RUB VIVIENNE
M Dooa ZZZVI.
Les lecteurs qui se souviennent d'un ouvrage publié sous le iitted' Ahasvérus, reconnaîtront^ malgré la différence des sujets, que le poème auquel ces lignes servent de préface est^ en quelque sorte, le complément du premier, et qu'ils concourent tous deux au même ensemble. AhMvénis , dwàs la pensée de celui qui l'écrivit, représentait, par son sujet , la poésie du passé, de Thistoirc générale, de cet homme éternel en qui s* absorbent tons les hommes et qui s'appelle humanité. Le poème qui le suit aujourd'hui appartient à la poésie du présent ;îil a
pour sujet V homme individuel , le héros, Napolcou. A ces deux fragmens s'ajoutera plus tard une troisième partie qui complétera le sens des précédentes. En attendant qu'elle soit achevée , Tobscur monument que Tauteur eût voulu édifier reste exposé à plusieurs attaques, dont quelques-unes peut-être, et surtout Faccusation d'une tendance irréligieuse, eussent été repoussées si le lien qui réunit ces divers fragmens se fût montré dès le commencement.
Que si l'on demande , d'abord , de quel droit un écrivain sans mission a osé toucher le sujet que j*aborde aujourd'hui , je répondrai que les plus grands sujets ne sont pas toujours les plus difficiles à traiter; que le devoir du poète est d'exprimer, non pas d'inventer la poésie ; que les plus vastes objets, Dieu , la nature, le héros, sont les motifs habituels des chants des poètes les plus obscurs et les plus populaires. S'il est des sujets sacrés dans la mémoire des peuples , ceux-là ne repoussent guère les esprits qui les cultivent avec une piété sincère. Enfin , j'ajouterai qu'ayant passé les premières et les meilleures années de ma vie dans les bras des soldats et dans les camps de l'empire , je n'ai pas été tout-à-fait le maître de choisir mes souvenirs. Souvent il m'est arrivé, ainsi qu'a d'autres hommes de mon temps, de penser qu'il eût été biçn de mourir dans ces saintes batailles de 4 84 4 et de 4 84 5 , où s'agitait la question de tous , non pas la question d'un seul ; mais l'âge m'ayant manqué , comme à eux , pour cela , et plusieurs des événemens qui ont suivi ayant plutôt confirmé qu'effacé ce regret, j'ai cherché du moins à entretenir en moi-môme et dans quelques autres la commémoration de tant de glorieuses ntorts; et si j'ai échoué ici dans mon entreprise, j'espère n'être accusé ni par les vainqueurs ni par les vaincus^ d'avoir inconsidérément profané leur mémoire.
Une raison plus spécieuse, de repousser cet ouvrage sans examen reposerait sur l'idée presque universellement admise que l'esprit français est impropre à l'épopée , et que notre
langue est pritée da génio héroïque; Pour éonner h cette opinioB sa valeur précise , il n'est pas inutile de yoli" dans quelle époque elle s'est formée* Personne n'ignore aujourd'hui que la FfMice du midi et du nord a produit au moyen fige plus de monumeos épiques qu'aucune autre contrée de l'Europe; le joor n'est pas loin où la publication des manuscrits du xii* et du XIII* siècle ne laissera plus sur cela aucun doute. Les écri^ vains du siècle de Louis XIY, poussés dans d'autres voies, négligèrent presque entièrement la question de l'épopée. Cette question ne parut décidée en France qu'après l'expérience dé Voltaire. On ne reconnut pas alors que les critiques provoquées par la Heihiade accusaient répoqtie où elle fût écrite, bien pins que le génie même de la langue française. Le xvni*' siècle , prêt à délier toute tradition , était le contraire des époques épiques ; et il n'était guère possible que les guerres de la régence réveillassent nulle part l'héroïsme éteint. Par un effort de génie tout individuel , Voltaire s'éleva à de brillantes imitations de la poésie alexandrine et romaine. Mais un homme a beau faire ; dans ce genre de poésie, si la pensée et la volonté de tous ne font pas la moitié de soti œuvre , cette œuvre est impossible.
Depuis ta Henriade une révolution a surgi. Un bouleversement de tout le passé , des guerres colossales , lemonde ébranlé, un notiveati pouvoir instituant une nouvelle époque, non-seulem^t le inonde changé, mais l'histoire redevenue héroïque; tontes ces choses auront-elles laissé le problème le plus élevé de l'art dans les termes où il était placé? Évidemment non. Si l'histoire a pris un caractère épique, la poésie fera comme elle. Dans tous les cas il est permis , sans témérité, de tenter aujourd'hui une voie si manifestement ouverte par les événemens. Ne serait-il pas étrange que le peuple que l'on dit être le plus héroïque dans l'action fût le seul qui manquât , dans sa littérature, du génie des choses héroïques?
Ce génie , en effet , n'est rien autre , dans une nation, que le
sentiment qu'elle a d'elle-même et de son action sur le monde. Aussi n'en connaît-on aucune qui ea ait été tout-li-fait dépourvue. Tous les peuples n'ont pas eu un Homère , mais tous ont eu des fragmens plus ou moins [grossiers d'Iliade. Si cet élément ne se retrouve pas dans la littérature frsinçaise, c'est, il semUe, la preuve la plus convaincante que le développement de cette littérature n'est pas achevé, et qu'au contraire il lui reste toute une phase k parcourir.
Quoiqu'il en soit, c'est en s'appuyant sur les idées qui précèdent que l'auteur a été soutenu dans sa tâche. Il n'ignore pas que cette tâche est du nombre de celles qui ne s'accomplissent pas en entier par un seul homme. Il faut ici que beaucoup périssent pour qu'un seul survive, et Je premier qui tente d'exécuter cette œuvre en est presque infailliblement victime. Combien de poètes inconnus ayant Dante, Arioste, Gamoëns ! Pourtant leur œuvre , si elle a été sincère , n'a point été inutile. De même ici, si quelque chose , dans ce rude monument, mérite d'être conservé , l'avenir s'emparera de ses débris et leur imposera son sceau. Au lieu de chercher leurs sujets si loin de nous, pourquoi tant de poètes en France et hors de France ne se voueraient-ils pas à ce sujet, qui est celui de tous les peuples et de toutes les nationalités contemporaines? pourquoi ne reyerrait-on pas autour de ce grand objet de l'amour et de la haine de tous une nouvelle lutte de rapsodes ou de trouvères? Après avoir si bien combattu par le glaive , il semble que ce ne serait pas aujourd'hui une moins noble émulation pour les peuples que de s'engager ainsi dans cette lutte de poésie et de souvenirs nationaux.
Pour ma part , me trouvant par hasard un des premiers qui soienten très jusqu'au bout dans cettecarrière, etn'y étant soutenu par aucun niodèle consacré , j'ai dû reprendre et recommencer plusieurs fois ma tâche de la veille. Dans une vie presque toujours errante , je me suis appliqué à visiter le plus de champs de bataille qu'il m'a été permis de faire; autant que je l'ai pu ,
je me suis iafornië du caractère des passions que chaque peuple a apportées dàiis sa lutte. Mon plus ferme désir, dans une occasion où il eût été si facile de se laisser absorber par la gloire d'un seul , a été de n'être injuste envers aucun. Ce sujet est un grand champ des morts où chacun doit reposer en paix dans son noble toiï)i)eàu .
La première difficulté qui se soit présentée dans cet ouvrage a été 'la versification. Cette difficulté a été d'autant plus grande au commencement pour TaUteur, que n'ayant jamais écrit un seul vers depuis son enfance, il a rencontré dès Tabord des questions indécises encore dans l'art français. En effet, aucun monument n'a déterminé d'une manière irrévocable , en France, le caractère de la versification épique , ainsi que cela est arrivé pour le poème dramatique et lyrique. Corneille et Racine ont constitué le vers tragique. La stance lyrique a été fondée et déterminée par Ronsard et par Malherbe. Mais il n'en est point ainsi de l'épopée. Quel est, en français, la stance épique, et même une stance de ce genre est-elle possible? Quel est le mè- U^e? Y en a-t-il un seul', ou plusieurs? Aucune de ces choses, i véritablement parler , n'est déterminée. Dans cette ignorance , voici les fondemens sur lesquels l'auteur s'est décidé. En remontaùt aux monumens épiques , qui sont , en partie , Forigine de là littérature française , on reconnaît trois formes principales : le Vers de douze pieds et celui de dix pour les poèmes Carlovingiens, celui de huit pour les poèmes d'Arthur. Non-seulement les rimes y sont continues, mais on sait que la môme rime se répète trente, quarante , et même cent fois. Au contraire, dans les poésies lyriques, une partie du talent des troubadours est employée k créer de nouvelles combinaisons dans le mélange et l'entrelacement des rimes. De ces faits, qui ne souffrent aucune notable exception , semble surgir en France la nécessité des rimes plates ou continues dans la versification héroïque et épique. Il y a , en effet , dans cette répétition inmiédiate dont abusaient la poésie chevaleresque et arabe, un élément de tradition, un
écho qui correspond parfaitement au caractère de Tépopée. Si les vers blancs étaient possibles en français , ils seraient admissibles dans tous le^ genres de poésie , hormis la poésie héroïque. Le caractère dont il est ici question est très-bien marqué dans Thexamètre grec et latin. La chute uniforme de ces vers , le lourd spondée par lequel ils se terminent invariablement, correspond à la rime continue dans Thexamètre moderne. Ainsi l'auteur a été conduit i n'admettre que les mètres d'ori^ gine héroïque, et à obéir partout à la loi de continuité de la rime, excepté dans les fragmens lyriques ; car, si Tode et l'élégie appellent d'elles-mènes l'harmonie entrecoupée, on remarque qu'elle ne fs^it qu'énerver le vers; héroïque. Le désordre des assonances dans l'ode de Malherbe convient an trouble réel de la poésie lyrique; mais le vers épique doit avoir une itoul autre constitution; il doit pouvoir atteindre à tous les effets du dithyrambe sans se permettre aucun trouble apparent ; il faul qu'il ressemble à ses héros qui ne portent jamais sur leurs visages la marque des combats intérieurs. Son harmonie en sera plus rude et plus monotone , il est vrai ; mais son existaace est à ce prix. Ce vers devrait être le moins complexe de tous, point chargé d'accessoires , ni jamais embarrassé dans sa pour-^ pre ; il devrait étvp ferme et d'airain , naturellement grand , sans nécessité de se hausser a l'approche des grandes choses. H faudrait qu'il fût à Ifi fois populaire cpmme la ballade, natf comme l'enfant^ réfléchi comme le yi^l^rdi; sans QBSser d'être majestueux , il faudrait qu'il fût toujoursi simple et orné sans ornement.
En admettant les formes principales du yers à son origine, il a paru nécessaire d'employer le petit mètre dans les eommencemens du poème. Ce mètrq a semblé mieux proportionné dans ses formes avec le caractère du sujet a son début. Je ue crois pas qu'il fut possible d'employer long-temps , en ce( endroit , l'alexandrin, sans rencontrer l'enflure et la déclamation* Le vers de huit pieds, à la fois lyrique et épique, a été préféré
pour Oj^primer Tépoque aDtérieure, en quelque sorte, a Thistoire, et qui appartient plutôt k la famille qu'à la cité. En adoptant plus tard rhexamètre , il a para que Ton ne faisait ainsi que suivre et réfléchir, dans lés inflexions du mètre , les déreleppemens graduels du sujet.
Les détails de la versification une fois fixés, l'auteur a cher» ché à rendre au chant héroïque sa destination véritable , qui est d'être ou de pouvoir être chanté. Le sujet se décomposait de luimême en une suite de thèmes principaux, qu'qn lien indisso'luble rattachait les uns aux autres. Chacun de cesmomenspou' vait être exprimé dans une {Âèce qui emportât avec elle sa mélodie notée et mesurée^ comme tout vrai récitatif. L'idée du chant étant prise comme base entraînait l'idée de chœurs ; et par là s'irait la possibilité de ramener l'épopée à sop origine , et de la retremper par momens à source, danè l'ode et le poème lyrique.
Cette dernière question en amenait une foule d'autres , sur lesquelles il est nécessaire de dire ici quelques mots , bien que les développemens indispensables à ces matières doivent être renvoyés à un ouvrage plus étendu , d'oà sont extraites les lignes suivantes.
Les critiques ont long-temps fait consister la différence de l'qpopée et du drame dans la différence du récit et du dialogue. Néanmoins , il est constant que ces genres de poésie écliangent souvent leurs fermes. La narration est aussi fréquente dans le drame que le dialogue l'est dans l'épopée. Il est donc nécessaire de chercher dans une origine plus profonde les causes véritables de leurs différences.
Toute poésie, prise en soi, est lyrique; et l'ode est le poème primitif d'oà sortent tous les autres. La poérie, recueillie immédiatement à sa source, c'est-à-dire dans la religion, dans le culte, dans l'idée de pieu , n'est ni dramatique, ni épique; elle est lyrique. U est un moment, à l'origine des peuples, Oiàtoui poème est hymne, dithyrambe, cantique. C'est le caiitique de
Moïse aux sources de l'Oreb ; c'est Orphée ; ce sont les eddas Scandinaves ; ce sont lés litanies chrétiennes.
La poésie ne conserve pas immuablement cette forme sainte et sacrée; elle ne reste pas toujours sacerdotale. La con^ templation du culte ne t'enchaîne pas à jamais. À mesure que la foi des peuples est moins ardente, la poésie s'occupe d'un autire objet que de Dieu; elle se sécularise; c'est-à-dire qu'elle entre dans ce monde de lutte et de division qui se rencontre dans tout ce qui n'est pas immédiatement divin. Or, de quelle manière est-elle, et peut-elle être frappée du spectacle de l'univers? Tout Fart est contenu dans cette question.
Il Y a deux systèmes éternels sous lesquels la poésie peut Comprendre le monde. Premièrement , en présence de la foule d'objets qui le composent et de leur lutte apparente , la poésie , voisine encore de son origine, peut réfléchir Tunivers sous l'idée de l'influence et de la sagesse divine. Elle peut rechercher rharmonie du créateur et de sa création , préférablement à la discorde. Elle peut être frappée de l'enchaînement des choses et de leur ordre éternel ; elle peut s'inspirer de l'idée d'harmonie et de providence sous des noms différons; elle s'appellera alors la Poésie épique.
Secondement, elle peut n'être frappée que de la discorde de l'homme et de la nature , de l'homme et de Dieu , de l'homme avec lui-même. Elle recherchera les occasions de lutte avec autant de soin que la précédente recherchait le repos; elle insti-. tuera un dialogue, ou plutôt une querelle nécessaire entre tous les objets qu'elle fera comparaître. L'idée du hasard ou de la fatalité la gouvernera , au lieu de l'idée divine. Les dieux euxmêmes n'apparaîtront guère que vers la fin, au dénoûment, pour mieux témoigner qu'ils étaient absens dans le reste de la pièce. Elle vivra dé haines, de méprises; elle s'agitera dans les ténèbres du cœur de l'homme; elle s'appellera la Poésie dramatique.
Aixisi, deux aspects difSérens de l'univers et du Créateur, de
ia terre et da cM, et deux ordres distincts de poésie qai sont réfléehis par l'histoire. Dans FOrieDi primitif , rhumanité était encore, par sa pensée, trop près de son créateur, Tunité trop respectée, pour que le drame pût s'y développer dans sa forme complète. La Bible est ë la fois épique et lyrique. 11 faut attendre la séparation complète qui se fit chez les Grecs des choses di-* vines et des choses hmnaines, des dieux et des Titans, dq tmnpioetdelacité, pour trouver le drame sous la forme achevée deTart.
De ces origines différentes suivent naturellement les lois spé^ ciales de chacun de ces genres de poème. De Ik la différence de leurs constitutions; de leur génie, de leurs beautés , et si Ton poussait cet examen plus loin , du style et des formes métriques qui leur sont propres. «
La poésie épique étant , ë proprement parler, la poésie de laf providence ou le jugement divin de rbistoire; il ne lui suffit pas de peindre et de montrer les choses dont eUe s'occupe, il faut encore qu'elle en dévoilé les causes et les mystères. De là , la nécessité pour elle de Fasâstance du ciel, que Fou à traduite, dans la langue des critiques, par le besoin du, merveilleux. Cette nécessité a été tellement sentie, que Fon a cru que les temps modernes sont imiuroprés h Fépopée, sur ce fondement que le merveilleux y manque^ 11 est évident que Fon a confondu ici Fapparence des choses avec la réalité. L'épopée , sans doute , doit'étre pleine de Dieu; on ne peut y faire un pas sans y sentir la présence céleste. Mais en quoi la scolastique s'abusait, c'était de. croire qiié cette présence réelle dût nécessairement se manifester, comme chez les anciens, par un personnage palpable, tel qu'un Mercure, un .Oriffon, où une idéalité, que Fon appelait la Reifômmée ) la Discorde ; etc. On retombait ainsr dans une idolâtrie morte. €e n'est pas l'idole, mais le dieu, dont Fépopée a besoin. Ce n'est pas la présence divine sous la formé d'une personndité détruite, foe je cherche dans votre poème désert. Ce que je demande , c'est que les faits se passent
au sein de fa pensée divine, que cette peasée sotl, pour ains dire , le lieu des événemens. \oïh k première et l'uniqoe h du merteilleux; et yoilk aussi pourquoi Bossuet est épique, pourqud Voltaire a mis le drame k la place de Fépopée.
Une seoMida conaéqu^ee, qui se ^duit de cette première, est cdle-d. Si les é?énemen8 qui ioùi le siget de l'épc^pée se passent au sein de l'intelligence divine, il en résulte que ces évéMmena eux-mêmes doivent être éclairés de sa hunière; c'est-ihdire que le personnage épique doit apparaître très-différeni du personnage drasMtique. Le même personnage, conçu sous ces deux pointa de vue , s'exprimerait encore fort £f£iremment, dans des circoastances d'ailleurs semblables. Dans le drame, l'homme apparaît sous le point de Yue exclusivement humain. 11 est en proie à toutes les incertiludes de la réalité terrestre; il s'agîle dans les limites étroites du temps et de l'histoire, et plus k poète se plongera avec lui dans ces d>scurités , plus aussi il apinrochera de son but. Tout autre ^t le personnage épique; il a francfai Tbisloire, il appartient à une région j^us haute; c'est ce que les anciens exprimaient en l'appelant un demi-dieu. L'idée nous reste, le mot nous manque. Le héros est entré dans le domaine des choses immuables; il a un pied sur l'Olympe; il est sur le seuil éd Féternité. De là, le devoir du poète n^est pas seulement de le faire parler comme il a réeHement et himiainement parlé; nonseulement il faut qu'il lai fasse dire les choses que sa bouche n'a pas dites et que son cœur a pensées; mais il £aut «icore qu'il hii fasse révéler le seeret de sa irie , qull a lui-même ignoré. En un mot , il faut qu'ii fasse parler en hû la providence et Fintettigence universelle , bien plus que la voix d'une personnalité solitaire et caprideuse. Le personnage épique n'est pas seulement une personne; c'est un type, un siède , une époque qu'il (enferme en lui , et qu'il doit exprimer. U y en a qui représentent un peuple, d'autres une race, d'autres l'humanité entière, à une certaine époque; mais quoi qu'ils fessent, Hs ne sont
jamais seuls avec eax-méiiies, privés long- temps de la divinité, comme le héros en draine. S'il restait sur cela te mmn(k*e cd^urité j elle disparaîti*ait par la comparai$(m de TAgamemnon d'Homère et de l'Agamemnon d'Eschyle, ou du Cîd des riMoanceros ei du Ckl de Corneille.
Le rapport de l'épopée et de l'histoire est implicitement contenu dans ce qui préeède. L'ép<^pée ne copie pas l'histoire; eHe ne la contredît pas ; elle la transforme. E\\e s'empare des souvenirs du monde, eomme de dioses étemdlement vivantes, et elle leur prête une organisation nouvelle. Le devoir de l'bistoxiea est de se transporter dans le passé , de s'identtter avec lui; celui du poète est d'imposer i^ ce qui n'est plus la igure de ce qui est y d'immortalisé le passé, le présent et l'avenir, dans un même moment, ^i est le mom^at de l'art. L'historien s'iq^ie sur un fait qui a été, qui ne sera plus, qui ne peut pas être autre que ce qu'il a été; le poète s'appuie sur la tradition qui est , qui dure encwre , qui se développe , et s'accroît par son œuvre. Plus qu'aucune autre forme de l'art, l'épopée concourt k l'organisme de la civilisation , parce qu'elle est elle-même la tranaformstioa coaiinue du passé dans l'avenir, ou, pour mieux dire y le spectade de la vie même, 1 son principe et dans son dévdoppemenl. Aussi les ]âus grands poètes ont-ils été les i^us grands instrumens de changemens dans les idées, les formes , lea souvenirs, et les cultes de leur époque. Homère a tran^ormé le viâl Olympe, Dante le catholicisme; Raphaël , le plus épique des modernes 7 a transformé tout ce qu'il a touché.
D'ailleurs, si l'épopée émane de Tode , il s'ensuit qu'elle est pl^ ou moins mêlée de poésie lyrique , selon qu'elle est fïm m moins distante de son origine. L'épopée orientale n'est pas dans le même rapport avec la poésie lyrique que l'épopée peeque, ai celle-ci que l'épopée latine. En Orient, le cantique absorbe le récit. Eq Grèce, Fhymne et le récit soni parvenus dans Homère à un équilibre parfait Chez les Romains, Virgile ne conserve presque plus aucune trace de l'élément sacré. La
description a pris la place de la religion. Ce poète est le premier des épiques qui ait 6ié k ce mot : je chante , son caractère propre et littéral. Depuis ce moment^ la lyre antique a été muette. Le poète a parlé. Il a cessé de chanter.
Tout ce qui est éphémère ou artificiel dans les révolutions humaines est perdu pour Tépopée. Parmi les éyénemens, elle ne peut employer que ceux qui sont marqués du caractère de la nécessité et de la volonté céleste* Ceux qui flottent au caprice de la foule et qui ne sont qu'à demi ^ n'existent pas pour elle. De la même manière, tous les héros ne remplissent pas lea conditions qu'elle exige des siens. Le poète dramatique peut accueillir les caractères changeans, contradictoires. Les incer-* titudes des passions humaines serviront souvent ii nouer et à compliquer ses péripéties; mais voilk où Je poète épique se sépare encore diamétralement de la poétique du drame. Nonseulem^t/ pour lui, il faut que ses héros représentent un système de faits et de sympathies générales; pour entrer dans la voie d'airain de l'épopée, il est nécessaire que leur caractère soit immuable. .Toute tergiversation leur est interdite. C'est pour ces personnages que le mot de colonne de granit a été inventé. Ou voit par-là pourquoi, dans l'histoire, les personnages sont si rares, qui peuvent supporter sans plier la dure épreuve de l'art épique.
D'après ce qui précède , il résulte aussi que la poésie que l'on appelle fiction, a souvent besoin de réalité plus encore que Thistoire. Le poète, dites- vous, donne l'immortalité; c'est-àdire, parmi une foule d'objets , les uns périssables, les autres faits pour durer, il fait spontanémeni la différence de ce qui est passager et tie ce qui est éternel , quand Tunivera est encore plongé là-dessus dans l'incertitude.
Le monde grec a pa$sé par trois phases, qui ont présenté diacune un système de faits propres à Fépopée. La première est la guerre des dieux et des Titans^ Hésiode ne nous a conservé que le résumé ou l'argument des poèmes perdus de cette
— xni
époque. La seconde suit l'établissement des races,' ot, pour mieux dire, la conquête^ de la cité grecque. Elle est marquée par la prise de Troie et par les monumens homériques. Dans sa dernière forme , la Grèce s'est faite homme ; elle s'appelle Alexandre; il n'est aucun doute que, sous ce nom, elle ne renfermât encore au plus^haut degré l'élément héroïque. En effot, les poètes orientaux se sont emparés de sa dépouille; et jusque daus le moyen-âge , ils ont continué d*asurper cette dernière phase de l'histoire grecque. L'Orient reprenait alors ses droits par l'épopée, par la philosophie aiexandrine, par le christianisme.
Il suffit de jeter les yeux sur Rome pour reconnaître que son histoire , considérée dans ses rapports avec la poésie , n'est point aussi complète que l'histoire grecque: d'abord, l'époque et la lutte des dieux lui manquent, et ce n'est que par des artifices infinis que Virgile est venu à bout de déguiser cette impuissance. Les Héroides , signalées par Niebuhr, et qui remontent à l'époque des rois, sont tellement mêlées à leurs annales, et le ciseau de l'artiste les a si mal dégagées du bloc de l'histoire , qu'elles rentrent dans les études de l'archéologue plus que dans celles du poète. Quoi qu'il en soit, l'époque la plus riche assurément que l'histoire romaine ait présentée à Fépopée, est celle où le monde antique parvint à sa plus haute unité sous la puissance du premier des Césars* Que l'on essaie de se figurer, dans la langue prophétique du vi' livre de l'Enéide, tous les intérêts du monde antique rassemblés sur la limite de l'antiquité et des temps modernes, tant de peuples encore primitifs se groupant, avec leurs cultes et leur génie, autour de la louve romaine, dansl'attente du christianisme; les Gaulois, les Bretons, les Germains nouvellement décôqvwts; en Orient, les Parthes, les Numides, les vieux et nouveaux empires; et au faite de tout cela , César, à l'œil de faucon , portant dans son génie réfléchi tout le génie des temps modernes; et que l'on dise si l'épopée ne s'est pas trouvée là. Lucain en eut le pressenthneni; par
malheur^ il fut embarrasaé par la guerre ci?Ue. La ville lui ca* cha le monde.
L'bistoire des t^nups chrétiens n'a pas présenté moins souvent que rantiquité Içs conditious nécessaires de Tépopée. Il suffit de rappeler ici le christianisme sous la forme dtt cathoçisme au moy^n-âge , — Tébranlement et le renouvellement du iiM>nde par les races barbares , sous la figure de Charlemagne et des douze pairs pour le Midi ; de Siegfried et des Nifoelungen pour le Nord , — le règne des Arabes en Orient , — Topposition du Christ et de Mahomet , — la lutte des Maures et des Espagnols , — les croisades , — la prise de Jérusalem , la Troie chrétienne , ^- la lutte des Normands et des Anglo-Saxons y -^ FAmérique découverte , — Thumanité achevant d'enserrer le globe par la découverte deè Portugais , etc. . .
A cette série 4'évéoémens correspondent un grand nombre de moD^uçaens épique : tous ces monumens n'ont pleis atteint la perfection de Fart ; beaucoup ont été altérés par Timitation des anciens; d'autres, au contraire ; ne franchissent- pas les bornes de Fart populaire; d'ailleurs , on retrouve parmi eux les phases marquées plus haut. La période religieuse est naturellement signalée et close par la Comédie divine. — La période héroïque se compose, en Orient, de FAntar des Arabes, du Schanamehdes Persans; en Occident, de Boiardo, d'Arioste, de Camoêns, de Tasse, etc. A cette phase des héros se rattachent les sagas Scandinaves , — les Nibelungen , — le livre des héros, les romanceros espagnols , — les poèmes chevaleresques d'Arthur et de Charlemagne , les (ragmens des chants des Bohèmes , le Marco des Serbes , le Robin Bood des Anglo- Saxons, etc.. La troisième époque est l'époque philosophique. Sous cette dernière forme, ce «est plus seulement une race, un peuple, c'est Fhomme pris en général , qui fait le sujet de FépO^ pée. Cette période , ouverte par le Paradis perdu, plutôt indiquée que remplie par Goethe et par Byron , est encore a s^n commencement.
SiTépopéeest une des coodilions attachées néceasaireinéiil au spectacle du monde , si elle n'est pas autre diose que ces éfé-* nemeiis eux-mêmes se développant au sein de rintelligenee universelle, il s'ensuit qqe l'épopée est en soi aussi impérissable que la nature et que l'histoire ;.mai8 il est arrivé fréquemment que les critiques ont confondu l'épopée elle-même avec h forme consacrée chez les anciens; et ne retrouvant plus le type qull» s'étaient formé dans leur esprit , ils ont y plus d'une fois , nié la présence des éiémens épiques qui se remuaient sous leurs yeux. D'autres ont pensé que, de nos jours, l'épopée entière est réfugiée dans. le roman. On ne peut nier ici que le pria*" cipe de l'individualité s'étapt développé à l'exeès dans les teipps miodernes, cette épopée rapide de la, vie intérieure et cachée ^ que l'on nomme le roman , a dû acquérir dans Tart une impor* tance inconnue chez les anciens ; mais le poème hércrïqueet le ro-* man sont deux formes de l'épopée moderne qui coexistent de la même manière que la cité et la famille ; aussi est-ce une des pre- Qiières lois de la poétique du roman de ne point laisser s'effacer ses héros devant les héros de l'histoire et du monde. Par-deb ses personnages, on entrevoit sans doute les empires et les peu-* pies qui passent au loin ; seulement , ni ces peuples qui passent , m ces états, qui croulent ou qui surgisseot, ni ces vastes aventures du genre humaip , ne peuvent devenir s(hi objet knmédiat; et il périrait, le jour où , cessant d* être individuel, il se ferait, à proprement parler, sodal et héroïque. La différence du roman et de Tépopée est celle de l'homme et de l'humamté* Ces deux fi^iQes sont marquées dans l'antiquité par l'Odyssée et par riliade. Chez les modernes , Boçcace n'a pas détrôné Dante. Richardson n'exclut pasMilton. Cervantes ne détruit pas Camoêns.
S'il était besoin d'ajouter une confirmation ii ce qui précède^ je dirais que , de nos jours même , il est des formes épiques que jamais le roman , qpoi qu'il fasse , ne pourra résumer. Ces éiémens sont les chants populaires. Ou n'ignore pas que dans
rEurope entière se reproduisent ces chants où chaque nation recueille d'une manière ispontanée, etdaûs sa langue Vulgaire,* les'phasesde son histoire et les impressions qu'elle en reçoit. Oes^chants en vers formeraient dans leur ensemble , si on les recueillait, la véritable épopée populaire des temps modernes ;v ils seraient, pour la société actuelle, ce qu'ont été les chants du£id pour la société espagnole du moyen-âge. Or, il est évident que le roman , sans cesseï^ d'être , ne peut pas se faire l'écho littéral: de ces voix , de ces rhylhmes , et que ses préoccupations sont ailleurs. Quand même il les tournerait de ce côté, je demande encore comment la forme populaire, cadencée , métrique , serait pleinement résumée dans sa prose ; et par quel renversement d'idées il arriverait ici que la îittérature non écrite se trouverait plus savante que la littérature des livres, et quele peuple aurait aujourd'hui une forme plus cultivée que le poète et que l'artiste? '
De nos temps l'épopée n'est plus la propriété^'un peuple k Texelusion d'un autre ; elle n*est tout entière chez aucun , mais elle est toute en nous ; elle se rencontre dans celte vie de haine ou d'amour qui les emporte ensemble vers l'unité du monde futur. Delà résulte, si tous les peuples agissent et comparaissent aujourd'hui dails le poème social, que la poétique qui règle cette œuvre d'art ne peut plus être strictement enfermée dans les lois propres à aucun d'eux. Vart poétique qui règle l'éjpopée ne peut plus être désormais pour personne, ni français, ni allemand, ni anglais, ni espagnol, ni italien. Il faut ici que l'artiste se fonde, non plus sur une législation particulière, mais sur la loi même qui ressort du monde moderne. Milton ne peut pas plus que Boileau faire ce nouvel arf poétique , ni Klopstock plus qu'Arioste. Cette loi ne se déduit ique de l'observation complète de l'humanité contemporaine.
Or,^ si l'on envisagé le monde social dans ses rapports avec Fart et la poésie , on trouve qu*il présente a l'artiste et au
poète deux înstrumeDs de nature très-diflérente, parmi leiK populations modernes. Les unes sont placées encore, en ce qui r^ardeTart, dans cette simplicité primitive qui devance les littératures formées :.ce sont les Slaves avec tous leurs alliés, Jes Russes ; le^ Serbes, les.Hongrois, les Albanais, les Grecs modernes , puis les populations orientales , turques , circassiennes, arabes. Gbez elles, Fart est encore un chant; Tépopée se rencontre Ui sous sa forme la plus simple et la pitis élémentaire. D*autres populations , au contraire , et ce sont celles eh(^z lesquelles se trouve Finitiative sociale , ont quitté, dans la poésie, la forme spontanée, et sont arrivées k Fépoque philosophique et scientifique; c^est la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne. Là encore, ces deux élémens de l'art réfléchi et de la poésie primitive se rencontrent quelquefois, comme cela arrive dans certaines parties montagneuses de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, de l'Ecosse et dans la Bretagne française. . .
La première conséquence li tirer de ïk , c'est que le poète qui cherchera k reproduire l'humanité contemporaine sora obligé de satisfaire k ces deux ordres de faits. De la même manière que l'épopée grecque renfermait en soi les différences et les génies épars des populations icmiennes, doriames, orien- ^les, occidentales, le poète de nos jours devra représentera la fois le génie spontané et le génie réfléchi , l'élément populaire et l'élément philosophique de l'humanité moderne. Le problème de son art, k lui, est de combiner , sans les détruire, les deux formés propres k ces élémens opposés, pour en produire une troisième , laquelle sera le fondement et la législation de l'avenir.
L'art, en France, a déjk revêtu trois caractères principaux , et parcouru trois époques. Il a été sacerdotal jusqu*aux^ siècle, féodal jusqu'à la renaissance. Depuis la renaissance , il a été exclusivement monarchique. La phase qui lui reste k parcourir, est sa phase dans la démocratie. Sous celle forme, il sera plus
xvm
^pécMénent; comme la France de dos temps, social et cosmopolite.
Chacune de ces périodes de Tart a eu son héros quVlle a reconstitué k sa manière. Au sacerdoce, Arthur; à la féodalité, Charlemagne; k la monarchie, Louis xiv; à h démocratie, Napoléon.
Napoléon , de quelque façon qu*on Ten visage , ou par Tamour on par la haine , satisfait }k la première condition du personnage épique, qui est d'absorber en soi une génération tout entière. Son caractère dans Fbfêtoire est de représenter le développement de Findividnalité dans les temps modernes. Ce d«t être aussi K son caractère dans la poésie. Sitôt que vous le placez dans votre poème, il y règne; il absorbe tout comme dans son empire. Aussi la poétique alexandrine Ou féodale ne peut-elle en aucune manière lui être appliquée. Il n'est avec ses compagnons dans aucun des rapports où Achille est avec Ajax, et Charlemagne avec les douze pairs. Dans son épopée ne se rencontrent véritablement que trois personnages , — lui , — le peuple , le monde. — Le dialogue ne se passe qu*entre eux ; tout autre héros qui interviendrait dans cette scène succombe* rait sous le faix. Sans doute, d'autres noms, d'autres personnages peuvent passer et agir par accident dans ce poème ; mais aucun ne peut y demeurer et s'y user aux côtés du héros; l'isolement est sa loi , jusque dans le royaume de l'imagination. La force poétique des hommes qui l'entourent réside dans les peuples ; les en séparer, c'est les détruire.
En un mot, dans le poème moderne, l'action n'est plus partagée comme chez les anciens entre plusieurs personnalités égales entre elles , mais entre une personnalité d'un côté iBt le monde de l'autre. Voilà l'une des premières lois que l'on rencontrera, je crois ^ toutes les fois que Ton réfléchira sur ce sujet.
D'une autre part, la poésie n'a pas seulement pour but de représenter Napoléon tel qu'il s'est montré aui contemporains.
AQtremeat elle rentrerait dans Tlnstoiré et s'abdiquerait eHe» même. Entre Napdéon et noas surgit un élément dont il est impossible de ne pas tenir compte. Cet élément y c*est le temps qui nous sépare de lui. Napoléon nous apparaît nécessairement aujourd'hui dans une tout autre perspective qu'il n'apparaissait aux contemporains. Pour nous ^ qui ne l'avons pas vu , nous ne pouvons pas nous replacer au lieu précis de la génération qui nous a devancés y sans que nous mettions l'archéo-! logie à la placé de la poésie. Les formes sous lesquelles le passé apparaît aux hommes de notre temps, voilà pour le poète la vraie réalité. D'ailleurs , chaque peuple s'est fait déjà dans la tradition son Napoléon à lui. Celui de FOrient n'est pas celui du Nord ; celui du Nord n'est pas celui du Midi ; mais c'est de ces types différens que doit sortir et se former peu à peu le type du Napoléon épique, qui ne sera pas autre chose que le Napoléon de l'histoire, vu à travers les changemens de l'espace et de la durée.
Dans l'avenir de la France , les guerres de la révolution et de l'empire formeront les âges héroïques de la démocratie ; et de la même manière que Gharlemague, à l'aurore de la féodalité , estdevenu le héros de la poésie féodale , tout de même , Napoléon deviendra le héros de la poésie populaire.
Au reste , à mesure que la démocratie s'éloigne de son âge héroïque, et qu'elle entre dans la pratique de ses droits , elle a , comme tous les pouvoirs réguliers qui l'ont devancée , son art et ses artistes , mais elle n'est plus tout cela elle-même ; les peuples ont leurs poètes quand eux-mêmes ils ne sont plus poètes. Aussi les chants populaires, dont il a été question plus haut, se perdent chaque jour, et ne se reproduisent plus; encore quelque temps , et leur souvenir même se dissipera. Dans ces circonstances , comme dans toutes celles qui leur ont ressemblé , le poète devient naturellement l'écho de ces voix qui s'éteignent. Il élève instinctivement aux formes de l'art réfléchi et de la poésie écrite cette poésie traditionnelle
et orale ; et sa mission ^t de transcrire h sa manière les chants des derniers rapsodes que la civilisation va achever de détruire.
En achevant ces lignes , quMrme soit permis d^exprimer ma reconnaissance pour les personnes qui m'ont particulièrement aidé de leurs conseils. C'est surtout un devoir pour moi de rendre grâces à M. Fauriel , qui m'a prêté tant de fois l'appui dé sa haute et profonde critique. Puisse cet ouvrage ne paraître à personne indigne d*une aussi généreuse sollicitude !
Si j'étais un oiseau de mer A Taile d'or , au bec de fer , Je volerais pendant l'orage , France , sur ton plus haut rivage , Pour voir au loin le flot verdir , Et ton roc de Corse blanchir , Là-bas , comme un vaisseau de guerre Qui lève l'ancre et quitte terre.
Si j'étais la feuille des bois , Qui tous les mille ans , une fois , Se fane et roule dans Fabîme , Je reverdirais sur ta cime , Chêne de Corse , en tes vallons , Pour voir où nichent les aiglons , Et, dès qu'ils ouvrent leur paupière , Ce qu'on leur jette dans leur aire.
Si j'étais l'étoile qui luit Sur rOcéan , pendant la nuit , Je monterais , à demi nue , Sur les vagues , puis sur la nue , Puis avant l'aube dans le ciel; Puis je dirais à l'Éternel Le nom qui remplit mon oreille , Et dans mon songe me réveille.
Je ne suis pas l^oiséau de mer, Ni la feuille verte en hiver , Ni rétoile dans la nuit noire.
Je ne suis rien qu'un chant de gloire; Je veux monter jusqu'à demain Les degrés de ma tour d'airain , Pour voir le long chemin qui hfiène Du pont d'Arcole à Sainte-Hélène.
Avec l'écho, sans m'arréter, D un vol bruyant je veux monter Sur le seuil de mille royaumes , Sur leurs tombeaux , sur leurs fantômes Sur les pins frissonnans d'Eylau , Et sur l'orme de Waterloo ; Puis, au faîte, battre de l'aile, Comme en son nid une hirondelle.
Peuple de France , écoute^moi , Et dans ton cœur relève-toi !
Suspends un moment ton ouvrage , Écoute-moi, malgré Forage ; Comme un pèlerin du désert S Vréte au bruit de la tourmente y Et du chamelier qui se perd Écoute le chant sous sa tente*
Écoute-moi , ciel d'Orient !
T'en souviens-tu de cette étoile Qui jour et nuit luisait sans voile Comme une èpée au firmament ?
Écoute*moi , désert d'Asie !
T'en souviens-tu de ce lion , Effroi des lions de Syrie , Qui s'appelait Napoléon ?
T^en souviens-tu de cette grève Qui sur toi brillait comme un glaive ?
Ah ! mer de Corse , dis-le-moi :
Comme un cheval fouille la terre , Pourquoi de ta vague en colère j En chassant ton bord devant toi , Fouillais-tu. les monts à leur cime , Et le secret de ton abime?
Pourquoi creusais-tu sans repos , Dès la première heure du monde, Ton lit et ta rade profonde Où jamais n'ont dormi tes flots?
Pourquoi faisais-tu tes rivages De mâts rompus et de granit , Et des débris des grands naufrages , Comme un oiseau bâtit son nid ?
Pourquoi courbai$-tù donc ta plage Comme une corbeille de joiics Qui suit le fleuve et qui surnage , Et qui s'arrête aux pieds des monts ?
Et pourquoi sur tes fauves crêtes Amoncelais-tu les tempêtes ?
C'était sur le vaste Océan Pour faire un berceau de géant.
T'en souvienfr-tu , mer de vaillance , Mer sens repos , peuple de France , Quand dans ton lit tu t'éveillas , Et de ta gloire t'habillas ; Comme une femme qui se lève Pieds nuQ , à minuit , si son rêve Lui montre un devin prosterné Au chevet de son nouveau-né?
Pourquoi , pieds nus dans la tempôte ,
As-tu déraciné le bord
Où les rois bâtissaient leur faite ,
Si bien qu^ils ont dit : Je suis mort?
Pourquoi dans ton flot qui chancelle
As-tu renversé la nacelle
Qui pour sa rame et son rameur
Portait le pape et l'empereur?
Pourquoi brisais-tu les royaumes?
Les cieux peuplés et leurs fantômes ?
Pourquoi balayais-tu les os De tes vieux rois dans leurs tombeaux , Et déchirais-tu leur suaire?
C'était , debout dans ta colère , Pour jeter un hochet d'enfant Au fond d^un berceau de géant.
MADAME LÉTITIA.
MADAME LÉTITIA
Écoutez ! je vois dans la plaine
Une coupe d^alb&tre pleine ;
Non , c'est une vigne en son clos ,
Un aigle et ses petits éclos.
Non, non , ce n'est pas une vigne
Mariée à l'acacia.
Sous son voilé , blanc comme un cygne ,
C'est madame Létitia.
U MADAME LETITIA.
Dans sa main tremble sa quenouille , Et de ses pleurs elle la mouille.
Elle a quitté ses blancs habits , Ses boucles d'or et ses rubis.
Ses pieds agitent la poussière ; Ses yeux sont baissés vers la terre ; Son fuseau gronde à ses genoux Quand elle dit à son époux :
Notre maison est en ruine , Notre fleur n'a plus que Tépine, Et notre nom n'est plus qu'un mot.
Qui voudra nos filles sans dot , Nos fils restés sans héritage?
Napoléon est le plus sage.
C'est celui que j'aime avant tous !
Le voilà grand , qu'en ferons-nous?
MADAME LÉTITIA. 15
— Sans trembler devant les rois même , Sa main tiendrait un diadème.
Le voulez-vous? dites-le-moi :
Il sera le page d'un rôi.
— Vraiment les rois n'ont plus de page ^Qui porte aux reines leur message.
Ils n'ont que leurs yeux pour pleurer, Et que leurs cœurs pour soupirer.
— Il sera le diaere du pape ; C'est lui qui portera sa chappe , Sa mitre , sa bulle à Noël ,
Et l'encensoir d'or à l'autel.
— Non , le pape n'a plus de bulle , Plus de mitre d'or , ni de mule.
Son toit est battu par les vents , Et l'encensoir n a plus d'encens.
i6 MADAME LÉTITIA.
— Que la tempête soit sa mère, Et que Torage soit son p^re.
Sur un vaisseau battu du flot , Nous en ferons un* matelot.
' — Le flot trop tôt le flot efface ; Trop mensongère est sa surface j Et rocéan n'a point d'îlot Assez grand pour ce matelot.
— Ses yeux sont d'un aigle en son gîte; Son bras est fort , son cœur bat vite.
Il sera chasseur dans les bois, Chasseur de cerfs et de chamois.
— Non de chamois dans les pacages , De cerfs tremblans sous leurs ombrages; Mais de léopards, de lions,
Comme ils sont peints sur les blasons.
MADAME LÉTITIA. 17
Et de sa main choit sa quenouille, Et de ses pleurs elle la mouille ; Elle regarde au loin sur Teau , Et laisse aussi choir son fuseau.
LA BOHEMIENNE.
Son fuseau dort; sa lampe luit; Son feu s'éteint ; il est minuit.
Qu'attend-elle encor sur sa porte?
L'heure a sonné, lavent remporte.
La lune au front du firmament Verse son pèle enchantement; La bohémienne chante et pleure, Et dit à la porte : C'est l'heure.
— Bohémienne, je vous entends.
Entrez sans peur , je vous attends.
Demain mon fils part dans Forage ; Dites-moi , fera-t-il naufrage?
Reviendra-t-il sain dans le port ?
Le reverrai-je avant nàa mort?
Ahl bohémienne, au clair de lune, Dites-moi sa bonne fortune.
— Enfant , venez ! jusqu'à demain Tenez votre main dans ma main.
Levez-vous I Les hommes sommeillent , Et les vastes cieux se réveillent.
Ainsi que la vieille d^Endor , Je change le plomb vil en or.
Silence I le vieux bois s^enflamme ; Le brasier s^ allume en mon ame.
Ah I comme un lourd fardeau d'airoiu Dans ma main je sens cette main.
Là y que de lignes entassées ! Que de lettres entrelacées !
Que d^aigrettes , que de cimiers Au front de pesaus cavaliers!
— Mère , ce n'est pas un mensonge ; Chaque nuit je les vois en songe.
— Silence I Écoutez ces clairops.
Où galopent ces escadrons ?
Je suis sous un pin d'Italie.
La palme lombarde est cueillie.
Est-ce l'Adige ou l'Éridan Qui sous ce pont passe en grondant?
Quel est celui qui dans Forage Porte ce drapeau de carnage?
Ici les lions d'Orient
Cherchent leur proie en s'éveillant.
Loin des lions , loin de la foule ,
Le Nil au désert se déroule.
Quel est ce palmier au tronc d'or
Qui se lève sur le Thabor?
En frissonnant , son lourd feuillage
Sur le monde étend son ombrage.
Par ce sentier du mont Liban
Où court si vite ce sultan ?
Pour tente il a les Pyramides ,
Pour divan les sables arides.
Dans son étable de granit
Là-bas sa cavale hennit.
— Ah ! bohémienne , et vous , ma mère ,
Montrez-moi sa pôle crinière.
— Là , dans le creux de cette main , Trouvant un trône eu son chemin , Un géant , en branlant la tête , Les bras croisés y passe et s^arréte.
Les peuples ont revu César ; Les rois s^attellent à son char.
Vents qui souffla dans la bruyère , Au loin dissipez sa poussière!
Malheur I voici la main de Dieu t Entendez-vous crier au feu ?
Sous le pôle une ville sainte Hurle et bondit dans son enceinte.
Là> vos projets, en un matin, Se sont fondus comme Tétain Que sur son foyer la sorcière Mêle , en chantant , dans sa chaudière.
Malheur ! malheur I écoutez-moi I Quittez votre manteau de roi .
Où vont ces chevaux de l'Ukraine?
Ils passent le mont et la plaine.
Effarés , ils suivent vos pas.
Sire , ne les voyez-vous pas?
De larbre de vos destinées Ils rongent les feuilles fanées.
Ici bondit le léopard
Que Faigle a blessé d'un regard.
Comment s'appelle ce village
Où mûrit l'épi du carnage ?
Sauve qui peut 1 Malheur ! malheur !
Tout est perdu , grand empereur î
A travers champs fuis hors d'haleine.
— Non I je n'ai pas peur, bohémienne
— Ah 1 cachez-moi ce noir sillon Que le fossoyeur d'Albion , Dans cette ile où gémit la grève , Creuse avec le tronçon d'un glaive.
Couché sous un saule pleureur Voyez-vous ce grand empereur ?
Tout est fini. Coulez , mes larmes !
La lune a versé tous ses charmes.
Et la bohémienne ^ à pas lents y A regagné seule son gite y Et sur leur axe qui s'agite Pâlissent les cieux chaneelans.
Adieu y mon fils Napoléon.
Le vaisseau part; le vent est bon.
Que la Madone tous bénisse 1 Et que son fils tous soit propice!
Quand tous errez , sans saToir où , Portez cette amulette au cou.
Elle fait rebrousser les balles Et trembler Tairain des cymbales.
Adieu , mon Nap ; adieu , mon fils.
Souvenez-vous de mes avis.
Court est le jour , long le voyage ; Le chemin lent, et prompt l'orage.
Sous votre toit vivez^le peu.
Dans votre nuit comptez sur Dieu.
Allez ! tout petit que vous êtes , Son œil vous suit dans les tempêtes.
Mon testament sera pour vous.
A vos sœurs chercîhez des époux , Quand je serai morte en. ma tombe; Soutenez notre nom qui tombe.
S'ils se perdent dans le chemin , Menez vos frères par la main.
Vous êtes d'eux tous , à votre âge , Le plus petit, et le plus sage.
— Adieu , ma mère ; adieu , mes sœurs.
On lève l^ancre. Point de pleurs ; Déjà Taube attend son étoile; Déjà l^orage enfle ma voile.
Sous mon poids la barque gémit ; Gomme un coursier la mer frémit ; Les vents couronnent ; dans la brume , Au loin , des fantômes d^écume.
Sur le rocher , attendez-môi , Où se brisent les mâts du roi , Quand au front des cimes chenues Éclate la voûte des nues ; Avant le jour , au fond des bois , Quand la foudre roule sa voix ; Dans la nuit y au bord de la grève Où va passer le vent du glaive.
Je reviendrai pour vous revoir ; Puis , au foyer , pâles , le soir , Vous entendrez mes aventures.
Vos pleurs guériront mes blessures.
La même terre aura nos os ; Nos berceaux seront nos tombeaux.
Adieu I je me ris du naufrage, Fuyez , mes sœurs L voici Forage.
Que voit-on là-bas loin du bord ?
Est-ce un goéland qui bat de Taile?
Est-ce une orfraie , une hirondelle ?
C'est un vaisseau qui sort du port.
Ah ! que la vague au loiu est sombre !
Que la nue épaissit son ombre !
Quelle heure est-il? Ahl danirmon cœur, Gieux , versez donc votre lueur.
De mon chant j'ai perdu la trace , Et ma stance en ma nuit s'efface.
Mon chant se tait , mon pas se perd ; Eclairez-moi dans mon désert.
Quelle heure est-il? Ah 1 sur la grève Une étoile des nuits se lève.
Les rêves sont évanouis , Et tous les cieux sont éblouis.
Voyez ! la voilà qui rayonne Gomme le nœud d'une couronne , Comme un éperon dans la nuit Au pied d'un empereur reluit !
Elle a lui plus loin que Tabime, Sur le flot chaucdant des mers , Plus haut que les monts et leur cime , Sur Tarbre effeuillé des déserts ; Puis sur riierbe de sang trempée , Sur un soldat , sur son épée , Sur un enfant élu des cieux , Au large front ^ aux longs cheveux.
— C^est moi qui serai ton étoile ; Quand Faube viendra , sous mon voiie , Je ne veux luire que pour toi.
Enfant, ressouviens-toi de moi.
Mieux que les branches des vieux saules J^aime à toucher de mon doigt d'or Tes longs cJieveux sur tes épaules , Où la brise passe et s'endort.
Mieux que dans un pli de Taurore , Dans ton édiarpe tricolore Je veux me bercer tout le jour.
Mes cieux pour toi sont pleins d'amour.
Je veux me lever sur ta gloire Comme sur un flot sans écueil ; Et me coucher^ dans la nuit noire , Sur le sommet de ton orgueil.
— Belle étoile , les cieux pâlissent , Mon épée a lui dans ma niain ; Les rois s'en vont , les dieux périssent.
La terre tremble en mon cheniin.
— Encore un jour! et de ton glaive Tu la frapperas dans son rêve. Encore un jour ^ comme un flambeau , Cache ton nom sôus le boisseau .
Et chaque jour plus matinale , Au bord de Faube orientale , L^étoile brillait dans la nuit ; Le fleuve s^éveillait sans bruit.
Autour de Taire paternelle Le jeune aiglon battait de Taile ; Le jeune coursier bondissait ; Le jeune géant grandissait.
Or c'était dans les jours où la France héroïque Du bonnet phrygien coiffiait la république ; Quand sous Farbre de mai qui frissonne à son nom, Sanglante , elle berçait sur son grossier girou , Comme une filandière y assise au pied d^un hêtre , Le berceau vide encor du siècle près de naître.
Des bracelets dorés ne couvraient pas ses bras ; Du Nord et du Midi cent hordes n^avaient pas Écrit sur sa bannière , où tout honneur se fane « Voici des nations la grande courtisane ; » Pour qui la veut goûter sa coupe se remplit ; » Et pour un seul denier on achète son lit. »
Non ! non ! en ce temps-là ses fils, courbés en terre,
Ne penchaient pas si \>8^, le frqnt dans la poussière ,
Ainsi qu^un vil troupeau dans un plus vil sillon , Qui n^ose pas mugir quand il sent Taiguillon :
Le bœuf presse le bœuf, car sous son joug sonore
Du fouet de Tétranger il se souvient encore.
Tant de serfs affranchis , que la corvée au front Du doigt marquait hier d^un séculaire affront , N'avaient pas renié la glèbe populaire.
Tant de nobles-bourgeois ne faisaient pas , ni^uère Sous le pourpoint de cuir , taillables à mercy , Les preux , les douze pairs, et les Montmorency.
La laine , en habits bleus par les mères cardée ,
Cachait de nobles cœurs. La parole fardée
Ne vous égorgeait pas sous un masque imposteur.
Un frère était un frère , une sœur une sœur ;
Sur ses deniers d'airain , pauvre et fière , la France
Avec son glaive nu gravait une balance.
Ses peuples usuriers , vivant de fictions , Ne marchandaient pas tant leur sang aux nations , Quand Thonneur avait soif; et^ lâches en leurs vices , Surtout n'accusaient pas, délateurs et complices, De leurs sermens vendus , et de leur peu de foi , Un masque fait d'argile , un préte-nom , un roi !
Oh ! que bien autrement , sous le soleil brunie , Cette vierge sans peur , et de pain noir nourrie , Comme une moissonneuse , aux jours de messidor , Dans son champ mûr cueillait son rustique trésor , Quand son char, au retour, dispersait sur la haie Des siècles moissonnée Tépi blond et T ivraie !
4â LA RÉPUBLIQUE.
Qu^elIe était belle alors ! et que de sa beauté Les cieux étaient jaloux ! En sa captivité M^aterloo n'avait pas dénoué sa ceinture.
Sa porte était encor fermée à toute injure; Et des chevaux du Don les pieds et les naseaux N'avaient pas pour toujours souillé ses clairs ruisseaux.
Mais, crédule en sa force , et raillant l'impossible ,
Gomme uae Jeanne d'Arc, à la lance invincible ,
Aux siècles attardés elle ouvrait l'avenir ;
Et le monde vieilli , se sentant rajeunir ,
De son soufûe vivait, et pensait : Où va-t-elle?
Qui jamais domptera l'héroïque pucelle?
Non 1 la France n'est plus , ainsi qu'à Vaucouleurs , Une vierge au fuseau qui n'a rien que ses pleurs ; C'était plutôt un mur , vivante citadelle , Un rempart de vaillance , une Thèbe immortelle , Aux cent portes de bronze; et l'univers entier Nuit et jour l'assiégeait de son puissant bélier.
Cité neuve , affranchie , et trois et trois fois sainte !
Populaire Sion , qui , dans sa forte enceinte ,
Pour un monde nouveau faisant de nouveaux droits,
Aux trônes plébéiens donnait des peuplesH^ois ;
Et qui des dieux tombés , que foulent leurs victimes,
Suspendait à son seuil les dépouilles opimes !
Quand sa porte en criant s'entr'ouvrait sur les gonds, On en voyait sortir d^étranges bataillons De bronze et de granit , tout souillés de poussière ; Et partout où sa lance avait frappé la terre , Surgissaient des soldats , comme après le semeur L'épi sur sou sillon attend le moissonneur.
Mais , ainsi que Tépi sur son sillon fertile, Lé^ cœurs de ses enfans n^étaient pas faits d^argile : Ils s'appelaient Joubert , Desaix, Hoche, Marceau , Leurs longs cheveux jamais n'émoussaient le ciseau. Les balles déchiraient leurs habits bleus de bure , Et leur épée était leur plus belle parure.
Or le peuple disait , au bord de leur cbemia : « De ces hommes sans peur qui survivra demain ? Demain? Ce soir, peut-être, au loin, sans sépultm*e, Du vautour des combats ils seront la pâture.
Quel est le plus vaillant et le plus fort d^eux tous, Pourqu'il soit notre maître, et qu'il règne sur nous?»
Car ils n^avaient pas vu , là-bas , dans le nuage ,
Sur le haut Apennin , comme un pesant orage , Passer un jeune Corse, aux cheveux noirs et plats.
Ainsi que des chevaux respirant les combats ,
A sa voix frissonnaient les fleuves d'Italie.
Sous ses pas la Maremme était pâle et flétrie.
Les nations fuyaient devant lui sur leur char.
Rome pleurait, disant : Est-ce toi, mon César?
En ce jour-là , c'était un des jours de brumaire j Les saules de Rbnco jetaient une ombre amère ; La sarcelle avait fui ; le marais , sur ses bords , En tremblant s'éveillait; les roseaux , sous la bise, Dans la &nge , meurtris , ployaient leur tète grise j Et sur Fétang des morts passait Tame des morts.
Étroit était le pont , profond était l'abîme Où , marchant sans la voir vers leur rive sublime , Les peuples se hâtaient sous leurs manteaux d^hiver , Et maints canons de bronze et maintes couleuvrines Leur fermaient le passage , hurlant sur des ruines Comme des chiens hargneux aux durs colliers de fer.
Étroit était le pont; loin était le rivage.
Un monde séparait la plage de la plage.
Haletans , les vivans sur ses bords s^entassaient. Mais les morts plus nombreux leur défendaient Fentrée . Au loin ils refoulaient une foule enivrée ; Et les canons hurlans jamais ne se lassaient.
Ils essuyai^leur gueule auxroseaux des Maremmes, Et puis recommençaient ; et puis sur les flots blêmes Volaient les habits bleus troués en cent endroits ; Les peuples épuisaient le pur sang de leur veine , Et pas un ne pouvait y dans Thomicide plaine , Toucher, sans en mourir, la barrière des rms.
LE CHAlNT du pont D*ARC0LE. 49
Étroit était le pont, close était la barrière. La foule sur ses pas retournait en arrière.
L'alouette gauloise en son nid s'envolait , Appelant ses petits. Au champ de Fespérance Le nouvel étendard avait perdu sa lance; Et la vague d'Ai^co'e ^n ^^ 'î* reculait.
Mais voilà qu'un cheval erre dans la mêlée.
Moins blanche était la neige au flanc de la vallée.
Voilà qu'un cavalier a quitté les arçons.
Ah! moins promptest le cerf quand la biche est blessée <
Voilà que dans ses bras , comme sa fiancée ,
11 a pris l'étendard aimé des nations.
Et puis , s'enveloppant de ses plis tricolores , 11 arbore, en courant , sur les arches sonores La nouvelle bannière. A son nom , effrayés, Les sabres sur son front ont glissé sans murmure Se rappelant celui qui leur fait leur pâture , Les canons ont léché la poudre de ses pieds.
Puis sur le pont rustique aux jpoutres vacillantes Sur sa trace ont passé les nations tremblantes , Comme après le bélier font les jeunes chevreaux ; L'un va tenter le gué s^r la rive embourbée ; L'autre heurte du front la barrière tombée; Et rétable le soir reçoit tous ses troupeaux.
Ils se sont émoussés sur ses habits de bure ,
Les coups qui menaçaient, malgré leur chaste armure,
Le sein des nations. Du milieu des roseaux
L'étendard a jeté son ombre sûr le monde ;
Et tous les morts au loin, jusqu'en la nuit profonde^
Battenten même temps des mains dans leurs tombeaux.
A leur tour en leur nuit voyant l'aube paraître , Les peuples à ce signe ont reconnu leur maître. Dès l'abord il leur plut; et dans leurs vides cieux Tous leurs cultes éteints pour lui se rallumèrent. Avant que de le craindre , en ce jour ils l'aimèrent. Pensant que, s'ilssemaient, lui moissonnait pour eux.
Mais les rois ont pleuré; leur long passé s'envole. Quand le pont de Fabîme est franchi dans Aréole , Le sentier est ouvert à tout le genre humain. Les générations^ dans l'avenir puisées, Désormais passeront sur ses voûtes brisées; Le bélier aux chevreaux a montré le chemin.
Et depuis ce jour-là, comme aux jours de brumaire, Les saules de Ronco jettent une ombre amère.
La Maremme sanglote. On entend sur ses bords Le clairon retentir. Au fond des eaux tremblantes On voit rouler des chars et des armes sanglantes , Et sur Tétang des morts passer l'ame des morts.
— En Italie où croît Folire , Où la vigne en arceaux grandit y Où le myrte embaume la rive , Au pontd'Arcole, avez-vous dit?
J'y suis allé dans les semailles , Quand passait le soc des batailles ; rj suis allé dans la moisson Lier ma gerbe à mon arçon.
Au loin sur le mont, dans la plaine, J'ai déroulé, jeune soldat, La tente où notre capitaine Dormait au branle du combat.
Qu'il était beau quand le nuage Pâlissait son pâle visage ; Quand il partageait mon pain noir Sous Tarbre des vivans , le soir I
Vous, qui chantez ici quand le monde sommeille,
Dans le pays des morts , votre voix nous réveille j Et nos froids bataillons , altérés d'un vain bruit , Frappant à l'unisson leurs armes émoussées, S'assemblent en suivant vos rimes cadencées.
Comme au souffle des bois font les oiseaùr de nuit.
Vivans , nous fùme$ tous des soldats d'Italie;; De notre souvenir laMaremme est remplie, Et le Tésin lombard roule aujourd'hui ups os. Notre épée a cueilli le myrte de Vérone}
La rose de Mantoue a fait notre couronne ; Mais le glaive aiguisé nous à fait nos tombeaux.
Ne reverrons-nous plus , dans leur urne <J'all>alre , Les flots du lac de Gôme , et la cime bleuâtre Où Tamandier en fleur renaissait sous nos pa^? Est-ce Fheure où du jour la sanglante paupièi^ Se rouvre au haut des monts en un nid de lumière ? Et les vautours ont-ils achevé leurs repas?
Ah ! sous les neiges de nivôse Avant que l'aube fût éclose , Sur le plateau de Rivoli L'éclair de mon casque a jailli.
Au plus épais de la bataille, Quand sous leur sanglante muraille Les hautes Alpes ont tremblé , Masséna , Joubert m -ont parlé.
Que mou épée était joyeuse !
C'était mon bien , mon amoureuse.
Couchée à mon côté , sans bruit , Elle me veillait dans ma nuit ; Elle étincelait dans mon rêve y Et me disait : «Viens , je me lève! »
Qu'est devenu son pur tranchant Que dorait le soleil couchant?
Ovous, qui vous taisez pendant que les morts pleurent, Parlez 1 que fait le monde ou les vivans demeurent ? La paix est-elle close entre les nations?
Les hommes n^ont-ils pas pleuré toutes leurs larmes? Se plaisent-ils toujours au cliquetis des armes ? Et les semeurs ont-ils retrouvé leurs sillons?
Nos fils sont-ils restés semblables à leurs pères? Au fond de nos hameaux les vieilles filandières Parlent-elles de nous quand leur âtre a pâli? Se souvient-on encor, dans la terre où vous êtes ,
Du jeuiie général qui , comme les tempêtes , Nous menait en un jour d'Aréole à Rivoli?
L'olive chaque été reverdit-elle encore
Sur le mont où son sabre éblouissait l'aurore?
On dit que son cheval a tari les ruisseaux
Où son souffle a passé ; que l'herbe est sans rosée
A l'endroit où sa tente un soir s'est reposée ,
Et que son ombre au loin appelle les corbeaux?
L'épée obéit-elle encore à sa parole?
Son nom a-t-il d'un bond franchi le pont d'Arcole ,
Ou s'est-il dissipé dans le souffle des vents ?
Depuis nous qu'a-t-il fait? Est-il resté le même?
Son front a-t-il jamais tenté le diadème?
Est-il le roi des morts , ou le roi des vivans ?
Ah! chanteur, achevez! nos armes émoussées Comme un glas ont frappé vos rimes cadencées.
m LE CHANT DES MORTS;
Pariez , nous nous taisons. Autour de votre front, Ainsi qu^un ouragan , notre ombre se balance. Du vin de nos combats enivrez donc la France. Si les vivans sont sourds, les morts vous entendront.
Oui , les virans soot sourds ; et leur langue inféconde Ne connaît rien qu^un nom dont ils lassent le monde. Mais Técho dltalie a mille et mille voix , Quand RaiYenne et Zara murmurent à la fois , Quand la Brenta soupire au branle des gondoles , Quand la rire s'endort au chant des barcaroles.
6â VENISE.
Alors le pèlerin s'arrête vers le soir, Et pense : il faut prier. Le pécheur va s'asseoir A Fusine, en sa barque amarrée à la dune.
C'est rheure où , s'affaissant sur la pâle lagune , Le flot à Tautre flot dit , sans savoir pourquoi : Venise, qu'as-tu fait? Je veux gémir sur toi.
Puis quand le flot se tait , le vieux gondolier chante ^ Et quand le jour se meurt ^ là cïoche se lamente: Puis , comme fait une ombre après la fin du jour , La foule au Rialto passe et dit à son tour :
Venise , qu'as-tu fait ? Sous tes noires murailles Qui chantera pour toi ton chant de funérailles?
Puis }e poèrte passé après Iç gondolier.
Plus triste que le flot, en son pâle sentier, Et dit : « J'éveillerai cette mer qui sommeille. Ravenne , écoute-moi ! Zara , prête l'oreille ! Voici. Je vais chanter les paroles de deuil Sur Venise la belle au bleuâtre cercueil.
Pourquoi le golfe est-il si triste sur la plage? Le golfe cache-t-il un mystère au rivage?
Pourquoi la voile au loin , sur Tocéan désert , Pend-elle au pied des mâts, comme un linceul ouvert? Pourquoi ne voit-on plus, dans ses vagues stériles, La lionne de nier bondir autour des iles?
C'est que le jour a fui; puis les ans, à leur tour, Entraînant leur limon , ont passé comme un jour. Autrefois d^Attila quand sur Taire divine Le fléau vint frapper la puissance latine , La lionne de mer cachée en ses roseaux , Vers Fusine allaitait ses petits lionceaux.
Et les îles au loin , vers Corcyr^ et vers Zante , Aboyaient dans ses mers, comme une meute ardente. Mais le jour où, changeant de figure et d'esprit, Le monde ce souvint du sépulcre du Christ , Ce jour-là vit bondir sur sa rive enhardie.
La maîtresse des flots et son peuple amphibie.
Sa galère porta vers Rhodes et Sidoii Plus d'un roi pèlerin. Byzance apprit son nom. Du coup que Dandolo frappa sur le Bosphore, Cèsarée et Stamboul se lamentent encore ; Et son fouet ramena sur son seuil ébranlé Le quadrige de bronze à Gorinthe attelé.
Reine de TOcéan , elle était sans rivales ^ Quand auprès du Lido ses sœurs orientales La parèrent encor du mauresque turban .
Sa citerne s'emplit aux sources du Liban.
Dans son palais ducal les péris d'Arabie Bâtirent sous son toit TAlhambra d'Italie.
Toujours environné de ses lions béans , Son doge alors montait l'escalier des géans; Puis , balançant entr'eux sous sa main qui les frappe L'Europe et l'Orient, l'empereur et le pape, Empêchait que le monde, en sa lutte emporté, Ne penchât trop long-temps d'un ou d'autre côté.
Aussi quand Mahomet daos Rome circoncise
Pensa porter le pal , le glaive de Venise
Comme un r^ard du Christ dans Rhode étincela !
Sa cuirasse émoussa les javelots d^ Allah ;
Et , comme au bord d^un nid une aile palpitante,
On vit bondir sa rame au combat de Lépante.
Puis , quand Tœuvre fut faite et son siècle passé , Ainsi qu^un grand vaisseau sur Técume bercé , Tout chaîné de butin y d'armes , de banderolles , Qui revient jeter l'ancre à côté des gondoles , Au vent des nations ne prêtant plus son bord , Elle baissa la voile , et rentra dans le port.
Dans le port, au Lido /muette , solitaire ,
Son ombre en chaque endroit enfermait un mystère.
Sous le balcon des Dix souvent les flots meurtris
Avec Talgue roulaient des prières , des cris.
Mais du vieil océan rajeuni chaque année ,
Le vieux doge épousait la vagu# couronnée.
Et Venise chantait , asëïse au bord de Teau . « Il me sera fidèle, il a pris mon anneau.
Non : Fécume n'est plus inconstante au rivage ; L'abîme ne ment pas quand il baise la plage.
Garthage , Sîdôn , Tyr, ne sont rien que néant ; Mais moi je rajeunis autant que l'océan. »
Ainsi Venise au port chantait sa barcarole...
Alors on entendit la trompette d'Arcole;
Et l'on vit sur la grève, aU loin , un homme errant ,
Un muet messager qui passait en courant ;
Et son cheval lassé , qui portait sa fortune,
Avec son frein rongeait l'herbe de la lagune.
Oh ! non , ce n'était pas un obscur messager Qui passait en courant. Sous un frein étranger Son cheval écumait. Pâle était le nuage.
Plus pâle était la nuit, plus pâle son visage! Sa tête s'inclinait sous son propre fardeau ; Et la terre après lui sonnait comme un tombeau.
Sa main pouvait^ briser un peuple en son étreinte. Les hommes à son nom étaient saisis de crainte, Et pensaient : a Quel est-il ? Il n^est pointcomme nous. Il n^aime ni ne hait comme nous faisons tous. » Car son ame brûlait ainsi que Tincendie Qui se cache au grahd jour sous sa cendre attiédie.
Seulement quand le vent balayait dans le sang L'écharpe aux trois couleurs qui lui ceignait le flanc, Oh ! ses yeux flamboyaient d^une flamme bleufttre , Comme une lampe antique à la Voûte d'albâtre ; Et sa pensée alors , de son ciseau profond , Fouillait comme un sculpteur le marbre de son front.
Sa bouche en aucun temps ne s'ouvrait pour sourire. S'il était jeune ou non, quel mot pourrait le dire? Et de ses premiers ans qui se souvient encor ? Les métaux, comme sont l'airain, le bronze, ou l'or, Dans le creuset durcis, connaissent-ils leur âge? Chez lui joie et douleur avaient même visage.
Et pourtant si les ans , ou rares ou nombreux , Et non les actions , font Tbomme jeune ou vieux, Quoiqu'au fond de son cœur vieux parles destinées, Oui , sans doute , il était jeune par les années. Mais trop tôt des combats Tardent soleil avait De sa joue hâve et creuse emporté le duvet.
Terrible vendangeur, aux jours de Vendémiaire
On disait que déjà sur le cep populaire
Son glaive avait cueilli le fruit des nations.
Mais, quoi quHl eût d^abord fait en d'autres saisons,
Ces temps étaient passés ; et la terre frivole
Ne se rappelait rien que la moisson d'Arcole.
Or, dès que son cheval eut approché du bord , . L'immense mer sourit au messager de mort ; Venise dans son cœur dit : « Mon heure est venue. » Et de son trône vide à grands pas descendue , Venise commença de pousser des sanglots Comme une naufragée en regardant les flotg.
Et son empire fut comme Talgue marine
Que Tenfant du pécheur ramasse à Palestrine.
Son vieux lion, au loin, mourant, cherchait en vain
Le désert de Lybie et son sable africain.
Les vagues le raillaient , secouant leur crinière ,
Et les flots rugissans lui creusaient sa tanière.
Alors , comme un fardeau vivant que dans la nuit Les doges sous les ponts faisaient noyer sans bruit, Vingt siècles en un jour s'engloutirent ensemble. Au loin la mer soupire , au loin la rive tremble ; Le mer berce la barque , et la barque s'endort. Un peuple à disparu... Qui se souvient du mort?
Les gondoliers dormaient quand dormaient les gondoles; La brise autour des mâts roulait les banderolles. Pas une sentinelle au canal Orfano Ne veillait à cette heure ; et puis Thumide anneau De réponse des mers s'est brisé de lui-même... L'océan est si grand, et la nuit est si blême I
Demain qui pourra dire , en voyant son azur, Ce qu'il cache en son lit quand son lit est si pur? Sous le pont des Soupirs quel œil peut yoir un monde ? Quelle oreille entendra sous la vague profonde Sangloter un empire , et , comme les roseaux , Les générations se plaindre sous les flots?
Les gondoliers dormaient^ mais là-bas, sur la plage^ Un homme était debout , qui sondait le naufrage ; Et le vent des combats dénouait en jouant L'écharpe aux trois couleurs qui ceignait ce géant. Oh 1 non , ce n^était pas un messager vulgaire Qu'on avait vu passer sur la rive , naguère.
Pars , messager, tout dort encor ; Pars dans la nuit , au son du cor !
Au son du cor, pars : voici Theure Où sur son calice d^amour Le rossignol palpite et pleure , Où Fétoile éveille le jour, Où Taube , en sortant des nuages , Surprend le secret des messages.
Pars , messager ; mon cœur te suit , Et ta trace à mes yeux reluit.
Pourquoi n'es-tu pas Thirondelle?
Tu volerais là-bas comme elle ; Puis tu verrais sur le chemin Un capitaine au front d'airain.
Porte-lui ma lettre fermée , Et de pleurs encore embaumée.
« Joséphine a Napoléon.
Au milieu du bruit des cymbales , Quand près de vous sifflent les balles , Vous souvenez-vous de mon nom ?
Au milieu des cris d'une armée Quand vous rêvez , eskîe de moi ?
Non, vous ne rêvez que fumée Que lourds canons, tente de roi.
Vous aimez d'amour votre épée , A vos côtés de sang trempée , Plus que votre femme , cent fais , Sous ses rideaux pâle et sans voix.
Avez-vous fait vos fiançailles Avec Aréole ou Rivoli , Avec la vierge de Lodi , Ou la vierge des funérailles ?
Avez-vous donc mis votre anneau Au doigt sanglant de vos batailles , Pour les aimer jusqu'au tombeau Plus que vos sœurs ^ que vos frères?
Que vous font mes larmes amères?
Sitôt que votre étoile luit , On dit que le jour ou la nuit Vous êtes , depuis mon veuvage , Là-bas, un lion de carnage.
Que je voudrais, de mon balcon , Sur votre cheval de bataille Vous voir passer, quand le clairon Aux lèvres d'or crie et tressaille ; Quand une ville tout en deuil Pour vous met ses clefs sur le seuil ; Quand votre écharpe se déplie , Et que les femmes d'Italie Sous les orangers vont s'asseoir,
Disant : a QuHI était beau ce soir ! »
Est-il vrai que dans la poussière Sur vos épaules ruisselans , Vos longs cheveux traînent sanglans ^ Comme d^un casque la crinière ; Que sous Tombre de Rivoli Votre front encore a pâli ; Et que la soif et le carnage Ont tant maigri voti'e visage?
Toutes les nuits je vous attends , Et sans dormir je compte Theure.
Toutes les nuits , sans vous , je pleure Sitôt que grondent les autans.
Quand reviendrez-vous de la guerre?
Pour recommencer vos combats , Avez-vous donc de leur poussière Ressuscité vos vieux soldats?
Voulez-vous au bout de la terre , Tout sanglans, sans pain , sans souliers , Traîner ces fantômes à pieds Dans votre fantôme de gloire?
Pour me revoir attendez-vous
Que je me meure à vos genoux ; Qu'à votre front chaque victoire Mette une ride pour bandeau ; Que vous ployiez sous le fardeau , Ou qu'une blessure éternelle Glace votre coeur plus froid qu'elle; Ou que vos grenadiers en deuil Vous embaument dans le cercueil?
Si vous m'aimez , quittez l'armée , Quittez les camps et la fumée.
Je ne rêve , si je m'endors , Que de hiboux , d'oiseaux des morts.
Je n'en puis dire davantage.
Ah ! revenez , sinon je meurs.
Je vous écris avec mes pleurs.
Adieu I J'attends votre message. »
LA RÉPaNSE
Pars, messager, tout dort encor; Pars dans la nuit au son du cor I Au son du cor, pars : voici l'^ieure Où sur ma tente qu^elIe effleure L^étoile luit ; où mes soldats Dorment sur l'herbe qui ruisselle ; Où la vedette au parler bas A dit : «Garde à vous, sentinelle ! »
Pars , messager, avant le jour.
L'étoile dort; le vent sommeille ; Le tambour bat, le camp s'éveille.
Pourquoi n'es-tu pas le vautour?
Là-bas où l'horizon s'incline , Tu porterais en bondissant Ma lettre écrite avec du sang.
« Napoléon a Joséphine.
Sous vos rideaux ne pleurez pas :
Mon cœur ne bat dans ma poi|;rine Qu'auprès de vous. Dans les combats, H est d'airain; sous la mitraille , Quand j'ai fait mon plan de bataille , Le soir, sur l'affût d'un canon, Je pense ^ vous. De votre nom Je me souviens quand la pelouse Du sang des morts baigne ses fleurs.
Non y non, d'Arcole et de ses sœurs Jamais ne soyez plus jalouse :
Leurs jeux ne sont que jeux d'enfans ,
De vierges aux fronts rdugissans.
Ma tâche à peine est commencée , Et déjà ma gloire est passée.
L^Éternel a mis en ma main Son marteau pour frapper la terre ; Et moi , sur le bord du chemin , Je perds mon temps et mon salaire.
Sur le sentier que j'ai foulé Pas un empire n'a croulé , Et l'herbe croît sur ma victoire.
Dans le Nil ou dans le Jourdain Je n'ai pas encor mené boire
Mon cheval aux sabots d'airain ;
Pendant qu'à mon âge Alexandre
Avait tari tout le Scamandre ,
Oté sa tiare au Persan ,
Son toit de marbre à Tyr en cendre ,
Et son orgueil au mont Liban.
Si je retournais en arrière ,
Tant qu'un soldat suivra mes pas
Pour vous rapporter ma poussière ,
Vous me chasseriez de vos bras ;
Et de mon sabre qui se rouille Vous me feriez une quenouille.
Quand il nous viendra des enfans , Ils me renîront pour leur père , .
Si dans leurs berceaux triomphans A leurs pieds je ne mets la terre.
J'ai glané Tépi de la guerre Que la faucille de César Avait oublié par hasard Dans le sillon de Tltalie.
L'Occident me gène et m'ennuie :
Son maigre sol est sans engrais Pour enraciner à jamais L'arbre sanglant de mon génie.
Son écho trop vite est lassé , ^ Et son encens trop tôt passé.
Son vin amer trop vite enivre.
11 n'a qu'une page en son livre Que le vent par le vent poussé , Chaque jour, emporte et déchire Avec le nom de son empire. Le pays que j'aime le mieux
C'est l^Orient aux vastes cieux :
Il a de hautes pyramides , Et des monts de sables arides , De vieilles villes de granit Où mon aiglon fera son nid.
Il a des puits de renommée Pour désaltérer mon armée , Et Técho des déserts béans Pour des batailles de géans.
Là-bas des sphinx au front dHvoire Veilleront au pied de ma gloire , De peur que les boucs du chemin Ne rongent ses ongles d'airain.
Ma tente y sera mieux dressée :
C'est le pays de ma pensée.
Adieu. Je pars pour le désert.
Je n'en puis dire davantage.
En Egypte où le Nil se perd Envoyez-moi votre message. »
En Egypte où le Nil se perd Sept pyramides au désent Se sont assises dès Tàurore.
Là , qu^attendent-elles encore ?
Quand a passé Forage noir, Elles ont dit au vent du soir :
Où Tas-tu vu passer, vent qui viens d'Italie? Où l'as-tu vu passer, mer d'orages remplie?
Dis , viendra-t-il bientôt, ou ce soir, ou demain , Aux pèlerins d'Alep demander mon chemin?
De mon faîte éternel si je pouvais descendre , J'irais, agenouillée, au bord des flots l'attendre.
Quand son sultan la quitte , au sommet de sa tour La sultane à Stamboul demeure tout le jour.
Ah I que son calumet sur sa natte l'ennuie I Du haut de ses créneaux où son coude s'appuie , Au détour du Bosphore, en pleine mer, là-bas ^ Elle cherche une voile, et ne la trouve pas.
Et moi j'attends ici mon sultan et mon maître. Gazelles qui passez , le voyez-vous paraître? Est-il sur les flots purs? est-il dans les autans? Est-il dans mon soleil? Je l'attends , je l'attends, Pour que sa gloire écrite au bout d'un fer de lance Remplisse mon désert , et rompe mon silence.
Que me fait la mosquée abaissée en arceaux?
Que me font à mes pieds oent yilies à créneaux , Et tous leurs minarets à genoux sur les dalles , Comme un esclaye noir qui noûrait mes sandales? Pour s^asseoir deyant moi sur mon sable, aujourd'hui , Un géant doit Tenir ; et ce géant, c'est lui !
— Dit^s^le-^nous de votre cime , Nous le redirons à Tablme.
Votre sultan^ comment est^il?
Vient-il du Bosphore ou du Nil?
Comment est fait son cimeterre Quand il jette son cri de guerre?
— Comme un serpent ailé son cimeterre a lui : Une étoile Téclaire , et marche devant lui.
Comme un lion qui passe auprès de sa lionne , Sur son front est écrit : « Voyex-vous ma couronne ? » Et déjà dans sa gloire entré par cent endroits, Son visage a pâli de la pâleur des rois.
Jamais en mon désert rien n^a laissé de trace , Ni peuple , ni cité, que d'un souffle j'efface. Ainsi qu'un livre ouvert, avec sa marge d'or , Que déroulent au loin les vents des funérailles , Pour écrire à mes pieds le nom de ses batailles Tout mon sable s'étend d'Aboukir à Luxor.
Depuis que l'Éternel en ce lieu m'a menée , J'ai conservé mon deuil , à me taire obstinée. Dans leurs songes mes sphinx m'ontdit : «Le voyez-vous? Il marche en son combat. Le voilà, cachez-nous. Comme un pâtre il nous pousse au fond de votre étable . Ouvrez ! son doigt écrit son nom sur votre sable. »
Après eux les lions ont passé ce matin.
Les lionnes disaient , attendant leur butin :
« Le lionceau d'Arcole a déjà sa crinière;
i> Des os des nations il se fait sa litière ;
» Il vient, il fait trois bonds, et franchit l'univers ;
» En feriez-vous autant , beaux lions des déserts?
C'est pour lui jusqu'aux cieux qu'ici mon toit s'élève. J'ai roulé dans mon ombre un chevet à son rêve. Gomme une lampe d'or pour éclairer son nom , La lune à mon pilier pendra par mon chaînon ; Et comme un mamelouk avec son cimeterre, .
Mon désert veillera , couché dans sa poussière.
Gomme une caravane aux tentes de granit ,
J'attends mon t^hamelier sous ma pesante nuit ;
Quand mes cieux tariront , si je demande à boire ,
Il répandra sur moi le flot de sa victoire.
Si je suis égarée en mon vide chemin ,
Il m'apprendra la voie où va le genre humain.
A ma rive il dira le nom d'une autre rive , Si l'ombre de mon faîte au bout du monde arrive ; Si les tours des chrétiens, sous leur long voile noir, Songent aux minarets, quand vient l'heure du soir. Et si les clochers d'or, sous leurs brumes, humides, Révent pendant leur nuit des nuits des pyramides.
92 LES PYRAMroES.
Ah! qu^il tarde à venir! Cigognes du Garmel , Sur mon faite montez. Voyez-vous sous le eiel Un épervierde Corse? — Oui, j'ai vu sa grande aile. Là-bas sa griffe saigne , et son œil étincelle. Épervier d'Aboukir , ferme ton aile d'or!
Sauve-toi dans ton nid , pélican du Thabor !
Le pacha de Damas a rêvé de poignards , D^ataghans ciselés et d^assauts aux remparts. Ses femmes ont de pleurs mouillé son cimeterre, Et roulé sur son front son blanc turban de guerre ; Et déjà ses trois fils descendus de sa tour, Ont porté cette lettre au bey de Damanliour :
« Mon frère , allez seller vos cavales rapides ,
Venez les attacher au pied des pyramides.
Pour la fête du glaive amenez-moi vos fils ,
Vos gendres , vos neveux , avec tous leurs spahis ;
Arrachez votre tente , et quittez vos murailles :
Vous trouverez de Tombre au palmier des batailles. »
Ah 1 quand ils ont passé , le désert a tremblé ; Mainte ville des morts sous son toit a croulé. Derrière eux qui se presse? est-ce un vent de carnage ? Est-ce un troupeau que mène une autruche sauvage ? Non, c^est dans le chemin, le bey de Damanhour, Avec tous ses neveux et ses fils alentour.
«Frère, que voulez-vous? la fête est-elle prête? Avez-vous vu briller le sabre du prophète ?
Mou cimeterre a soif, il a dit ati croissant : «Mène-moi dans la mer où le flot est de sang; » Les anges du désert qui nous servent de guide Entraînent nos chevaux par le mors et la bride. »
Le pacha de Damas , sur le haut de sa tour , Les regarde passer depuis Taube du jour ,
Plus nombreux qu'au sérail leâ soupirs des sultaues ,
Avec les grains de sable aux pieds des caravaues,
Et les flots de la mer qui sourit à Tunis ,
Et les étoiles d'or aux cieux des oasis.
Ahl qu'il croit déjà Toir suspendue à sa selle Du beau sultan Kébir la tète qui ruisselle !
En son rêve il l'emporte à travers le chemin , De noirs cheveux voilée , et saignante en sa main ; Et pom* mieux qu'on la voie en ses destins rapides , H la veut accoler au tronc des Pyramides.
Ah 1 qu'il rêve déjà du beau pays des Francs , Où les Maures allaient, sous les myrtes errans! Et des nuits de Provence et dés fraiches journées ^ Et des sources d'eau vive aux pieds des Pyrénées , Et des bois d'arbres verts, et des vieux châteaux forts Où les chiens de chréti^s ont caché leurs trésors !
96 LEiPAGHA;
Femmes ^iîYauSibaî^ez sous le chéiied^ArdeDfles, Sous le figukr du Var^ dans 1^ golfe dci Gènes, Baismt Totre long toile 1 H rêve awsî de vou^^ De vos i)msers d'ankoar auK musulmans si doux: ' ' Pensant à son harem j il dit ô son pirate r - ' - « Ya-fen les attsKiiher au mât de ma (régate. »
) . ti
Pâle tour d'Occ^ckiiit; c|u$ic6mb8rttr& pour toi < Quand sur tefii^ttdeJttiienS ta-ieiis et^oùlel^ ta'fo^^ ^' - Tes cieuï «ont plus déserts que les <;}eux ^d^Arabie , Du limon deis vieux jours ta citerne est l^mplie. yhysQpè croit sur toi comme aux flancs dti Cât^hlel, Ta chute a devancé les chevaux d^kmaët:' ''•^' '' '*
C^est avoir idans ton oqibre assez vécu d^ànlnéeB, Asse2^écui de jours, de soirs, de matinées.
Quand. ion <^Iéme soleil s^éteînt en son étév - Couche^ioî dan» ta poudre et ta fragilité; Et làisw vivire eneor ses siècles de merveiHe ' A ta sœur ^^Orient que ta chute réveille. ' ' ^ * "'
Dans le champ du passé va-t^en semer le sel ; Déracine en ton sol toute plante du ciel ;
Poursuis ton Dieu caché jusqu'en son tabernacle ,
Et renverse sur toi son culte et son oracle ,
Pour qu'en voyant Tabime où ton espoir se perd ,
L'Arabe puisse dire : « Âh 1 c'est mon grand désert. »
Hâte-toi dans ta nuit jusqu'au fond de descendre. De ton Christ au tombeau disperse au loin la cendre. Efface à ta muraille et la vierge et les saints , Et tes vœux immortels , et tes sacrés destins ^ Afin de ressembler, en ta douleur murée y  la tour du lépreux vers Damas égarée.
Car voici qu'au galop le pacha de Damas
Vient au-devant de toi vers le puits des combats.
Tout son peuple le suit ainsi qu'une gazelle ;
Son étricr résonne au cordon de sa selle ;
Et sa barbe se roule au cou de son cheval
Comme un flocon de neige aux longs crins du Mi&tral.