LE PETIT FRERE
C'est un mal salutaire Que perdre un nouveau-né; Aux larmes d'une mère Tout sera pardonné !
Ma^ticidne.
iUaciîreUtnc.
K Voici la nuit. . . . J'attends. . . . Dieu ! qu'il tarde h venir ! « Que fait-il?... loin de moi qui peut le retenir?...
Ces vers ont été faits en iSi5.
(( Déjà tous les pasteurs sont rentrés sous leur tente. . . . « N'aura-t-il pas pitié d'une si longue attente?... (( C'en est fait! l'heure expire, et je n'ai plus d'espoir! « Celui pour qui je Ycille avait dit : k A ce soir! » (( Il avait dit : « Ce soir — » et la nuit est venue ! . . . « J'éprouve une souffrance ii mon âme inconnue. . . . u Du retour de Paulus serait-il offensé? (( Craint-il un souvenir dans mon cœur effacé?... M Ou bien, pour un refus a-t-il pris mon silence?. . . « Faut-il de son amour accuser l'indolence?
(( Non j'en crois sa prière et son brûlant regard,
« Sans doute il va venir. . . mais comme il viendra tard ! »
Ainsi , tout à l'amour qui domine son âme , Magdeleine, oubliant qu'un devoir la réclame, N'a point revu sa soeur, et ne s'informe pas Des motifs qui loin d'elle ont retenu ses pas.
Et pourtant Séphora, si vive, si légère, Est l'enfant qu'à ses soins avait légué sa mère. Seule — on la voit prier au tombeau maternel. Des dangers où la livre un oubli criminel Quelques vieux serviteurs préservent sa jeunesse. A la grâce elle unit la candeur, la finesse; Neuf fois déjà , tombés sous les vents orageux , Les doux fruits du palmier servirent à ses jeux. Tel , entouré de fleurs où le poison se cache , Sort des marais fangeux un lis pur et sans tache , Telle, et n'ayant aussi que Dieu pour protecteur, Au sein des vils plaisirs d'un monde corrupteur On voyait Séphora grandir dans l'innocence. Magdeleine n'a point remarqué son absence ; L'enfant l'avait quittée au repas du matin. Ce n'est point elle, hélas! qu'à l'horizon lointain Ses regards inquiets ont si long-temps cherchée. Mais en ^ain sur le mont sa vue est attachée;
En vain du noir coursier sur les cailloux brûlans Magdeleine épiait les pas étincelans ; La voix des chameliers qu'on entendait encore , Et que la paix du soir rendait triste et sonore — L'insecte lumineux bourdonnant sur les eaux.... Les reptiles impurs criant dans les roseaux.... Les brises de la nuit qui soulevaient ses voiles —
Et le parfum des fleurs et l'éclat des étoiles —
Et ces lampes d'airain qu'un esclave allumait
Et le temple désert qu'avec bruit on fermait, Tout défendait l'espoir à son âme oppressée, Tout lui disait enfin que l'heure était passée ! . . .
Cependant, vers le seuil qu'ombragent mille flem^s. Sur le marbre d'Égjpte aux luisantes coulem-s , Des pas ont retenti. — Soudain la porte s'ouvre! Elle entend frissonner le rideau qui la couvre....
C'est Joseph ! . . . hélas ! non. — A ses yeux étonnés Séphora paraît seule.
v< Oh , ma sœur ! pardonnez ! »
Dit l'enfant, qu'agitait une frayeur secrète; « Nous revenons bien tard; vous étiez inquiète. « Oh! ne vous fâchez pas a^ant de m'écouter; « Je n'ai pas tort, ma soeur; je vais tout vous conter : « L'air était moins brûlant, et les cieux étaient calmes; « Toutes deux nous marchions vers la cité des Palmes; « Au-devant de Jésus la foule se portait. (( Tandis qu'au pied du mont Nohamel s'arrêtait, (( D'avance préparant l'aumône accoutumée , « J'allai vers ce vieillard, ce pauvre Bartimée, « Qu'on voit toujours assis à l'angle du chemin, « Et qui ferme les yeux en étendant la main ; (( Il était prosterné devant le Fils de V Homme; « Le Sauveur ! . . . c'est ainsi que le peuple le nomme ;
(( L'aveugle mendiant s'écriait plein de loi :
(( Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi !
{( D'un seul mot vous pouvez m^e rendre la lum^ière ! »
« Au même instant, touché de cette humble prière,
(( Jésus lui dit : (( Voyez. . . » — L'aveugle ouvrit les yeux,
« Et son premier regard se porta vers les cieux.
(( Il bénit le Seigneur dans sa reconnaissance;
« Or chacun de Jésus admirait la puissance,
(( Et les femmes pleuraient. . . et le peuple, à genoux,
« Disait : u Un grand prophète est venu parmi nous ! »
(( Mais lui, sans s'étonner, contemplait ce spectacle.
(( Ce qu'il a fait, ma sœur, on l'appelle un miracle ! »
Par ce récit naïf l'enfant veut s'excuser. Magdeleine , sa voix ne peut donc t'apaiser .■* Cruelle ! cette enfant qu'à bannir tu t'empresses , En un jour de bonheur recevrait tes caresses !
CHANT IL ^gçf
A son esprit distrait Séphora parle en vain ; Magdeleine, insensiljle au miracle divin , Fait emmener sa sœur, hélas ! sans l'adieu tendre Qu'avant de la quitter l'enfant semblait attendre.
Seule, en proie aux soupçons qui viennent l'assiéger. Pour Joseph qui l'oublie elle rêve un danger ; Son cœur, de l'abandon fujant l'incertitude. Veut encor se flatter. . . . par une inquiétude ! C'en est fait, son amour l'excuse vainement, Joseph ne viendra plus dissiper ce tourment!... Mais.... n'est-ce point sa voix, si long-temps espérée?.
t( Conduisez les chameaux vers la porte Dorée,
(( Et vers Arimathie allez par ce détour
« Au palais de mon père annoncei- mon retour! m
3oo MAGDELEINE.
Au bruit des pas légers qui frappe son oreille, Couché sur le parvis , un esclave s'éveille — Inquiet, il veut voir qui pénètre en ces lieux; Il reconnaît Joseph — et referme les yeux.
Tandis que , traversant la riche galerie , Joseph passe en tremblant sous la voûte fleurie , De crainte et de dépit n'étant plus agité , Le coem' de Magdeleine a repris sa fierté. Déjà par le dédain , la fausse indifférence , Elle veut se venger de sa longue souffrance; D'une attente pénible il faut cacher l'ennui : Joseph ne saura point qu'on a souffert pour lui.
Rêveuse , à son aspect Magdeleine s'étonne ;
11 cherche à s'excuser.... d'avance on lui pardonne.
Il se plaint. ... et l'on rit de ses soupçons jaloux.
CHANT H. 3oi
'.< Je pars ; adieu , dit-il enflammé de courroux , « Pour la dernière fois ! . . .
— Quoi, déjà! reprend-elle, (( Dans le camp des Romains Hérode vous rappelle?.
— K Non t' oublier, te fuir, voilà mon seul devoir.
(( Je suis las de t'aimer, honteux de ton pouvoir ! « Rends à l'heureux mortel dont la foi te réclame (( Tous les droits qu'un moment j'usurpai sur ton âme; « Il ne me verra plus , dans mon juste mépris , « De son crédule amour lui disputer le prix. »
Magdeleine à ces mots, sans paraître offensée. Veut calmer de Joseph la colère insensée :
:io2 MAGDELEINE.
(( Quelle nouvelle erreur trouble votre raison?...
(( Pour qui m'accusez-vous d'oubli, de trahison?...
(( D'Alcas redoutez-vous le sublime délire?
(( L'Ausonie et la Grèce ont couronné sa Ivre;
(( Mais lorsque dans ses chants mon nom vient l'inspirer
a Sans flatter son amour, ne puis-je l'admirer?...
(( Trop fière de régner sm- une âme sauvage ,
« Du farouche Nachor si j'accueillis l'hommage,
« Je n'ai par nul espoir encouragé ses vœux.. ..
(( De Phares craignez-vous les frivoles aveux ,
« Son langage indiscret, et sa gaité naïve?...
« Ah! la voix qui séduit est une voix plaintive;
« Et qui n'a point souffert n'est pas digne d'aimer!. . .
— « Perfide ! il en est un que tu n'oses nommer ! . . . » S'écrie alors Joseph dans sa jalouse rage;
CHANT II. 3o3
(( Paul us eut ton amour ! . . .
— J'honorai son courage , (( Il est vrai. Dans nos mui's par Tibère exilé , (c D'un injuste destin mes soins l'ont consolé. « Je rendis l'espérance à son âme flétrie; (( Il croyait près de moi retrouver la patrie , « Et le voyant paré de gloire et de malheurs , H Je cédai sans remords au charme de ses pleurs. « Mais devez-vous punir ma pitié généreuse, « Vous ! . . . dont l'ardeur légère, hélas ! plus dangereuse, K A soumis ma tendresse à des tourmens nouveaux. <( Ah ! l'inconstant Joseph a besoin de rivaux! (( Sans craindre leurs succès votre amour ne peut vivre, « Et leur encens flatteur, c'est vous seul qu'il enivre !...
— (( Excuse mensongère!... inutiles détours!,., f( A cette ruse en vain mon dépit a recours;
3o4 MAGDELEINE.
« En vain , moi , pour dompter ton amour par la crainte, (( Cherchant à me parer d'une inconstance feinte, « Je porte mon hommage aux pieds de Salomé, « Sans joie, indifférent au bonheur d'être aimé; « Plein de ton souvenir, je suis distrait près d'elle, (( Et sans la regarder je lui dis qu'elle est belle; (( Lorsque de ma tendresse elle exige un serment, « Ma voix le dit sans ti'ouble et mon cœur le dément; « Si je veux l'appeler quand sa douleur me touche , « C'est ton nom qui toujours s'échappe de ma bouche. (( En voulant me venger je suis encore à toi ; « Mais c'en est trop. . . je veux. . .
— Joseph ! regarde-moi...
« Ingrat ! . . ne vois4u pas ton pouvoir sur mon âme , « Mon trouble, mon bonheur, quand ton regard de flamme {( Sur mon front embelli descend avec amom^ — (( Ah ! pour moi , ce regard enivrant est le jom' ! . . .
CHANT II. 3o5
« Oui, l'Arabe égaré dans sa lointaine course, (( Voit avec moins d'espoir le cristal d'une source — « Le lis a moins d'orgueil au lever du soleil — (( Et la nouvelle mère , épiant le réveil (( De l'enfant que le ciel accorde à sa tendresse, (( A son premier sourire éprouve moins d'ivresse ! . . .
— (( Non ! . . . sous d'autres regards je t'ai vu t'emibellir !
« Au son d'une autre voix j'ai vu ton front pâlir.
(( Cesse de m'abuser par un vain artifice ,
« Mon orgueil outragé demande un sacrifice ;
« Pour croire à ton amour j'ai besoin d'un remords :
a Immole ces rivaux à mes jaloux transports ;
(( Eloigne ce Paulus — brise son espérance ,
(( Et par un crime enfin prouve ta préférence !.. »
Ah ! pourquoi de l'amour les profanes accens Sur les coeurs sans vertu sont-ils donc si puissans?
3o6 MAGDELEINE.
0 triomphe du mal ! ô trouble de la terre ! . . . Ce pomoir séductem^, ce dangereux mystère, Joseph le connaissait ; — et déjà rassuré , Il ne demandait plus s'il était préféré.
Ange de l'hyménée, espoir des âmes saintes, 0 toi qui de l'amour bannis les chastes craintes , Et qui d'un feu divin sachant nous entlammer. Pour prix de nos vertus nous ordonne d'aimer!... Mes vers ne diront point un bonheur qui t'offense, Ma voix l'accuserait moins que mon ignorance ; Révélés malgré moi , ces secrets odieux Souilleraient la candeur de mes rêves pieux. Moi-même en les chantant je te ferais injure , Mon front serait plus triste et ma bouche moins pure ! Je livre Magdeleine à tes ressentimens; Elle t'a méconnu dans ses tendîmes sermens :
CHANT II. 3o7
Le voile virginal qui protège tes charmes Ne fut point inondé de ses pudiques larmes — Hélas ! ton saint bandeau n'orna point ses cheveux; Sa main n'a point porté l'anneau d'or de tes voeux, Et son front sans rougeur, que la honte environne. Ne s'est point incliné sous ta blanche couronne !
A cet affreux hymen célébré par l'Enfer, Satan seul présida. — Sur son autel de fer, De leur amour profane on déposa la chaîne. Orgueilleux d'asservir Joseph et Magdeleine , Satan serra leurs noeuds par les démons ourdis. Et le Livre infernal reçut leurs noms maudits.
Mâ^lfeidne.
ilta^îifUinf.
CHANT y
Le signal est donné sous la terre qui tremble —
Satan nomme Jésus et tout l'Enfer s'assemble.
Ce nom seul a troublé l'empire ténébreux ; Les démons, alarmés, s'interrogent entr'eux.
3i2 MAGDELEINE.
La salle du Conseil de leur foule s'encombre j Pressés parla terreur, ils se heurtent dans l'ombre : Car le feu des enfers, sans reflets , sans clartés, Sert à peine à guider leurs pas précipités. Ils courent à grand bruit, s'appellent, se répondent, Aux plaintes des damnés leurs clamem^s se confondent; Mais les damnés eux seuls, à leur rage agueiTis, Ne se demandent point la cause de ces cris; Qu'importent cet effroi , cette rumeur soudaine, A des âmes qu'attend une éternelle peine ? Leur torture ne peut s'interrompre un moment. . . . Ah ! cette indifférence est lem^ premier tombaient !
Enfin de tant d'effroi la cause se révèle;
Chacun a répété la fatale nouvelle ,
Et l'écho des enfers long-temps fait retentir
Le nomdeMagdeleine.... et le mot : Repentir!...
CHANT V. 3i3
Les démons réclamaient lem- superbe victime, L'ornement du péché , la gloire de l'abîme ! Et le Péché vaincu, honteux et consterné. Pleurait le déshonneur de se voir pardonné !
Tous, se parlant ainsi dans l'absence du maître, A leurs regrets divers se faisaient reconnaître :
(( 0 rage ! disaient-ils , ô honte ! ô désespoir ! « Magdeleine nous fuir! Détestable pouvoir! (( Elle qui sut prêter au vice tant de grâce! H Dont l'Enfer admirait la faiblesse et l'audace !
— « Que d'envie inspirait l'éclat de sa beauté!
— « Que de haine excitait sa moqueuse fierté !
— (( Sa bouche avec candeur savait mentir et plaire!
3i4 MAGDELEliNE.
— « Que ses yeux étaient beaux entlainmés de colère!
— (( Quel luxe elle étalait dans ses brillans atours !
— (( Que d'esprit jaillissait de ses malins discours !
— (f Et comme elle savait , tendre et mélancolique , u Cacher la volupté sous un maintien pudique!...
— (( Elle avait embelli jusqu'à l'impiété : « Jamais son jeune coeur, de plaisir agité,
« N'éleva jusqu'au ciel une voix douloureuse; « Elle ne priait point — et paraissait heureuse !
— i( Oh ! quel art merveilleux, quels magiques attraits !»
Insensés ! . . . dans leur rage et dans leurs vains regrets , Ils ne devinaient pas que ce charme invincible Était le seul pouvoir d'un coeur noble et sensible,
CHANT V. 3i5
Du ciel qu'elle outrageait triste et précieux don , Ineffable tendresse. . . . avenir du pardon !
Tandis que tout l'Enfer s'émeut pour une femme, Ourdissant en secret une effroyable trame, Dans l'antique arsenal Satan s'est renfermé. Par un nouveau vainqueur il se sent désarmé , Et s'apprête à lancer l'infernale sentence, Car il craint la Vertu moins que la Pénitence.
Mais pour mieux dérober sa honte et ses projets, 11 veut par ses discours rassurer ses sujets. S'essayant aux efforts d'une haine invisible. Et cachant ses fureurs sous un dédain paisdilc , 11 s'éloigne à pas lents du magique arsenal ; Superbe, il vont s'asseoir sur le trône infernal ;
3i6 MAGDELEINE.
Au-devant de ses pas tout son peuple s'élance. Sa vue a ramené le jour — et le silence. A son aspect subit les démons réjouis Détournent un moment leurs regards éblouis : L'Ange rayonne encor des saintes étincelles , L'abîme est éclairé du seul feu de ses ailes j Rayon du feu divin, ce reste d'un éclair Est l'astre des démons, le soleil de l'Enfer ! On voit briller son corps sous l'ébène d'un voile. Son front, que Dieu maudit, porte encore une étoile. Ah ! la sainte splendeur de ce front réprouvé. Ce charme qu'aux enfers Satan a conservé, Des célestes bienfaits empreinte impérissable , Bien plus que ses fureurs le rendent haïssable ! Sa funèbre pâleur décèle malgré lui D'un pouvoir abhorré la fatigue et l'ennui. Tel qu'un lac endormi ne vit que par l'orage , Son âme ne répond qu'aux accens de l'outrage ,
CHANT V. 3î7
La Haine aux bras sanglans, seule sait l'animer; Son farouche regard ne peut se rentlammer Que par l'espoir de voir sa vengeance assouvie ; Et pour son coeur éteint , la colère est la vie !
Mais le Juge immortel , — Dieu , qui l'a tant aimé ,
Connaît en ses replis ce cœur qu'il a formé.
11 inventa pour lui le plus grand des supplices :
Satan fut exilé du séjour des délices,
Et l'Eternel , vainqueur, à l'ange factieux
Infligea pour tourment — le Souvenir des cieux î
Depuis le dernier jour de sa gloire effacée , Invisible aux regards , visible h sa pensée, Un fantôme divin l'accompagne en secret : Lesenfans de rai)îm(; ignorent cet arrêt.
;^i8 MAGDELEIiNE.
Souvent, pour éviter l'ennemi qu'il redoute, Satan suit des enfers la ténébreuse route; Seul , on le voit , errant sur le funèbre bord , Chercher les profondeurs des déserts de la Mort. Il pense que ces lieux où le Péché domine EfTrairont de l'Esprit la nature divine; Mais il appelle en vain l'horreur à son secours : L'Esprit suit des enfers les caverneux détours ; Avec lui , dans le gouffre il parvient à descendre , Ses invisibles pieds sont empreints sur la cendre. Du fantôme Satan ne peut se délivrer.
Il est là. — Là toujours; il l'entend respirer. La nuit, à ses remords, en songe il se présente; Sur son coeur oppressé pose une main pesante ; Il offre à ses désirs les biens qu'il a perdus; Lui jette des parfums , dans les cieux répandus ; Lui montre ces clartés que les anges adorent , Ces éteinelles fleurs — que les mortels ignorent. , . .
CHANT V. 3i9
Puis , quand Satan , vaincu par ce beau souvenir, Rappelant ces objets , cherche à les retenir, Poursuit de tous ses voeux la vision si douce.... Tout disparaît.... l'Esprit loin du ciel le repousse. Et lui montre l'égide où l'Ange des regrets En chifii es enflammés grava ce mot : JAMAIS !
Ainsi du ciel perdu cette image charmante Comme un vivant remords sans cesse le tourmente; Sans cesse une voix crie en déchirant son cœur : « Satan, te souvient-il des jom^s de ton bonhem^, <( Quand du séjour divin tu respirais l'ivresse.'' {( Quand Dieu t'environnait de gloire et de tendresse ! »
A peine de Satan l'étoile resplendit , Qu'assiégeant les degrés de son trône maudit,
320 MACxDELEÏNE.
Les princes de sa cour viennent lui rendre hommage ; Chaque démon, d'un vice offre l'iropm^e image. Porte ses attributs en signe de respect. Oh! sinistre cortège, épouvantable aspect!...
La Mort, l'affreuse Mort, s'avance la première: Ses yeux sans mouvement sont privés de lumière; Un guide la soutient; — son inconstant désir. Parmi tous les démons a droit de le choisir. Tout l'Enfer est admis h cette concurrence; Et briguant à l'envi l'horrible préférence , Se dispute l'honneur de conduire ses pas , Et de guider sa main ; — elle ne frappe pas.
Elle touche et l'on meurt. — Sa funèbre parure
Change au gré du démon dont l'appui la rassure : Quand la Guerre la pousse au milieu des humains. Un casque est sur son front, un glaive dans ses mains.
Son pas rapide effleure une sanglante arène , —
Mais que ses pas sont lents. . . . quand la Douleur la traîne !
Qu'ils sont noirs et pesans ses longs voiles de deuil ! . . .
Elle vient aujourd'hui, conduite par l'Orgueil. Sous sa couronne d'or son front pâle succombe. Son sceptre est un poignard, et son trône — une tombe. On voit ses os percer sous la poui^re des rois , Ses mains ont des anneaux trop larges pour ses doigts. Plus triste que les pleurs, un som-ire perfide Fait grimacer ses dents sous sa lèvre livide. Les hydres , les dragons , les noirs Pressentimens , Les spectres, les Terreurs, les Remords, les Tourmens, La Vengeance à l'oeil fixe, — et la Peste au teint sombre, La Famine sans voix, — la G uerre aux bras sans nombre. Les lléaux, dans leur rang , marchent à ses côtés.
Mais un seul tarde encor. — Les démons arrêtés,
?>ii MAGDELEINE.
Pour reprendre Jeur place attendent sa venue : Nul n'ose s'opposer à sa marche inconnue —
L'Enfer n'a point vomi de monstre plus afFreux, Ce monstre est I'Anarchie au soufïlc désastreux ! Ce fléau — qu'ont formé l'Orgueil et la Licence, N'a point de volonté, — n'a point d'obéissance.... Ses membres, que nul frein ne saurait enchaîner, Ont une vie à part — qu'il ne peut gouverner. Au hasard de ses coups les enfers l'abandonnent. Lorsqu'il agit contre eux, les démons lui pardonnent. S'il poursuit les mortels de ses pas incertains, Satan, Satan lui-même ignore ses destins! Tous les poisons de mort lui servent de pâture. Vingt reptiles divers composent sa nature ; Deux insectes luisans, l'un à l'autre opposés. De ses yeux sans regard lancent des feux croisés; Ses mains sont deux scorpions qui d'eux-mêmes agissent;
Ses pieds, qu'à chaque pas des jets de sang rougissent,
De son corps chancelant capricieux appui ,
Sont d'énormes lézards qui marchent — malgré lui.
Et chaque mouvement de sa tête insensée
Obéit aux serpens dont elle est hérissée !
L'Archange réprouvé, roi du sombre séjour. Contemple avec horreur son effroyable cour; Son regard fatigué cherche en vain les ténèbres. Honteux de commander aux légions funèbres , Il maudit en secret sa fatale splendeur, Qui dévoile à ses jeux leur difforme laideur ; Il déteste l'éclat de ses ailes de flammes.... Ainsi l'homme inspiré qui lit au fond des âmes Se détourne et maudit le flambeau délateur Qui montre à sa raison tous les vices du coeur; Ou tel, en son exil, pleure un guerrier transfuge ; En vain le sort lui donne un trône pour refuge;
324 MAGDELEÏNE.
Ce tyran fondateur, sous de nouveaux climats, Aux moeurs de ses sujets ne s'accoutume pas. C'est toujours son pays que son cœur redemande ; Il se sent étranger parmi ceux qu'il commande; Il s'afflige en voyant ce peuple forcené , Que son art déserteur n'a point discipliné; 11 compare ces fronts courbés sous l'esclavage , La féroce valem' de la horde sauvage , A ces nobles soldats au regard inspiré. Dont il guidait jadis le com^age éclairé. Qui n'attendaient de lui qu'un seul motpour salaire. Qui marchaient à sa voix, qui mom-aient pom^ lui plaire ; Et tous ces bataillons , brillant de mille dards , Avec leurs casques d'or, lem^s flottans étendards, Apparaissent toujours à sa triste mémoire , Rayonnans de beauté, de franchise et de gloire.
Ainsi l'ange exilé contemple avec douleur Ses soldats dont la haine est l'unique valeur, Sujets sans dévoûraent, peuple ingratcpi'il méprise , Que la ruse conduit, que l'effroi seul maîtrise. Et l'invisible Esprit lui répète tout bas :
« Satan , te sonvient-il des sidDlimes combats ,
(( Alors que tu guidais les célestes phalanges ,
« Et queDieu te nommait le plus vaillantdes anges ? »
Cependant des démons , courbés sous la terreur, Satan , par ce discours , ranime la fm^eur :
(( Vous de qui l'univers craint le pouvoir funeste, (( Démons, nobles rivaux de l'empire céleste, (( Vous tremblez ! . . . Quel vertige a frappé vos esprits ? « D'une humble pénitence êtes-vous donc surpris ? (( Sur un remords. . . croit-on qu'une secte se fonde ?..
{( Da\id pleura vingt ans sans convertir le monde î
« JN'avez-vous pas vaincu de plus fieis ennemis?
« Les peuples, les tyi^ans, à vos lois sont soumis.
u Quelle austère vertu ne dompta votre adresse?
<( Fiez-vous à votre art , à ma foi vengeresse.
(( Rappelez-vous ce temps où la Religion ,
<( Assiégeant des enfers l'immense région,
« Dans le gouffre éternel vint jeter l'épouvante ! . . .
(( Mon trône s'ébranlait sur sa base mouvante;
« De ce fier ennemi je redoutai les coups ,
(( Je sentis dans mon coeur se glacer mon courroux. ,
« Mais un seul jour, d'effroi ma haine fut saisie;
c< Ma venj^cance aussitôt créa l'Hypocrisie!...
« Le temple l'accueillit. — Son encens assidu
« Avec le pur encens fut dès-lors confondu
« Au sein du tabernacle elle cacha les vices. . . . « Son souffle empoisonna l'onde des sacrifices. . . . u Ses genoux ont souillé le marbre des autels,
u Du temple sa prière a chassé les mortels — « Jérusalem enfin par elle fut conquise — (( Et les Pharisiens ont détrôné Moïse !
<( Aujourd'hui comme alors elle peut nous servir, (( Et nous rendre les coeurs qu'on cherche à nous ravir (( Déjà ces pénitens, c'est sa voix qui les trompe! « Fatigués de grandeur, de richesse, de pompe, « Leur caprice imagine une autre vanité , « Leur inconstante gloire est dans l'humilité! « Eblouissant les yeux par un hardi contraste , <( Modestes avec art , et pauvres avec faste , (( Ils se sont proclamés tous frères devant Dieu. « Leurs trésors dédaignés vont orner le Saint lieu. (( On les voit, dans l'excès de leur zèle hypocrite, (( Prodiguer des bienfaits — dont le malheur s'irrite. (( L'un, n'osant se venger, par l'outrage abattu, « Se pare de sa honte, et l'appelle vertu;
« D'autres, rabaissant tout à leur obscui'e vie, (( Nomment égalité — le niveau de l'envie!... « Ne vous alarmez point de leur noble dessein , (( Le fruit de mes conseils a germé dans leur sein. « Au son de ces grands mots je guide leur démence, « Où l'orgueil a parlé — mon empire commence ! (( Croyez-moi , ces revers ne sont que passagers. « Ah ! le regi^et d'un jour suffit aux coeurs légers ; « Tout à son repentir, Magdeleine est sans armes j (( Nous la ramènerons par l'éclat de ses lannes : (( D'être un modèle saint son cœm' sera flatté. (( Le remords de l'amour n'est pas sans volupté — (( Des bienfaits de son Dieu l'homme aisément abuse. « La Pénitence enfin n'est qu'une sainte ruse ; » Ce nouvel ennemi ne saurait nous troubler.... <( Il ne faut point combattre — il'faut lui ressembler ! « Et d'accord avec nous , cette vertu sublime « D'un peuple d'imposteurs enrichira l'abîme ! )>
Il dit. — Des cris flatteurs, d'horribles hm^lemens, Sont des démons ravis les applaudissemens ; Et Satan, qu'importune un si bruyant délire, A trahi son dédain par un affreux som^ire. 11 rougit d'un succès bassement m.érité ; 11 sent de ses discours toute l'iniquité. Ce monarque, honteux de ses lâches complices. Méprise ses sujets d'applaudir à ses vices; Pour cacher ce mépris faisant de vains efforts, 11 feint d'être flatté de lem^s hideux transports ; Mais il maudit sa gloire en voyant qui l'admire ; Et le divin fantôme à ses côtés soupire :
(( Satan , te souvient-il de tes chants d'autrefois , (( Quand les échos du ciel répondaient à ta voix ?
33o MAGDELETNE.
(( Tes chants n'inspiraient point ce délire farouche (( Quandl'espritdu Seigneur descendaitpar ta bouche! »
ViUiers-sur-Orgc, 1829.