Aff. Etr. Corr. de Russie, vol. 1 4 4 , f
cette attention ne pouvait qu' être fort agréable à Leurs Majestés.
Il y eut une petite discussion sur ses lettres de créance, où Napoléon appelait l'Empereur de Russie son « allié et confédéré ». Alexandre demanda des explications sur ce mot confédéré, et, quoiqu'elles fussent satisfaisantes, il préféra qu'on effaçât le mot. Il fallut renvoyer d'autres lettres de Paris.
Quant à la grosse affaire, celle qui tenait le plus au cœur du tsar, Caulaincourt avait mission de dire, au nom de son souverain, qu'il aimerait mieux l'évacuation de la Moldavie et de la \alachie, puisqu'elle était conforme aux traités, et que la principale affaire du moment était de vaincre l'Angleterre ; mais que, pour être agréable à son allié, il voulait bien traiter avec lui de la cession de la Moldo-Valachie à la Russie.
Mais naturellement il fallait à la France une compensation équivalente.
Et qu'on ne parlât point à cet égard de l'Albanie, ou de quelque autre territoire balkanique ! Si loin de France, c'était comme « des colonies », et non pas de vraies provinces, comme seraient la Moldavie et la Valachie pour l'empire russe. D'ailleurs, cela constituerait un commencement de partage de la Turquie, et pour le moment il n'en fallait pas parler ; ce serait fournir à l'Angleterre le prétexte qu'elle attendait pour tomber sur l'Egypte, sur la Syrie, sur les plus beaux morceaux de l'empire ottoman.
Qu'on ne parlât point davantage de l'Etrurie, du Portugal, occupés alors par des troupes françaises ; car « cela ne compte pas ; c'est en Amérique ! » [sic) .
Cherchant partout, avec le grand désir de trouver quelque chose pour être agréable à son allié, le gouvernement français ne voyait que la Silésie qui pût valoir pour lui ce que valait la Moldo-Valachie pour la Russie ; et encore il y perdait ;
car, disait Caulaincourt, « les armées ont bien plus d'avantage à aller du nord au couchant que du couchant au nord ' ». Il ne fallait point que la Russie se récriât sur cette nouvelle mutilation de la Prusse; la Prusse y avait intérêt, la Silésie étant un bras qui ne lui tenait plus au corps et qu'il valait donc mieux abattre.
Tout cela ne pouvait pas être très agréable au gouvernement de Saint-Pétersbourg.
Tolstoï, qui entendait les mêmes propos de la bouche de l'Empereur, crut que Napoléon, en demandant la Silésie et en laissant ses troupes en Prusse, se réservait d'achever la ruine de ce malheureux pays, de restaurer la Pologne entièrement, pour refouler la Russie jusqu'en Asie. Il envoyait parjous ses courriers les lettres les plus alarmantes.
Alexandre ne fut pas éloigné de partager les mêmes inquiétudes : il ne pouvait assurément pas, même dans son propre intérêt, permettre l'annexion de la Silésie à la France. Donc il lui fallait renoncer à la Moldo-Yalachie, et il dut faire ce raisonnement, que si plus tard il demandait la Bulgarie, Napoléon lui demanderait Berlin, et pour Constantinople, sans doute il exigerait Vilna, peut-être Moscou.
La déception était profonde : le tsar voyait fuir devant ses lèvres tout le fruit qu'il attendait de Tilsit.
Pourtant Caulaincourt continuait de chanter l'air de Tilsit, tâchait de détruire les impressions de Tolstoï, disait que l'ambassadeur à Paris n'avait sans doute pas compris les grandes pensées de l'empereur Napoléon, que l'empereur Napoléon voulait très fortement la grandeur de la Russie, dans l'intérêt de l'alliance, qu'il irait avec l'empereur Alexandre jusque dans l'Inde, que ce n'était que pour cela qu'il avait envoyé le général Gardane à Téhéran, que les chemins ainsi seraient bientôt préparés, « que la géographie
i. Aff. Étr., Corr. de Russie, vol. i46, Î'J 48.
LA PREMIÈRE ÉPREUVE DE LALLIANCE FRANCO-RUSSE 23o,
voulait que l'armée française passât par Constantinople et l'armée russe par le Caucase1 ». Et ce plan de campagne, qui pousse la Russie vers l'Asie, si platonique qu'il soit, est assez expressif.
D'ailleurs, ajoutait Caulaincourt, cela est la besogne de demain ; ce qui presse, c'est d'agir contre l'Angleterre, selon la lettre du traité de Tilsit, de se déclarer contre la Suède. Et en effet, sur ses instances, le gouvernement russe commença de préparer une action militaire sur la Finlande ; il fallait bien que les belles de Saint-Pétersbourg ne pussent plus entendre de leurs fenêtres le canonsuédois.
Malgré cette intention galante, l'opinion à Saint-Pétersbourg n'approuvait pas la politique d'Alexandre ; il avait peut-être encore « foi » dans les bénéfices de l'alliance française ; mais le nombre des hérétiques ne diminuait pas, et leurs convictions ne désarmaient pas.
Là-dessus le prince Guillaume de Prusse vint à Saint- Pétersbourg, et demanda, lui aussi, l'évacuation de la Moldavie, puisque c'était la condition de l'évacuation de la Prusse. Le bruit courut en Russie que la signature d'un traité franco-anglais était imminente, et que la France et l'Angleterre allaient se retourner ensemble contre la Russie. Caulaincourt dut rassurer Roumiantzoff.
Les plus passionnés , dans l'entourage immédiat d'Alexandre, lui conseillaient de marcher sur Constantinople et de la prendre, comme l'empereur Napoléon avait pris Lisbonne. Napoléon eut peur de ce coup de force, car c'est sans doute ce qu'il aurait fait s'il avait été alors chargé des destinées de la Russie. Et, comme il avait des combinaisons pour tous les cas, il chercha quelques sûretés du côté de l'Autriche ; Talleyrand en causa avec Metternich ; Napoléon
i. Aff. Etr., Corr. de Russie, vol. 146, f° 26.
le vil lui-même le i5 janvier, et tenta de l'émouvoir sur « le péril moscovite l ».
Ainsi la Russie, qui brûlait de descendre sur le chemin de Byzance, était fortement retenue, et par l'Autriche même, et par l'occupation française en Prusse.
Mais où était en tout cela l'alliance franco-russe ?
L ALLEMAGNE NAPOLEONIENNE
Napoléon eut ainsi du loisir pour organiser le continent dans le système du blocus, sous son commandement.
Il garda longtemps encore la Prusse. Le 23 juillet, il donnait des ordres très précis pour que le pays compris entre la Vistule et l'Oder ne fût pas évacué, avant qu'une convention ne fût conclue sur rétablissement d'une route militaire à travers la Silésie, avant la remise de tous les documents et de tous les fonds d'argent relatifs au grand-duché de Varsovie, avant le paiement de toutes les dettes et de toutes les valeurs des caisses appartenant aux provinces enlevées à la Prusse, avant le paiement de toutes les contributions dont elle avait été frappée2. En outre elle supportait le lourd entretien de la plus grande partie des contingents de la Grande-Armée ; la seule province de Brandebourg devait subvenir à l'entretien de 5o.ooo hommes et de 20.000 chevaux. Daru enfin mettait beaucoup de zèle à faire rendre à la Prusse le plus qu'elle pouvait, même plus qu'elle ne pouvait ; les commissaires prussiens qui étaient en rapports avec lui, Lutzow et Sack, ne parvenaient pas à le contente!-.
Le gouvernement prussien essaya d'obtenir du soulage-
1. Albert Vandal, Napoléon et Alexandre /or, 234-240. — A. Sorel. VII, 240.
■1. Aff. Etr., Corr. de Prusse, vol. 240, P> i3i.
L ALLEMAGNE NAPOLEONIENNE ->ii
ment. Le conseiller de cour Brockhausen fut envoyé à Dresde ; on lui raconta que 1 Empereur était assez disposé à rendre Varsovie à la Prusse ; il le crut et communiqua cette bonne nouvelle à sa cour. Napoléon demanda qu'il fût accrédité à Paris; il le sentait facile à berner.
Un peu plus tard, en janvier 1808, le prince Guillaume l'ut envoyé en mission auprès de l'Empereur ; pour écarter le joug très lourd qui pesait sur la Prusse, il demanda qu'elle fût admise dans l'alliance de la France. Napoléon l'écouta favorablement, mais déclara que pour l'instant il fallait d'abord en finir avec l'Angleterre.
La Prusse eut d'autres moments de faiblesse. Le 3 août 1807, Frédéric-Guillaume adressait à Napoléon les plus humbles supplications ; s'excusant de n'avoir pas accepté avant la guerre les propositions de la France : « J'étais lié, disait-il, par des liens indissolubles et sacrés, et tirez-en la conséquence que la fermeté avec laquelle j'y ai tenu ne saurait être que d'un heureux présage pour toutes les relations que les circonstances pourraient former entre nous. Expliquons-nous, Sire ; le langage de la conscience et de la franchise est celui qu'il convient d adresser au plus grand homme de notre siècle. Je ne peux plus vous donner ombrage. Prononcez le rôle que vous voulez m'assigner parmi les puissances de 1 Europe, et, si votre intention est de me rendre votre amitié et votre confiance, mettez un terme aux traitements arbitraires de vos autorités qui ne visent qu'à détruire les dernières ressources de mon peuple \ »
Heureusement pour la Prusse, Napoléon n'entendit pas ces appels désespérés. La domination française s'appesantit et dura impitoyablement, et l'obligea à réagir. Elle trouva dans l'excès de ses malheurs la force de les réparer. Elle eut l'énergie de la résignation et de la patience, et Stein n'était
1. AIT. Étr., Corr. de Prusse, vol. 240, f° 137. Driallt. — Tilsit. 16
a4a L ALLEMAGNE ET L OCCIDENT APRES T1LSIT
pas encore trop vieux pour la mettre dans la voie du salut ; le 9 octobre 1807, il promulguait l'édit d'émancipation, qui, en relevant le paysan prussien du servage, le prépara au relèvement de la patrie. Il n'y fallut que quelques années : mémorable leçon.
La Hollande était le plus précieux instrument de I Empereur contre l'Angleterre, quoiqu'il en ait peu usé.
Dès le début du règne de Louis, il y eut des dissentiments entre les deux frères; le roi de Hollande se donna tout aussitôt pour une victime ; il n'est pas sur qu il ait été toujours digne d'un grand intérêt ; ainsi pendant que Napoléon était occupé des préparatifs de sa campagne contre la Prusse, Louis n avait souci que de fonder dans son nouveau royaume un ordre de décoration, l'ordre de l'Union : l'Empereur avait bien raison de lui dire, de lui répéter qu'il avait des questions plus sérieuses à traiter '.
Il est vrai que la Hollande souffrit beaucoup de la guerre avec l'Angleterre, et Louis se plaignait des charges dont elle était accablée à cette occasion. Napoléon menaça de la laisser envahir par les Anglais, qui lui prendraient d'un seul coup 200 millions. Mais il n en avait pas l'intention.
Le blocus continental ne pouvait qu'être ruineux pour ce pays presque uniquement commerçant, et les plaintes de Louis eurent là-dessus quelque raison d'être ; peut-être manqua-t-il de fermeté pour interrompre toutes relations entre son royaume et l'Angleterre, et Napoléon put lui reprocher de permettre ou du moins de ne pas empêcher la contrebande ; il y eut quelques conflits sérieux à la frontière, dans la région d'Anvers ; des douaniers français vinrent arrêter des citoyens hollandais dans leur pays même2.
1. Cf. Félix Rocquain, Napoléon ci le roi Louis. — A. Dubosrq. Louis Bonaparte en Hollande, d'après ses lettres.
3. Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe, III, 187. — Duboscq,
op . cit , 1 4 •
L ALLEMAGNE NAPOLÉONIENNE 2 j i
Parmi ces difficultés qui ne devaient pas cesser de grandir, la France et la Hollande purent conclure pourtant, en conséquence du traité de Tilsit, le traité de Fontainebleau du ii novembre 1907. — La Hollande s'agrandissait de l'Ost-Frise, de la principauté de Jever, des seigneuries de Varel et Kniphausen ; elle cédait Flessingue à la France. La possession de ce port était particulièrement précieuse à Napoléon, dans l'organisation de son système continental.
Mais il fallait quand même que la Hollande s'arrangeât pour éloigner le commerce anglais de ses ports et de ses côtes; elle était partie essentielle du système; il ne fallait pas qu elle le compromît par sa faiblesse, ^apoléon écrivait à Louis : « J enverrai des colonnes mobiles pour confisquer les marchandises anglaises et arrêter les propriétaires. » Et Champagny, accentuant la menace du maître en forme de prophétie : « Si les fonctionnaires hollandais continuent à agir de la sorte, l'Empereur, usant du droit de conquête, sera contraint de faire régir la Hollande par une administration française ' . »
L Allemagne était plus docile. A la veille de Tilsit les princes allemands avaient multiplié auprès du vainqueur les demandes d argent et de territoires, en les faisant apostiller par le prince-primat qui ne s'y refusait presque jamais : c'était en somme une tradition de l'ancien régime, renouvelée dans de fortes proportions depuis le Congrès de Rastadt. Dans la même intention, plus encore que dans un sentiment de reconnaissance, il y eut un grand concours des princes de la confédération à la fête du i5 août 1807, qui fut à Paris particulièrement brillante.
En somme, avec les remaniements quelle subit après Tilsit, la confédération du Rhin allait se trouver composée en 1 809 de 36 Etats. On les reconnaîtrait encore en partie sur la