Necker économiste
La Royauté française, à la veille de la Révolution, a été servie par deux grands ministres : Turgot et Necker, tous deux égaux par leur haute valeur morale, mais inégaux parle génie, imbus de principes différents, qui essayèrent de sauver le régime par des méthodes opposées.
Turgot a été soigneusement étudié dans ses actes et dans ses œuvres. De Necker on n'avait guère étudié jusqu'à présent que les actes. Sur Necker économiste il n'existait jusqu'ici aucune monographie étendue et sérieuse. Parmi ceux qui avaient parlé de ses œuvres économiques beaucoup avaient « abusé du droit de ne pas les lire » ; d'autres n'en avaient lu qu'une partie, car il est plus difficile qu'on ne pourrait le croire de les réunir toutes.
Pourtant, si les idées de Thomme d'État s'expliquent par sa carrière, sa carrière s'explique aussi par ses idées, et ses idées seuls les livres nous les révèlent dans leur intégralité, dans leur pureté. L'homme d'Etat ne fait que cequ'ilpeut,il ne traduit pas toute sa pensée en actes ; le temps lui manque pour réaliser tous les articles de son programme ; il se heurte aux nécessités pratiques ; il est obligé à des concessions à l'égard des tendances qu'il combat et des abus qu'il veut détruire. C'est seulement dans ses écrits composés en toute liberté d'esprit, sans la préoccupation de la C. Vacher de Lapouge *
délibération en conseil des minisires, sans le souci des intrigues qui se nouent autour de lui, ni des clameurs et des résistances que ses idées vont susciter, qu'il se livre tout entier ; là seulement on peut trouver l'homme dont V homme d'État ne présente qu'un aspect partiel.
L'étude entreprise par M. Vacher de Lapouge comble donc unegrave lacune. « Le jour où l'on voudra juger Necker, dit-il très justement, il faudra peut-être l'étudier non dans ce qu'il a fait, mais dans ce qu'il a voulu et chercher ce qu'il a voulu dans ce qu il a écrit. »
De celte investigation il résulte que si Necker fui un grand ministre il ne fut pas un grand novateur. Le Necker qu'elle nous révèle peut être appelé V homme du moyen terme, pensant peu par lui-même, bornant tout son effort intellectuel à chercher une position intermédiaire entre les camps extrêmes sur le champ de bataille où déjà les théories s'entre-choquaient en bataillons tumultueux.
Les théories, comment les connut-il ? Lisait-il beaucoup? On ne sait, car il ne cite jamais un auteur. Les doctrines se retrouvent chez lui si atténuées, si exsangues pour ainsi dire, que l'on est porté à penser qu'il les a connues beaucoup plus par les conversations de salon que de première main par la consultation des sources originales.
Necker fut. en outre, de ceux qui n'ont point de système. « On fera peut-être jusqu'à la fin du monde, dit-il, des livres sur l'économie politique ; c'est une science où l'on erre à sa fantaisie, où l'on fail chemin en parlant de telles proportions que ce soit, ("'est une science où l'on est à la suite des opinions des autres sans s'en apercevoir, car toutes les roules sont en cercle et l'on y revient sur ses pas beaucoup plus qu'en avance. » VA encore : « Pauvre économie politique ! On y tourne comme dans un jeu de
bague. Les sujets y rentrent tellement les uns dans les autres qu'on y passe et repasse sans jamais distinguer le commencement et la fin. » Necker ne sut point s'élever assez haut pour dominer la cime des arbres et apercevoir la forêt au milieu de laquelle il se sentait perdu, désorienté par le labyrinthe des chemins s'entre-croisant de toutes parts .
L'antithèse entre Turgot et Necker est complète ; ces deux grands hommes auraient pu fournir un admirable thème à un parallèle si ce genre d'exercice littéraire n'était aujourd'hui frappé de discrédit.
Gardons-nous toutefois de trop rabaisser Necker au profit de Turgot. Tous deux furent grands à leur manière : il faut un rude courage et un grand désintéressement pour se résigner à se cantonner dans le domaine du possible où il est si difficile de conquérir la gloire, à se tenir, pendant le combat, dans le juste milieu où les coups pleuvent de tous côtés.
Turgot ou Necker ? telle est sans doute la question que l'on se posera en terminant la lecture de l'excellent ouvrage de M. de Lapougc, Turgot ou Necker? Lequel la Royauté croulante eùt-elle du maintenir au pouvoir, si elle eût pu conserver l'un ou l'autre ? Et aussi, car le problème est éternel, lequel choisir à l'heure présente qui n'est exempte, elle non plus, ni de difficultés ni d'angoisses ?
A. Dubois,
Professeur d'Histoire des Doctrines économiques
à la Faculté de Droit
de l'Université de Poitiers.