CHAPITRE VI
LA PAIX D'AMIENS
BONAPARTE, L'ANGLETERRE ET L'AUTRiCHE. a BONAPARTE ET LA RUSSIE. 0 PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGNE DE 1800. 0 DÉPART DE PARIS, a PASSAGE DU GRAND-SArNT-BERNARD. a CAPITULATION DE MASSÉNA A GÊNES, a ARRIVÉE DE DESAIX. a 1800. MARENGO. 0 AU LENDEMAIN DE MARENGO. 0 RÉJOUISSANCES A PARIS. 0 1800. HOHENLINDEN. 0 1801. LA PADC DE LUNÉVILLE. 0 1802. SAINT- DOMINGUE. 0 LA QUESTION DÉGYPTE EN 1800-1801. 0 AFFAIRES DU NORD. 0 1801. LA FLOTTILLE DE BOULOGNE. 0 LATOUCHE-TRÉVILLE ET NELSON. 0
1802. LA PAIX D'AMIENS
'■f'*'?',*l*C*"* ï^ plus grand service que Bonaparte pouvait rendre à la France du 9 .aiF; ^1^(5 Consulat, celui qui pouvait le mieux légitimer le coup d'Etat de Bru- 'È-'^k maire, c'était une paix glorieuse.
Depuis son départ pour l'Egypte, la fortune militaire de la France était passée par de cruelles épreuves. Il est vrai que Brune avait rejeté à la mer les Anglais et les Russes débarqués en Hollande ; il est vrai encore que Masséna avait écrasé, à Zurich et dans les Alpes, les armées de Korsakov et de Souvarov. Mais l'Italie, si brillamment conquise en 1796 et 1797, était perdue ; de la frontière du Vax, des villages de Provence, on apercevait la fumée des bivacs autrichiens. L'Angleterre était maîtresse de la Méditerranée et bloquait les ports français de l'Océan. La France voulait sortir à tout prix de cet état d'inquiétude et d'humiliation. Elle savait que l'homme de Brumaire était avant tout un soldat victorieux ; il fallait que par de nouvelles victoires il répondît à la confiance et aux besoins du pays.
BONAPARTE, L'ANGLETERRE ET L'AUTRICHE. k0 Le Premier Consul souhaitait la paix, car elle était la meilleure garantie de sa propre fortime ; mais il la souhaitait par une guerre glorieuse. Cependant, comme s'il avait voulu renoncer à a la triste gloire qui pouvait revenir des succès militaires », — on se rappelle sa lettre à l'archiduc Charles en 1797, — il prit le parti d'adresser, de lui-même, des propositions de paix au cabinet anglais, quelques semaines à peine après son arrivée aux affaires. Voici cette lettre ; elle reçut plus tard une grande publicité, quand on voulut exciter le sentiment national contre l'arrogance d'Albion.
a Bonaparte, Premier Consul de la République, à Sa Majesté le Roi de la Grande- Bretagne et d'Irlande. — Paris, le 5 nivôse an VIII (26 décembre 1799).
« Appelé par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire directement part à Votre Majesté.
« La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre? Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à leurs idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elle& pas que la paix est le premier des besoins, comme la première des gloires?
a Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au cœur de Votre Majesté, qui gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre heureuse.
« Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir mutuel de se tromper. La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l'épuisement ; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrasse le monde entier. »
A cette lettre personnelle, qui s'adressait à lui-même, le roi d'Angleterre fit répondre par une note anonyme de son cabinet. Pour accueillir des ouvertures de paix, le gouvernement anglais, disait cette note, avait besoin d'avoir la conviction qui résultait « de l'expérience et de l'évidence des faits. Le meilleur et le plus sûr gage de sa réalité, ainsi que de sa durée, serait la restauration de cette lignée de princes qui, pendant tant de siècles, ont conservé à la nation française la prospérité du dedans, la considération et le respect au dehors. Un tel événement confirmerait à la France la jouissance tranquille de son ancien territoire, d C'était proprement se moquer du monde. Suivant le mot de TaUeyrand, qui était alors ministre des Relations extérieures, c'était comme si nous avions demandé à l'Angleterre de restaurer les Stuarts et de renoncer aux Indes. Il faut reconnaître que la modération n'a pas toujours été du côté des ennemis de Napoléon.
Le Premier Consul fit aussi des ouvertures de paix à l'Autriche ; il aurait voulu rompre les liens qui la rattachaient à l'Angleterre. Mais à Vienne, on feignit de ne pas connaître le gouvernement issu du 18 Brumaire ; pour ouvrir les yeux à ces aveugles, il faudra la clarté fulgurante de Marengo.
BONAPARTE ET LA RUSSIE, v.* Si la France avait toujours devant elle l'hostilité de l'Angleterre et de l'Autriche, elle n'avait plus à redouter l'hostilité de la Russie.
LA PAIX D'AMIENS
Les sentiments de Paul P' pour ses alliés de 1799 étaient bien refroidis, depuis que la foi^ne de Souvarov l'Invincible avait sombré dans la campagne d'Hclvétie. Une adroite générosité du Premier Consul acheva de changer tout à fait son attitude politique. Il y avait encore en France sept mille Russes prisonniers, qui avaient été pris en Hollande. L'un des premiers actes de Bonaparte fut de les renvoyer chez eux sans rançon, sans condition aucune, après les avoir tous fait armer et habiller à neuf.
Paul I®', avec sa mobilité de caractère, fut pris alors d'un véritable enthousiasme pour le Premier Consul. Il buvait à sa santé, il ordonnait à Louis XVIII de quitter Mittau, il parlait de provoquer en duel tous les rois qui ne se déclareraient pas contre l'Angleterre; il venait, en effet, de renouveler la ligue des Neutres, qui avait été inventée par sa mère, vingt ans plus tôt.
Ce rapprochement de la France et de la Russie eut un résultat inattendu. Paul I®' et Bonaparte mirent sur le papier un projet pour conquérir les établissements anglais de l'Inde. Des régiments russes devaient partir du Caucase, gagner les oasis de Khiva et de Boukhara, puis, à travers l'Asie Centrale, arriver sur les bords de l'Indus et du Gange. Ils devaient être renforcés par une armée française que conduirait Masséna; par le Danube, la mer Noire, les plaines de la Russie méridionale, la Caspienne et l'Asie Centrale, cette armée irait se réunir, sur les bords de l'Indus, aux troupes de Paul P''.
Cela, malgré toute la conviction ardente de Paul I®', c'était le domaine de la chimère. La réalité qu'il fallait atteindre, c'était l'Angleterre dans son île, ou l'Autriche dans ses capitales. Une descente en Angleterre était chose impossible; il n'était pas, en effet, au pouvoir du Premier Consul de refaire en quelques semaines les forces navales qui iivaient sombré à Aboukir ; mais l'Autriche, puissance continentale, était d'accès possible. La campagne contre l'Autriche fut immédiatement décidée.
PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGNE DE 1800. s.* Bourrienne raconte, à la date du 17 mars 1800, l'anecdote suivante :
a Dans un moment de gaîté et de bonne humeur, le Premier Consul me dit de faire dérouler dans son cabinet la grande carte d'Italie, de Chauchard ; il s'étendit dessus, et me fit mettre à côté de lui. Puis il piqua avec une sérieuse attention des épingles dont les têtes étaient garnies de cire rouge et de cire noire. Je le regardais faire dans le plus profond silence, et j'attendais le résultat de ce plan de campagne inoffensive. Lorsqu'il eut fini de placer les corps ennemis et aligné les épingles à tête rouge sur les points où il espérait bien conduire ses troupes, il me dit : a Où croyez-vous que je battrîd Mêlas? « — Le diable m'emporte si j'en sais quelque chose. — Vous êtes un nigaud ; regardez « un peu : Mêlas est à Alexandrie, où il a son quartier général. Il y restera tant que 9. Gênes ne se sera pas rendue. Il a dans Alexandrie ses magasins, ses hôpitaux, son î artillerie, ses réserves. Passant les Alpes ici, — en montrant le Graud-Saint-Bernard, « — je tombe sur Mêlas et je le joins ici, — il plaçait une épingle rouge à San-Giuliano, i — dans les plaines de la Scrivia. >
Ce plaa avait pour condition première la résistance de Gênes. Masséna avait été envoyé dans cette ville pour la défendre; depuis le 21 avril, il était complètement investi par une armée autrichienne et par une escadre anglaise. Son énergie dans la défense de Gênes fut admirable; ses troupes n'avaient ïien à manger; elles se nourrissaient, au dire de Marbot, de tiges de bottes et de rats. On pouvait espérer qu'il tiendrait encore pendant quelques semaines ; mais il fallait se hâter pour tirer profit de sa résistance.
Une armée dite de réserve fut constituée à Dijon. La Constitution était muette sur le droit du Premier Consul de commander des armées hors du territoire de la République; mais rien ne s'opposait à ce qu'il fût présent à cette armée. Berthier, qui était alors ministre de la Guerre, fut remplacé au ministère par Camot et appelé au commandement de l'armée nouvelle. Tout le monde comprit que le Premier Consul avait l'intention de commander en personne. Du moins, les apparences étaient sauves.
DÉPART DE PARIS. ^J0 La préparation de la campagne de 1800 est une preuve nouvelle de l'admirable vigueur du génie de Bonaparte. Là où il n'y avait pour ainsi dire rien, il créa tout en quelques semaines.
Son départ avait été fixé au 6 mai. La veille, il avait chez lui les deux autres Consuls et les ministres. Il dit à Lucien, qui était ministre de l'Intérieur, de préparer une circulaire pour les préfets, et à Fouché, ministre de la Police générale, de la faire publier dans les journaux. « Dites que je suis parti pour Dijon, où je vais inspecter l'armée de réserve; vous pouvez ajouter que j'irai peut-être jusqu'à Genève, mais assurez positivement que je ne serai pas absent plus de quinze jours. Vous, Cambacérès, vous présiderez demain le Conseil d'Etat ; en mon absence, vous êtes le chef du Gouvernement; parlez dans le même sens au Conseil; dites que mon absence sera de courte durée, sans rien spécifier. Témoignez au Conseil d'Etat toute ma satisfaction : il a déjà rendu de grands services ; je suis content ; qu'il continue. Ah ! j'oubliais,... Vous annoncerez en même temps que j'ai nommé Joseph conseiller d'Etat.... S'il se passait quelque chose, je reviendrais comme la foudre ! Je vous recommande tous les grands intérêts de la France ; j'espère que bientôt on parlera de moi à Vienne et à Londres. »
Il préparait un vrai coup de théâtre, d'une audace inouïe. Toute une partie grandiose se dessinait dans son cerveau ; d'un bond prodigieux, il allait transporter son armée au delà des Alpes et tomber, comme le tonnerre, sur l'armée ennemie. <i II faut, disait-il, jouer le tout pour le tout. » Le mot pourrait presque s'appliquer à toute sa vie.
PASSAGE DU GRAND-SAINT-BERNARD. — Le Premier Consul quittait Paris le 6 mai à quatre heures du matin. Par Sens et A vallon, il arrivait à Dijon le lendemain matin à six heures. Il passait à Auxonne, à Dôle, à Moretz; il entrait à Genève à onze heures et demie du soir le 8 mai. Il restait deux jours dans cette ville, où Necker, l'ancien ministre de Louis XVI, lui faisait une longue visite. Le 12 mai, il
LA PAIX D'AMIENS
BALANCE DES PUISSANCES DE L'EUROPE. — A propos de la nouvelle ligue des Neutres ( 1800-1801 ).(biul. sat., estampes.)
BONAPARTE PRESENTE L'OLIVIER DE LA PAIX A TOUTES LES PUISSANCES DE L'EUROPE. — George III et Pie VII rappellent ici les offres de paix faites par le Premier Consul et ses premières ouvertures pour le Concordat, c.rav. de le CAMnos. (bibl. sat., estampes.)