LETTRES DE P.-L. COURIER ET DE GOUVION SAIXT-CYR
sa Symphonie héroïque, qu'il avait CDinposée en pensant au général Bonaparte, et qu'il comptait lui dédier, lorsqu'un de ses amis vient lui annoncer, qu'il s'est fait nommer empereur. « C'est donc un ambitieux comme les autres ! » dit le grand artiste avec colère et tristesse. II conserva son titre à la Symphonie héroïque, mais il y introduisit la- Marche funèbre sur la mort cVxin héros, qui forme son adagio actuel. Quant à la sublime marche triomphale qu'elle contenait, elle servit plus tard de final à la Symphonie en ut dièze mineur.
Ce qui était un signe plus grave, c'étaient les appréhensions des hommes politiques, même de ceux qui avaient contribué au 18 brumaire, et ne le regrettaient pas. A leur tête, il faut citer Lucien Bonaparte, qui avait pris une part si importante à cette journée. Il nous a conservé dans ses Mémoires une belle lettre où le général Gouvion Saint-Cyr exprimait des regrets et des craintes qui étaient aussi les siennes. Nous y retrouverons exprimées, non par l'ironie d'un sceptique, mais par la douleur d'un patriote, les mêmes idées que contient la lettre trop artistement tournée de P.-L. Courier.
Fig. 138. — I/C maréch»! Sérurier.
« Qu'avez- vous fait, Lucien , ou plutôt qa'avons-nons laissé faire ? Tout ce qui pense avec moi et comme moi se demande comment votre grand frère usera de cette puissance absolue dont vient imprudemment de l'investir un peuple enivré de l'éclat de ses triomphes militaires.
« Ah ! pourquoi lui-même ne renouvela-t-il pas l'exemple de Washington, que nous l'entendîmes si souvent proclamer plus grand à ses yeux par ses i-efus de s'élever audessus de ses concitoyens, qu'il ne l'eût été en montant sur le trône ?
« Comment est-il possible que le général Bonaparte, Premier Consul d'une puissante République, aimé et révéré au dedans, redoutable à nos ennemis du dehors, ait eu la fausse et déplorable modestie de se croire moins que les souverains qu'il a vaincus et qu'il lui faudra encore vaincre pour le maintien de son élévation personnelle, aux dépens de cette France qui a le désir et le besoin de la paix ? Il vaincra sans doute, nous vaincrons avec lui. Mais où nous mènera cette gloire militaire ? II est bien aisé de le
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prévoir, à la perte de nos libertés politiques et peut-être même individuelles, achetées si chèrement!... Déjà de funestes révélations de cai*actère nous ont été faites; vous les avez déplorées comme moi. Vous connaissez les flatteurs, Lucien;
« Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage. »
« L'empereur Napoléon surpassera-t-il en sagesse le roi Salomon ? PouiTa-t-il sortir victorieux des assauts journaliers que lui livrera la courtisanerie de ses valets improvisés, qui remplissent déjà les antichambres de l'ancien palais des rois, d'où nous les avions expulsés ? L'expérience de tous les temps ne nous a-t-elle pas prouvé que les désirs d'un Empereur sont des volontés, que ces volontés deviennent des lois de fait ? C'en est donc fait ; nous n'avons plus, au lieu de chamarrer nos uniformes, qu'à porter le deuil de nos libertés. »
Etait-ce là le pronostic d'un esprit naturellement chagrin? Mais Cambacérès, à la suite d'un entretien où Bonaparte avait exposé ses vues à ses deux collègues, Cambacérès disait à Lebrun ces paroles dont l'avenir n'allait pas tarder à montrer la justesse : « J'ai le pressentiment que ce qu'on édifie ne sera pas durable. Nous avons fait la guerre à l'Europe pour lui donner des républiques, filles de la République française. Nous la ferons maintenant pour lui donner des monarques, fils ou frères du nôtre, et la France épuisée finira par succomber dans ces folles entreprises. »