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LA RÉVOLUTION DE CONSTANTINOPLE

les reformes que Sélim avait commencé d'introduire dans le gouvernement de la Turquie. En particulier, il avait essaye de remplacer les janissaires, désormais inutiles et uniquement dangereux, par des troupes de nouvelle ordonnance ou du Nizam, et lors de la tentative des Anglais sur Constantinople, en février précédent, c'était les soldats du Nizam qui s'étaient le plus distingués sur les murailles de la ville.

Les janissaires, se sentant menacés, se mirent à protester contre cette pénétration des idées occidentales, et ils ne manquèrent pas de donner à leurs plaintes des raisons patriotiques. Ils sentaient dans le prestige de la France la force principale des idées nouvelles ; donc ils reprochaient au sultan son alliance avec la France ; ils excitaient l'opinion publique contre les ambitions qu'ils attribuaient à Napoléon : jadis il avait essayé d'enlever l'Egypte et la Syrie à la Turquie, et il n'avait été arrêté que par la défense des bons musulmans à Saint-Jean-d'Acre. Maintenant il menaçait l'empire ottoman par un autre côté; il avait des troupes nombreuses en Dalmatie sous le commandement du général Marmonl; il cherchait à pénétrer en Serbie, en Valachie, sans doute, c'était lui qui excitait les Serviens à la rébellion; sur la demande du sultan lui-même il envoyait 600 canonniers français à Constantinople. C'était déjà la Porte aux mains des Infidèles .

C'est pourquoi la colère d'Allah se manifestait avec éclat : les Wahabis s'étaient soulevés en Arabie ; ils avaient enlevé les villes saintes, La Mecque et Médine ; les pèlerinages étaient interrompus. Allah refusait les prières de ceux qui l'avaient abandonné '.

Cependant, sur l'invitation de Napoléon et sous l'impul-

i. Cf. Edouard Driault, La politique orientale de Napoléon; ch. v : La Révolution de mai 1807 à Constantinople et le traité de Tilsit.

sion de Sébasliani, tout-puissant alors à Constantinople, le sultan avait ordonné sur le Danube inférieur une sorte de mobilisation de ses meilleures troupes ; des plans de campagne avaient été dressés et soumis à l'approbation de l'ambassadeur de France. Enfin le grand-vizir était parti pour l'armée avec la plupart des troupes du INizam; il laissait le sultan à la merci de ses ennemis.

Lors de l'attaque des Anglais, le gouvernement ottoman avait appelé d'Asie Mineure des soldats irréguliers, ou yamaks, qui avaient été employés au service des batteries de la défense et qui s'y étaient bien conduits : ils étaient depuis restés à Constantinople. Pour régulariser leur situation et remplacer ceux que le grand-vizir avait emmenés vers le Danube, le sultan Sélim résolut de les verser dans le Nizam et il voulut leur en faire prendre le costume. Les janissaires leur en firent honte, les excitèrent contre une telle humiliation.

La révolte éclata le 2 5 mai, sous la conduite du chef des yamaks, Cabakchi-Oglou ; en quelques heures, les rebelles furent maîtres de la ville, campèrent devant le sérail, dictèrent leurs volontés.

Les ministres les plus impopulaires furent massacrés. Le 29 mai, le Nizam fut aboli, ce qui permet de fixer le vrai caractère de la révolution. Le 3i mai, le sultan Sélim fut déposé, non pas encore égorgé ; il fut remplacé par son cousin qui prit le nom de Mustapha IV.

Tout aussitôt les opérations militaires commencées sur le Danube furent arrêtées ; ce qui prouverait que la révolution n'avait pas été dirigée contre les Russes.

Sébasliani lui-même sentit que ces événements ne pouvaient être favorables à l'influence française ; il en exprima son sentiment dans sa dépêche du icr juin : « Mustapha n'a pas les lumières de son prédécesseur ; il amènera la fin de sa maison. Mahmoud, le dernier rejeton de la famille

d'Osman, est épileptique au dernier degré. La dynastie va s'éteindre naturellement l. »

C'était l'opinion unanime alors que 1 empire ottoman était à la veille de sa ruine, qu'il allait se dissoudre de luimême, qu'il n'était plus qu'une proie. Cela ne pouvait manquer de donner de l'intérêt aux impériales conversations de Tilsit.

Il n'y a pas lieu de refaire le récit de l'entrevue de Tilsit ; il a été magistralement fait par Albert Vandal et les pages qu il y a consacrées demeureront classiques; il ne s'agit ici que de recueillir, derrière le décor, les traits qui permettent de fixer les caractères politiques de l'événement.

La première rencontre eut lieu, sur le radeau du Niémen, le 25 juin, à une heure ; elle dura deux heures et excita la curiosité universelle. On lit au 86e Bulletin de la Grande- Armée : « Le grand nombre de personnes de l'une et de l'autre armée, accourues sur lune et l'autre rive pour être témoins de cette scène, rendaient ce spectacle d'autant plus intéressant que ces spectateurs étaient des braves des extrémités du monde2. »

De cette conférence de deux heures, on ne sait rien, que cette phrase du même Bulletin : « On conjecture que la conférence a eu le résultat le plus satisfaisant. » On raconte que les premières paroles échangées furent celles-ci : « Sire, aurait dit Alexandre, je hais les Anglais autant que vous. — En ce cas, aurait répondu Napoléon, la paix est faite. » Il est permis, et même prudent, de rester sceptique à ce sujet.

i. Arch. Nat., A.F. IV, 1688, 5e dossier. •i. Correspondance de Napoléon, XV, 37?.

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Sans doute Alexandre avait à se plaindre ou croyait avoir à se plaindre de l'égoïsme du gouvernement de Londres, et il n'avait pas dissimulé son mécontentement, à maintes reprises. Sans doute l'entente était mal établie entre la Russie et l'Angleterre, comme entre la Russie et l'Autriche ; leurs intérêts étaient contradictoires sur beaucoup de points, et il n'y eut jamais entre eux, au moins jusqu'en 1814, de véritable « coalition ». Jusqu'à la fin du règne de Napoléon , il y eut encore moins de coalition contre lui que contre Frédéric II ; il n'y eut pas même une coalition de cotillons.

Cependant il est difficile d'admettre que le tsar, spontanément, avant de connaître son partenaire, lui ait fait cette déclaration qui, du premier coup, affaiblissait sa position en révélant son isolement diplomatique, qui d'ailleurs eût été de sa part une impardonnable légèreté, une véritable trahison, à l'égard d'une puissance avec laquelle il n'avait pas cessé d'entretenir de bons rapports et dont il pouvait avoir besoin : car enfin il n'était pas sûr que la négociation qui s'engageait là aboutirait à la paix avec la France.

Croit -on enfin que si l'empereur Alexandre avait ainsi parlé, Napoléon n'aurait pas publié une manifestation qui lui eût été si avantageuse dans sa lutte contre son éternelle ennemie? Assurément il l'eût fait crier sur tous les toits.

On peut retenir des faits plus authentiques de l'entrevue du radeau. Il fut entendu qu'un armistice serait conclu entre les armées française et prussienne et que Napoléon n'exigerait pas la remise des trois dernières places fortes du roi de Prusse, Graudenz, Kolberg et Pillau. L'armistice fut réglé le soir même et ratifié le lendemain.

Par contre il fut décidé que le baron de Budberg ne serait pas chargé de la conduite des négociations du côté russe ; Alexandre y consentit, et prouva de la sorte, peut être un peu trop vite, qu'il renonçait à sa politique d'entente avec les

LES ENTRETIENS DE TILSIT l"3

autres puissances, et qu'il était résolu à se rapprocher du système français.

En quittant l'empereur de Russie, Napoléon écrivit à l'impératrice Joséphine : « Mon amie, je viens de voir l'empereur Alexandre; j'ai été fort content de lui ; c'est un fort beau, bon et jeune empereur ; il a de l'esprit plus que l'on ne pense communément. » Il faudrait peser tous ces termes, chacun a de la valeur. Retenons seulement que Napoléon jugeait Alexandre « fort jeune » et lui trouvait la sorte d esprit qui convenait le mieux à ses desseins.

Le roi de Prusse n'avait pas été de cette première entrevue ; un témoin raconte que pendant ces deux heures il était resté à cheval, au bord de la rive, sans quitter un instant du regard le radeau où se décidait son sort, sans proférer un mot; on le vit même un moment éperonner sa monture et la faire entrer dans l'eau, jusqu'au poitrail \

Comme il avait été évidemment convenu, le tsar le présenta le lendemain à Napoléon. L'entrevue ne fut pas cordiale. Napoléon ne cacha point son mépris pour le roi et affecta le plus vif ressentiment contre la politique de son gouvernement. Il déclara sans ambages qu'il ne consentirait pas à voir le baron de Hardenberg : « J'avoue que je suis vindicatif. Le baron de Hardenberg peut être un homme respectable ; mais il m'a offensé, moi et la nation française, par sa conduite envers mes ministres, et c'est comme s'il m'avait donné un soufflet à moi. » Il exprima le désir que les intérêts prussiens fussent confiés au maréchal de Kalkreuth, celui-là même qui avait signé la capitulation de Danzig. On pouvait donc s'entendre avec lui. Et comme Frédéric- Guillaume se montrait disposé, puisqu'on l'exigeait, à se séparer de Hardenberg, mais disait son embarras pour lui trouver un successeur, Napoléon daigna l'y aider, et

■ i. S. Tatistcheff. 134. d'après les souvenirs du prince Wolkonsky.

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nomma Schulenburg, Zastrow, Stein. Il ne connaissait pas le baron de Stein.

Quand on se sépara, Napoléon invita à dîner l'empereur Alexandre, mais non pas le roi de Prusse.

Napoléon n'avait pas plus à se plaindre de la Prusse que de la Russie ; on verra, dans cette réception, désagréable de parti pris, sa volonté arrêtée d écraser la Prusse, ou du moins de mettre à haut prix les ménagements qu'on lui demanderait pour elle.

Le même jour, l'empereur Alexandre et sa garde furent installés dans la ville de Tilsit neutralisée et partagée entre les Français et les Russes ; néanmoins, Tilsit ayant été conquise par les troupes françaises, l'empereur de Russie était l'hôte de Napoléon. On lui organisa une entrée solennelle ; il fut accablé des attentions les plus délicates ; il en fut attendri, d'autant plus que Frédéric-Guillaume était laissé à Pictupoenen ; le roi de Prusse n'eut qu un pied-à-terre à Tilsit, dans la maison d'un meunier.

Il n'y a pas à revenir longuement ici sur les cordiales relations qui s'établirent aussitôt entre les deux souverains ; il y aurait peut-être beaucoup à dire sur la sincérité des sentiments qu'ils se témoignèrent. Il faut relire, dans le beau livre de M. Albert Yandal, leurs longues promenades à cheval, où Napoléon s'amusait à laisser par derrière le malheureux Frédéric-Guillaume ; les amitiés entre les officiers-généraux des deux armées, par exemple entre le grand-duc Constantin et Murât ; les interminables « soirées nocturnes », où, après avoir éloigné le roi de Prusse sous prétexte de s'aller coucher, les deux « amis » se retrouvaient pour deviser en cordiales confidences.

On se représente volontiers les deux impériales silhouettes, l'une plus courte et trapue, l'autre plus élégante, allant et venant des heures à travers les rues de Tilsit, dans les nuits d'ailleurs courtes de ce commencement de juillet.

Il semble qu'on les entende échanger les propos les plus variés, de la campagne d'Egypte, de l'administration de leurs empires, de leurs soucis et affections domestiques ; de la mort récente du « petit Napoléon » de Hollande, qui oblige Napoléon à se préoccuper de l'hérédité de sa couronne, à admettre la pensée d'un second mariage. Aussi sans doute il leur arrive, à ces maîtres du monde, de s'intéresser à l'équilibre du continent, à la paix tant désirée, condition première du bonheur de leurs peuples, d'envisager à cet égard toutes hypothèses, en généralités encore « vagues et fuyantes », comme dit M. Vandal, où, loin de la politique mesquine des intérêts immédiats, des « amis » peuvent se laisser aller à quelque abandon ; coups de sonde jetés par l'un et par l'autre à travers leurs ambitions respectives ; tentatives de séduction mutuelle, a-t-on dit, jeux d illusions, où le plus illusionné des deux ne fut pas le tsar de Russie, écrit M. Sorel, qui croit que Napoléon se laissa prendre par la vanité aux caresses et aux compliments d'Alexandre \ Nous verrons bien. Mais d'abord il ne nous semble pas que Napoléon ait été si facile à prendre, et il suffit de connaître Alexandre, de lire, par exemple, sa correspondance, récemment publiée, avec sa sœur la grande-duchesse Catherine, pour se persuader que ce jeune empereur n'était pas de taille à tromper Napoléon ; les faits que nous dirons achèveront cette conviction.

Le principal épisode de cette période des entretiens de Tilsit fut la fameuse comédie du « Décret de la Providence " ». On connaît cette histoire que M. Vandal rapporte d'après une lettre de Savary, du 4 novembre 1807, qui la tenait du tsar Alexandre lui-même, auprès duquel il se trouvait alors en mission : pendant une revue, Napoléon aurait reçu des dépêches de Constantinople et les aurait communiquées au

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