voudrait-il nous obliger à la rétracter ?

« ... Les armements de la Prusse ont amené le cas prévu par l'un des articles du traité du 1 2 juillet, et nous croyons nécessaire que tous les souverains qui composent la Confédération du Rhin arment pour défendre ses intérêts, pour garantir son territoire et en maintenir l'inviolabilité. » Au roi de Wurtemberg, Napoléon écrivait encore : « Je ne veux point terminer ma lettre sans me réjouir avec Votre Majesté des nouveaux liens qui vont nous unir. Dans peu de jours je vais lui envoyer faire la demande de la princesse Catherine. Je crains que les noces ne soient un peu dérangées. N'importe, d'autres moments viendront où nous referons mieux ce que l'on fait en bottes 3. »

1. Voir dans Napoléon et l'Europe, II, p. 464-466, si Napoléon avait de tels scrupules à l'égard de l'Angleterre quand il tentait d'attirer les villes Hanséatiques dans la confédération du Rhin.

1. Voir encore dans Napoléon et l'Europe, II, 466-468, la pression diplomatique exercée par Napoléon à cette occasion sur l'Electeur de Saxe ou sur celui de Hesse-Cassel.

Page 1