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LA GRASSINI
l’approche et, à défaut de réalités, imaginant des rêves infâmes qii’elle donne pour des faits avérés, qu’elle déclare avoir vus, dont, au besoin , elle atteste par serment la réalité.
Ce n’est pourtant pas bien g^rave les premières galanteries du Consul. A Milan, le lendemain ou le surlendemain de son entrée triomphale, le i4 ou le i5 prairial, un eoncert est improvisé où on lui fait entendre les deux artistes les plus renommés d’Italie : Marchesi et la Grassini. Celle-ci a vingt-sept ans (elle est née à Yarèse en 1773) ; elle n’est déjà plus, au physique, ce qu’elle était deux années auparavant, quand, enthousiaste de Bonaparte, elle essayait vainement, en ce même Milan, d’attirer ses regards et de le prendre à Joséphine.
Le corps est déjà un peu gras et lourd ; la tête forte, aux traits accentués, aux sourcils charbonnés, aux épais cheveux noirs, s’est encore épaissie. Il reste de la beauté, à coup sûr, mais de celle qui court les rues en Italie : des yeux de feu, une peau bistrée, l’apparence d’un tempérament d’amoureuse qui, paraît-il, est pour tromper les gens. Elle a eu quantité d’amants, — point par intérêt, car elle n’est nullement vénale, mais par suite de méprises où, eux comme elle, étaient do bonne foi . Il n’en est point qu’elle n’ait proclamé « un ange » le jour qu’elle l’a pris, mais ses lunes de miel n’ont jamais passé le premier quartier.
Si déjà la beauté de la Grassini est en décadence,
rien n’égale la pureté et l’expression de son eliant, et son talent est dans son plein. Elle n’est pas grande musieienne et a peu raisonné les prineipes de son art, mais elle est l’art même. Sa voix de eontralto, la plus toueliante qu’on puisse entendre, égale et pure dans toute son étendue, est à soi seule une harmonie.
En l’éeoutant, on n’entend pas une eantatriee, mais une nuise. Nulle ne phrase eomme elle, mille n’interprète eomme elle l’opéra sérieux (ear pour l’opéra bouffon, elle y est mauvaise), nulle ne déploie une telle ampleur tragique et ne fait passer dans une salle de théâtre un tel frisson. Or, dès ee moment, et eomme il le fut toute sa vie, Bonaparte est infiniment sensible à la musique, surtout à la musique voeale. C’est, de tous les arts, le seul où il porte un goût partieulier et personnel. Les autres, il les a protégés par politique, par la passion du grandiose et la pensée de l’immortalité : mais la musique, il en jouit réellement et pleinement, il l’aime pour elle-même et pour les sensations qu’elle lui proeure. Elle ealme ses nerfs, elle beree ses rêA^eries, elle eharme sa mélaneolie, elle éehauffe son eœur.
Peu importe qu’il ehante faux, qu’il retienne mal les airs et qu’il ne eonnaisse point ses notes . 11 s’émeut à la musique au point de n’être plus maître de soi, au point de donner son ordre de la Couronne de Fer au sopraniste Creseentini ; e’est pourtant la mieux sentir que les gens qui eroient sa^mir la déehiffrer.
LA GRASSINl
Dans la Grassini, c’est bien moins la femme qui le séduit que la cantatrice. Elle, toute prête, attendait depuis deux ans : on peut juger si la résistanee fut longue. Le lendemain du eoncert, elle déjeuna dans la chambre du Consul, avec Berthier en tiers, et, à ce déjeuner matinal, il fut convenu qu’elle précéderait Bonaparte à Paris et qu’on lui trouverait im engagement au Théâtre de la République et des Arts.
L’épisode, quelque peu arrangé, figura même dans le 4^ Bulletin de l’Armée d’Italie, afin sans doute que Joséphine ne prît point trop d’ombrage de cette arrivée. « Le général en chef (Berthier) et le Premier Consul, y était-il dit, ont assisté à un coneert qui, quoique improvisé, a été fort agréable . Le chant italien a un charme toujours nouveau. La célèbre Billington, la Grassini et Marchesi sont attendus à Milan. On assure qu’ils vont partir pour Paris pour y donner des concerts. »
La malice est un peu grosse ; mais comme, en ce Bulletin, qui de fait ne s’adresse qu’à Joséphine, Bonaparte prend des précautions pour cacher son infidélité ! comme il dissimule les dates, comme il masque, avee le nom de la Billington, le seul nom qui lui importe !
En ces jours, à Milan, qui précèdent et qui suivent Marengo, toutes les heures libres qu’il peut se donner, il les passe à écouter la Grassini.
Cette voix miraculeuse l’obsède ; il la tient pour un des plus étonnants trophées de sa campagne ; il
veut que ee soit elle qui eélèbre son triomphe et eliante sa vietoire. Pour la fête du 14 Juillet, la fête de la Coneorde, il veut que la Grassini soit rendue à Paris, qu’elle y chante avec le ténor Blanchi un duo en italien, un morceau que le ministre de l’Intérieur reçoit l’ordre de faire composer sans retard « sur la délivrance de la Cisalpine et la gloire de nos armes — un beau morceau en italien, insiste le Consul, avec une bonne musique ».
Vingt -trois jours après, dans l’église des Invalides, le Temple de Mars, « décoré avec une grande décence et beaucoiq:» de pompe », la France officielle est assemblée solennellement, et, quand le Premier Consul a pris place sur l’estrade, la Grassini entonne son duo avec Bianchi, — ses duos plutôt, car il y a deux chants en italien exécutés à la file : <( Qui pouvait, dit le Moniteur, mieux célébrer Maringo que ceux dont cet événement assure le repos et le bonheur? »
C’était Ijien un peu audacieux à Bonaparte de faire ainsi chanter sa maîtresse en cette fête officieUe, et, si l’on eût soupçonné la liaison, on n’eût point manqué de clabauder. Mais il semble que, à ce moment au moins, nul n’en avait le secret, pas même Joséphine qui s’en était tenue au Bulletin. D’ailleurs, le caprice, le caprice physique au moins, ne devait pas être de longue durée. Avant de quitter Milan, la Grassini, enivrée d’un succès vainement espéré jadis, s’était imaginé qu’elle allait jouer un grand rôle non
LA GRASSINI
seulement au théâtre, mais dans la politique. Elle s’était eru un crédit illimité, et comme elle était par nature obligeante et bonne fille , elle était partie surchargée de placets et de pétitions de ses compatriotes.
Or Bonaparte n’était point homme à admettre qu’on lui répondît affaires lorsqu’il lui plaisait de parler amour. De plus, il exigeait que la Grassini ne se montrât nulle part, qu’elle vécût comme recluse dans une petite maison de la rue Chantereine. Cela n’était nullement l’aflaire de la dame, qui avait rêvé une tout autre existence et un affichage à ritalienne qui eût mis en vedette son nom, sa personne et son talent. Comme la fidélité n’était pas son fort et qu’elle s’ennuyait à périr, qu’elle n’avait même point de théâtre où chanter, car son terrible jargon lui fermait la scène française et il n’y avait point à Paris, en l’an IX, de troupe italienne d’ opéra séria, elle se donna pour amant Rode, le violoniste. Bonaparte le sut, rompit sans doute, mais, quelque peur que Rode eût prise de sa bonne fortune, ni lui ni la Grassini n’en pâtirent. Par deux fois même, le Consul leur accorda la salle du Théâtre de la République pour des concerts (le 17 mars et le 10 octobre 1801). Le second fut particulièrement brillant : la recette s’éleva à i3,868 fr. 76, et le compte rendu de Suard, dans le Moniteur, atteignit des hauteurs vainement lyriques.
Puis, Giuseppina Grassini reprit sa vie aventureuse d’étoile, allant et venant de Berlin à Londres,
à Milan, à Gênes, à la Haye, adulée et fêtée partout, avee des engagements de 3,ooo livres sterling pour einq mois. Pourtant, lorsqu’elle traversait Paris, elle venait frapper à la porte de l’appartement seeret des Tuileries, et eette porte s’ouvrait pour elle. Cela était sans nulle eonséquenee, mais Joséphine n’en perdait pas moins l’esprit. (( J’ai appris, écrit-elle à une de ses confidentes, que depuis dix jours la Grassini était à Paris. Il paraît que e’est elle qui cause toute la peine que j’éproiiee. Je vous assure, ma petite, que si j’avais le plus petit tort je vous le dirais avec franchise. , Vous feriez bien d’envoyer Julie (c’est la femme de chambre) pour savoir s’il entre quelqu’un. Tâchez aussi de savoir où cette femme demeure, n
En vérité, n’est-ce point là toute la nature de Joséphine? Que lui importe la Grassini ? Ne sait-elle point qu’il ne peut y avoir de liaison sérieuse entre elle et Bonaparte, que c’est là simplement un de ces revenez-y où le souvenir a bien plus de part que le désir? Non, il faut qu’elle sache, il faut qu’elle espionne, il faut qu’elle amasse des armes, et ces plaintes, ces lamentations contre son mari adressées à une femme que le Consul n’aime point et qu’il a presque mise hors des Tuileries, n’est-ce pas toute son âme ?
Pourtant il semble bien qu’elle est calmée en 1807 quand, la Musique de la Chambre commençant à s’organiser. Napoléon rappelle la Grassini à Paris. Il offre à la chanteuse — c’est bien uniquement à la
LA GRASSINI
chanteuse et non à la femme — 36, 000 franes de traitement fixe, i5,ooo franes de gratification annuelle, sans compter les gratifications accidentelles, et i5,ooo franes de pension à sa retraite. Elle aura de pins la salle de l’Opéra on la salle des Italiens pour y donner, une fois eliaque hiver, un eoneert à son bénéfîee, et elle utilisera à son gré ses eongés, emportant par les villes son titre sonore de première eantatriee de S. M. l’Empereur et Roi.
Il est vrai que ce titre n’est point pour la défendre des bandits qui courent les routes, et, le 19 octobre 1807, près de Ronvrai, sur les eonfîns de l’Yonne et de la Côte-d’Or, sa ehaise de poste n’en est pas moins attaquée par quatre déserteurs d’un régiment suisse. La pauvre est violentée, dévalisée et maltraitée; mais, deux jours après, justiee est faite des agresseurs, et l’Empereur admet dans la Légion d’honneur le sieur Dnrandean, eommandant de la garde nationale de Viteaux, qui a tué de sa main deux des bandits et a arrêté un troisième.
On prétend que la Grassini en telle oceurrenee supplia les brigands qui lui avaient pris le portrait entouré de brillants de Ronaparte de garder les diamants et de lui rendre l’image de son « eher gouvernement ». N’était-ce pas elle qui, disait-on, dans un salon où l’on s’indignait de la Couronne de Fer donnée à Crescentini, s’était écriée : u Eh bien ! mais voiis oubliez sa blessoure ! » Elle aA^ait de l’esprit, de l’esprit d’artiste, eomme a dit un homme du
monde qui l’a connue, de cette blag-ue agrémentée d’accent italien qui allait aux mots crus et bravait ce que Boileau appelle l’honnêteté. Il suffit de cela.
De 1807 à 1814, les choses vont ainsi. La Grassini reçoit de l’Empereur seul 70,000 francs par an, plus ce qu’elle reçoit du public. Celui-ci avec les années est moins enthousiaste : on le voit bien aux Italiens, en novembre i8i3, quand, à grand fracas, on donne les Horaces et les Curiaces de Gimarosa. Mais, au Théâtre de la Cour, c’est toujours le même succès, quoique la cantatrice approche des quarante ans ; ce sont les mêmes empressements de l’Empereur et les mêmes générosités. Elle ne s’en crut point obligée à la gratitude, et, l’Empire tombé, soit besoin d’argent, car elle avait le vice d’être joueuse, soit passion de s’attacher aux hommes célèbres et de se les attacher, elle chanta, et fit pis que chanter, pour le duc de Wellington.
C’était comme une folie chez celui-ci de manger les restes de Napoléon. Il voulut pour son portrait avoir David, qui lui riposta qu’il ne peignait que l’Histoire. Il eut au moins pour chanteuse et pour maîtresse la Grassini avec ses quarante-deux ans. Mais les cigales sont-elles tenues d’avoir du cœur?
LES ACTRICES
La Grassini était une passante, et, quelque jalousie que Joséphine ait conçue contre elle, son inquiétude
LES ACTRICES
a été courte. Mais il entra à rappartement secret des Tuileries d’autres femmes de théâtre dont les visites, plus fréquentes, pouvaient prendre un air d’habitude. A coup sûr, nul souci à en avoir : c’étaient demoiselles de médiocre vertu, auxquelles Bonaparte ne pouvait s’attacher, et à qui simplement il demandait d’être belles et complaisantes durant le temps très court qu’il leur consacrait ; mais il siiflisait qu’elles vinssent pour que Joséphine, toujours le doigt sur les serrures, s’alarmât à perdre l’esprit et parcourût les corridors et les escaliers, bougie en main, persécutée de l’idée de les surprendre, de jouer quelque scène à effet et de mettre Bonaparte dans son tort.
Sans Joséphine, on ignorerait la plupart de ces anecdotes : c’est elle qui les découvre, qui les conte, qui les rabâche, au besoin qui les invente, car nulle n’est menteuse comme eUe. Pourtant, quelle que soit leur banalité, ces romans d’un quart d’heure. Napoléon les a vécus, et c’est assez pour qu’il faille les feuilleter, car on y rencontre certaine-s notions de son caractère qu’on chercherait vainement ailleurs.
En dehors de la Grassini, peut-être de Madame Branchii, si laide que la lui attribuer semblerait une plaisanterie si le dilettante en lui n’avait pu être un instant emporté par la puissance et la tendresse expressive de la tragédienne lyrique qui a le plus manifestement incarné Didon, Alceste et la Vestale, hormis ces deux, point de cantatrice.
Nulle danseuse, et e’est le temps pourtant où les danseuses sont le plus à la mode ; où Clotilde, entretenue à 100,000 francs pcu^ mois par le prince Pig-natelli, voit l’amiral Mazaredo lui offrir 400,000 francs de surenchère annuelle ; où Bigottini, prenant de toutes mains et se faisant scrupule de négliger les maternités fructueuses, accumule les millions pour ses descendants, dont elle fera ainsi, pour les bourgeois d’importance, des partis tout à fait souhaitables.
Nulle comédienne non plus, ni Mademoiselle Mars, qui, à la vérité, n’est guère jolie à ses débuts, et dont on dit : a C’est un pruneau sans chair » ; ni Mademoiselle Devienne, la soubrette incomparable, dont la figure pétille de l’esprit qu’elle a, et qui, pourtant, reste court quand au passage, à la chasse, l’Empereur lui adresse un mot aimable ; ni Mademoiselle Mézeray, qui, il faut le dire, est fort occupée avec Lucien Bonaparte ; ni Mademoiselle Gros, qui fait le bonheur de Joseph.
Peut-être, en 1808, Mademoiselle Leverd, quand, après une seule représentation à Saint-Cloud, elle est, par ordre, reçue sociétaire. Ce n’a pas été, certes, M. Rémusat, surintendant des spectacles, qui a aidé à son admission, lui qui, malgré les volontés, les ordres, les décrets même de l’Empereur, s’acharna plus tard à la persécuter : qui donc, alors? Au reste, elle était vraiment charmante, d’une grâce, d’une coquetterie, d’un éclat qui la faisaient à point
LES ACTRICES
désirable. Peu de talent eneore pour ses rôles de la Comédie, mais cpi’ importait ?
Si Napoléon en eut la fantaisie — et ce n’est point certain — elle fut unique. Par nature, par tempérament et par choix, ce n’est qu’aux trag-édiennes qu’il s’adresse.
C’est alors le beau temps de la tragédie au Théâtre- Français ; le temps où, devant un parterre de lettrés qui ne laisse passer nulle offense à ses dieux, devant un parterre de soldats, dont l’âme est de pair avec tous les sentiments héroïques et sublimes, une troupe, merveilleusement choisie et dressée, maintient, vivante et forte, la tradition d’une littérature épique. A ces artistes, que Bonaparte protège hautement, il ne ménage point les critiques et il n’épargne point l’argent. Il tient ce qu’ils sont chargés de dire comme un enseignement que la nation doit recevoir, qui importe bien moins à son éducation littéraire qu’à sa formation morale. « Il faudrait, disait-il à Gœthe, que la tragédie fût l’école des rois et des peuples : c’est le point le plus élevé auquel un poète puisse atteindre. » Et, un soir, à son coucher : « La tragédie échauffe l’âme, élève le cœur, peut et doit créer des héros. » Ce fut là qu’il ajouta : « Si Corneille vivait, je le ferais prince. »
Il n’aime point le drame, « qui n’est point un genre tranché » ; il prise peu la comédie, qui lui paraît factieuse avec Molière et Beaumarchais, rebutante avec Le Sage, pitoyable d’invraisemblance avec
Faljre d’Eglantine ; il ne comprend rien anx farces, et son esprit n’est point susceptible de s’en distraire.
Tout ce qui est pointes, jeux de mots, calembours, les traits qui ne jaillissent point du sujet même, qui ne sont point, comme il dit, « l’esprit de la chose », mais simplement de l’esprit, les vers aimables, les couplets bien tournés, ces chocs de mots qui arrivent presque à se faire prendre pour des pensées, tout cela lui échapj)e. Il le méprise, le dédaigne et surtout l’ignore. La tragédie, au contraire, lui apparaît grave, nol^le et forte. Nulle vulgarité en elle. Il y écoute parler ses égaux : les rois, les héros et les dieux. Il s’y écoute parler lui-même, car c’est ainsi, et en cette langue, qu’il devra s’exprimer devant la postérité, quand le recul des temps permettra que l’on mette sa vie sur la scène.
Avec cette passion de tragédie, dès qu’il s’émancipe, c’est tout naturellement aux interprètes de la tragédie qu’il s’adresse. Les minois futés des soubrettes, les charmes apprêtés des grandes coquettes, les fausses naïvetés des ingénues, il rencontre tout cela à sa cour, et tontes les figurantes de sa comédie mondaine s’empresseraient à un signe de sa main : mais Phèdre, Andromaque, Iphigénie, Hermione, ce ne sont plus des filles, ce sont des êtres smmaturels et presque divins que l’histoire et la poésie ont parés de tous leurs trésors. Son imagination, à son tour, s’empare d’elles, et, en voyant sur la scène les actrices qui les représentent, ce ne sont point ces actrices qu’il
LES ACTRICES
désire, mais les héroïnes elles-mêmes. Les faisant appeler, il ne déroge point, et la satisfaction d’une fantaisie purement sensuelle se voile ainsi à ses propres yeux d’ime ombre de poésie.
Sans doute, ensuite, il se retrouve nn homme, et, pressé par le travail, n’ayant à donner à la bagatelle que le moins de temps possible, peu familier avec les formules courtoises et ne dissimulant pas assez le mépris qu’il éprouve pour celles qui, sur le message d’un valet, viennent ainsi s’offrir, il a des brutalités de mots et des façons de faire qui chez nn antre seraient du cynisme. De fait, nul n’est moins cynique que lui. u En tout ce qui touchait à la volupté, dit nn de ses serviteurs intimes, il donnait une couleur et des noms poétisés. » Même ces brutalités de langue ne sont chez lui qu’une façon de dissimuler cette nuance d’embarras qu’il éprouve toujours vis-à-vis d’une femme, quelle que soit la femme. Il fait le fanfaron et se pare du vice qu’il n’a pas. Ainsi, à Sainte-Hélène, en conversation, voudra-t-il paraître plus familier avec les sensations qu’avec les sentiments, alors que, en réalité, nul n’est peut-être aussi sentimental que lui.
Toutefois, ici, ce n’est point le cas. Le désir sans doute a été provoqué chez lui moins par la sensualité physique que par une sensualité de l’esprit , par l’imagination surexcitée ; mais lorsque la femme est à sa portée, parfois sa fantaisie est passée, plus souvent sa pensée est absorbée par les affames : il tra-
vaille, et tout ee qui le distrait de son travail lui est une fatigue et un ennui. On gratte à la porte pour le prévenir : « Qu’elle attende ! » On gratte de nouveau : i( Qu’elle se déshabille ! » On gratte eiieore : « Qu’elle s’en aille ! » Et il reprend son labeur.
Ainsi en fut-il, assure-t-on, pour Mademoiselle Duehesnois, mais elle était habituée à ees aventures. Sait-on eomment elle est entrée aux Français? Vers les eommeneements du Consulat, un jeune élégant, qui vient d’enterrer un onele, emmène ses amis fêter sa nouvelle fortune dans une maison de eampagne aux environs de Saint-Denis. On déjeune, puis on essaie de ehasser ; bientôt l’on s’ennuie. « On envoie chereher alors dans une maison eonnue de la Chaussée-d’Antin de ces personnes complaisantes et toujours disposées à faire un bon repas. Chacun choisit sa chacune. » Une fille reste sans partenaire, tous disant : « Elle est trop laide ! » Elle a pourtant de très beaux yeux, une taille faite à ravir, un grand air de bonté, et, dans la physionomie, une sorte de tristesse des dédains subis qui la rend intéressante. On joue aux barres dans le parc. Elle court comme une biche, et, sous ses légers vêtements, ses mouvements sont sonples et gracieux. Sa voix est musicale et tendre, son esprit semble plus cultivé et plus intellectuel que celui de ses compagnes. Un des jeunes gens qui sont là se prend de pitié, cause avec elle, la recueille, parle d’elle à Legouvé, qui a la curiosité
LES ACTRICES
de la voir, lui fait lire des vers, et s’étonne à son tour.
Legouvé lui donne des avis, la produit chez Madame de Montesson, on elle rencontre le général Valence, lui assure la protection de Madame Bonaparte et obtient qu’elle débute aux Français. Elle joue Phèdre pour la première Ibis le 16 thermidor an X. C’est un on deux ans pins tard que se placerait son aventure aux Tuileries. Mais il est, chez la femme, des souvenirs que rien n’abolit, et, des temps on elle était servante, des temps où elle était fille-à-parties. Mademoiselle Dnchesnois avait gardé une sorte de mélancolie craintive, l’appréhension de ces syllabes si souvent entendues : « Elle est trop laide ! »
Renvoyée aussi Thérèse Bourgoin ; mais celle qui signait Iphigénie en Tauride cet insolent billet : « Ni vu ni connn », en réponse à une maréchale duchesse d’Empire réclamant un perroquet envolé, n’avait point pour les dédains la résignation de Mademoiselle Dnchesnois. L’olfense à sa vanité se doublait d’nn préjudice matériel : la perte d’un amant fort riche et auquel elle tenait infiniment. Son Excellence Monseigneur le ministre de l’Intérieur. C’était Chaptal.
Après un second début fort tiraillé, il avait, d’autorité, fait engager Thérèse aux Français ; pour consacrer cette faveur, il avait écrit à Mademoiselle Dnmesnil, laquelle, sur sa demande, avait donné
quelques eonseils à la débutante, une lettre ofïieielle et publique où, en lui annonçant une gratifieation du ministère, il la remereiait a de profiter du repos de sa retraite pour former une élève digne d’elle et de l’art dramatique ». Il s’affiehait avec la demoiselle, mettait les journaux à ses ordres, et se donnait en spectacle à Paris.
C’est vrai que, avec sa tête ronde, son air ingénu, son sourire malin, ses beaux yeux clairs et qu’on eût dits chastes, son verbe haut, ses plaisanteries épicées, celle qu’on appelait (( la déesse de la joie et des plaisirs » était bien la maîtresse désirable pour un homme de cinquante ans ; mais Chaptal n’aurait eu qu’à garder les apparences, à ne point compromettre son caractère et à ne point s’aveugler au point de tenir Mademoiselle Bourgoin pour une vertu. Napoléon eut la malice de le désabuser. Un soir qu’il avait donné rendez-vous au ministre pour travailler, il fit venir Mademoiselle Bourgoin, dont, en présence de Chaptal, on annonça l’arrivée. Napoléon ordonna qu’elle attendît, puis, dit-on, la renvoya. Mais Chaptal, dès que Mademoiselle Bourgoin avait été annoncée, avait rassemblé ses papiers et était parti. Le soir même, il envoyait sa démission de ministre.
De la part de la demoiselle, ce fut dès lors guerre ouverte. A Pétersbourg, où elle va après la paix de Tilsit, elle régale ses adorateurs de toutes les épigrammes qui courent Paris et qui visent l’Empereur.
A Erfurt, revanche de celui-ci, qui régale à
MADEMOISELLE GEORGE (Marguerite Weymer) i;;86-i867
SON PORTRAIT PAR GERARD (A M. le comte Edmond de Pourtalès)
LES ACTRICES
son tour Alexandre d’épig'rammes sur Mademoiselle Bourgoin, le met en garde contre les faciles indiscrétions de la demoiselle, ce qui n’est pas sans nuire à sa carrière d’amoureuse. La Restauration arrivée, elle alïîclie un royalisme d’autant plus fougueux que, présentée au Roi par le duc de Berry, elle a des milliers de bonnes raisons pour tenir aux Bourbons. Elle ne manqua point de se parer de leurs couleurs, durant les Cent- Jours, mais on la laissa faire, et, au retour de Gand, le duc de Berry, en ne la reprenant point, raljattit son enthousiasme.
Avec Ducliesnois et Bourgoin, peu de chose ou rien ; mais il n’en va pas de même avec George, et celle-ci n’est pas renvoyée.
Sans doute, la première fois qu’elle vient, il la cingle de cette phrase : « Tu as gardé tes bas, tu as de vilains pieds » ; mais c’est que, devant cet admirable bétail humain, dont il détaille la perfection, le défaut est si vivement apparu que la remarque est échappée.
Nul plus que lui n’est sensible à la joliesse des pieds et des mains. « C’étaient les premiers objets qu’il fixait chez une femme, et, lorsque les uns et les autres étaient mal, U disait : « Elle a les abatis canailles. » Chez George, si belle, si superbement belle à dix-sept ans, la tête, les épaules, les bras, le corps, tout était à peindre, hormis les extrémités, les pieds surtout, ces pieds que, à Amiens, deux ans
auparavant, elle avaeliissait en des savates lorsqu’elle balayait, au matin, devant la maison de son père, elief d’orchestre et directeur du théâtre.
Napoléon venait de s’installer à Saint-Cloud lorsque, en nivôse an X, il fit, pour la première fois, appeler Mademoiselle George, qu’il reçut dans un petit appartement donnant sur l’Orangerie. Gomme, cette année-là, il prolongea fort tard son séjour dans sa nouvelle résidence et qu’il y passa presque l’hiver, il la demanda assez fréquemment. Outre qu’il était grand admirateur de sa beauté, il s’anmsait du tour vif et prompt de son esprit. Elle lui contait la chronique des coulisses et les gestes de ce foyer des Français, où l’on apprenait alors quantité de belles histoires. A Paris, il continua, la vit dans l’Appartement entresolé, mais jamais il n’alla chez elle ; jamais, par suite, il n’eut à se rencontrer avec Coster de Saint-Victor ou d’autres amants. Gela dura deux ans en tout, au témoignage de George, qui prétend que tout ce temps elle resta fidèle : on ne le lui demandait pas.
Joséphine sut assez vite cette fantaisie de son mari. Elle en prit une singulière inquiétude et en fit des scènes de désespoir. « Elle se trouble plus qu’il ne faut, disait Bonaparte. Elle a toujours peur que je ne devienne sérieusement amoureux. Elle ne sait donc pas que l’amour n’est pas fait pour moi ? Qu’est-ce que l’amour ? Une passion qui laisse tout l’univers d’un côté pour ne voir, ne mettre de l’autre que l’objet aimé. Assurément, je ne suis pas de
MADEMOISELLE GEORGE (Marguerite W eymer)
MINIATURE PEINTE POUR LE PRINCE BORIS KOURAKINE (Au prince Anatole Kourakine)
Communiquée par S. A. I. le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch de Russie.
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