‹ Napoléon III et les femmesChapitre 4 sur 40 · DU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE CONSIDERE COMME AMOUREUX · texte numérisé non relu

DU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE CONSIDERE COMME AMOUREUX

Le prince au physique. — Son signalement. — Ses yeux sont curieux. -r-.Ce que les femmes pensent de sa beauté. — Sa jeunesse et son éducation sentimentale. — Un site romanesque à Arenenberg. -^ « Le doux ténébreux. » — Il est romanesque et théâtral. — Il n'aime pas la poésie. — C'est le troubadour. — Ses projets de mariage. — Il ne veut pas devenir le mari de la reine de Portugal, — Mme S... et souvenir que lui garde le prince. — Son roman avec la princesse Mathilde. — Bruits de mariage avec la fille du czar. — La miss de Caraden-Place. — La fiancée millionnaire. — Le chapitre des princesses. — Comment ces projets de mariage échouent. — Un mot du roi Jérôme. — « Il épousera la princesse qui lui montera la tête... ;^ -- Le mariage de l'Empereur.

VANT le moral, c'est, tout naturellement, le physique qui frappe la femme dans l'amant. Louis* Napoléon, fils du roi Louis et de la reine Hortense, est-il pour elles le bel amant rêvé en ces temps où, dans chaque homme, il est un troubadour qui sommeille? Qu'a-t-il, lui, en dehors de son titre de prinCé et de neveu de Napoléon, pour les séduire, les conquérir, propager en leurs faibles âmes les incendies des passions

romanesques? Comment est-il? Il en faut convenir, en général, les femmes de son temps, ses contemporaines, le jugent avantageusement. -« L'Empereur est petit de taille, mais rempli de dignité, » dit la comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie (i). Des documents de police vont nous dire, avec précision, cette taille. En 1840, il a trentedeux ans. Pour l'affaire du coup d'État [de Boulogne, il comparaît devant la Cour des Pairs et le dossier du procès s'ouvre par son signalement. Il a i m. 68, dit la pièce (2). Mais, chose curieuse, alors qu'on l'imagine grandir en veillissant, comme il paraît^ d'usage,2jlui, tout^au^ contraire, rapetisse. En|i846, quand il s'évade de^a orison de Ham, son signalement lui [donne i^m. 66j(3). Et, en 1848, c'est"à la même mesure|que, dans une pièce^similaire,| s'arrête le ministre de l'Intérieur (4). Je^n'explique pas cette anomaliej; je la constate|et*en tire, comme conclusion, que le prince, en fait, est de taille médiocre. Il laVachète par une aisance de belle allure,2discrète, réservée [(5).''|« Épais de corps et court de jambes (6)^», ce double défaut disparaît quand il est à cheval. Alors,] il paraît^véritablement] à son avan-

(i) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries; i852-i858; Paris, 1900, in-i8, pp. 180-181.

(2) Cour des Pairs de France ; Attentat du 6 août 1840 ; Procès-verbal des séances relatives au jugement de cette affaire ; Paris, 1841, in-4, p. 47.

(î) Archives communales de Boulogne-sur-Mer. — Dossier du coup d*E(at. — J'en dois l'aimable communication à l'obligeance jamais lassée de l'archiviste de ce dépôt, M. Emile Hiance.

(4) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte ; Paris, 1889, in-i8, p. 12.

(5) Mémoires du docteur Thomas W. Evans ; traduits par E. Philippi ; Paris, 1910, in-8, p. 3o.

(6) Témoignage d'un contemporain, Adolphe de Candolle, qui connut le prince en Suisse. — Eugène de Budé, Les Bonaparte en Suisse ; Genève, Paris, 1905, in-i8, p. 208.

tage (i). De Moltke, l'ayant vu pour la première fois, écrit à sa femme : « Il a une très belle tenue à cheval : il est moins bien à pied (2). » Mais, enfin, ce n'est pas à cheval que se fait l'amour, et il en faut bien descendre pour condescendre aux soins de la passion. Alors on constate derechef, et c'est une femme qui le dit, que « le prince Louis était trop petit pour sa tète à caractère (3) ». Il a donc une « tête à caractère ». Laquelle? Les pièces officielles, qui n'envisagent pas les choses sous l'angle romanesque, lui donnent des cheveux et sourcils châtains (4), des yeux gris et petits, le nez grand et fort, la bouche moyenne, les lèvres épaisses, le menton pointu, le visage ovale, le teint pâle, les épaules larges où s'enfouit la tête, le dos voûté (5). C'est là le prince Louis-Napoléon de 1840 à 1848. Empereur, il n'a guère changé. La petite moustache blonde du signalement de 1846, est devenue plus longue, le teint pâle de 1848 a tourné au jaune léger (6), mais l'ensemble est demeuré sensiblement pareil jusqu'au jour de l'embonpoint venu. Mais ce qui, à une déchéance précoce, a survécu et résisté, c'est l'œil, le regard. Ce sont les yeux qui, chez tous les contemporains, ont frappé le

(i) Vicomte de Beaumont-Vassy, Les Salons de Paris et la Société parisienne sous Napoléon III ; Paris, 1868, in-i8, pp. I02-io3.

(2) Fernand Giraudeau, Napoléon III intime; Paris, iSgS, in-8, p. x. — <c II était excellent cavalier et très adroit aux exercices de corps, de petite taille, mais agile et musculeux. » — Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien ministre (1807-1869); traduits de l'anglais avec l'autorisation de l'auteur, par M.-A. B.; Paris, i885, in-i8, p. ai.

(3) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. I, pp. lo-ii.

(4) « ...Ses cheveux étaient châtains. » -- Mémoires du docteur Thomas W. Evans... ; p. 3o.

(5) Je résume ici les trois signalements du prince en 1840, 1846 et 1848.

(6) Mémoires du docteur Thomas W. Evans... ; pp. 29-30.

plus dans le visage de Napoléon III. Ce sont, dit un petit écrit politique de 1848, « des yeux d'émail, sans feu, sans intelligence (j) ». A la réalité, ils étaient assez pareils à ceux de sa mère, la reine Hortense (2). Ils étaient « petits, d'un bleu grisâtre, et généralement sans expression, ce qui tenait à ce que ses paupières tombaient, comme s'il eût été somnolent (3) ». « Nageants et remplis d'une sorte de satisfaction romanesque (4) », ils étaient « perdus dans le vague (5) ». Ce « regard éteint (6) » vous fixe « comme à travers une vitre (7) ». Il semble recouvert « d'un voile de rêverie et de langueur (8) ». Cependant, lorsque quelque chose amuse l'Empereur, ses yeux s'animent « merveilleusement (9) » et ils deviennent, tour à tour, vifs et caressants (10). Tel que, le regard plaît aux femmes. « J'ai

(i) Les Prétendants devant le peuple ; Paris, novembre 1848, in-i8, p. 7.

(2) Vicomte de Beaumont-Vassy, Mémoires secrets du XIX' siècle ; Paris, 1874, in-i8; p. 849.

(3) Mémoires du docteur Thomas W. Evans... ; pp. 29-80.

(4) Henri Boucher, Souvenirs d'un Parisien (i853-i862) ; Paris, 1909, in-i8, t. II, p. 248.

(5) Vicomte DE Beaumont-Vassy, Mémoires secrets du XX' siècle...; p. 349.

(6) Témoignage de de Moltke, dans Fernand Giraudeau, Napoléon III intime... ; p. x.

(7) Général de Ricard, ancien aide-de-camp du roi Jérôme, Autour des Bonaparte; fragments de mémoires publiés par L, Xavier de Ricard; Paris, 1891, in-i8, p. 210.

(8) Philarète Chasles, Mémoires; Paris, 1877, in- 18, t. II, p. 145. — C'est de ce Philarète Chasles, célèbre alors pour ses prétentions malheureuses à l'Académie, que Théodore de Banville disait plaisamment :

Plaignez, mes chers amis, ce pauvre Philarète, Qu'au seuil de l'Institut toujours un fil arrête.

Cette épigramme est citée par Edmond Biré, Mes Souvenirs ; 1846- 1870; Paris, s. d. in-8, p. 137.

(9) Mémoires du docteur Thomas W. Evans... ; pp. 29, 3o.

(10) A. GranierdeCassagnac, Souvenirs du Second Empire; Paris, 1879, m- 18, t. I, p. 38. — H. Thirria, Napoléon III avant l'Empire; Paris, 1895,

entendu, dit le général de Ricard, beaucoup de femmes se pâmer de ce regard ; ce qui est mystérieux et inintelligible attire toujours les femmes (i). » L'une d'elles en a dit : « Son regard se perdait dans l'inconnu voilé d'ombre (2) », et une autre, plus longuement : « Les yeux bleus, un peu effacés de couleur, me semblaient d'un charme inexprimable. Ordinairement voilés comme s'ils regardaient en dedans, ils savaient devenir parfois expressifs et témoignaient de la bienveillance, de la bonté. Ils devaient être éloquents à parler d'amour (3). » La dernière phrase prouve que nous ne sommes pas sortis de notre sujet. Elle permet de poser une dernière question sur l'ensemble du physique du prince. Ici, les témoignages masculins abondent, et ils ne sont pas en sa faveur. « Il est très désagréable à voir», dit péremptoirement un pamphlet (4). Pamphlet, oui, mais corroboré par des dires beaucoup moins suspects et non moins affirmatifs. Ainsi, un ami, cependant, le docteur Evans, déclare : « Il n'était pas beau dans le sens

in-8, t. I, p. 3. — M. Arthur Meyer qui vit l'Empereur en 1870, a écrit : « Aucun peintre, aucun sculpteur n'a pu rendre son regard. Ce regard ne fixait pas, il enveloppait, et chacun, cependant, se sentait réchauffé par son rayonnement. » Et, l'ayant revu après la chute de l'Empire, à Chislehurst : « Il avait le regard comme absent. » — Arthur Meyer, Ce que mes yeux ont vu; Paris, 1912, in-i8, pp. 5, 47.

{i) Général de Ricard, Autour des Bonaparte...; p. 210.

(2) Mémoires de la princesse Caroline Murât, cit. par Clément Martin, Dans les coulisses du Second Empire., dans La Repue, i" décembre 1910, p. 622.

(3) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. I, p. II.

(4) Louis Bonaparte et ses principaux séïdes ou ce que sont les conspirateurs du 2 décembre, dans Victor Hugo [apocryphe], Les deux Cours et les Nuits de Saint-Cloud ; LondreSy Bruxelles, 1870, in-i8, p. 104.

communément attaché à ce mot (i). » — « Quel avorton ! » remarque un Parisien qui le rencontre en 1864 (2). Et un indifférent, un peu symp'athique, observe que « sans être absolument laid, il n'était pas bien, peu imposant (3) ». Rappelle-t-il l'Empereur, son oncle ? Oui, à en croire ceux qui font servir son physique à sa politique. « Son visage rappelle évidemment le type napoléonien, » est-il dit dans une brochure de propagande tirée à 100.000 exemplaires (4). Mais, quand, quelques semaines après, il s'en vient siéger pour la première fois au Palais-Bourbon, La Presse constate « qu'il n'a avec l'Empereur aucune espèce de ressemblance (5) ». L'Empereur, lui, manifestement, ne chercha point à avoir dans sa personne ce qui peut plaire à la femme. Il en est différemment avec Louis-Napoléon : « Toute sa tenue, chevelure et moustaches cirées comprises, est celle de l'homme à prétentions (6). » Résultat : « L'ensemble [de sa personne] était agréable et plaisait (7). » Pas à toutes cependant. « Ni sa figure, ni sa tournure n'ont rien de distingué, » disait déjà de lui, en 1837, à Baden-Baden, la baronne du Montet (8). Un contemporain

(i) Mémoires du docteur Thomas W. Evans... ; p. 29.

(2) Henri Boucher, Souvenirs d'un Parisien... ; t. II, p. 5i.

(3) James de Chambrier, La Cour et la Société du Second Empire ; Paris, 1902, in-i8, p. 218.

(4) Histoire complète de Louis-Napoléon Bonaparte ; Paris, 1848, in-i8, p. 73.

(5) André Lebey, Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848; avec des documents et des portraits inédits ; Paris, s. d. [1908], in-8, t. II, p. 42.

(6) Henri Boucher, Souvenirs d'un Parisien., . ; t. II, p. 249.

(7) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. I, p. II.

(8) Souvenirs de la baronne du Montet; i y 8b- 1 866; Paris, 1904, in-8,p.3o6.

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