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monde n'avait pour l'humanité innocente que faveurs et complaisances. Il y a, d'autre part, l'hvpothèse des ascensions progressives — celle d' Epicure et de Lucrèce — qui nous peint des couleurs les plus sombres l'humanité primitive, à peine distincte des bètes, luttant péniblement contre une nature plus marâtre que mère, n'arrivant qu'à force d'industrie et de peine à la vie civilisée^ à la conquête d'un monde rebelle.
Faut-il voir dans chacune de ces hypothèses de vagues réminiscences, un écho de lointaines traditions? Est-ce là simplement un transfert dans le passé du double aspect des choses, une projection au dehors de la double tendance de notre esprit à mettre le bonheur désiré, l'idéal entrevu, tantôt dans le passé et tantôt dans l'avenir ? Je ne sais. Mais l'idée biblique englobe à la fois les deux, conceptions si diverses de nos origines humaines. La Bible nous parle d'une époque heureuse, d'un paradis terrestre, d'une félicité primitive ; et elle nous laisse assez entrevoir qu'après la chute l'homme, jeté sans expérience et sans acquis dans un monde inconnu, a dû faire péniblement son éducation, lutter sans cesse contre des forces rivales, monter lentement des périodes du silex taillé, du feu péniblement allumé au frottement des pierres jusqu'à celle du fusil Lebel et delà traction électrique.
Nous n'avons pas ici à faire de l'histoire ou de
la science. Ce qui nous intéresse, c'est l'aspect théologique des questions. Cherchons clans la Bible la vérité théologique sur l'état premier de l'homme.
Que nous dit la Genèse? Elle nous montre Dieu formant l'homme avec de l'argile, comme un artiste qui modèle sa statue, et lui soufflant au visage un souffle de Aie, faisant de l'homme enfin un être vivant. L'homme ainsi créé, Dieu le met dans l'Eden, dans le paradis de délices, où il trouve tout à souhait pour le plaisir des yeux, tout à souhait pour le goût.
Adam, dans cet état heureux, ne devait pas mourir. C'est ce qu'indique nettement la menace divine : « Ne touche pas à l'arbre de la science du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. » Ce ta mourras doit s'entendre évidemment comme la peine de la transgression ; Dieu ne lui annonce pas, d'ailleurs, la mort pour le jour même, mais seulement la condamnation. D'autres passages de l'Ecriture sont très clairs à cet égard. « Dieu n'a pas fait la mort )). dit le livre de la Sagesse, i, t3; u Dieu a fait l'homme immortel ; c'est par la haine du diable que la mort est entrée en ce monde. » ii, 23-24- Saint Paul enseigne expressément la même doctrine. C'est parle péché, dit il, que la mort est venue; mort et péché vont de pair. Bo/n.y. 12, 17, 21 etpassim. Inutile d'insister, c'est un point de notre foi, et l'un des
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plus vivants clans la tradition de tous les siècles chrétiens, cpe la mort est la peine du péché. Adam n'était donc pas destiné à mourir.
Sur la douleur, les textes bib]ic[ues sont moins explicites. Ils en disent assez cependant pour donner un fondement solide à l'enseignement catholique donnant toutes les peines de cette vie comme la suite du péché originel. Ils nous montrent Adam dans un jardin de délices. La terre lui est douce et docile, le travail sans fatigue. Car c'est après le péché qu'il est dit : « Maudite sera la terre à cause de toi. . . Elle te donnera des ronces et des épines... tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été pris ; car tu es poussière et tu redeviendras poussière. » C'est la sentence portée contre Adam pécheur. Elle donne l'origine de la peine attachée au travail ; elle montre le sol comme indocile et révolté contre lui en retour de sa faute. La sentence portée contre la femme es', dans le même sens : (( Je mutiplierai tes peines avec tes grossesses; tu enfanteras dans la douleur. » Si les souffrances du travail, de la grossesse et de l'enfantement sont ainsi présentées comme un châtiment, il faut dire la même chose de toute souffrance. L'homme, dans l'intention divine, devait donc être impassible. Aussi bien la souffrance et la mort sont sœurs : l'exemption du
grand mal emportait l'exemption tlu mal plus petit.
Un troisième privilège de l'état primitif nous est signalé par la Bible avec une délicatesse exquise. Adam et Eve « étaient nus tous deux, et ils ne rougissaient pas. » Gen. u, 25. Mais aussitôt qu'ils ont péché « leurs yeux s'ouvrirent et ils comprirent qu'ils étaient nus ; et ils entrelacèrent des feuilles de figuier et ils se firent des ceintures. » Gen. m. 7. Ils ont honte de leur nudité, et cette honte tient à la perte du privilège d'innocence. C'est ce que la suite nous fait voir clairement : « Et ils entendirent la voix de Jahvé Elohim qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et Adam et sa femme se cachèrent de la face de Jahvé Elohim parmi les arbres du jardin. Et Jahvé Elohjm appelle Adam, et lui dit : Où es- tu ? Et (Adam) dit : J'ai entendu la voix dans le jardinet j'ai eu peur, parce que j'étais nu, et je me suis caché. Et (Dieu) dit : Qui donc t'a fait savoir que tu étais nu, si ce n est que de l'arbre dont je t'avais commandé de ne pas manger, tu en as mangé? » Gen. lu, 8- II. Cette honte de leur nudité leur vient évidemment de la soudaine révolte des sens. et cette révolte est la conséquence de leur péché. C'est dire que la convoitise charnelle n'existait pas dans l'état d'innocence : la chair alors était parfaitement soumise à l'esprit. Saint Paul nous mène
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à la même conclusion. Que nous dit-il, en effet, de la concupiscence ? Il la montre en rapport étroit avec ce péché qui est entré dans le monde par Adam, avec le péché originel ; il lui donne même le nom de péché, non pas uniquement parce qu'elle mène au péché, mais aussi parce qu'elle a sa source dans le péché. Rom. v. 12 sq. ; vi, Il sq. ; vu, 8 sq. Les Pères parlent tous dans le même sens. Le Concile de Trente également ; car il a défini que l'Eglise n'a jamais entendu le mot de l'Apôtre comme si la convoitise était ellemême un péché, au sens propre, mais uniquement une suite du péché et une occasion ae péché. Denzinger, Enchiridion, n. Q'J^. C'est dire que, dans sa pensée, la convoitise n'existait pas dans l'état d'innocence.
A ces dons, il faut ajouter la science, une science infuse et non acquise. On peut le conclure de la scène où Dieu amène u tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel devant Adam pour qu'il \ît comment il les nommerait. » Gen. 11, 19. Quel que soit, en effet, le sens précis de tout le passage, il est difficile de n'y pas voir au moins des indices d'une connaissance qui dépassait la jeune expérience du premier homme. Il est possible que plusieurs aient vu dans ce texte phis qu'il n'y a. Toujours faut-il accorder qu'Adam, créé adulte et parfait, comblé des dons de Dieu, insti-
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tuteur né du genre humain, roi de la création, n'a pas dû être jeté par Dieu dans son royaume sans une science proporlionnée à son rôle, à son état, aux autres privilèges dont il était investi. Hors ce principe général, le plus sage est de reconnaître que nous n'avons guère de données précises sur le savoir du premier homme (i). Un passage de l'Ecclésiastique sur la création de l'homme et sur la munificence de Dieu envers lui parle de ses facultés de connaissance, de sa science et de sa sagesse, mais sans rien dire de précis, sans rien dire même qui ne puisse s'entendre de la nature humaine. Eccli. xvii, 1-9.
Nous en avons moins encore sur une autre prérogatiA'e de l'état heureux que nous étudions, le domaine d'Adam sur les animaux^ On ne voit même pas au juste s'il faut, d'après l'Ecriture. admettre à cet égard quelque privilège spécial. Dieu crée l'homme pour être roi de la création, Gen. il, 16, 28 ; mais cette royauté est l'apanage naturel de l'animal raisonnable, ce n'est pas un don nouveau et distinct. On ne peut rien conclure
(i) Je ne parle pas des paroles que prononce Adam rpiand Dieu lui présente Eve, l'aide semblable à lui, qu'il n'avait pas trouvée parmi les animaux. Ces paroles, en effet, ne sont pas l'expression de la science infuse dont il est ici question : elles sont dites sous une inspiration spéciale de Dieu.