‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 63 sur 185 · LA VEILLE DE TILSIT · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE TILSIT

Il y a une légende de Tilsit, nous voulons dire tout un décor héroïque, et devenu classique, qui constitue pour beaucoup, pour la plupart peut-être, l'intérêt essentiel de l'entrevue : le radeau du Niémen, les longs entretiens des deux empereurs jusque dans la nuit, leurs promenades interminables à travers les rues de la petite ville, leurs chevauchées dans les camps, les revues de troupes, les croix distribuées aux plus vaillants, les beuveries des grenadiers des deux gardes, leurs cris enthousiastes : « Vive l'Empereur d Orient ! Vive l'Empereur d'Occident ! » Il s'est trouvé des historiens pour résumer Tilsit ainsi : l'Europe y fut partagée en deux Empires, d'Orient et d'Occident. Il n'y a à cela d'autre preuve que les manifestations des grenadiers de la garde, et sans doute elles ne peuvent suffire.

Napoléon lui-même a dressé ce décor qui éblouissait les peuples et le tsar, et derrière lequel il poursuivait sa pensée. Nous voudrions sous ce rideau d images éclatantes faire l'histoire du traité de Tilsit, sous ces apparences d'une cordiale

alliance franco-russe, retrouver les traits d'une rivalité qui ne fut jamais plus ardente entre la France et la Russie. Il y sera nécessaire et suffisant de se tenir tout près des textes.

La victoire de Friedland pouvait passer pour décisive. Napoléon l'annonçait ainsi à Joséphine : « Mes enfants ont dignement célébré l'anniversaire de la bataille de Marengo ; la bataille de Friedland sera aussi célèbre et est aussi glorieuse pour mon peuple. Toute l'armée russe mise en déroute ; 80 pièces de canons ; 3o.ooo hommes pris ou tués; 25 généraux russes tués, blessés ou pris ; la garde russe écrasée : c'est une digne sœur de Marengo, Austerlitz, Iéna1 . »

En effet, Marengo avait donné à Napoléon l'Italie, fondement de l'empire.

Austerlitz avait été la fin du Saint-Empire.

Friedland ouvrait l'Orient où devait s'achever le Grand- Empire.

Les opérations militaires se continuèrent quelques jours encore. Kœnigsberg fut occupé ; les troupes françaises poussèrent jusqu'au Niémen, de Grodno à Tilsit.

La guerre pouvait n'être pas finie. Des Russes l'estimaient à peine commencée. Woronzof écrivait : « Qu'est-ce qui peut engager lEmpereur de vouloir la paix ? Est-ce la crainte que Bonaparte n'entre en Russie ? Ce serait précisément ce qu'il fallait désirer. Bonaparte se serait trouvé comme Charles XII... 2 » — « Le secret de vaincre les Français, disait Bennigsen, était d'agrandir la distance qui les séparait du Rhin et de les attirer sur le Dniester. » Le gouvernement de Vienne n'avait pas cessé de conseiller aux Russes d'entraîner Napoléon le plus loin possible vers lEst, pour affaiblir et allonger ses lignes de communication et permettre de les couper.

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