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SUARD

Suard, c'est le Publiciste. Ces deux noms évoquent le souvenir d'un talent vigoureux et d'un vaillant journal.

Déjà, depuis le commencement de la Révolution, Suard était en possession d'une grande réputation

34e NAPOLÉON JOURNALISTE

dans la littérature et dans la politique. A Tavènement de Bonaparte, le Publiciste occupait une place importante. Il était fort répandu dans la société, et trèsgoûté par les gens d'esprit. Le talent de ses rédacteurs^ la qualité de sa clientèle, attirèrent bientôt l'attention de Bonaparte et de Fouché. Suard était difficile à séduire. Il manifestait, avec la prudence que commandaient les circonstances, une certaine défiance contre le nouveau gouvernement. On l'avertit avec ménagement du danger qu'il courait, et, comme il n'aimait pas les aventures, il prit peur. Il renonça à la direction de son journal et adressa directement à Bonaparte une lettre dans laquelle il décrit, avec une timide sincérité, son état d'âme actuel :

a Quelque important que soit pour moi le succèsdu Publiciste^ je n'ai pas voulu mo charger de la direction, afin de ne pas fortifier les préventions déjà existantes, par celles que pourraient y ajouter des inimitiés personnelles. »

C'est une allusion aux sentiments bien connus de Fouché à son égard. Et il ajoute sagement :

« Je respecte tout gouvernement par cela même qu'il est établi. Je l'aime dès qu'il m'offre tranquillité et sûreté. Je trouve ces deux biens dans votre gouvernement. »

Suard exprime là l'opinion que presque tous les Français de cette époque éprouvaient à l'égard du Premier Consul.

Suard demande, en terminant, à Bonaparte de se

faire seul juge des accusations formulées contre le Publiciste.

Il comptait sans la susceptibilité aiguë du Premier Consul qui lie trouvait jamais les journalistes assez dociles et qui s'irritait de la moindre critique. Suard lui donna à ce sujet, dans une nouvelle lettre, un conseil que Bonaparte n'était guère propre à écouter.

« C'est, lui dit-il, encourager la satire que de s'y montrer sensible, et c'est un moyen de force que de se confier à sa force. »

Sage recommandation à l'adresse des hommes politiques de tous les temps. ^

Quelle que fût la prudence des rédacteurs du Publiciste^ ils éveillèrent maintes fois la défiance de Napoléon. Nous en trouvons de nombreux témoignage» dans la Correspondance. C'est en vain que le gouvernement essaya de se les attacher. Ils gardèrent, jusqu'à la disparition du Publiciste^ en 1811, une indépendance relative.

En une circonstance tragique, après l'exécution du duc d'Enghien, Suard s'honora grandement par une protestation qui mérite de figurer parmi les plua nobles pages de la presse française.

Quand le drame de Vincennes fut accompli, Bonaparte sentit autour de lui l'indignation publique.

Ses meilleurs amis gardaient un silence accusateur. Il essaya de ramener l'opinion. Un jour, il envoya quelqu'un à Suard, pour le prier à sa manière, c'està-dire impérieusement, de faire l'apologie du crime

en Texpliquant. C'était Foucbé qui était chargé de I

ce message. ^

Suard se redressa fièrement contre cette tentative de séduction. Il répondit par ime belle protestation qu'il faut citer pour Tbonneur du journalisme sous Napoléon.

« J'ai soixante-treize ans; mon caractère ne s'est pas plus assoupli avec l'âge que mes membres; je veux acbever ma carrière comme je l'ai parcoiu'ue I

« Le premier objet siu* lequel vous m'invitez à écrire est un coup d'État qui m'a profondément affligé, comme un acte de violence qui blesse toutes mes idées d'équité naturelle et de justice politique.

« Le second motif du mécontentement public porte sur l'intervention notoire du gouvernement dans une procédure judiciaire, soumise à une cour de justice. J'avoue encore que je ne connais aucun acte du pouvoir qui doive exciter plus naturellement l'inquiétude de chaque citoyen pour sa sûreté personnelle. Vous voyez que je ne puis redresser un sentiment général que je partage. »

Comment cette belle leçon fut-elle reçue ? On ne le sait pas au juste.

Elle ne fit sans doute qu'augmenter la haine de la presse chez Bonaparte.

Il convient d'associer à la mémoire de M. Suard celle de sa femme qui fut pour le Publiciste une collaboratrice active et persévérante. Elle rédigeait à elle seule le feuilleton du journal en signant tour à tour ses articles de toutes les lettres de l'alphabet.

Elle prétendait ainsi produire la même illusion qu'obtint ce soldat de Tantiquité qui, défendant seul une redoute pendant la nuit, se montrait partout à la fois en imitant les cris et les différentes voix de toute une compagnie.

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