‹ Napoléon et les femmes; l'amour (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · Napoléon et les femmes; l'amour · texte numérisé non relu

Napoléon et les femmes; l'amour

« Je sortais des Italiens et me promenais à grands pas sur les allées du Palais-Royal.

Mon âme, agitée par les sentiments vigoureux qui la caractérisent, me faisait supporter le froid avec indifférence ; mais, l'imagination refroidie, je sentis les ardeurs de la saison et gagnai les galeries. J'étais sur le

' 5^ V ; >^ A* P'(>I{Ép^)J ,lE*r, Ep^ FEMMES

seuil de ces portes de fer quand mes regards errèrent sur une personne du sexe. L'heure, sa taille, sa grande jeunesse ne me firent pas douter qu'elle ne fût une fille. Je la regardais. Elle s'arrêta, non pas avec cet air grenadier, mais avec un air convenant parfaitement à l'allure de sa personne. Ce rapport me frappa. Sa timidité m'encouragea et je lui parlai... Je lui parlai, moi qui, pénétré plus que personne de l'odieux de son état, me crois toujours souillé par un seul regard !... Mais son teint pâle, son physique faible, son organe doux ne me firent pas un moment en suspens. Ou c'est, me dis-je, une personne qui me sera utile à l'observation que je veux faire, ou elle n'est qu'une bûche.

« — Vous aurez bien froid, lui dis-je :

comment pouvez-vous vous résoudre à passer dans les allées ?

« — Ah I monsieur, l'espoir m'anime, il faut terminer ma soirée.

« L'indifférence avec laquelle elle prononça ces mots, le systématique de cette réponse me gagna, et je passai avec elle.

« — Vous avez l'air d'Une constitution bien faible, je suis étonné que vous ne soyez pas fatiguée du métier.

« — Ah ! dame, monsieur, il faut bien faire quelque chose.

LA JEUNESSE

« — Cela peut être, mais n'y a-t-il pas de métier plus propre à votre santé ?

« — Non, monsieur : il faut vivre.

« Je fus enchanté. Je vis qu'elle me répondait, au moins, succès qui n'avait pas couronné toutes les tentatives que j'avais faites.

« — Il faut que vous soyez de quelques pays septentrionaux, car vous bravez le froid.

« — Je suis de Nantes en Bretagne..

« — Je connais ce pays-là. ..Il faut, Mad.

(sic) que vous me fassiez le plaisir de me raconter l'histoire de la perte de votre P...

« — C'est un officier qui me l'a pris.

« — En êtes-vous fâchée?

«— Oh! oui, je vous en réponds. (Sa voix prenait une saveur, une onction que je n'avais pas encore remarquées.) Je vous en réponds : ma sœur est bien établie actuellement; pourquoi l'eus-je pas été?

« — Comment êtes-vous venue à Paris?

« — L'officier qui m'avilit, que je déteste, m'abandonna. Il fallut fuir l'indignation d'une mère. Un second se présenta, me conduisit à Paris, m'abandonna, et un troisième, avec lequel je viens de vivre trois ans, lui a succédé. Quoique Français, les affaires l'ont appelé à Londres, et il y est. Allons chez vous.

« — Mais qu'y ferons-nous?

« — Allons, nous nous chaufferons et vous assouvirez votre plaisir.

« J'étais bien loin de devenir scrupuleux. Je l'avais agacée pour qu'elle ne se sauvât pas quand elle serait pressée par le raisonnement que je lui préparais en contrefaisant une honnêteté que je voulais lui prouver ne pas avoir... »

Le jour qu'il écrit ce récit, Bonaparte a dix-huit ans et trois mois, étant né le 15 août 1769.

L'on a le droit de croire que c'est là la première femme à laquelle il se soit adressé, et, en repassant très rapidement l'histoire de son enfance, on trouvera sans doute que les motifs de conviction sont suffisants. Luimême en a inscrit les dates frappantes, et, de ces dates, celles qu'on a pu vérifier se sont trouvées d'une exactitude absolue.

Il est parti d'Ajaccio pour la France le 15 décembi'e 1778, à l'âge de neuf ans et demi. Les souvenirs féminins qu'il a emportés de son île sont ceux de sa nourrice, Camilla Carbone, veuve llari ; de ses vieilles bonnes et d'une petite compagne d'école, la Giacominetta , dont il parlera souvent à Sainte-Hélène. Il a plus tard comblé de biens sa nourrice, la fille de cette nourrice, Mme Tavera, et sa petite-fille, Mme Poli,

LA JEUNESSE

à laquelle il avait lui-même donné au baptême le nom de Faustine. S'il n'a pu rien faire pour son frère de lait, Ignatio Ilari, c'est que celui-ci avait, très jeune, embrassé le parti anglais et était entré dans la marine de guerre britannique.

Des deux bonnes qui l'ont élevé. Tune, Saveria, est restée jusqu'à son dernier jour auprès de Mfne Bonaparte; l'autre, Mammuccia Caterina, était morte bien avant l'Empire, ainsi que cette Giacominetta, pour laquelle Napoléon enfant avait essuyé tant de nasardes.

Au collège d'Autun, où il séjourne du i*'^ janvier au 12 mai 1779; au collège de Brienne, où il demeure de mai 1779 au 14 octobre 1784; à l'Ecole militaire de Paris, où il passe une année, du 22 octobre 1784 au 30 octobre 1785, nulle femme. En admettant, comme le dit Mme d'Abrantès, que, contrairement aux règlements très stricts de l'Ecole militaire, Bonaparte, sous prétexte d'une entorse, ait passé huit jours dans l'appartement de M. Permon, au n° 5 de la place Conti^ il venait d'avoir seize ans.

Une aventure antérieure à celle du 22 novembre 1787 ne pourrait donc se placer qu'entre sa sortie de l'Ecole militaire et son retour à Paris ; mais si Bonaparte est parti

pour Valence le 30 octobre 1785, il est parti de Valence, en semestre, pour la Corse, le 16 septembre 1786, après un séjour de moins d'une année; il n'est revenu de Corse que le 12 septembre 1787, et c'est alors qu'il a fait son voyage à Paris.

Ce n'est pas en Corse qu'il s'est émancipé. Ce n'a pas été davantage à Valence, durant les dix mois qu'il y a passés en ce premier séjour. Il s'y est montré très timide, un peu mélancolique, fort occupé de lectures et d'écritures, désireux de se faire bien venir pourtant, de se faire agréer par la société. Par Mgr deTardivon, abbé deSaint- Ruff, auquel il a été recommandé par les Marbeuf, et qui, général de sa congrégation, crosse et mitre, donnait le ton à Valence, il a été introduit dans les meilleures maisons de la ville, chez Mme Grégoire du Colombier, chez Mme Lauberic de Saint-Germain et chez Mme de Laurencin.

Ce sont des dames qui, les deux dernières surtout ont le meilleur ton de la provinceet qui, appartenant à la petite noblesse ou à la bourgeoisie vivant noblement, ont des préjugés sur les mœurs des officiers qu'elles admettent à fréquenter chez elles et ne laisseraient point leurs filles en intimité avec des jeunes gens dont la conduite serait suspecte.

Avec Caroline du Colombier, à laquelle

LA JEUNESSE

sa mère laisse plus de liberté, Bonaparte a peut être quelque vague idée de mariage, quoiqu'il ait dix-sept ans à peine et qu'elle soit bien plus âgée. Mais, s'il eût du goût pour elle, si elle en montra pour lui, la cour qu'il lui fit fut de tous points chaste et réservée, un peu enfantine, tout à la Rousseau, — le Rousseau de Mlle Galley. Lorsqu'il cueillait des cerises avec Mlle du Colombier, Bonaparte ne pensait-il pas aussi : v Qiie mes lèvres ne sont-elles des cerises! Comme je les lui jetterais ainsi de bon cœuri » Elle ne tarda pas à épouser M. Garempel de Bressieux, ancien officier, qui l'emmena habiter un château près de Lyon. Près de vingt ans après, à la fin de l'an XII, Napoléon qui n'avait point revu sa cueilleuse de cerises, reçut au camp de Boulogne une lettre où elle lui recommandait son frère. Il répondit courrier par courrier et, avec l'assurance qu'il saisirait la première occasion d'être utile à M. du Colombier, il disait à Mme Caroline de Bressieux : « Le souvenir de madame votre mère et le vôtre m'ont toujours intéressé.

Je vois par votre lettre que vous demeurez près de Lyon ; j'ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j'y étais, car j'aurai toujours un grand plaisir à vous voir. »

L'avis ne fut point perdu, et lorsque l'Empereur, allant au sacre de Milan, passa à Lyon le 22 germinal an XIII (12 avril 1806), elle fut des premières à se présenter : elle était bien changée, bien vieillie, plus du tout jolie, la Caroline d'antan. N'importe, tout ce qu'elle demanda, elle l'obtint : des radiations sur la liste des émigrés, une place pour son mari, une lieutenance pour son frère. En janvier 1806, pour le nouvel an, elle se rappelle au souvenir de l'Empereur, lui demandant des nouvelles de sa santé.

Napoléon répond lui-même presque aussitôt.

En 1808, il la nomme dame pour accompagner Madame Mère, charge M. de Bressieux de présider le collège électoral de l'Isère, le fait, en 1810, baron de l'Empire.

Telle est la mémoire reconnaissante qu'il a gardée à ceux qui ont été bons à ses jeunes années, qu'il n'en est point dont il n'ait fait la fortune, comme il n'en est aucun qu'il 'ne se soit plu à mentionner dans les récits de sa captivité. Les femmes reçoivent une part plus grande encore, s'il se peut, de cette gratitude, et, même lorsqu'il aurait quelque motif de leur tenir rancune, il suffit qu'elles aient montré à son égard quelque douceur pour qu'il oublie tout le reste. Ainsi, Mlle de Lauberie de Saint -Germain,

LA JEUNESSE II

qu'il a pu rêver d'épouser, lui a préféré son cousin, M. Bachasson de Montalivet, comme elle de Valence, et lui aussi en rapports avec Bonaparte ; Napoléon n'en garde aucun déplaisir : on sait la fortune qu'il fait à M. de Montalivet, successivement préfet de la Manche et de Seine-et-Oise, directeur général des Ponts et chaussées, ministre de l'Intérieur, comte de l'Empire avec 80,000 francs de dotation. Pour Mme de Montalivet, dont, a-t-il dit lui -même, « il avait jadis aimé les vertus et admiré la beauté, » il la nomma, en 1806, dame du Palais de l'Impératrice. Mais elle lui posa ses conditions : « Votre Majesté, lui dit-elle, connaît mes convictions sur la mission de la femme en ce monde. La faveur enviée par tous qu'Elle a la bonté de me destiner deviendrait un malheur pour moi si je devais renoncer à soigner mon mari quand il a la goutte, et à nourrir mes enfants quand la Providence m'en accorde. » L'Empereur avait d'abord froncé le sourcil, mais bientôt, s'inclinant d'un air gracieux : « Ah ! vous me faites des conditions, madame Montalivet, je n'y suis pas accoutumé. N'importe, je m'y soumets. Soyez donc dame du Palais.

Tout sera arrangé pour que vous restiez épouse et mère comme vous l'entendez. »

Mme de Montalivet ne fit pour ainsi dire

jamais aucun service, mais cela n'cmpécha point Napoléon d'avoir pour elle de particulières attentions. Il aimait cette famille : « Elle est d'une rigoureuse probité, disaitil, et composte d'individus d'affection ; je crois beaucoup à leur attachement. »

Voilà les souvenirs que Napoléon a emportés de Valence et qui tenaient à son cœur. Ils sont de ceux que ces jeunes filles pouvaient être fières d'avoir laissés. Nulle autre fréquentation qu'on connaisse; nulle rencontre qu'il ait inscrite en ses notes secrètes, où il apparait tel qu'un Hippolyte, bien autrement amoureux de la gloire que des femmes. Témoin cette phrase qu'il écrit alors : « Si f avais à comparer les siècles de Sparte et de Rome avec nos temps modernes, je dirais : Ici régna Vamour et ici l'amour d£ la Pairie. Par les effets opposés qtie produisent ces passions, on sera autorisé sans doute à les croire incompatibles. Ce qu'il y a de sûr au moins, c'est qu'un peuple livré à la galanterie a même perdu le degré d'énergie nécessaire pour concevoir qu'un patriote puisse exister. C'est le point oii nous sommes parvenus aujcurd'hui. »

Presque avec certitude on peut conclure que cette fille du Palais-Royal est la première qu'il ait connue. L'aventure, pour vulgaire qu'elle est, n'en est pas moins révélatrice de son caractère. Il y a là sa

LA JEUNESSE I3

misogynie, son esprit critique, ses brusques affirmations, cette méthode d'interrogation à laquelle il ne renoncera jamais, sa mémoire aussi, car, de cette fille, il a reproduit d'une frçon frappante les phrases, les mots, jusqu'aux exclamations, ces Dame!

qui sentent leur terroir breton.

La revit-il jamais, c'est douteux. Dans ses papiers, on trouve bien, de ce séjour à Paris, une dissertation adressée à une demoiselle sur le patriotisme, mais en vérité ce n'est point là pâture habituelle pour les coureuses des Galeries.

Après ce séjour à Paris, d'octobre à décembre 1787, voici de nouveau Bonaparte reparti pour la Corse, où il arrive le I*' janvier 1788. Il y passe un semestre et rejoint son régiment à Auxonne le i" juin. Là, nul amour dont il y ait trace. Par contre, à Seurre, où il est envoyé en détachement au commencement de 1789, on lui attribue des relations avec une dame L... 2, néeN...s, femme du receveur du grenier à sel : avec une fermière, Madame G...t, chez laquelle il allait boire du laitage, et enfin avec « la demoiselle de la maison où il logeait ». C'est beaucoup pour un laps de vingt-cinq jours, pendant lesquels ses cahiers témoignent d'un travail acharné. Néanmoins, lorsque, quatorze années plus tard, le léger-

dbyGoogle

minai an XIII (6 avril 1805), Napoléon passa à Seurre, allant à Milan, on affirme que M. de Thiard, alors son chambellan, lui présenta la demoiselle et qu'il lui accorda une bourse dans une école du gouvernement pour son fils d*une dou:;aine d'anttêes. L'âge qu'on donne à cet enfant exclut l'idée que Napoléon pût penser qu'il en fût le père. Si l'Empereur avait eu le moindre doute à ce sujet, il eût donné mieux et sans qu'on lui demandât rien.

En Corse où il est toute l'année 1790, à Auxonne, puis à Valence, et de nouveau en Corse, à Paris, au milieu de 1792, rien; rien encore pendant la première campagne dans le Midi contre les fédéralistes, rien à Toulon.

Il faut délibérément sauter quatre années.

Le lieutenant est devenu général de brigade : Bonaparte commande l'artillerie de l'Armée d'Italie. Près de cette armée, la Convention a envoyé en mission le citoyen Louis Turreau, dit Turreau de Lignières, un de ses membres influents, lequel, accompagné de la jeune femme qu'il vient d'épouser. Félicité Gautier, la fille d'un chirurgien de Versailles, arrive à Cairo en Piémont, où se trouve Bonaparte, tout à fait à la fin de l'an II, vraisemblablement la 5* sans-culottide, le 21 septembre 1794. Bonaparte plaît

LA JEUNESSE I5

fort au représentant, plaît davantage à la femme. Elle vaut qu'on la regarde. « Une physionomie et une voix agréables, des • cheveux blonds, de l'esprit, du patriotisme, de la philosophie, » en voilà plus qu'il ne faut pour qu'elle plaise de son côté. Ce n'est point une liaison, car Mme Turreau est des plus volages, mais c'est plus qu'une passade, et le souvenir que gardent des talents du jeune officier la femme et le mari est tel, que, au Treize vendémiaire, lorsque la Convention est en péril, c'est Turreau, au moins autant que Barras, qui propose de confier à Bonaparte le commandement des troupes et qui se fait son garant, en même temps que les députés corses.

Bonaparte se souvient du service. Général en chef de l'Armée d'Italie, il emmène Turreau, non réélu, comme garde-magasin.

Mais Turreau se fait encore suivre de sa femme, laquelle, à défaut de généraux, prend ce qu'elle trouve. De là de continuelles scènes, et Turreau, prétend-on, en meurt de chagrin. La femme retourne à Versailles, où, sous l'Empire, elle vivait fort misérablement, ayant tenté toutes les voies pour se faire recommander et n'ayant trouvé nul protecteur. A une chasse. Napoléon vint à prononcer son nom devant Berthier, qui la connaissait d'enfance, étant de Versailles

NAPOLàON ET LES FEMMES

comme clic, qui l'avait éconduite jusque-là, et qui dès lors, s'empressa de l'introduire, f L'Empereur fit pour elle tout ce qu'elle demanda. II réalisa tous ses rêves et même au-delà. »

Ainsi les amours de jeunesse de Napoléon se réduisent à des flirts sans conséquence ou à de banales aventures. Sauf Mme Turreau qui se jette à sa tête et peut sembler une bonne fortune, les autres femmes ne pensent pas à ce petit officier tout maigre, tout pâle, mal vêtu et qui n'a nul soin de son ajustement. Lui-même n'y songe point, tout occupé qu'il est de s'avancer. A sa chasteté une autre et bonne raison, il est pauvre, et c'est pourquoi, comme font les pauvres, pour avoir une femme à lui, il aspire à se marier.

Projets de Mariage

>^ raA6t^

Projets de Mariage

A Marseille, Bonaparte s'est pris, chez sa belle-sœur Mme Joseph, à jouer « à la petite femme » avec une jolie jeune fille de seize ans, sa sœur, Désirée-Eugénie Clary.

La petite a pris le jeu au sérieux ; bien vite ses enfances ont disparu, et c'a été un amour en coup de foudre qui s'est déclaré. « Oh !

mon ami, écrit-elle à Napoléon, prends soin

de tes jours pour conserver ceux de ton Eugénie qui ne saurait vivre sans toi. Tiensmoi aussi bien le serment que tu m'as fait, comme je tiendrai celui que je t'ai fait. »

Ces lettres vraiment tendres, et d'une tendresse non apprise, ces lettres d'Eugénie — car, à la mode du temps, la jeune fille qu'on nommait Désirée dans sa famille avait voulu comme se rebaptiser pour son amant, porter pour lui seul un nom qui n'eût point été prononcé par d'autres lèvres, — on les a retrouvées en brouillons, soixante-cinq ans plus tard, dans les papiers de celle qui les avait écrites et conservées comme des reliques. Elles sont bien de cette époque, où dans un besoin de vivre et d'aimer, après ces jours où la mort était l'unique spectacle et l'unique pensée, tout ce qui était femme se jetait à l'amour comme à une religion — la seule en effet qui subsistât sur les ruines de la société civilisée.

La connaissance datait de janvier et février 1795. L'engagement, s'il en fut pris un formel, eut lieu le 21 avril, jour où Bonaparte passa à Marseille, se rendant à Paris. Joseph et sa femme, Julie Cîary, y prêtèrent les mains : ils avaient formé de leur côté le projet de cette union, et dans la famille Clary, il n'y avait nulle opposition à redouter. Le père, auquel on a prêté

« qu'il avait déjà assez d'un Bonaparte dans sa famille », était mort h 20 janvier 1794 (i" pluviôse an II). Désirée ne dépendait donc que de sa mère et de son frère; on peut même penser que, avec la tête qu'elle avait, elle ne dépendait que d'elle-même.

L'âge qu'elle avait ne pouvait donner lieu à objection : il était rare alors qu'une jeune fille se mariât plus tard qu'à dix-huit ans, et le rapporteur du premier Code civil venait de fixer à treize ans l'âge du mariage pour la femme. Quant à la fortune, si Julie s'était contentée de l'aîné, qui n'avait nulle position. Désirée pouvait bien prendre le cadet, qui du moins était général de brigade.

Bonaparte, arrivé à Paris en mai, y est en pleine disgrâce, fort désargenté, et se raccroche uniquement à ce mariage. S'il le manque, il ne lui reste qu'à aller prendre du service en Turquie, à se mettre comme d'autres aux spéculations sur les biens nationaux. Même, lorsque, par degrés, sa situation s'améliore un peu , qu'il est employé par le Comité de Salut public aux plans de campagne, il sent combien cette place, qu'un hasard lui a procurée, est précaire et instable. Désirée peut seule l'en tirer, et il pousse son frère pour obtenir une réponse. A chaque lettre qu'il écrit à Joseph,

ce sont des souvenirs pour elle. Elle, de son côté, est aussi en correspondance avec lui, elle lui demande son portrait : il le fait faire, le lui envoie. Est-elle avec sa sœur et son beau-frère à Gênes et ne donne-t-elle plus de ses nouvelles? « 11 faut, écrit-il, pour arriver à Gênes qu'on passe le fleuve Léthé. » Elle est la silencieuse, à laquelle il reproche sans cesse de ne point écrire. Brusquement, il veut une réponse définitive : il faut que Joseph parle au frère d'Eugénie. « Fais-moi parvenir le résultat et tout est dit. »

Le lendemain, sans attendre que sa lettre ait pu parvenir à Joseph : « Il faut, dit-il, que TafFaire finisse ou se rompe. J'attends la réponse avec impatience. » Puis un mois se passe, et, sauf des mots de souvenir, plus rien. C'est que, entre lui et cette enfant, la petite fille de Marseille, point jolie peutêtre, mais charmante avec ses sourcils charbonnés, ses yeux doux, son nez qui se relève, sa bouche aux coins montants, son air très chaste, réservé et pourtant très tendre, Paris, ce grand Paris inconnu où Bonaparte vient d'aborder avec ses bottes éculées, son uniforme râpé et sa suite de deux aides de camp faméliques, a interposé ses femmes, les êtres faits d'élégance, de grâce et de supercherie, les êtres dont le fard avive les yeux d'un éclat magique, dont les toilettes

dessinent les formes pleines en soulignant tout ce qui est à désirer, en dissimulant, en agrémentant plutôt tout ce qui serait à cacher ; les êtres de gaîté et de plaisir, que la vie mondaine a affinés et qui, comme des fruits mûris en serre, arrivés à leur maturité pleine et opulente, parés à souhait par le marchand, semblent, avec leur coloris faux, leur duvet suspect et que nul soleil n'a effleuré, bien autrement appétissants que les fruits premiers, un peu verts, des jeunes sauvageons, où le soleil a mis sa flamme, la bise ses gerçures, et qui, francs et quelque peu âpres, laissent à la bouche la sensation fraîche et puissante des prémices syl vaines.

« Ici seulement, écrit Bonaparte, de tous les lieux de la terre, les femmes méritent de tenir le gouvernail... Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû et quel est son empire. » Et quelques jours plus tard : « Les femmes, qui sont ici les plus belles du monde, deviennent la grande aflfaire. »

Certes, elles sont les plus belles du monde — et bien plus belles I — les femmes de trente à trente-cinq ans, de quarante même, expertes en l'art de se faire aimer bien plus qu'en l'art d'aimer, et lui, n'ayant que sa main à offrir, il l'offre à Mme Permon, il l'ofFre, dit-on, à Mme de la Bouchardie

plus tard Mme de Lcspard.t, il l'offre même, i ce qu'affirme Barras, ce menteur, à la Montansier, en attendant que Vendémiaire survienne et qu'il se fasse prendre au mot par Mme de Beauharnais.

Le silence alors pour Désirée, un plein et absolu silence, et d'elle une plainte s'élève, si douce, si tendre qu'elle sonne aux oreilles comme une harpe qu'on brise : « Vous m'avez rendue malheureuse pour toute ma vie, et j'ai encore la faiblesse de vous tout pardonner. Vous êtes donc marié! Il n'est plus permis à la pauvre Eugénie de vous aimer, de penser à vous... A présent, la seule consolation qui me reste est de vous savoir persuadé de ma constance, après quoi je ne désire que la mort.

« La vie est un supplice affreux pour moi depuis que je ne puis plus vous la consacrer... Vous marié ! Je ne puis m'accoutumer à cette idée, elle me tue, je n'y puis survivre. Je vous ferai voir que je suis plus fidèle à mes engagements, et, malgré que vous avez rompu les liens qui nous unissaient, jamais je ne m'engagerai avec un autre, jamais je ne me marierai... Je vous souhaite toutes sortes de bonheurs et de prospérités dans votre mariage; je désire que la femme que vous avez choisie vous rende aussi heureux que je me l'étais proposé et que vous méritez ; mais,

au milieu de votre bonheur, n'oubliez pas Eugénie et plaignez son sort. »

Ce fut pour Bonaparte, qui n'était point capable d'oublier, comme un remords, le souvenir de cet amour qu'il avait inspiré plus sans doute qu'il ne l'avait ressenti, où, d'un enfantillage, il s'était insensiblement laissé conduire à un projet d'ambition, et où enfin, sans y penser, il avait brisé ce cœur de jeune fille. 11 semble que, toute sa vie, il ait pensé à racheter, à se faire pardonner cet abandon. Dès 1797, à Milan, il songe à bien marier Désirée, qui à ce moment (novembre), est à Rome avec sa sœur et son beau-frère, Joseph, ambassadeur près de Pie VI. Il donne une lettre très chaude de recommandation au général Duphot, « un très brave homme, un officier distingué. Une alliance avec lui serait avantageuse ».

Duphot arrive, ne déplaît pas, les accordailles vont être conclues; mais voici la terrible scène du 28 décembre, et la robe de Désirée est couverte du sang de son fiancé.

Enfin, après plusieurs mariages refusés, pendant que Bonaparte est en Egypte, Désirée consent à épouser le général Bernadotte, un beau parti sans doute, mais le plus insupportable des Jacobins pionnants et maîtres d'école, un Béarnais qui n'a du Gascon ni la

vive allure ni l'aimable repartie, mais dont la finesse calculatrice cache toujours un double jeu, qui tient Mme de Staël pour la première entre les femmes parce qu'elle en est la plus pédante, et occupe sa lune de miel à faire des dictées à sa jeune femme.

Du Caire, où il apprend ce mariage qui n'est point pour lui plaire — car Bernadotte a été et est pour lui un ennemi — Bonaparte souhaite bonheur à Désirée : « Elle le mérite. »

Quand il revient d'Egypte, une des premières faveurs qu'on lui demande, c'est Désirée qui la sollicite. Elle désire qu'il serve de parrain au fils qu'elle vient de mettre au monde. Un fils ! ce fils qui manquera à ses destinées, qui déjà y manque tellement,. Désirée, comme par une vengeance contre celle qu'elle appelle la Vieille, contre Joséphine qu'elle hait, s'en pare devant lui, et lui, faisant contre fortune bon jeu, accepte le parrainage et tout hanté qu'il est par les chants ossianesques, donne à l'enfant le prénom d'Oscar. Peu de chose, cela. Mais il fera mieux.

« Si Bernadotte a été maréchal de France, prince de Pontecorvo et roi, c'c^t son mariage qui en est la cause, a dit Napoléon...

Ses écarts pendant l'Empire lui ont toujours été pardonnes à cause de ce mariage. »

Et quels écarts ! Dès le premier jour, le 18 Brumaire, Bernadette prononce son opposition. II n'en est pas moins appelé le lendemain à siéger au Conseil d'Etat, puis nommé général en chef de l'Armée de l'Ouest.

Là, non seulement il fait de l'opposition, mais il conspire contre le Premier Consul, il prétend soulever son armée. — On sait à présent les détails. — Quelle punition ? Aucune. Bonaparte seulement, pour l'éloigner, veut l'envoyer ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis. Bernadotte ne refuse pas de partir, mais joue une comédie qui réussit au mieux et s'arrange pour que les frégates qui lui sont destinées ne soient jamais prêtes.

L'an d'après, c'est l'affaire de Morcau, et, si Bernadotte échappe encore, c'est que Bonaparte le veut bien, c'est qu'il pense toujours à Eugénie, qu'il a charge d'elle. Il fait mieux. Il a racheté à Moreau tous ses biens, sa terre de Grosbois, son hôtel de la rue d'Anjou. Cet hôtel, qu'il a payé 400,000 francs, il le donne à Bernadotte.

Vient l'Empire : pour Eugénie, il fait Bernadotte maréchal d'Empire, grand-aigle et chef de la huitième cohorte de la Légion d'honneur, président du collège électoral de Vaucluse, chevalier de l'Aigle noir; pour elle, il lui donne un revenu de 300,000 francs

28 NAPOLf.ON ET LES !• E M M E S

et 200,000 francs d'argent comptant, et la principauté souveraine de Pontecorvo; pour elle, il pardonne après Auërstaedt, il pardonne après Wagram, il pardonne après Walcheren; il pardonne après deux fautes militaires, qui sans doute n'étaient point que des fautes, après une conspiration flagrante où Bernadotte, Fouclié, Talleyrand mettent en jeu, avec les royalistes, les mêmes ressorts auxquels on devra en 1814, le retour de Louis le Désiré.

Et, à travers ce mari, pour la femme, des attentions, des amabilités qui surprendraient si, toujours, cette pensée de se faire pardonner n'était en son esprit. Quand Bernadotte est blessé au combat de Spanden, et que, deux jours après, Napoléon lui écrit, c'est pour lui dire « qu'il voit avec plaisir que Madame Bernadotte se trouve en cette circonstance auprès de lui »; c'est pour ajouter : « Dites, je vous prie, mille choses aimables à Madame la maréchale, et faites-lui un petit reproche. Elle aurait bien pu m'écrire un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris, mais je me réserve de m'en expliquer avec elle la première fois que je la verrai. »

Point d'attention qu'il n'ait : c'est à elle que, après Erfurth, il réserve une des trois pelisses que l'Empereur de Russie vient de

lui offrir. A toute occasion, bien qu'elle ne paraisse guère à la Cour, car elle déteste Joséphine et les Beauhamais et ne s'en cache pas, c'est de sa part des présents précieux : vases de Sèvres ou tapisseries des Gobelins.

N'est-ce pas à elle enfin qu'il pense lorsque — après Walcheren ! — il songe à envoyer Bernadotte à Rome comme gouverneur général — par suite grand dignitaire de l'Empire — pour tenir au Qiiirinal la cour de l'Empereur, avec une liste civile de trois millions, l'égalant ainsi à Borghèse, qui est à Turin, à Élisa, qui est à Florence, presque à Eugène qui est à Milan ?

Quand Bernadotte, au refus d'Eugène, qui ne veut pas apostasier, est, grâce à la neutralité, au moins bienveillante, de Napoléon, élu prince héréditaire de Suède, si, à ce moment, la politique de l'Empereur paraît à quelquesuns obscure et voilée, c'est qu'ils ne savent pas tenir compte de son cœur: « Il est séduit par la gloire de voir une femme à laquelle il s'intéresse, reine, et son filleul, prince royal. » On le voit régler minutieusement les détails de présentation de Désirée lorsqu'elle prend congé comme princesse de Suède, et, faveur sans précédent, l'inviter le dimanche au diner de famille; on le voit gratifier Bernadotte d'un million sur la caisse de service, lui racheter les dotations dont lui-même l'a

comblé, négocier avec lui la reprise de Pontecorvo, donner un titre et une dotation à son frère.

Certes, il a le droit d'écrire à Eugénie :

« Vous devez être persuadée depuis longtemps de l'intérêt que je porte à votre famille. »

Quatre mois plus tard, Bernadotte s'est mis d'accord avec la Russie contre Napoléon; moins d'un an après, tout indique entre la France et la Suède la rupture prochaine.

Désirée, qui n'a consenti qu'à grand'peine à un court voyage à Stockholm, car, disaitelle, « je pensais que la Suède c'était, comme Pontecorvo, un endroit dont nous allions prendre le titre », Désirée se hâte de revenir à son hôtel de la rue d'Anjou.

Alors, avec d'infinies précautions. Napoléon écrit à son ministre des Relations extérieures de faire toucher légèrement au ministre de Suède qu'il voit avec peine que la Princesse royale vienne en France sans en avoir obtenu la permission; que c'est hors d'usage, et quil regrette qu'elle quitte son mari dans des circonstances aussi importantes. Désirée n'en a cure, elle ne s'en installe pas moins. En novembre, quand la guerre va éclater, l'Empereur écrit de nouveau ; il envoie Cambacérès chez la reine d'Espagne (Julie Clary) dire qu'il désire que

la Princesse quitte Paris et retourne en Suède, qu'il n'est pas convenable qu'elle se trouve ici en ce moment.

Point d'affaires, Désirée reste. Elle continue à commander des robes chez Leroy, à recevoir ses amis, à tenir son salon. Elle va aux eaux avec sa sœur, revient à Auteuil, rentre à Paris comme si rien ne se passait.

Elle trouve même extraordinaire que les Français qu'elle reçoit se permettent de blâmer le ci-devant maréchal d'Empire devenu généralissime des armées combinées du nord de l'Allemagne. Il est vrai que si l'on en croit des gens bien informés, en même temps qu'elle fait passer à Bernadotte les suprêmes adjurations de Napoléon, elle sert plusieurs fois d'intermédiaire entre son mari, Fouché et Talleyrand.

S'il était démontré que Désirée a profité de la faiblesse que lui marquait l'Empereur pour être consciemment le lien d'une intrigue entre conspirateurs qui se connaissaient de vieille date, que devrait-on penser d'elle?

Mieux vaut croire qu'elle ne resta à Paris que par passion pour Paris, afin de ne point quitter sa sœur, ses nièces, son monde, ses habitudes.

Elle y était en 1814 et eut part, comme d'autres, aux visites d'Alexandre de Russie ; elle y était en 1815, pendant les Cent- Jours,

52 NAPOLÉON ET LES FEMMFfl

et, le 17 juin, la veille de Waterloo, elle commandait, chez Leroy, une amazone de nankin et un peignoir en percnle garni de valencienncs.

A présent, c'était Eugénie qui avait oublié...

Joséphine de Beauharnais

Joséphine de Bcatiharnais

Vers la fin de vendémiaire an VI (octobre 1795), le hasard d'une sollicitation met en présence la vicomtesse de Beauharnais et le général Bonaparte. Celui-ci vient brusquement de sortir de l'ombre : son nom, inconnu hier, ce nom que sait à peine Barras, qui l'écrit Buona-Parte, le canon qui a écrasé les sections rebelles à la Convention l'a jeté en volée à toute la France.

î6 NAPOLÉON ET LES lEMMES

GcDcral en second de l'Armée de l'Intérieur, bientôt général en chef, il ordonne le désarîtiement des Parisiens : un jeune garçon se présente au quartier général pour obtenir de conserver l'épée de son père.

Bonaparte voit l'enfant, s'intéresse à lui, lui accorde sa demande. Visite de remerciement de la mère, une dame, une grande dame, une ci-devant vicomtesse, la veuve d'un président de la Constituante, d'un homme de cour, d'un général en chef de l'armée du Rhin : c'est beaucoup tout cela pour Bonaparte : le titre, la qualité, l'éducation, le ton aisé et noble dont elle rend grâce ; pour la première fois, le provincial de vingt-six ans qui arrive des armées révolutionnaires, à qui nulle femme vraiment femme n'a fait attention, se trouve en présence d'un de ces êtres désirables, élégants et rares, qu'il n'a entrevus que de très loin et du parterre : il s'y trouve en la posture qui convient à son orgueil, celle de la protection, et ce rôle où il s'essaie pour la première fois lui plaît à miracle.

Elle, qui est aux expédients, voit tout de suite à qui elle a affaire. Créole de la Martinique, mariée à seize ans au vicomte de Beauharnais, par les soins d'une tante experte qui vit ouvertement avec le marquis de Beauharnais, père du vicomte, Joséphine

Tascher de La Pagerie a eu, depuis sa venue à Paris, en 1779, une existence tourmenlée ; son mari Ta trompée, abandonnée, s'est séparé d'elle quoiqu'elle n'eût aucun tort :

nulle distraction de monde, car, vivant chez sa tante, dont la position était équivoque, elle n'avait point accès à la Cour où elle n'avait point été présentée, ni dans la Société. A la séparation d'avec son mari, elle gagna plus de liberté — et l'on dit qu'elle en usa. Alors un voyage, un long séjour à la Martinique ; puis la Révolution survenant, réconciliation avec le vicomte, devenu député aux Etats Généraux, président de la Constituante, général en chef de l'armée du Rhin, et alors, un trait de temps où elle est heureuse et tient salon, le seul temps de sa vie où elle ait vu du monde qui soit du monde. Puis la Terreur : Beauharnais emprisonné, guillotiné. Elle en prison aussi, n'échappant que par miracle.

Quand, après le 9 Thermidor, elle sort de la prison des Carmes, qu'elle se trouve à trente ans passés, avec deux entants, ruinée à n'avoir pas un sou, que fait-elle? Aidée de quelques relations de femmes qu'elle a nouées surtout en prison, car d'autres elle n'en a guère, elle se lance dans le monde.

De l'argent qu'elle reçoit, des emprunts qu'elle fait de droite et de gauche, des

dettes qu'elle contracte un peu partout, lui permettent de prendre une sorte de train. Elle quitte son appartement de la rue de l'Université, loue à Louise-Julie Carreau, femme Talma, moyennant 4,000 livres par an en numéraire ou 10,000 en assignats, un petit hôtel rue Chantereine, n" 6, et s'y installe le 10 vendémiaire an III (octobre

Mais quoi 1 un an a passé, les dettes s'accumulent, rien ne vient. Sans doute, avec son admirable insouciance de créole, elle ne sait pas ou ne veut pas compter, elle espère on ne sait quel miracle qui la tirera d'affaires : un miracle pareil à celui qu'a rencontré sa tante, la Renaudin, sous les traits du marquis de Beauharnais. Tout en courant par les endroits où l'on s'amuse, en se montrant dans ce qui est le monde d'alors — ce monde de jardins de plaisir où pour vingt sols on est de bonne compagnie — elle attrape des connaissances, qui lui font restituer quelques morceaux de terre qui appartenaient à son mari, mais elle les mange à mesure. Elle ne possède rien, ni capital, ni revenu fixe : car, à son mariage, elle a eu de ses parents une dot nominale de cent mille francs dont on devait lui payer les intérêts à cinq du cent; mais son père est mort insolvable, sa mère est pauvre et d'ail-

leurs les Iles sont bloquées par les Anglais. 1:11e a encore reçu de sa tante, Mme Renaudin, la nue propriété d'immeubles, — mais depuis lors ces immeubles ont été vendus, — et de créances, — mais elles ont péri.

D'ailleurs on ne vit pas de nues propriétés.

Mme Renaudin l'aide bien un peu ; il y a les emprunts, il y a des banquiers complaisants qui acceptent des traites sur la Martinique, qui conseillent même d'aller à Hambourg où l'on reçoit plus facilement des remises. Mais le crédit s'épuise et l'âge grandit. Quelle carte lui reste-t-il à jouer?

A ce moment, pour rendre la visite qu'il a reçue de la vicomtesse de Beauharnais, le général Bonaparte sonne à la porte cochère de l'hôtel de la rue Chantereine. Il ne sait point, lui, que l'hôtel appartient à la citoyenne Talma, laquelle au temps où elle était la demoiselle Julie, l'eut d'un entreteneur généreux pour ses bénéfices d'impure.

11 ne voit point que, avec ses douze cents mètres de terrain (6oi toises) l'hôtel, en ce quartier perdu, tout à l'extrémité de Paris, à deux pas de cette rue Saint-Lazare que des jardins bordent encore presque toute, vaut à peine cinquante mille francs, le prix qu'il a été payé en 1781, le prix qu'il sera payé en 1796.

Ijx porte ouverte par le concierge, car il

y a un concierge, le général suit une sorte de long couloir : d'un côté, dans un pavillon, récurie avec deux chevaux sous poil noir qui prennent sept ans, et une vache rouge; de l'autre côté, la remise, où il n'y a qu'une méchante voiture.

Le couloir s'élargit en jardin. Voici, au centre, le pavillon d'habitation : un rez-dechaussée de quatre fenêtres à grande hauteur, surmonté d'un, attique bas. (La cuisine est en sous-sol.) Bonaparte gravit un perron de quatre marches que cernent en façon de terrasse des balustres très simples et pénètre dans une antichambre sommairement meublée d'une fontaine en cuivre rouge, d'un bas d'armoire en chêne et d'une armoire en sapin.

Vofjîdeux, Gonthier, l'introduit dans un petit salon, une salle à manger, où, près de la table ronde en acajou, il peut s'asseoir sur une des quatre chaises couvertes en crin noir, à moins qu'il ne préfère regarder aux murs quelques estampes encadrées de bois noir et doré. Cela est peu luxueux ; mais, çà et là, des tables et des servantes en bois d'acajou ou en bois jaune de la Guadeloupe, avec des dessus de marbre et des garnitures de cuivre doré, marquent une ancienne élégance, et, dans les deux grandes armoires vitrées prises dans le mur, une fontaine à

thé, des vases, toute une série d'accessoires de table en plaqué anglais jouent l'argenterie. D'argenterie, au sens du mot, il n'y a dans la maison que quatorze cuillers et quinze fourchettes à bouche, une cuiller à soupe, six cuillers à ragoût, onze petites cuillers à café.

Mais il ne le sait point.

Joséphine, toute pomponnée par son officieuse, la citoyenne Louise Compoint, sort de l'appartement, s'empresse à cette salle à manger pour faire accueil à ce visiteur qu'amène la fortune. Elle ne peut guère le recevoir ailleurs; car le rez-de-chaussée ne comprend, en dehors de cette pièce, qu'un petit salon en forme de demi -rotonde, dont elle a fait un cabinet de toilette, et une chambre à coucher. Cette chambre est gentille, mais bien simple avec son' meuble de nankin bleu orné de crêtes jaunes et rouges, la couchette à deux dossiers tout unie, de jolis meubles d'acajou et de bois jaune de la Guadeloupe et, pour tout objet d'art, près d'une harpe de Renaud, un petit buste de Socrate en marbre blanc. Quant au cabinet de toilette, sauf le forte-piano de Bernard, on n'y trouve que des miroirs : miroir sur une grande table de toilette, miroir sur une commode d'acajou, sur une table

de nuit, et, sur la cheminée, un trumeau de deux petites glaces.

Quoi ! c'est là le mobilier de cette élégante? Sans plus. Et elle mange dans des assiettes enterre, sauf les grands jours, pour lesquels elle a une douzaine d'assietfes en porcelaine blanche et bleue ; le linge de table se compose de huit nappes dont quatre à œil de perdrix, toutes si élimées que, à l'inventaire, tout, serviettes et nappes, est prisé quatre livres. Mais Bonaparte ne le sait pas; il ne sait pas que cette femme élégante et rare qu'il a devant lui, dont la grâce infinie lui trouble la tête, dont la toilette recherchée donne une fête à ses yeux, ne possède en sa garde-robe que quatre douzaines de chemises en partie usées, deux ■ douzaines de mouchoirs, six jupons, six camisoles de nuit, six paires de poches de bazin, dix-huit fichus de linon, douze paires de bas de soie de diverses couleurs. Par contre, elle a, pour les dessus, six châles de mousseline, deux robes de petit taflFetas de couleur brune et violette, trois robes de mousseline brodée en couleur, trois robes de mousseline unie, deux robes d'organdi, trois robes de canadéri, une robe de taffetas d'été, trois de toile de Jouy, une de linon brodé en blanc. Ces dessous si vraiment pauvres et ces dessus relativement nombreux,

JOSl-PHINE DK BEAUHARNAIS 4}

quoique les étoffes en soient toutes légères et de vil prix, c'est Joséphine toute vive :

elle a seize robes et six jupons.

Mais qu'importe ! Bonaparte ne voit que la robe, ou plutôt, il ne voit que la femme : des cheveux châtains d'une jolie qualité, peu fournis à la vérité, — mais on est alors aux perruques blondes neigées d'un œil de poudre; — une peau assez brune, déjà éraillée sur la figure, mais que lisse, que blanchit, que rosit le fard ; des dents mauvaises, mais qu'on ne voit jamais, la bouche toute mignonne étant toujours fondue en un sourire léger très doux, qui s'accorde avec la douceur infinie des yeux aux longues paupières, aux très longs cils, avec l'expression tendre des traits, avec un son dé voix si touchant que, pour l'entendre, plus tard, dans les corridors, les domestiques s'arrêtaient. Et, avec cela, un petit nez fringant, léger, mobile, aux narines perpétuellement battantes, un nez un peu relevé du bout, engageant et fripon, qui provoque le désir.

La tête pourtant n'est pas à citer près de ce corps si libre et si long, que la graisse n'a point touché, qui s'achève en des pieds étroits, mignons et cambrés, des pieds gras et fondants qui appellent le baiser. Aux souliers qui les ont habillés, on les devine ces pieds, on les voit, on les tient... Au

corps nulle entrave, nul corset, pas même une brassière pour soutenir la gorge, d'ailleurs bas placée et plate. Mais l'allure générale emporte tout. Cette femme met à vivre une grâce qui n'est qu'à elle : « Elle a de la grâce même eu se couchant. » Et cette grâce résulte delà proportion si juste des membres souples à la taille dégagée, qu'on oublie que la stature est médiocre, tant les mouvements sont aisés et élégants. Une science longuement apprise de ce corps, une coquetterie qui a affiné tous les gestes, qui ne perd nul avantage et, constamment en défense, ne laisse rien au hasard ; cette indéfinissable nonchalance qui fait des femmes créoles les femmes par essence ; cette sensualité qui, comme un parfum léger ensemble et capiteux, flotte autour de ces abandons lassés des formes souples et faciles, n'est-ce pas pour affoler tous les hommes, et celui-ci pour commencer, plus neuf et moins expérimenté que quiconque? Et par cela même, la femme le séduit dès la première approche, en même temps que la dame l'éblouit et qu'elle lui impose par un air de dignité : conmie il dit : « ce maintien calme et noble de l'ancienne société française ».

Elle le sent bien qu'il est pris, qu'il lui

JOSEPUINli DE BEAUHARNAIS 45

appartient, et quand il revient le lendemain, le surlendemain, puis tous les jours, quand il voit autour de Mme de Beauharnais des hommes qui ont été de l'ancienne cour, qui sont des grands seigneurs par rapport à lui « petit noble » (le mot est de lui), un Ségur, un Montesquiou, un Caulaincourt, qui la traitent en amie, en égale, un peu en camarade, il ne sent pas la nuance, il ne saisit pas que ces hommes qui toujours pour lui garderont leur prestige, viennent là en garçons, n'amènent point leurs femmes.

Sortant des milieux tout jacobins où il a vécu, qui e^i Vaucluse, à Toulon, à Nice, à Paris, ont fait son avancement, il éprouve une satisfaction infinie à se trouver en telle compagnie.

Toutes les apparences, et rien ici n'est qu'apparence, le luxe de la dame comme sa noblesse, sa société et la place qu'elle tient dans le monde, il les accepte pour des réalités et les voit ainsi, les sens aidant.

Quinze jours après la première visite, c'est une liaison : çn écrivant, il semble qu'on n'en soit encore qu'à l'amitié, mais dans la confusion de ces temps, a dit un

témoin, les nuances, les transitions n'étaient guère observées. Tout allait vite.

« Ils s'aimèrent passionnément. » Lui, c'est tout simple. Elle, pourquoi ne pas penser qu'alors elle est sincère? C'est du fruit neuf, ce Bonaparte, un sauvage à apprivoiser, le lion du jour à promener à la chaîne. Pour la femme déjà mûre qu'elle est, ce tempérament qui s'éveille, cette ardeur de passion, ces baisers comme sous VÉquateur jetés sur toute sa chair, cette furie d'un désir continuel, n'est-ce pas l'hommage qui peut le mieux la toucher, lui prouver le mieux qu'elle est belle encore et qu'elle plaira toujours? Mais, bon comme amant, car qu'en fera-t-elle comme mari?

Or, voici qu'il offre sa main, qu'il supplie, qu'on l'accepte. Après tout, qu'a-t-elle à y perdre? Elle est aux abois, et c'est un coup de cartes qu'elle risque. Il est jeune, il est ambitieux, il est général en chef de l'Armée de l'Intérieur ; on se souvient, au Directoire, qu'il a fourni les plans de la dernière campagne d'Italie, et Carnot va lui faire donner le commandement en chef pour la campagne prochaine. C'est peut-être le salut. Aussi bien, à quoi s'engage-t-elle ?

Un mariage ? Mais le divorce en est le remède tout trouvé, car il n'est point

question de prêtre ou de cérérnonie religieuse.

Q.u'est-ce alors? Un contrat qui dure le temps qu'il plaît aux parties de l'observer, mais qui n'a de valeur ni pour la conscience de la femme, ni pour son ancien monde, en admettant que ce monde s'occupe d'elle, qui rapporte gros si l'on joue bien, car ce jeune homme peut monter haut, qui rapporte toujours une pension s'il est tué.

Néanmoins, elle a des précautions à prendre : d'abord, son âge à dissimuler, car elle ne veut, ni à cegarçon de vingt-six ans, ni à personne, avouer qu'elle a passé trentedeux ans. Alors Calmelet, son homme de confiance, subrogé-tuteur de ses enfants, se transporte, assisté d'un nommé Lesourd, chez un notaire : « Ils certifient connaître parfaitement Marie- Josèphe Tascher, veuve du citoyen Beauharnais, savoir qu'elle est native de l'île Martinique, dans les îles du Vent, et que dans ce moment il lui est impossible de se procurer l'acte qui prouve sa naissance, attendu l'occupation actuelle de l'île par les Anglais. » C'est tout; nulle autre déclaration, nulle date. Armée de cette pièce notariée, Joséphine pourra déclarer à l'officier de l'état civil qu'elle est née le 23 juin 1767, tandis qu'elle est née le

23 juin 1763. On n'y regardera point de plus près.

Pour sa fortune, elle prétend de même en laisser l'illusion. Ici, c'est plus difficile, pourrait-on croire ; mais Bonaparte accepte tout ce qu'elle fait ; et, alors, à huis clos, en présence seulement de Lemarrois, aide de camp du général, est rédigé le plus étrange contrat de mariage que notaire ait jamais reçu : nulle communauté de biens, sous quelque forme et en quelque manière que ce soit; séparation de biens absolue; toute autorisation donnée par avance à la future épouse par le futur époux; tutelle des enfants du premier lit maintenue exclusivement à la mère; douaire de quinze cents livres de rente à son profit si elle devient veuve, et, en ce cas, reprise par elle de tout ce qu'elle justifiera lui appartenir.

D'apports point : tout ce que la future épouse possède appartient à la communauté qui a existé entre elle et feu M. de Beauharnais.

Il n'en a pas été fait inventaire, et ce ne sera qu'après l'inventaire qu'elle décidera si elle accepte ou renonce. Inventaire fait deux ans plus tard, elle renonce, mais ces deux ans-là ont rapporté mieux.

A avouer le néant de sa fortune, Bonaparte

JOSÉPHINE Dli BEAUIIARNAIS ^9

met moins de façon : « De sa part, le futur jépoux déclare ne posséder aucuns immeubles, ni aucuns biens meubles mobiliers autres que sa garde-robe et ses équipages de

guerre, le tout évalué par lui à et en

a assigné la valeur nominale. » C'est bien, comme l'a dit le notaire à Mme de Beauharnais, la Cape et l'Épée. Mais le général trouve la déclaration oiseuse, et, sur le contrat, il fait purement et simplement rayer le paragraphe.

Le contrat est du i8 ventôse an IV, (8 mars 1796).

Le lendemain, c'est le mariage devant l'officier de l'état civil, qui, complaisamment, donne au marié vingt-huit ans au lieu de vingt-six et à la mariée vingt-neuf ans au lieu de trente-deux. Ce maire avait la manie d'égaliser. Barras, Lemarrois, qui n'est pas majeur, Tallien et Calmelet, l'inévitable Calmelet, sont témoins. Nulle mention de consentement des parents des époux : on ne les a point consultés.

Deux jours après, le général Bonaparte

est seul en route pour TArmée d'Italie.

Mme Bonaparte reste rue Chantereine.

Heureusement, on a pris des avances sur la lune de miel.

La Citoyenne Bonaparte

A Ca^^^

La citoyenne Bonaparte

De Paris à Nice, onze couchées, et de chacune, presque de chaque maison de poste où il attend les relais, une lettre vole vers la rue Chantereine, à l'adresse de la citoyenne Bonaparte, chez la citoyenne Beauharnais. Dans ces lettres, rien que de la passion : nulle ambition, tant celui qui les écrit se tient assuré de la fortune. Nul

doute de lui-même, nulle incertitude sur l'avenir : une confiance si pleine qu'il n'a même pas besoin de l'exprimer. Nulle spéculation sur le futur, nul indice de ses projets, nulle inquiétude sur les moyens ; on dirait un de ces princes d'il y a deux siècles partant en poste pour commander une victoire. Rien qu'Elle et Lui, rien que de l'amour.

A Nice, dès l'arrivée, en même temps qu'il jette aux bandes dont il doit faire une armée, des mots brefs où tiennent tous leurs rêves et tous leurs appétits ; en même temps qu'il range à l'obéissance, d'un seul froncement de sourcils, ces généraux d'émeute qui voudraient faire marcher « le petit

b » (c'est le mot d'Augereau à Masséna);

en même temps qu'il multiplie les ordres pour organiser, pour équiper, pour nourrir ces soldats délabrés qu'il va, pour leur début, mener à l'assaut des Alpes, lettre sur lettre à Joséphine : « Si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur, ton portrait y bat ; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu et tout est riant hors le temps que je me vois absent de mon amie. » Ce portrait, dont la glace brisée le plongera dans un tel désespoir parce qu'il verra là un présage de mort, il ne le quitte point, il s'en sépare point, il le montre à

tous. Il y fait sa prière de chaque soir.

C'est l'adoration d'un fidèle, l'exaltation d'un croyant. Le sauraient-ils, les soldats n'en riraient point : ils sont de son âge, ils sont de sa race; une vision surnaturelle emplit leur tête comme la sienne. Il est le général qu'il faut à cette armée étrange. En haut, lui, avec ses vingt-six ans, sa face immobile, très mince, très pâle, sous les cheveux longs que grisonne un nuage de poudre, avec ses yeux profonds dont l'éclair perce les êtres au profond d'eux, subjugue et « fait peur ». Plus bas, les aventuriers, celui-ci, Augereau, déserteur de toutes les armées d'Europe, un soudard tutoyeur, aux allures de spadassin ; celui-là, Masséna, contrebandier matois, pirate à l'occasion, aussi affolé par la femme, quelle qu'elle soit, que par l'argent, d'où qu'il vienne.

Ils voudraient bien le jeter bas, ce petit ci-devant qu'on leur impose pour chef. Mais il les fixe dans les yeux, et devant le dompteur, les fauves, en grognant, s'aplatissent. Les soldats et les officiers (en masse, car il en est en particulier qui sont des brigands tels que ce Landrieux) n'ont pas besoin d'être domptés : dès la première phrase ils sont conquis. Ils arrivent la plupart de cette armée des Pyrénées-Orientales où ils ont fait leur apprentissage d'abnégation, et portent chacun

en râinc un peu de Tâme de La Tour d'Auvergne. Ils ne pensent qu'à la gloire et à la patrie. On a vu, dans cette guerre, des officiers refuser l'avancement comme une insulte, des caporaux rétablir les combats, des soldats s'improviser généraux et deviner la stratégie. Un électrique courant de génie circule dans les rangs, un pareil dédain de la mort, une même gaîté en face d'elle, un stoïcisme joyeux et, pour l'amour, en tous ces jeunes cœurs, une égale exaltation. Par cela aussi, lui, Bonaparte est digne de les commander. Vaincre, conquérir, c'est le moyen de la revoir plus tôt, de l'avoir à lui, près de lui, constamment avec lui.

Pour elle, en quinze jours de ce mois d'avril 1796, six victoires, vingt et un drapeaux pris, le Piémont contraint à capituler. « Grâces vous en soient rendues, soldats ! »

Oui, grâces leur en soient rendues, car Joséphine va venir. Junot, que le Général envoie à Paris porter des trophées, va la ramener. — 11 lui faut sa femme : « Vite! je te préviens, si tu tardes, tu me trouveras malade. Les fatigues et ton absence, c'est trop à la fois. » Ce n'est point là un mensonge pour l'attirer : une fièvre continuelle le brûle, une toux persistante l'épuisé ; cette gale rentrée de Toulon portée sur l'estomac le rend étique, et puis une seule, une unique

pensée : « Tu vas revenir, n'est-ce pas? tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras ! Prends des ailes ! viens, viens! »

Point d'autre femme pour lui que cette femme : à Cairo, on lui amène la maîtresse d'un officier piémontais ; elle est toute jeune, belle à miracle. En la voyant son œil s'allume, mais c'est un éclair : il retient près de lui ses officiers, il accueille la captive avec une dignité calme, il la fait conduire aux avant-postes, rendre à son amant.

De la politique peut-être, cela ; mais, à Milan, quand la Grassini s'oflFre toute à lui ; que, désespérée, elle jette pour l'attendrir des accents si touchants et si lyriques qu'elle convertit à la musique l'armée entière, il paie la chanteuse et il repousse l'amante.

Une seule femme est pour lui toute la femme, et la volupté qu'il attend d'elle toute la volupté.

Que fait-elle donc qu'elle ne vienne pas?

C'est que, en vérité, courir les champs avec ces soldats n'a rien qui la séduise. Comme il vaut bien mieux jouir à Paris du mal qu'ils se donnent, et comme c'est bon d'être enfin parvenue — et par un coup de cartes — iV être comptée parmi les élégantes suprêmes, les reines du Paris nouveau 1 A présent Bonaparte lui a envoyé ses procurations, et

d*ailleurs qui refuserait crédit à la femme du Général en chef de l'Armée d'Italie? Elle est de toutes les fêtes, de toutes les parties, de toutes les réceptions au Luxembourg, qui retrouve avec Barras ses élégances princières, où, près de Mme Tallien, la maîtresse du lieu, on lui prépare la meilleure place.

Elle est au premier rang lorsque Junot vient présenter au Directoire les vingt et un drapeaux, et elle sort au bras de Junot, prenant sa bonne part du triomphe. Et puis, les premières représentations, et, quand elle entre dans sa loge, le parterre debout, et déjà l'acclamation d'un peuple ; et puis, les fêtes officielles, la fête de la Reconnaissance et des Victoires qui semble lui être dédiée ; et puis, Paris surtout, ou plutôt uniquement Paris, Paris qui l'a prise au point qu'elle ne saurait vivre hors de Paris et que, désormais, à travers tout, pendant dix-huit années qui lui restent à vivre, elle portera cette unique préoccupation : ne pas quitter Paris.

Lui qui attend, qui espère, qui enrage, lui que torturent la jalousie, l'inquiétude, le désir, écrit lettre sur lettre, expédie courrier sur courrier. Que fait-elle? que penset-elle? C'est donc qu'elle a pris un nouvel amant, « de dix-neuf ans » sans doute?

« S'il était vrai crains le poignard

d'Othello... », et elle, souriant, avec son petit zézaiement créole : « Il est drôle, Bonaparte! »

Il faut bien pourtant inventer un prétexte :

Joseph Bonaparte est à Paris pour presser le départ ; Junot, quelque plaisir qu'il éprouve à se faire voir en hussard, va rejoindre l'armée. Après Chérasco, c'a été Lodi et à présent l'armée est à Milan. C'est un palais, non plus un bivouac qui l'attend. Qu'inventer? Une maladie, cela est vieux, mais une maladie qu'occasionne un commencement de grossesse, cela est excellent. Et dès qu'il a cette nouvelle, Bonaparte s'aflfole.

« J'ai tant de torts envers toi, écrit-il, que je ne sais comment les expier. Je t'accuse de rester à Paris, et tu y étais malade ! Pardonne-moi, ma bonne amie; l'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison : je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes que je me bornerais à te voir, à te presser sur mon cœur et à mourir ensemble... Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour dans tes bras. Infortuné, je me contenterais d'une journée ! »

Et le même soir, à Joseph : « Mon ami, je suis au désespoir. Ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est malade. Ma

6o NAPOLÉON ET LES FEMMES

tête n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma pensée. Je te conjure de me dire ce qui en est, comment elle se porte. Si dès notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre amitié, je t'en prie, prodigue-lui tes soins, fais pour elle ce que je serais glorieux de faire moi-même. Tu n'auras pas mon cœur, mais toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui j'aie eu une vraie et constante amitié. Après elle, après ma Joséphine, tu es le seul qui m'inspire quelque intérêt. Rassuremoi. Parle-moi vrai. Tu connais mon cœur.

Tu sais comme il est ardent. Tu sais que je n'ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j'adore. Sa maladie me met au désespoir. Tout le monde m'abandonne, personne ne m'écrit. Je suis seul, livré à mes craintes, à mes malheurs. Toi non plus, tu ne m'écris pas. Si elle se porte bien, qu'elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu'elle vienne. J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur. Je l'aime à la fureur et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus, je n'aurais plus rien à faire sur la terre. Oh ! mon bon ami, je me recommande à toi. Fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures à Paris et qu'il revienne me rendre la vie!... »

Il n'y peut tenir ; il menace, si sa femme

LA CITOYENNE BONAPARTE 6l

n'arrive point, de donner sa démission, de tout abandonner, de revenir lui-même.

Joséphine comprend que c'est fini des prétextes ; que celui de la grossesse, le meilleur, celui qui touche au vif Bonaparte, s'est évanoui, — si même il y a jamais eu un semblant d'apparence; que celui de la maladie ne peut prendre Joseph pour dupe, puisqu'elle a continué ses sorties, qu'elle ne s'est privée d'aucune fête et qu'elle en a fort bien supporté les plaisirs.

Il faut donc partir, et, désespérée, toute fondue en larmes, poussant des gémissements, après un souper d'adieu au Luxembourg, elle monte en voiture avec son chien Fortuné, Joseph, Junot, le citoyen Hippolyte Charles, adjoint à l'adjudant général Leclerc, et la citoyenne Louise Compoint.

Celle-ci, V officieuse, mange à la même table que sa maîtresse, est en tout vêtue comme elle. Sa chambre, rue Chantereine, n'est en rien celle d'une domestique, et avec ses rideaux et ses portières de siamoise, avec les flambeaux d'albâtre montés en cuivre doré, les amours et les jardinièr/es de biscuit de Sèvres, avec la belle commode à la régence qui a les mains, les entrées et les sabots de cuivre et le dessus de marbre rance, elle est plus élégante que la chambre de madame.

Ce qu'est Louise Compoint pour Joséphine?

— Sans doute uniquement une confidente qu'elle ménage et à qui, malgré la brouille survenue, elle paiera pension jusqu'en 1805.

Dans le voyage, qui est long, et qu'on semble prolonger à dessein, Junot prend ses mesures avec Mlle Louise, et Joséphine bien que, à en juger par la suite, elle ne trouve pas M. Charles indifférent, enrage, dit-on, de se voir enlever ou préférer sa favorite.

Partie tout à la fin de juin (messidor, IV), le 8 juillet (20 messidor), la voiturée n'est pas encore à Milan, mais elle y touche, et Bonaparte, obligé d'aller faire face à l*armée de Wurmser, supj5lie Joséphine de le joindre à Vérone : « J'ai besoin de toi, dit-il, car je vais être bien malade. » Elle l'attend pourtant à Milan, où il accourt : deux jours d'effusion, d'amour, de caresses passionnées. Puis, tout de suite, c'est la grande crise de Castiglione. Jamais situation plus grave, jamais périls plus extrêmes. Il ne s'agit même pas de savoir si on évitera la défaite, mais si l'on échappera à la destruction. Et au milieu des ordres qu'il lance pour assembler ses divisions, des combinaisons qu'il invente pour atténuer le désastre ; dans cet instant où il joue ses destinées, où sa fortune paraît hésiter; où Bonaparte, pour la première fois, semble douter de lui-même, chaque jour, une lettre, une longue lettre

d'amour : « Ah 1 je t'en prie, laisse-moi voir quelques-uns de tes défauts; sois moins belle, moins gracieuse, moins tendre, moins bonne surtout; surtout ne sois jamais jalouse; ne pleure jamais : tes larmes m'ôtent la raison, brûlent mon sang... Viens me rejoindre, et, au moins, qu'avant de mourir nous puissions nous dire : Nous fûmes tant de jours heureux ! »

Et le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours qu'il est éloigné d'elle, cette même folie de passion, des baisers pleuvant sur tous les replis de ce corps qu'il divinisel... Pour qu'elle vienne le retrouver, fût-ce une nuit, fût-ce une heure, il demande, il supplie, il ordonne. Elle, un peu plus soumise, car, ici, dans cette Italie conquise, devant cette armée fanatisée, elle sent confusément qu'il est de la race des Chefs et qu'au moins on doit paraître obéir, elle fait effort pour l'aller chercher, et c'est alors une course étrange au milieu des soldats, une course de fuyarde et de triomphatrice, où tantôt elle est accueillie en souveraine par les magistrats de l'Italie nouvelle, tantôt elle essuie le feu des batteries autrichiennes, une course dans des voitures qui versent, parmi des armées victorieuses ou débandées, et l'amour au bruit des tambours qui battent la charge, dans le pétillement des fusillades,

à la lueur des villes bombardées... Est-elle avec Bonaparte? « il est toute la journée en adoration devant elle comme devant une divinité »; s'éloigne-t-elle ? courrier sur courrier. De chacun de ces villages ignorés dont il va faire les noms immortels, des lettres, où il mêle à des déclarations de tendresse, de confiance, de reconnaissance même, des imprécations jalouses, des caresses délirantes. Vers elle, la maîtresse âgée, mondaine et experte, c'est le cri de ses sens affamés, tout jeunes et tout neufs, de l'homme de vingt-six ans qui, jusque-là, a vécu chaste; c'est la plainte ininterrompue d'un désir qu'exaspèrent la maladie, la fièvre, l'effort continu du cerveau en travail.

Malgré lui, l'expression de ce désir, il l'emprunte à ses souvenirs de la Nouvelle Hélotse, fouettant encore de la littérature de Rousseau l'emportement de sa phrase : non qu'il ne soit pas sincère et que l'amour soit chez lui prétexte à faire du style, mais il aime de cette façon, il a subi cette formule et il ne saurait — il ne saura jamais — parler d'amour dans une langue différente.

En ce temps-là, il est un fils de Jean-Jacques, et, quoi qu'il en ait eu, il est demeuré de sa ■ race, et comme tous ceux qui ont cueilli la pervenche, pour sa vie, son cœur en est resté parfumé.

Joséphine, la pervenche, ce n'est pas son affaire. Elle n'est ni de cette génération, ni de ces pays, ni de cette éducation, ni de cette naïveté. Cette perpétuelle exaltation la fatigue et l'ennuie. Certes, c'est gentil d'être aimée ainsi ; cela a semblé intéressant et neuf, mais cela lasse, et la maladresse d'un désir qui a ces brutalités et cette inexpérience n'est point pour réveiller des sens vieillis. Sans doute, il y a des revenants bons, présents des villes et présents des princes, offrandes des généraux, pots-de-vin des fournisseurs; mais, quoiqu'elle dépense infiniment d'argent, elle n'est point femme d'argent. Aussi prodigue qu'imprévoyante, toujours tentable et toujours tentée, elle reçoit par obligeance et elle donne par caprice. Elle n'a pas trop l'idée qu'elle fait mal, car elle obéit à son instinct, mais elle s'arrange tout de même pour que Bonaparte n'en sache rien. Elle lui connaît des scrupules qu'elle trouve étranges, étant donné le milieu dans lequel elle a vécu et la société qu'elle a fréquentée; mais il faut bien l'accepter tel qu'il est. Dès les premiers jours, à propos d'une boîte de médailles que Joséphine a reçue, il a parlé sévèrement, et il a fallu rendre les médailles. Désormais, il ne saura rien, et, s'il soupçonne, d'adroits mensonges, pour qui Joséphine s'est assuré des complices,

couvriront les colliers de perles, les parures de diamants, les tableaux de prix et les antiques inestimables.

Il est bien d'autres choses que Bonaparte ignore. A peine sait-il que M. Charles existe, ce M. Charles, l'adjoint de Lederc, qui est venu de Paris avec Joséphine.

M. Charles est resté à Milan, où il promène par les rues un coquet uniforme de chasseur à cheval, et chaque fois que le général s'absente du palais Serbelloni M. Charles y rentre. Joséphine dit bien que M. Charles n'est là que pour l'amuser, la distraire, la faire rire, que c'est tout platonique de sa part ; et M. Charles, c'est un petit jeune homme, très râblé, d'une assurance imperturbable, d'un corps extrêmement alerte, vif et adroit, ne parlant qu'en calembours, excellant dans tous les tours de force et d'adresse, les mystifications et les charges, un drôle de corps, comme on dit. Il est le lien entre Joséphine, qui a toujours besoin d'argent, et les fournisseurs qui s'imaginent avoir besoin de Joséphine. Il est prodigue comme un traitant, mais gaîment, à la bonne franquette, en hussard qui ferait des affaires. Q.uel contraste, et comme, pour Joséphine, l'antithèse semble préparée à dessein ! Mais voici que Bonaparte a eu des soupçons sur M. Charles comme il en a eu sur Murât.

Charles, dit-on, est arrêté ; mais n'est-ce pas pour ses rapports avec les fournisseurs? En tous cas, il quitte l'armée, il retourne à Paris, où Joséphine le fait associer à la Compagnie Bodin, lui procure une grande fortune dans les vivres.

M. Charles était une distraction à souhait : c'était quelqu'un du Paris qu'aimait Joséphine, le Paris cabotin, amuseur et bruyant, le Paris noceur. Il lui fallait un M. Charles pour soutenir l'incurable ennui qu'elle éprouvait : « Je m'ennuie beaucoup, » écrit-elle à sa tante. Oui, tout l'ennuie, et l'amour éperdu de son jeune mari, et Milan, et Gênes, où le Sénat la reçoit en reine, et Florence où le Grand-Duc l'accueille en cousine, et Mombello, où elle tient sa cour, et Passeriano, et Venise, tout l'ennuie hormis Paris. Et pourtant, voici que Bonaparte part pour Paris, et elle ne l'accompagne pas. A elle, il a pris fantaisie d'aller à Rome, — du moins l'a-t-elle dit, — et elle ne rentre que huit jours après son mari rue Chantereine — rue de la Victoire — dans cet hôtel où elle vient par correspondance, de jeter 120,000 francs de mobilier et de décoration, cet hôtel de 52,400 francs, que Bonaparte achètera seulement dans quatre mois, le 31 mars 1798. Ainsi, pour un caprice, pour ses aises.

elle a fait bon marché de ce voyage d'apothéose à travers U Suisse et l'Italie, de ce retour dans la patrie au bras de l'homme dont le nom emplit Paris et dont elle porte le nom . . . Un mois après que Bonaparte a quitté Milan, elle n'est pas encore revenue : elle n'arrive que tout à la fin de décembre.

Bien que, alors, chez Napoléon, l'amour ne soit plus en cette furie de passion des premiers jours, sa femme est encore la seule femme qu'il aime . Il en fait profession publique : « J'aime ma femme, » dit -il à Mme de Staël. Il ne quitte point sa femme et il ne lui déplaît point qu'on répète qu'il est extrêmement jaloux. Pourtant elle n'est plus jolie. « Elle a près de quarante ans et les paraît bien. » Qu'importe ! Pour Bonaparte elle ne vieillira point, et, la folie passée, il lui reste de son premier amour un si chaud et si reconnaissant souvenir que, à travers toute sa vie, quoique Joséphine lui fisse et quoi qu'il advienne, elle demeurera toujours l'adorée, la femme qui exercera sur ses sens et sur son cœur le seul immuable pouvoir.

Madame Fourès

Madame Foutes

A Toulon, le 29 floréal an VI, du pont de l'Océan, le vaisseau sur lequel il a embarqué sa fortune, Bonaparte regarde, si longtemps qu'il peut l'apercevoir, le mouchoir qu'agite Joséphine. Il aime encore cette femme, non plus avec l'ardeur de tempérament des premiers jours, mais avec la reconnaissance de ses sens satisfaits et de son cœur dorloté, le

NAPOLÉON ET L li S FEMMES

l'aime comme l'incarnation de la grâce et de l'élégance, comme l'être féminin par essence, le premier qui se soit offert à lui , le premier qu'il ait pleinement possédé.

Avec elle il est convenu que, dès qu'il aura conquis cette Egypte — et il ne doute point de la conquête — elle viendra le rejoindre, qu'il lui enverra une frégate ; qu'en attendant elle ira prendre les eaux . Mais , si Joséphine a été sincère en promettant, bientôt l'idée de , partir d'aller si loin , à travers tant d'inconnu, la trouble et l'effraie. A Paris, elle est ressaisie par les habitudes anciennes, les sociétés, le monde, surtout ses liaisons de Milan. De son côté Bonaparte est mis en éveil.

Dès la traversée de Toulon à Malte et à Alexandrie il s'inquiète. Les vieux soupçons lui reviennent à la pensée. Il veut savoir, il interroge, on lui répond. A des reprises diverses, prenant à part ceux qu'il juge le plus ses amis, qui peuvent le moins lui refuser des vérités , il s'obstine à tout connaître de ce qu'on a dit d'elle en Italie.

Ce qui s'est passé avant qu'il n'épousât Joséphine ne le regarde point, ne le touche point. Quand, de Milan, le 23 prairial an VI, il lui écrit : « Tout me plaisait, jusqu'au souvenir de tes erreurs et de la scène affligeante qui précéda de quinze jours notre

Page 1