‹ Napoléon III avant l'Empire (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · QUATRE SOUS · texte numérisé non relu

QUATRE SOUS

M. Béclard : « L'empire à 4 sous! -o [Hilarité hruyante.) M. de Ségur d'Aguesseau : « C'est un véritable acte d'accusation ! » [Agitation prolongée.) Et M. Pascal Duprat de répondre : « M. de Ségur d'Aguesseau m'interrompt pour me dire que c'est un acte d'accusation. Il est libre dans ses appréciations. Je raconte ici les faits qui appartiennent à l'histoire. Je les raconte avec modération. Je les soumets aux réflexions de l'Assemblée... Après s'être adressé à ces grands corps, à ces grandes influences, le pouvoir exécutif a fait usage d'une autre arme : le pouvoir exécutif s'est fait journaliste. [Mouvement.) M. Chambolle a déclaré dans son journal que non seulement le Président de la République dirigeait la rédaction du journal le Napoléon, mais encore qu'une grande partie du premier numéro, le plus grand, le plus important de tous, celui qui vous a le plus saisis, avait été écrite de sa main... Ce numéro et les numéros qui l'ont suivi ont été tout autre chose que respectueux envers nos institutions républicaines et notre Assemblée... On a dit à la face du pays et dans des écrits répandus à profusion jusque dans les casernes... que la majorité gênait par une résistance systématique l'action féconde

(1) Au sujet de cette augmentation de solde, M. Mathieu de la Drôme disait : « On procède comme on procédait à une autre époque pour asseoir une grande puissance; on commence par concentrer tous les droits, tous les pouvoirs, et en même temps on donne des gages à l'armée. C'est par ces moyens qu'on arriva, à une autre époque, à se débarrasser des pouvoirs constitutiojinels. »

du pouvoir exécutif... On me dit que le bon sens public a fait justice de ces absurdités ridicules. C'est un mot que je n'aurais pas osé prononcer, après avoir dit surtout que le Président de la République n'était pas étranger à la rédaction de ce journal. [Rires à franche.) G'estdans le même journal que j'accuse à cause de la pensée qui l'inspire qu'on a osé dire un jour qu'il dépendait des républicains de faire que M. Louis Bonaparte choisît entre le rôle de son oncle... »

A gauche : De Soulouque! [Tumulte.)

Pascal Duprat, continuant : « et celui de Washington... Après toutes ces influences, après toutes cette action qu'on cherche à exercer au dehors, nous nous trouvons (on ne me dira pas sans doute que je suis dans une hypothèse...) en face de cette formidable organisation militaire qui pèse sur nous... qui enveloppe, qui embrasse, qui enserre une grande partie de la France... Voilà la réalité... C'est à vous, membres de la majorité, à vous la loi vivante de notre pays, c'est à vous qu'il appartient de défendre nos institutions... contre toutes les espèces de dangers qu'on peut imaginer... C'est à votre conscience que je m'adresse et je vous dis : Usez de la toutepuissance que vous avez reçue du peuple pour conjurer des desseins aussi criminels... » [Vives exclamations à droiie... Tumulte. Longue agitation.)

Le ministre de la guerre, le général d'Hautpoul, répond que les faits allégués ne constituent qu'une fantasmagorie, que le pouvoir du Président étant issu du suffrage universel, il ne peut appartenir à un représentant d'incriminer tous ses actes vrais ou supposés... On ne raisonne pas sur des fictions, sur des hypothèses... Quant au fond, le gouvernement actuel n'a fait que suivre les précédents. «La démagogie s'agite... les sociétés secrètes conspirent. En investissant trois généraux d'un commandement supérieur à celui des divisions militaires (nous avons voulu assurer la sécurité du pays)... Nous serons prêts à toute heure, vous pouvez commencer si cela vous convient!.. y>[Tu~ tnulte. Explosion de murmures à gauche. Longue agitation.) — Le général Fabvier ne partage pas du tout les craiptes manifestées

par M. Duprat. Quelles que soient les apparences, il connaît le serment du président de la République qui engage son honneur, cela lui suffit. Et, d'ailleurs, il sait et chacun sait que le parjure ne peut pas être un degré au trône. [Mouvement prolongé.)

Malp^ré les déclarations ministérielles, le discours de M. Pascal Duprat n'en avait pas moins fait une impression considérable. Il mérite, en effet, de rester dans nos annales parlementaires comme un monument d'éloquence. Mais dans ce mémorable débat personne n'était absolument dans le vrai, le ministre et le général Fabvier en niant l'évidence, Pascal Duprat en accusant le Président de préparer lentement et froidement un crime. C'est à la fatalité de la situation que l'orateur aurait dû s'en prendre, c'est le pays qu'il fallait incriminer, le pays qui, par son attitude, par son élan, par sa folie si l'on veut, déliait en quelque sorte le Président d'un serment qui sans doute n'avait été prêté — suivant lui — que sous cette condition que la volonté du peuple ne serait pas manifestement contraire au maintien de la République, cette volonté devant être respectée avant tout, devant tout faire fléchir, et étant plus sacrée qu'un serment. Telle était vraisemblablement la théorie du prince que nous exposons sans la défendre.

Le journal V Événement (1) dit que l'opinion publique est vivement et profondément émue de la création de trois divisions militaires, et que des esprits trop facilement alarmés ont aussitôt vu dans cette mesure la première étape du fameux coup d'État, but supposé du Président. Quant à lui, il est convaincu que le Président, engagé par ses serments, ne peut songer à les violer, et qu'il a compris tout le premier l'impossibilité comme la félonie d'un coup d'État.

Quelques jours auparavant, Proudhon adressait (2) au Président dans la Voix du peuple la lettre suivante : « Au Président de la République le socialisme reconnaissant. — Citoyen président, c'était il y a trois jours le 29 janvier, on parlait de coup d'État, car depuis que vous êtes président on en parle, et tant

(1) 2 février 1850.

(2) 5 février 1850.

que vous serez président on en parlera. . . Où en est aujourd'hui le thermomètre bonapartiste? Quel progrès a fait depuis un an l'idée impériale?... Le Président a tué le prétendant... Que les badauds sifflent les velléités de Consulat et d'Empire... Que les chauvins de la démocratie maudissent la lâcheté et l'hypocrisie qui forment le fond de votre svstème : les bons révolutionnaires savent apprécier vos services... Nous n'aurons point d'Empereur; l'occasion est échappée; Louis Bonaparte ne la rattrapera pas... Merci, citoven président, merci! Persévérez dans votre guerre liberticide . Le peuple maudira votre mémoire. . . Sans vous, le pouvoir tombé aux mains de quelque empereur populaire eût obscurci longtemps encore la pure notion de la liberté... Louis Bonaparte, grâce à vous, méprisé, coulé, ruiné, n'est plus à craindre pour la démocratie... ! » Bientôt il dit (1) : « C'est maintenant chose assurée, nous aurons un coup d'État... Nous aurons un Empereur... plus d'hypocrisie... faites votre coup d'État; paraissez seulement au balcon des Tuileries en costume impérial, et la société... broyée sous nos mains frémissantes commencera sa palingénésie par le chaos. » Proudhon est arrêté à la suite de cet article écrit sous le coup de l'indignation produite par la nouvelle organisation militaire. La Voix du peuple (2) dit de son côté : « M. Louis Bonaparte a agi... tout comme s'il avait déjà sur la tète le diadème de Gharlemagne... L'Empire naguère avait été précédé du consulat, il sera cette fois précédé du proconsulat, digne préface d'un régime qui n'a jusqu'ici d'autres titres à la recommandation publique que des orgies d'antichambre et des expéditions de police... Le danger aujourd'hui n'est pas en bas, il est en haut... en bas le respect de la loi, en haut la conspiration... Patience! ce n'est pas en un jour qu'on taille un déguisement d Empereur ! A ceux qui prétendent (3) que l'Empire ne marche pas, il ne nous reste plus qu'une chose à affirmer, c'est que la terre tourne. En

(1) 13 février 1850.

(2) 14 février 1850.

(3} 15 février 1850.

sera-t-il de nous comme de Galilée? Peut-être. Il n'en sera pas moins vrai que, comme lui, nous aurons raison... »

— Certains journaux (1) signalent de la part « des élégantes de l'Elysée un retour vers les modes du temps de l'Empire; les robes, disent-ils, deviennent chaque jour plus courtes de taille et de jupe; les ceintures remontent sous les aiselles, et le bas des jambes se laisse voir. Pour se mettre à l'unisson de ces modes féminines ressuscitées de 1812, les courtisans de l'Elysée reprendront incessamment les bottes à revers et le spencer sur l'habit pour toilette de promenade. L'imitation de cette époque est la manie du jour et de l'endroit. On annonce très positivement que la gavotte sera dansée au prochain bal. »

Ces menus faits qui provoquent le sourire avaient alors une importance considérable dont les feuilles publiques les plus graves s'occupaient en première page.

Le Napoléon continue sa campagne et fait naître les mêmes inquiétudes. Le sixième numéro, d'après l'Ordre (2), cause une pénible surprise. Chacun se demande à quelle fin on espère arriver par la persistance des insinuations ou des attaques contre l'Assemblée. . . Autour du Président il y a des conseillers anonymes qui poussent aux éclatantes ruptures afin d'arriver plus sûrement à un coup d'État; mais ces conseillers, dit le journal d'Odilon Barrot, sont de ceux qui ont toujours perdu les gouvernements. U Union (3) remarque que chaque semaine le Napoléon, au nom de l'Elysée, vient inquiéter les esprits, prêcher l'antagonisme et compliquer une situation déjà si tendue et si difficile. Et elle demande (4) : « Quel pouvoir dans le monde a été plus despotique et plus arbitraire que celui de l'Empereur? Quel homme a voulu enchaîner l'Europe entière avec plus d'audace et de persévérance que le soldat de Marengo?... Le Napoléon est heureux chaque fois qu'il peut entretenir ses lecteurs du nom et de la cause du Président. La

(1) 12 février 1850.

(2) Ibid.

(à) 11 février 1850.

(4) 25 février 1850.

cause du Président n'a pas besoin de tant de phrases. Elle est claire, nette, catégorique. La Constitution s'est chargée de lui tracer ses règles et ses bornes. » Et ce journal ajoute (i) que si le Président songeait sérieusement à un coup d'État, il serait peu habile de le proclamer d'avance.

Faisant allusion à un voyage de M. de Persigny à l'étranger, le Siècle (2) dit que les Cours du Nord ont répondu par un refus aux ouvertures qui leur ont été faites touchant la nécessité d assurer pour le repos de l'Europe la durée du pouvoir présidentiel... Puis il continue : « Les Anglais parlent avec un dédain à peine dissimulé des projets du Président... L'exemple qu'on voudrait tirer du dévouement de l'armée à Napoléon est foux. Ce que l'armée adorait dans l'Empereur, c'était l'incomparable capitaine, c'était l'organisateur puissant de la démocratie; ce qu'elle servait, ce n'était pas l'ambition d'un prince, c'était le principe de la souveraineté nationale... Ajoutons que l'armée n'est pas exposée en ce moment à subir cet éblouissement causé par l'éclat d'une gloire sans pareille... Nous ne voulons (3), nous ne pouvons pas croire à un plan machiavélique dirigé contre la République... en vue de nous ne savons quelle parodie du 18 brumaire, non que la pensée n en soit éclose dans plus dune des fortes têtes de ce temps-ci, mais parce que pour accomplir de tels attentats... il faut être plus grand, et plus fort, et plus hardi qu'on ne l'est généralement dans le petit cercle où s'agitent ces petits projets... Louis-Napoléon a prêté un serment solennel à la face du peuple, nous avons été témoins de l'émotion avec laquelle il prononça ce serment... Il nous répugne de croire légèrement qu'un homme se déshonore de gaieté de cœur. » Le Times déclare que parmi les officiers généraux il n en est pas un qui risquerait quoi que ce soit pour le Président qui est entouré d'une armée qu'il n'a pas créée et qu'il ne commande pas... et qu il dépend de la circonstance la plus obscure que les troupes

(1) 5 mar» 1850.

(2) 15 février 1850.

(3) 17 février 1850.

rélèvent sur le pavois impérial, ou le conduisent à Vincennes.

La Liberté (1) est condamnée à 2,000 francs d'amende pour ses articles sur le coup d'État. « Si, dit-elle, par impossible ce coup d'Etat s'accomplissait un jour, aurait-on la loyauté de nous rendre notre argent? «

La République (2) donne la note vraie en disant que l'Elysée a un but qui lui est propre et que la majorité en a deux; que les trois politiques en présence visent toutes quelque chose qui se trouve en dehors et au delà de la Constitution; que l'Elysée est plus pressé, plus impatient; que les deux fractions de la majorité, au contraire, ajourneraient volontiers la réalisation de leurs espérances ; mais qu'au fond personne dans cet étrange gouvernement ne se soucie beaucoup de la République ni de la Constitution.

A ces réflexions il faut ajouter celle-ci pour que la situation soit exposée dans toute sa réalité, c'est que le prince avait le pays pour lui, — tandis que les deux autres partis ne l'avaient pas, — le pays qui lui tendait les bras, qui l'appelait son sauveur, et qui n'entendait point se priver de ses services.

— Au commencement du mois de mars paraît une brochure qui fait beaucoup de bruit. Elle a pour titre : Révision légale de la Constitution et est signée : F. N. Vaucorbeil. Celui-ci est le bibliothécaire de l'Elysée, et l'on comprend alors facilement l'émotion causée par cette publication. « La Constitution de 1848, y lisait-on, a multiplié autant qu'elle a pu les prérogatives du pouvoir législatif, et cela nécessairement aux dépens du pouvoir exécutif qu'elle semble dans sa sagesse avoir voulu rendre impossible... Aujourd'hui, au milieu des périls et des embarras qui nous pressent, si la majorité refuse son concours au pouvoir exécutif pour reviser la Constitution, celui-ci a le droit de se mettre au-dessus du refus et d'en appeler au pays... On s'abuse étrangement si l'on croit que sous un régime démocratique le pouvoir législatif doit avoir le

(l") 16 février 1850. Saisie le lendemain; elle cesse alors son opposition ardente et devient un organe légitimiste prêchant la fusion. (2) 21 février 1850.

pas sur le pouvoir exécutif. C'est là précisément le contraire. Sans doute le peuple fait preuve de confiance envers ses représentants.., mais il en donne une bien autre marque au pouvoir exécutif; il le revêt de sa force et de sa volonté ! Il remet volontairement dans ses mains tout ce qui constitue matériellement la puissance. Il est si absolu dans sa foi qu'il lui donne ce qui peut l'asservir et l'écraser... Si, nommé pour agir, on veut le tenir immobile dans un cercle de difficultés et de contradictions, son droit est de rompre et de franchir ces barrières... Donc il faut que le pouvoir exécutif soit prêt à tout événement et en mesure de se transformer d'un jour à l'autre... Si 1 un des deux pouvoirs manque de résolution, il faut que l'autre en ait. Que ce pouvoir dont notre salut dépend ait donc la force de nous sauver; s'il le peut, il le doit! »

Le yational (1) juge ainsi ce travail : a ... M. Vaucorbeil demande tout simplement la constitution de l'Empire, à cela près qu'il ne parle pas de l'Empereur. Il réserve ce point pour une autre occasion... Qu'avons-nous vu autre chose depuis une année que des tentatives de ce genre, inopinément hasardées, afin de tâter l'opinion, puis hypocritement désavouées devant l'indignation publique, pour être bientôt renouvelées sous une autre forme? » La République (2) s'écrie : * ... Va-t-on nous refaire l'Empire sans l'Empereur, le despotisme moins la gloire? Adorerons-nous l'ambition sans le génie et les bottes du grand hommes coiffées de son petit chapeau? Ah! la France n'est pas encore réduite à subir une dictature de carnaval ! .. . » L'f7/t/o«(3j n'est pas moins irritée : « Un nouveau cri de guerre, un appel insensé à la violence et aux coups d'État vient encore une fois d'éclater au milieu de nous. II s'agit d'une sorte d'audacieux pamphlet qui met depuis deux jours le monde politique en émoi. Si les hommes de TÉlysée sont étrangers au livre de M. Vaucorbeil, qu'ils le déclarent avec franchise; si au contraire ils l'ont autorisé,... qu'ils cessent de crier à la

(1) 9 mars.

(2} 10 mars.

(3) 9 mars.

défiance ou au mauvais vouloir des partis mode'rés. Cette défiance devient naturelle ; cette défiance n'est que trop justifiée. » Pour le Siècle (1), « il ne peut y avoir un homme qui refuse de comprendre. Légitimistes, voulez-vous une parodie de l'Empire? Orléanistes, voulez-vous un despotisme ridicule? Hommes d'ordre, voulez-vous le chaos? En présence de pareilles publications qui ne font que reproduire plus insolemment des velléités déjà indiscrètes, vous avez un grand devoir à remplir... L'opinion (2) est aujourd'hui que l'Elysée se regarde comme supérieur à l'Assemblée législative, à toute l'administration, à la presse, aux anciens et aux nouveaux partis. Cette supériorité qui n'existe aujourd'hui que dans une suffisance toute personnelle voudra passer dans la Constitution... Tout le monde sait que l'Elysée a rayé d'avance le mot monarchie et qu'il y a substitué celui d'Empire... Que restera-t-il donc debout? Un homme et une étoile! L'insuffisance et la superstition... ! Le pape Pie Vil (3) disait au grand Napoléon : Come<iîenfe / Que dit le pape Pie IX de l'Elysée?» La Gazette de France estime qu'un coup d'État n'est pas à craindre ; que, d'ailleurs, il n'aurait aucune base pour s'établir; que, le lendemain, la guerre civile éclaterait dans les quatre parties de la France, et que ce n'est pas l'Empire qui en sortirait finalement.

Pour répondre à la brochure Vaucorbeil ï Événement publie le tableau suivant :

12 journées de l'Empereur. 12 journées de Louis Bonaparte.

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