SCÈNE II
La scène représente le palais de rElysée-Bourbon, à Pans.
NAPOLÉON entre, tout couvert dépoussière, suivi de son SECRÉTAIRE.
K.iPOLÉON.
La fortune , qui était habituée à me combler de ses bontés , est devenue pour moi une divinité sévère , de laquelle j'arrache avec peine quelques faveurs, qu'elle me fait ensuite payer bien cher. Je n'ai gagné qu'une victoire, qui a été bientôt suivie de la malheureuse bataille du Mont-Saint-Jean. L'armée , victorieuse jusqu'au soir, a été prise subitement d'jine terreur panique ; elle s'est fondue en un instant ^^. On se la peindrait dilTicilement dans cette nuit de douleur : c était un torrent hors de son lit; elle entraînait tout ^^ J'ai demandé à Carnot un secours d'argent et une levée de 3oo,ooo hommes; il me refuse l'un et l'autre. Lucien est d'avis de dissoudre les chambres; mais Davoust ne veut pas se compromettre, et j'ai refusé de prendre un parti si hasardeux.
LE SKCRÉTAIRE.
A l'heure de votre puissance, les constitutionnels pouvaient avoir pour vous beaucoup de déférence ; mais au temps de votre faiblesse, ils n'auront aucune compassion : il n'y a que la force pour soutenir l'autorité de votre majesté; la victoire de Ligny était annoncée hier par cent
coups de canon; les impérialistes étaient dans l'exaltation, les libéraux incertains, et les royalistes accablés. Aujourd'hui que votre majesté a porté elle-même la nouvelle de sa déroute à Waterloo , tout est changé.
Un rien décide souvent des plus grands événemens. J'ai juré de vaincre et de sauver la patrie , et quoique toute l'Europe soit armée contre moi, je tiendrai, ce serment , si je ne suis trahi par mes compagnons d'armes. Les ministres, même les maréchaux, adoptent l'intérêt de la chambre, de préférence au mien. En révolution, on oublie tout; le bien que vous faites aujourd'hui , demain sera perdu de vue. La face des affaires une fois changée , reconnaissance, amitié, parenté, tous les liens se brisent , et chacun cherche son intérêt. On m'a conseillé d'abdiquer la couronne , avant de me placer à la tête de l'armée ; mais il ne me reste quà confondre les factions par ma présence y à tomber sur elles com,me la foudre '**. J'avais bien pensé à congédier ces gens-là : c'en est fait; ils vont perdre la France".
LE SECRÉTAIRE
Ils sentent l'occasion favorable; ni les uns ni les autres ne déguisent leurs projets. Les deux chambres ss sont assemblées dans l'espoir que la France pourrait obtenir une paix durable ; elles proclament l'indépendance de la nation menacée , et déclarent leurs séances permanentes. Le parti constitutionnel s'élève contre nous. Constant et Lafayette invitent les chambres à se montrer, à se rallier sous le vieil étendard tricolore de la liberté, de l'égalité et de r ordre public ^^
Où est le bulletin? Voyons (Lisant le bulletin, )
Elle était gagnée Elle est perdue. La lâcheté a fait
une surprise à la victoire Ils ne sont pas habitué* à
vaincre ; ils abuseront de leurs succès.
LE SECRÉTAIRJi.
Les royalistes mesurent leur force; les libéraux profiteront de la circonstance.
Tant mieux; les masques tomberont. Appelez les ministres L'ôssemblée constituante avait des idées saines. Je ferai connaître tout aux chambres ce soir; il faut
dire la vérité : convoquez le conseil Ce ncst pas la
coalition qui peut me détrôner , ce sont plutôt les idées libérales ^\ Me voilà réduit à connaître ce que c'est que d'avoir heurté la civilisation de mon temps. J^ai eu des torts contre le peuple; c'est à lui que je dois tout, et je ne puis me rétablir que sous un gouvernement fixe et modéré. Les chambres et la constitution nouvelle seront désormais des garanties suffisantes , et c'est aux alliés seuls à nous donner la paix.
LE SECRÉTAIRE
Vous avez cinquante victoires à opposer à une défaite.
Dans leur aveugle passion^ les rois ont déchaîné le peuple contre moi. Sous mon empire , je n'ai pas voulu ouvrir contre eux la digue de ce torrent. Ils seront entraînés par lui. Comment n'y ont-ils pas songé ? Je me suis trompé; ils na tiennent compte de rien; mais ils verront ^'^l
{Il sort,)
LE SECRÉTAIRE , SCuL
L'abus de la prospérité, voilà la source de tous ses malheurs. Tout ce que l'on peut réunir d'adulations et de séductions, lui fut prodigué. Les écueils du trône et la vaine gloire ont changé ses idées : par son alliance funeste avec les princes , par son empressement à s'associer à leurs mœurs , à leur politique, à s'identifier à leur existence ^ il a couru à sa ruine. Ses victoires ont sauvé la république; sa conduite a perdu l'erapirc.