A. Lefebvre, Hisl. des cabinets de VEurope, II
LA NEGOCIATION LUCCHESINI-ZASTROW 4l
Napoléon n'eut jamais d'alliance, il semble que cette conception ait été absolument étrangère à son esprit, parce qu'une alliance comporte des rapports d'égalité et non de sujétion et de domination. En absorbant peu à peu l'Europe dans l'unité impériale, il ne pouvait avoir que des vassaux.
C'est ici que sa politique impériale se sépare de la tradition diplomatique du Comité de Salut Public, c'est à partir de ce moment qu'il est impossible de voir dans l'une le développement de l'autre.
Frédéric-Guillaume était cependant bien disposé à rentrer dans le système de l'alliance française qui lui avait été profitable. Le 2 5 octobre, de Custrin, en envoyant Zastrow au quartier général français, il écrivait à l'Empereur pour lui exprimer l'espoir qu'un bon accueil eût été fait à ses ouvertures pacifiques : « S'il a été tel que ma confiance dans les dispositions de Votre Majesté Impériale me le fait espérer, que ne puis-je en être informé déjà ? Le renvoi des armées russes en serait la suite immédiate, et, sorti d'un état d'incertitude qui me pèse, je ne balancerais pas à donner à Votre Majesté Impériale toute preuve de mon empressement à remplir avec loyauté des engagements qui seront, j'ose le croire, le commencement d'une nouvelle et inaltérable intimité entre nous l . »
Lorsqu'il connut les conditions imposées par Napoléon, le roi réunit à Graudenz un conseil extraordinaire, le 6 novembre ; Haugwitz y parla en faveur de la paix, fut entendu ; les conditions de la France furent acceptées. Le roi en écrivit le lendemain à l'Empereur, annonçant que des ordres venaient d'être donnés pour assurer le retrait des troupes russes hors des frontières prussiennes. Il ajoutait avec une sorte d'émotion : « J'ai le plus vif désir que Votre Majesté soit accueillie et traitée dans mes palais d'une manière qui
i. Afif. Etr., Corr. de Prusse, vol. 23g, P 499-
lui soit agréable, et c'est avec empressement que j'ai pris à cet effet toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puissé-je avoir réussi! Mais qu'en retour Votre Majesté Impériale me permette de recommander à sa magnanimité ma capitale et les marches de Brandebourg. Peu favorisées par la nature, elles sont en quelque sorte la création de mon immortel aïeul. Veuillez, Sire, les considérer comme un monument qu'il s'est élevé à lui-même ; et tant de rapports qui existent entre Votre Majesté Impériale et le grand homme seront, j'en suis sûr, pour Elle de nouveaux motifs de prescrire des ménagements généreux pour son ouvrage, comme ils le sont pour moi, Sire, de vous en exprimer le vœu1. »
En somme, la Prusse consentait à rentrer dans le système français, abandonnait à la France l'hégémonie de l'Allemagne jusqu'à l'Elbe. Dira-t-on qu'elle n'était pas sincère? Comment le prouver? Il faut s'en tenir aux faits et aux textes. Et encore il ne faut pas oublier que la Prusse avait pratiqué dix ans avec avantage la politique de l'entente cordiale avec la France, qu'elle était l'ennemie naturelle de l'Autriche, et qu'elle redoutait, avec raison peut-être, les ambitions de la Russie sur la Pologne. On se rappelle le plan Czartoryski de l'année précédente 2.
Mais le consentement de la Prusse aux conditions françaises ne fut pas suffisant : dans l'intervalle Napoléon avait changé d'avis. Il semble qu'il se soit produit dans sa pensée, du 25 octobre au 9 novembre, une importante évolution, et qu'après avoir admis la possibilité de s'accorder avec elle, d'ailleurs à des conditions très onéreuses pour elle, il se soit arrêté, réflexion faite, à la résolution de la renverser sur son chemin et de lui passer sur le corps.
En effet, le 9 novembre il dictait cette note :