CONSTANTINOPLE ET FINK.ENSTEIN
gleterre n'avait pas bien vu que la route de l'Inde allait bientôt passer par la Méditerranée.
La campagne de Bonaparte en Egypte fut pour elle une première révélation ; elle devina ses relations avec les ennemis qu'elle avait dans l'Inde, le projet qu'avait formé le Directoire d'ouvrir un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge. Bientôt après, elle eut le droit de s'effrayer de l'alliance du tsar Paul avec le premier Consul, cette alliance étant directement dressée contre elle, et désormais elle devait avoir le constant souci d une entente franco-russe à son détriment. Elle ne pouvait pas être sûre qu'Alexandre Ier ne s'accorderait pas avec Napoléon, puisque Paul s'était accordé avec Bonaparte au lendemain même des défaites que Souvarof avait subies en Suisse.
Nous avons vu que toutes ces considérations l'avaient amenée à garder Malte, symbole de la nouvelle politique qui lui était imposée.
La quatrième coalition formée contre la France, les « alliés » de l'Angleterre l'appelaient à une diversion sur les côtes de la mer du Nord ou sur celles de la mer Baltique. Elle ne fit rien en ce sens, elle n'avait rien à y gagner. Elle avait fait de la Sicile le quartier général de ses forces principales ; elle pouvait de là remporter sur la Méditerranée des succès décisifs, d'incalculable portée. Elle en manqua l'occasion. Elle vit à peu près la politique à suivre : elle ne la suivit point avec l'énergie qui convenait ; il faut bien dire que souvent le gouvernement anglais ne fut pas à la hauteur des circonstances de la grande lutte où il était engagé ; il manqua d'hommes après Pitt et Fox ; et il devait être pour bien peu de chose dans la défaite de son terrible ennemi.
Donc, lorsque la rupture se produisit entre la Porte et la Russie, 1 ambassadeur britannique à Constanlinople, Arbulhnot, ne dissimula pointau gouvernement ottoman qu'il n'approuvait pas la conduite de la Russie et l'entrée de ses trou-
pesen Moldavie, et il promit que l'Angleterre resterait neutre a pourvu que la Porte ne formât aucune liaison avec la France ».
Mais dans le courant de janvier 1807, son gouvernement lui envoya d'autres instructions. C'était au lendemain du décret de Berlin qui annonçait entre la France et 1 Angleterre la guerre inexpiable ; sous le coup de colère — il arrive que la colère soit mauvaise conseillère — , le ministère britannique ordonna à Arbuthnot de se mettre absolument d'accord avec la Russie, d avancer les mêmes exigences à l'égard delà Porte, de les dépasser encore : renouvellement de 1 alliance conclue en 1798 ; — expulsion immédiate de l'ambassadeur de France ; — remise des vaisseaux turcs et des forts des Détroits aux Anglais ; — abandon de la Moldavie et de la Valachie aux Russes, jusqu'à la paix générale.
Cette brutalité était maladroite; elle révélait les inquiétudes que la présence de Sébastiani à Constantinople inspirait à l'Angleterre et augmentait ainsi le prestige de l'ambassadeur de France; elle ne pouvait que blesser l'amour-propre et le patriotisme des Turcs et les jeter dans le parti de Napoléon l.
Cet ultimatum déposé à la Porte le 2 5 janvier fut repoussé aussitôt.
Le soir, toute la colonie anglaise de Constantinople assistait à une brillante réception à bord de Y Endymion qui y était arrivé quelques jours auparavant. Dans la nuit, le vaisseau leva ses ancres, et s'éloigna sans bruit avec ses invités, vers les Dardanelles, jusqu'à l'île de Ténédos. En s en allant, Arbuthnot somma en termes sévères le gouvernement
1. Les notes d Arbuthnot. puis celles de l'amiral Duckvvorth, relatives à l'affaire que nous racontons, ont été régulièrement communiquées par le gouvernement turc à Sébastiani et font partie de sa correspondance officielle avec Paris. — Cf. Aff. Elr., Corr. de Turquie, dépêches des 27, 3o janvier. 11, 18, 24 février 1807.
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ottoman de respecter les personnes et les biens des Anglais qui étaient restés dans la ville; en termes différents il pria Sébastiani de les prendre sous sa sauvegarde, au nom de la civilisation. Ils ne souffrirent aucun dommage.
Sans doute Arbuthnot avait craint d'être enfermé aux. Sepl- Tours, selon les coutumes anciennes ; pour n'avoir pas 1 air de fuir et se donner une contenance, il emmenait tout le monde ; il pensait faire croire qu'il avait été obligé d'agir ainsi pour arracher les sujets brilanniques à la barbarie des Turcs ; mais alors son devoir eût été de partir le dernier, après les femmes et les enfants que justement il avait laissés à la merci de cette barbarie. La Porte s'empressa d ailleurs de proclamer qu'ils n'avaient rien à craindre, et elle fit honneur à cette proclamation.
Du reste il n'y eut pas rupture formelle entre la Turquie et l'Angleterre; au nom de son gouvernement, Arbuthnot continua de négocier... derrière les canons de l'amiral Duckworth.
De Tenedos, où ils avaient amené quelques bateaux, l'amiral Duckworth et le contre amiral Lewis entretinrent un moment la conversation avec le capitan-pacha, installé aux Dardanelles. Ils lui rappelèrent que Bonaparte jadis avait voulu prendre l'Egypte et la Syrie, qu'il était donc le pire ennemi des Turcs ; que l'Angleterre était leur meilleure amie, mais qu'aussi elle pouvait leur faire beaucoup de mal ; ils lui expliquèrent qu'il fallait au moins que l'ambassadeur français s'en allât, qu'il était impossible d'admettre qu'un ambassadeur d'Angleterre et un ambassadeur de France pussent résider ensemble à Constantinople, que le départ d' Arbuthnot n'avait pas eu d'autre raison ; ils consentaient, n'ayant que des intentions conciliantes, que l'article où la Porte s'engagerait à éloigner l'ambassadeur français fût tenu secret, pour lui éviter tout ennui de la part de Napoléon. — Le capitan écouta tout cela, puis fit observer qu'il n'avait pas
d'autorité pour négocier, qu'il n'avait pas d'autre mission que de tenir les Dardanelles en bon état de défense.
Cependant, à Constantinople, Sébastiani soutenait le courage des Turcs, qui avait besoin d'être soutenu contre les mauvaises nouvelles : — on répandait dans toute l'Europe le bruit que les troupes françaises avaient été battues en Pologne : c'était le résultat des rudes batailles de décembre autour de Varsovie — ; contre les menaces des \nglais et du parti russe toujours puissant autour du sultan. Mais il ne se faisait pas d illusion, n'avait pas la moindre confiance dans l'énergie des ministres ottomans; il s'attendait à être sacrifié, à être enfermé lui-même aux Sept-Tours bien qu'il eût évité cette épreuve à son collègue de Russie. Pourtant il n'avait pas l'intention de fuir, ni seul, ni en compagnie.
Le 6 février, Arbutbnot envoya au Divan une sommation redoutable : l'amiral Duckworth venait d'être rejoint par sir Sydney Smilh, celui-ci spécialement désigné pour commander le bombardement, et son seul nom était pour faire frémir. « Pensez seulement, écrivait l'ambassadeur, que nous avons trois amiraux dans cette flotte! » Et cette flotte avait une quantité de galiotes à bombes, et il fallait donc s'attendre aux plus terribles malheurs.
Pas de réponse de Constantinople.
Le 9 février, nouvelle communication d'Arbuthnot : réflexion faite, il voulait bien faire preuve de générosité : que la Porte déclarât seulement la cessation des hostilités avec la Russie; et il serait content. La Porte n'apprécia pas cette grandeur d'âme; elle ne répondit pas.
Puis les Anglais annoncèrent l'intention de franchir pacifiquement les Dardanelles en saluant le capitan-pacha ; mais aussitôt après ils décidèrent de passer sans saluer, de peur que les salves ne fussent prises pour des boulets et qu'on n'y répondit : il était convenable d éviter tout accident fâcheux.
Enfin, le 19 février, la flotte anglaise s'engagea dans le
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détroit. Les forts turcs lui envoyèrent quelques boulets de canon, qui ne firent pas de dégâts sérieux, déchirant seulement quelques voiles. A. la sortie du détroit, dans la baie de Nagara, les Anglais surprirent six bâtiments turcs; ils les détruisirent et la fumée de l'incendie se voyait de Constantinople : sinistre avertissement.
Le 20 février, à cinq heures du soir, les vaisseaux anglais jetèrent l'ancre devant Constantinople, à deux portées de canon. Le moment est solennel.
La stupeur et l'épouvante bouleversèrent aussitôt la ville entière, en manifestations tumultueuses. Le sérail, au bord de la mer, fut agité comme par une menace d'éruption volcanique, parmi les cris des femmes et les gémissements des eunuques. Il parut que Constantinople était à la veille de son dernier jour. En vérité, la capitale des Ottomans n'avait rien pour se défendre, elle était littéralement à la merci d'un coup de main.
L opinion n'eut d'énergie que pour se prononcer contre Sébastiani qui avait attiré sur la Porte de tels malheurs. Tout de suite, le soir même du 20, sultan Sélim envoya à l'ambassade de France un de ses officiers, Isaac-Bey, pour informer l'ambassadeur que, dans 1 état de surexcitation de la population, on ne pouvait plus répondre de sa sûreté. On espérait sans doute qu'il s'en irait de lui-même : ce qui eût tout arrangé en effet.
Mais il n'était pas de ce tempérament.
« Je répondis à Isaac-Bey, écrit-il à Talleyrand, que rien ne me ferait abandonner le poste qui m'avait été assigné par mon auguste maître; qu'un ambassadeur de France appartenait à une trop grande puissance et était trop sûr d'être vengé pour craindre une émeute populaire; qu'au reste je le chargeais de dire à Sa Hautesse elle-même que ce serait non seulement perdre l'honneur de l'empire ottoman, mais même s'exposer à perdre la Turquie européenne, si on acceptait les
conditions que voulait lui imposer l'Angleterre, et qu'il valait encore mieux quitter cette capitale, se retirer par exemple à Andrinople que de livrer aux Anglais une puissance de trente millions d habitants; que d'ailleurs la Sublime Porte ne pouvait pas ignorer que son adhésion au traité proposé par M. Arbulhnot ne lui ferait pas seulement perdre l'amitié de Sa Majesté l'Empereur, mais l'exposerait à toute sa colère1. »
Le même jour, arrivait à Constantinople une lettre de Napoléon au sultan Sélim, datée de Varsovie, -20 janvier : « J'ai lu avec un vif intérêt, disait L'Empereur, la lettre de Votre Hautesse. J'ai été indigné, comme elle, de la proclamation des généraux russes ; elle a pris le parti de défendre ses États : elle peut être certaine que je la seconderai de tous mes moyens. L'armée russe continue à fuir devant moi. Le moment est venu de consolider 1 empire des Ottomans. 11 faut que Votre Hautesse prenne toutes les mesures énergiques qu'ofire la fidélité de ses peuples, pour ne laisser à nos ennemis communs aucun instant de repos. Votre très cher et parfait ami, Napoléon. — Ecrit en notre camp impérial de Varsovie, le 20 janvier 1807". »
Jamais lettre n'arriva plus à propos et ne fit impression plus rapide. Le revirement fut immédiat et complet dans les conseils du Sultan. Non seulement Sébastiani ne fut plus prié de s'éloigner; mais il fut chargé de défendre Constantinople contre l'attaque des Anglais : peut-être faut-il y voir l'arrièrepensée de lui laisser toute responsabilité en cas de complications, ou plutôt 1 effet du prestige du nom français, et l'espoir qu'un officier de Napoléon assurerait à la Porte le bénéfice de son génie victorieux.
Sébastiani conseilla de traîner d'abord les choses en lon-
1. Aff. Étr., Corr. de Turquie, 3 mars 1807. — E. Driault, La politique orientale de Napoléon, p. 97-98.