‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 42 sur 185 · Martens. XI, 4n. — A.. Sorel, VII · texte numérisé non relu

Martens. XI, 4n. — A.. Sorel, VII

vie à la fin de décembre, Constantinople, enserrée entre les Russes et les Anglais, prête peut-être à tomber en leur pouvoir, l'Autriche en arrière, peu sûre, disposée sans doute à profiter de la première occasion.

Dans ces conditions, la bataille d'Eylau du 8 février pouvait avoir des suites d'une gravité exceptionnelle. Elle fut mal gagnée. Napoléon ne fut sûr de sa victoire, toute relative, que le lendemain, quand on lui dit que les masses de l'armée russe disparaissaient vers l'Est, dans le brouillard neigeux. Même alors il ne songea point à les poursuivre, mais seulement à panser ses plaies.

Lui-même il avoua sa détresse, jusque dans les Bulletins de la Grande-Armée : « Mon amie, écrivit-il d'abord à l'Impératrice, il y a eu hier une grande bataille ; la victoire m'est restée, mais j'ai perdu bien du monde ; la perte de l'ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. » Luimême il exprima mieux que personne « les horreurs du champ de bataille, l'épouvantable canonnade, le massacre horrible de la cavalerie ennemie ». Dans son 64e Bulletin, près d'un mois après, le 2 mars, il disait : « Après la bataille d'Eylau, l'Empereur a passé tous les jours plusieurs heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir rendait nécessaire. Il a fallu beaucoup de travail pour enterrer tous les morts. On a trouvé un grand nombre de cadavres d'officiers russes avec leurs décorations. Il paraît que parmi eux il y avait un prince Repnine. Quarante-huit heures encore après la bataille, il y avait plus de 5oo Russes blessés qu'on n'avait pas encore pu emporter. On leur faisait porter de Teau-de-vie et du pain, et successivement on les a transportés à l'ambulance. Qu'on se figure sur un espace d'une lieue carrée, 9 ou 10.000 cadavres, 4 ou 5. 000 chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, 24 pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres

des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever; tout cela avait plus de relief sur un fond de neige : ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre. » Et ailleurs : « On a trouvé à l'armée que le Bulletin de la bataille d'Eylau avait exagéré nos pertes et qu'il était moins avantageux qu'il ne l'aurait dû être à l'armée. L'Empereur a dit à cette occasion : Un père qui perd ses enfants ne goûte aucun charme de la victoire. Quand le cœur parle, la gloire même n'a plus d'illusions L. »

Lorsque Gros eut à peindre la bataille d'Eylau, il ne représenta point les scènes de la lutte, les charges de Murât, par exemple, au bas du cimetière ; il montra l'Empereur visitant le champ de carnage, rendant hommage aux morts et faisant soigner les blessés. Et ce sont des scènes de deuil qui sont restées attachées à ce souvenir.

L'impression fut immense à travers l'Europe. Déjà après Pultusk, à la fin de décembre, on avait eu le sentiment que l'avantage remporté sur les Russes n'était pas net. Après Eylau, sans parler des bruits exagérés qui annonçaient la défaite de l'armée française, on eut généralement l'impression que Napoléon ne tenait pas encore la victoire décisive dont il avait besoin, que cette bataille laissait la fortune hésitante, qu'elle n'était qu'un épisode de la guerre, que pour l'achever il y faudrait de rudes efforts.

Ce fut, dans toute la force étymologique du terme, un moment critique. « Ah! si j'étais l'archiduc Charles! » s'écriait alors Jomini. L'Autriche en effet pouvait jouer alors le rôle que la Prusse s'apprêtait à jouer après Potsdam si Austerlitz avait tourné autrement.

Talleyrand s'empressa de recommandera Andréossy d'avoir beaucoup d'égards pour le gouvernement autrichien.

i. Corr. de Napoléon, XIV, ^97 (note", 36 j.

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Rien ne prouve mieux les inquiétudes, le désarroi véritable où fut réduit un moment Napoléon, que l'effort nouveau qu'il fit aussitôt pour désarmer la Prusse. La lettre écrite quelques jours auparavant par Talleyrand à Zastrow avait engagé la conversation ; elle était restée sans réponse ; sous prétexte de la confirmer, l'Empereur envoya au roi Frédéric- Guillaume, le i3 février, la lettre suivante, du camp impérial d Eylau : « Monsieur mon frère, j'envoie près de Vôtre- Majesté le général Bertrand, mon aide de camp, qui a toute ma confiance. Il lui dira des choses qui, j'espère, lui seront agréables. Qu'elle croie que ce moment est le plus beau de ma vie ; je me flatte qu'il sera l'époque d'une amitié durable entre nous. »

Voici les choses agréables que le général Bertrand avait à dire — le ton avait changé depuis novembre — : Que M. de Zastrow n'avait qu'à venir avec des pleins pouvoirs, lui ou tout homme inspirant la même confiance que lui, et la paix, rendant les Etats du roi jusqu'à l'Elbe, serait signée ; qu'il ne fallait pas parler d'un congrès, comme M. de Zastrow en avait eu l'idée ; qu'un congrès où serait appelée l'Angleterre ne finirait pas dans deux ans, et que les peuples de Prusse ne pouvaient plus rester longtemps dans cet état de désorganisation et de désordre ; que la Prusse pouvait se conduire comme elle voudrait envers la Russie ; que Sa Majesté l'empereur Napoléon n'exigeait aucun mystère, mais qu'elle voulait seule avoir la gloire de réorganiser, d'une manière ou d'autre, la nation prussienne, dont la puissance, plus ou moins forte, était nécessaire à toute l'Europe ; que, quant à la Pologne, depuis que l'Empereur la connaissait, il n'y attachait plus aucun prix.

Il ne restait plus qu'un peu d'amertume au fond de ces douces paroles : « Que dans la nécessité où l'Empereur croit être de rétablir une barrière entre la France et la Russie, il faut que le trône de Prusse soit occupé par la maison de

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Brandebourg, ou par toute autre ; mais qu elle sache que c'est l'Empereur seul qui, de son plein gré, l'a remise sur le trône. »

Et même il n'en restait plus du tout dans le discours que le général Bertrand devait adresser au Roi de Prusse, mais sans le lui laisser par écrit : « Sire, l'empereur Napoléon m'envoie près de Votre Majesté pour lui offrir de la remettre en possession de ses Etats. Il veut avoir la gloire de faire finir les malheurs qui pèsent sur huit millions d hommes. Il veut que les enfants de Votre Majesté et son peuple reconnaissent qu'il s'est porté à cette démarche par esprit de véritable gloire, par souvenir de l'amitié que Votre Majesté lui a montrée en d'autres circonstances, et enfin il attache du prix à ce que son rétablissement sur son trône soit reflet de sa politique et de son amitié. Il croit ces sentiments propres à effacer dans l'esprit de votre Maison et dans celui de vos peuples le souvenir des événements qui viennent de se passer, et à cimenter entre les deux nations une éternelle amitié, que veulent leur situation et les circonstances territoriales où elles se trouvent 1. »

Combien il est dommage que la bataille d'Eylau ait précédé de cinq jours ce généreux langage ! Il ne pourrait paraître intéressé.

Bertrand, reçu à Memel le 16 février, n'eut qu'une réponse banale, que la Prusse était liée avec la Russie et qu'elle ne pouvait rien décider avant d'avoir consulté le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Le lendemain, le Roi envoya au quartier général français le colonel de Kleist. porteur d'une lettre conçue dans le même sens.

Kleist fut reçu par Napoléon le 24 à Osterode. Nous ne connaissons cette audience que par le rapport de l'officier

1. Instructions pour le général Bertrand, Corr. de Nap., XIV, 3oi- 3o3.

EYLAl. BARTENSTErN

prussien; il en faudrait avoir la contre-partie. Quoi qu'il en soit, il paraît que l'Empereur le garda plus de deux heures et parla presque tout le temps, en une espèce de monologue, en un « bavardage » assez incohérent, insistant sur la paix, la demandant dans l'intérêt de l'humanité, ou l'exigeant par menaces et « jactances », jurant, si la Prusse ne traitait pas, d'écraser la Russie dans une irrésistible attaque et de décider ensuite du sort de l'Europe : « Je suis décidé à faire encore pendant dix ans la guerre... Je n'ai que trente-sept ans... J'ai vieilli sous les armes et dans les affaires, etc., etc. » En un mot, il donna à Kleist « l'impression d'un homme dont l'esprit était furieusement inquiété1 ».

On a le droit de tenir compte, au moins jusqu'à un certain point, de cette impression individuelle. Quant au fond des choses, il est plus sûr de s'en rapporter à la lettre que Napoléon écrivit au roi de Prusse et que le colonel de Kleist emporta le 26 février ; elle marque, de la part de l'Empereur, un nouvel effort en faveur de la paix ; il y accepte en effet, mais sans grande confiance, le principe d'un congrès général ; mais il convient de citer quelques phrases, pour saisir exactement sa pensée : « Je désire mettre un terme aux malheurs de votre maison et de vos peuples, et réorganiser promptement la monarchie prussienne, dont la puissance intermédiaire est nécessaire à la tranquillité de toute l'Europe. Je désire la paix avec la Russie, et, si ce gouvernement n'a aucun projet sur la Turquie, il me semble qu'il serait possible de s'entendre. La paix avec l'Angleterre n'est pas moins nécessaire à tous les peuples, et je n'aurais aucune difficulté à envoyer à Memel un plénipotentiaire pour assister à un congrès tenu entre la France, l'Angleterre, la Russie, la Prusse et la Porte. Mais Votre Majesté comprendra,

1. P. Bailleu, Preussen und Franlcreich von 1795 bis 1807, II, 186. — Sorel, VII, i,i6.

yo LA POLOGNE. BYLAO

comme l'expérience des temps passés l'a prouvé, qu'il serait possible qu'un tel congrès restât plusieurs années en séance ; celui de Westphalie a duré, je crois, dix-huit ans. Cependant la situation de la Prusse ne permet pas cet état précaire et incertain pendant tout le temps qu'il faudrait pour discuter, commenter et concilier de pareils intérêts. Je pense donc que Votre Majesté me fera bientôt connaître qu'elle a adopté le parti le plus simple, le plus cxpéditif, celui qui est vraiment conforme au bien de ses peuples. » Et il affirmait de nouveau les dispositions les plus favorables au rétablissement des anciens rapports entre la France et la Prusse l.

Assurément Napoléon n'avait pas le même intérêt que la Prusse à la réunion d'un congrès.

Le Roi ne répondit point à la lettre du 26 février. Elle confirma à la cour de Memel l'impression rapportée par Kleist que l'Empereur devait être furieusement inquiet pour tant désirer la paix, pour se rallier même à une proposition de congrès. C'était sans doute qu'il avait subi à Eylau plus de pertes encore qu'il ne l'avouait et qu'il avait senti passer le vent du désastre.

Hardenberg, toujours le conseiller le plus écouté, soutenait donc plus fermement que jamais le parti de la guerre à outrance : — Une pai»L séparée avec la France serait très onéreuse ou ne serait qu'une trêve de courte durée. Elle détacherait irrévocablement la Prusse de la Russie, et détruirait toutes les espérances que l'on pouvait fonder sur le concours de l'Angleterre, avec laquelle justement on venait de traiter... Il ne fallait pas perdre de vue « le grand but », qui devait être exclusivement et constamment de ruiner les forces de Napoléon, l'obliger à la retraite par le refus de traiter et par des diversions sur ses derrières, et dès lors lui dicter ce une paix solide et équitable »... « une paix qui non

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