‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 77 sur 389 · INSURRECTION DU CAIRE · texte numérisé non relu

INSURRECTION DU CAIRE

deux nuits se passèrent dans de mortelles angoisses ; Monge et Berthollet se montraient calmes et héroïques en face du danger; ils trouvaient mille expédients divers pour parer aux inconvénients de toute sorte qui semblaient se multiplier.

Mais, le troisième jour, tout change. Bonaparte, averti de l'insurrection, veut faire un exemple terrible :

déjà les efforts du général Bon , qui avait pris le commandement à la mort du général Diipuy, avaient arrêté le tumulte et empêché le pillage des maisons riches. Toutefois la fusillade continuait toujours du côté de la grande mosquée. Là, toutes les avenues étaient barricadées et solidement gardées. Le conseil général des révoltés s'y était réuni.

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Il fallait frapper le

centre de l'insurrection pour l'étouffer et la paralyser. Bonaparte envoya à minuit, sur les hauteurs qui avoisinent la citadelle, quatre bouches à feu qui forcèrent les Bédouins et les Arabes à la retraite; le lendemain, la cavalerie du général Dumas de la Peulleterie (1) battait la plaine et les refoulait du côté du désert. Néanmoins les

(1) C'est le père du célèbre romancier Alexandre Dumas.

cheiks et les imans, barricadés dans la grande m osquée, persistaient dans leur révolte et refusaient de se rendre. Bonaparte ordonna de diriger les feux plongeants de la citadelle sur le centre du quartier. Plus de quinze obus pénétrèrent dans la mosquée ; en vingt minutes les barricades étaient levées, les rues abandonnées, et le quartier soumis. Les Arabes avaient perdu plus de deux mille hommes, tandis que les Français ne comptaient qu'une cinquantaine de morts. L'insurrection avait été terrible, mais le châtiment ne s'était pas fait attendre et ôtait pour longtemps aux Egyptiens toute envie et tout pouvoir de recommencer.

Le palais d'Hassan Kachef étant déhvré, l'Institut recommença ses travaux ; mais tous ses instruments étaient ou perdus ou mutilés. « Qu'allons-nous faire sans outils? )) disait-on. Heureusement, la colonie militaire possédait Conté, un des esprits les plus ingénieux et des plus grands mécaniciens du siècle ; à cette questionil n'hésita pas à répondre : « Eh bien, nous ferons des outils, » et il fit comme il l'avait dit. On continua ce qu'on avait commencé; les jardins de Cassim bey redevinrent un véritable jardin d'Académus. « Plus d'une grande pensée, plus d'une découverte scientifique ont pris naissance dans ces assemblées, où éclatait dans toute sa force l'imagination de Mouge, que tempérait la douce et noble gravité de BerthoUet. » A dire vrai, beaucoup de ces savants espéraient dans un terme prochain jeter les fondements d'une nouvelle école d'Alexandrie, qui, partie d'un point plus avancé de civiHsation, pourrait arriver à effacer l'éclat de l'ancienne.

Bonaparte, toujours actif, achevait pendant ce temps de calmer l'insurrection et de s'attacher ses ennemis, tantôt par ses promesses, tantôt par ses menaces, tantôt par ses discours où il continuait à se dire l'envoyé d'Allah. L'armée était mécontente de voir ces vieux cheiks, « ces cafards », auteurs de tout le mal, qu'on cajolait « et auxquels ils ne manquait plus que des récompenses pour l'horrible conduite qu'ils avaient tenue ». Mais le général restait impassible devant ces murmures ; il se contentait de jouir de la confusion de ces imans, et de la joie du peuple, qui appelait « l'intercession du prophète et la bénédiction de Dieu sur ce prince grand et clément , » qui

PROJETS SUR L'INDE. — TIPPOU-SAIB.

avait pardonné à ceux qui méritaient la mort. Kléber arrivant d'Alexandrie trouva un clieik , auteur de la révolte , El Sadal, baisant les mains du général en chef, et comme il manifestait son étonnement de ce que Bonaparte ne le fit pas fusiller comme exemple, celui-ci lui répondit : « La mort de ce vieillard impotent ne nous produirait aucun avantage et aurait pour nous des conséquences plus funestes que vous ne le pensez. » C'est faute de comprendre la sagesse

Fig. 73. — Combat de Bcnouth. Langlois pinxit.

de ces paroles, que Kléber, deux ans après, allait trouver la mort dans le même lieu, pour avoir fait bâtonner le même homme auquel le général avait laissé la liberté et la vie!

La révolte apaisée, le peuple gagné, il restait à s'occuper des armements militaires considérables que faisait en ce moment la Porte. En Syrie, Djezzar pacha, qui se montrait digne de son titre de commandant de cette province par l'exaltation de son fanatisme contre les chrétiens et son audace à tout tenter, activait ses préparatifs de manière h prendre l'Egypte par le nord. Bonaparte résolut de le devancer. A ce moment , le fameux Tippou-Saïb, qui avait sollicité vai-

»Apoi.4os I". J4

nementdes secours de Louis XVI, puis de la Convention, avait repris les armes en apprenant les succès des Français et avait écrit au Directoire pour lui demander 1.500 hommes et une flotte « au nom de l'ancienne amitié qui l'unit à la France et qui durera autant que le soleil et la lune brilleront dans le ciel ». Ces relations d'un souverain despotique de l'Orient avec la République française sont assez curieuses pour que nous donnions quelques détails, d'après l'article de M. H. Castannet des Fosses, publié dans la Revue de la Révolution, du 5 août 1885.

Parmi les Français qui étaient dans l'entourage du sultan du îklaïssour dès le début de la Révolution, se trouvait un ancien corsaire nommé Ripaud. Ripaud était partitisan de la Révolution. Il parlait souvent au sultan de la lutte que les jacobins soutenaient contre l'Europe et des défaites qu'ils infligeaient aux armées de la coalition.

Les jacobins étaient en guerre avec l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour les rendre sympathiques à Tippou-Saïb, tout disposé à voir en eux des alliés qui allaient prochainement lui apporter leur concours. Ripaud se garda bien de lui enlever ses illusions. Il les entretint, au contraire, en lui donnant à entendre que les jacobins ne laissaient jamais succomber l'allié de la France, et c'est ici que la comédie devient boufibnne. Ripaud ajouta que le vrai moyen de décider les jacobins à venir lui porter secours dans le plus bref délai, était d'organiser un club semblable à ceux qui existaient à Paris, et que de cette manière il était certain de se rendre populaire en France et de conquérir les sympathies du gouvernement. Un club de jacobins fut organisé à Seringapatam, et tout naturellement Ripaud présida à cette fondation. La nouvelle société fut solennellement inaugurée et tint sa première séance le 5 mai 1797. La plupart des Français qui résidaient dans la ville y assistaient, et tous étaient coiffés du bonnet rouge. Les indigènes musulmans ou gentils, qui se trouvaient à cette réunion , ne se rendaient pas bien compte de ce spectacle nouveau parmi eux. Beaucoup d'entre eux portaient la cocarde tricolore, pensant qu'ils se feraient bien voir de leurs amis les Français. Tippou Saïb se rendit solennellement au club. Il portait le bonnet phrygien ainsi que les officiers qui l'accompagnaient. Il prit place au bureau. Ripaud lui avait en quelque sorte donné la présidence honoraire. Les Français se lèvent en sa présence, s'empressent de l'acclamer et entonnent la Marseillaise. On pousse le cri de ce Vive la Liberté ! » et on jure solennellement haine à tous les tyrans à l'exception du citoyen Tippou-Saïb le Victorieux.

Tippou-Saïb avait été peu récompensé de ses singulières manifestations. L'année suivante, le gouverneur de l'île de France put seulement lui envoyer une quarantaine d'officiers et environ 300 soldats européens ou mulâtres, qui s'embarquèrent au mois de mars sous les

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