‹ Nécropoles puniques de CarthageChapitre 204 sur 220 · Cf. C. I. L., VIII · texte numérisé non relu

Cf. C. I. L., VIII

Dans la plaine littorale qui entoure le cothon punique, et que l'on morcelle en ce moment pour y construire des villas, la Direction des Antiquités a pu pratiquer quelques sondages, grâce à l'obligeant concours des propriétaires de ce terrain, MM. Brandenbourg et Baudouin.

Le résultat le plus important de ces recherches sporadiques a été de fixer exactement l'emplacement de l'arsenal.

Dépôts de projectiles ayant, selon toute apparence, appartenu à l'arsenal punique, détruit par Scipion au moment de la prise de Carthage par les Romains 2. Ces dépôts sont au nombre de deux, situés entre le palais beylical de Dermech et la lagune septentrionale du port militaire, l'un au bord de la mer, sur la plage, un peu en retrait de la ligne des quais romains aujourd'hui submergés, l'autre à une soixantaine de mètres en arrière, sur la perpendiculaire élevée de ce point sur la ligne du rivage 3. Tous deux renfermaient en abondance, recou-

1. [Nouvelles archives des Missions scientifiques, t. XV, p. 5C9-o7k]

2. Cf. Gàucklkr-Bekger, Comptes rendu» de V Académie des inscriptions, 1904, p. 20. — Gaucklkh, Marche du Service des Antiquités en 4903, p. 10 et suiv.

3. A peu près au point marqué du chiffre « XXIV » sur le plan des ruines de Carthage annexé à la feuille de la Marsa, n° XIV, dans

verts par 2 ou 3 mètres de terres rapportées et de décombres, des boulets de pierres sphériques, grossièrement façonnés, qu'accompagnaient, mais seulement dans le second gisement, d'énormes amas de balles de fronde en terre cuite *. Nous avons recueilli, en quelques jours, plus de vingt mille glands ovoïdes en terre jaunâtre, rouge ou grise, suivant le degré de cuisson, mais toujours de même dimension (0 m. 06 de long sur 0 m. 04 de large), et près de deux mille cinq cents boulets en pierre calcaire de Kedel, de calibre très variable. Les plus grands mesurent 0 m. 24 de diamètre ; quelquesuns même, découverts en un tas isolé, au mois de juin 1905, dépassent cette mesure et atteignent 0 m. 30; les plus petits, au contraire, n'arrivent pas à 0 m. 10. Le plus grand nombre se tient entre 0 m. U et 0 m. 16. Tous ces projectiles sont certainement, quoi qu'on en ait dit jusqu'ici, d'origine punique. En voici la preuve : plus de deux cents d'entre eux sont gravés d'une lettre, appartenant aux alphabets punique ou néo-punique (lie manière), usités à Garthage au n° siècle avant notre

V Atlas archéologique de la Tunisie. A cette référence ne correspond d'ailleurs aucune indication dans le texte descriptif auquel elle renvoie. Cf. aussi E. Babelon, Carthage, plan hors texte et p. 129, même lacune.

1. Dans cette même région de Carthage, au nord du port militaire, mais un peu plus en amont vers Byrsa, -?MM. S. Reinach et E. Babelon (a) avaient déjà recueilli, dans une des tranchées qu'ils pratiquèrent en 1884, « une quantité énorme ? de balles de fronde en terre cuite (b) », mais sans attacher une importance spéciale à cette découverte. Les boulets soi-disant espagnols du musée Saint-Louis de Carthage proviennent aussi presque tous du même gisement.

(a) Babelon, Carthage, p. 131 et plans n,s XXVIII, XXIX. — Atlas arch. de la Tunisie, Ibid., tranchées XXVIII, XXIX.

(Jb) S. Reinach et E. Babblon. Recherches archéologiques en Tunisie, dan? le Bull. arch. du Comité, 1886, p. 32 et n* 169 : « 6 grosses, 25 moyennes et 1 petite ».

ère. Ces lettres ne semblent avoir aucun rapport avec le calibre des boulets. Le même caractère se retrouve sur des projectiles de taille très différente. Certaines marques sont très fréquentes, d'autres, au contraire, fort rares. En voici une liste provisoire, qui est certainement destinée à s'accroître rapidement, maintenant que l'attention est attirée sur cette intéressante série :

1° Trente-huit boulets portent le caractère suivant :

Sans doute ^ = n néo-punique.

2° Vingt-sept boulets :

a =b punique.

3° Trois boulets :

/1 — g punique et néo-punique.

4° Quarante-six boulets :

0 archaïque, sidonien et punique.

5° Trois boulets :

%y — a punique ?

6° Cinq boulets :

\ = h archaïque, sidonien.

7° Douze boulets :

Lj = l punique.

8° Vingt et un boulets :

k = /? punique.

9° Dix-neuf boulets :

(j = o punique.

10° Quarante et un boulets :

( = l néo-punique ?

11° Cinq boulets :

+ 4. — / archaïque, ou )( = m néo-punique. 12° Deux boulets :

/] = g punique, et A = p punique.

Soit, au total, deux cent vingt-deux boulets à marques puniques, tous déposés aujourd'hui au musée du Bardo, sauf quelques spécimens que, sur ma proposition, le Gouvernement tunisien a offerts au musée du Louvre.

Nous avons recueilli, en même temps que tous ces projectiles, un boulet aplati comme un disque, et présentant sur une de ses faces quatre stries : | |. Cet objet me semble n'avoir aucun rapport avec les précédents. Il pèse environ 4 livres romaines ; il me paraît avoir servi de poids dans une boutique, qui fut installée sur l'emplacement de l'arsenal, postérieurement à la destruction de cet édifice.

Par contre, d'autres objets, recueillis pêle-mêle avec les projectiles, remontent certainement à l'époque punique K Ce sont : une douzaine de stèles votives, à figures symboliques et dédicaces à Bâal-Hâman et Tanit face de Bâal ; — un curieux récipient sphérique en terre cuite, blindé de cuivre, qui semble un pot à feu grégeois ; — un fragment de colonne attique cannelée d'excellent style, mais de matière commune 2, faite d'un tuf grossier recouvert d'une épaisse couche de stuc délicatement ciselé, qui peut avoir appartenu au portique ionique précédant les cales du port militaire 3 ; — un fragment à'oscillum en marbre blanc, présentant, d'un côté, un masque de style archaïque, analogue à l'effigie de Perséphone qui figure à l'avers des monnaies puniques de Carthage, de l'autre, un griffon marin, sur-

4. Gauckler, Compte rendu de la marche du Service des Antiquités en 1902, p. 10 ; en 1903, p. 10 et 11.

2. Le marbre a été rarement employé à Carthage avant les Romains.

3. Appikn, Punicat VIII, 90 ; cf. Ch. Tissot, Géogr. comp. de la prov. rom. (t Afrique, I, p. 599, 626 ; E. Babelon, Carthage, p. 52.

monté du croissant retombant sur le disque. Cet oscillum me paraît provenir aussi du portique du port militaire, à la décoration duquel il concourait. Il devait être suspendu au milieu d'un des entre-colonnements, tournant vers l'extérieur l'avers profondément fouillé et d'un relief très apparent, et présentant vers l'intérieur de la galerie le revers, dont la sculpture moins saillante est faite pour être vue de près ; — enfin, plusieurs scorpions en bronze ou en plomb, l'un de ces derniers encore engagé dans le moule en cuivre qui avait servi à le couler. Ces apotropaia, d'un usage si répandu à Carthage, où l'on avait l'habitude de les noyer dans la maçonnerie des constructions que l'on désirait préserver du mauvais œil, conservaient pour la plupart les traces du mortier dans lequel on les avait enfoncés. Mais les murs qu'ils devaient garantir de la destruction ont depuis longtemps disparu, ayant été exploités comme carrières de pierre par les entrepreneurs de La Goulette et de Khereddine. Il ne subsiste aucun vestige des bâtiments qui abritaient tous les débris antiques que je viens dénumérer. Mais ceux-ci me paraissent suffisamment caractéristiques pour me permettre d'affirmer qu'à l'endroit même où ils ont été découverts, se dressait, à l'époque punique, l'un des magasins de l'arsenal qui dépendait du port militaire. Comment expliquer sans cela la présence en ce point de ces deux énormes dépôts de projectiles, alors qu'on n'en a découvert aucun autre dans toute l'étendue de la grande cité ? L'on a trouvé ailleurs, à diverses reprises, quelques boulets de pierre : isolés, le plus souvent, parfois aussi massés en petits groupes. C'est ainsi qu'au fond de la cachette de statues que j'ai

découverte à Dermech au mois de février 1899 4, j'ai recueilli moi-même un certain nombre de boulets calcaires, plus ou moins frustes. Mais était-ce vraiment des projectiles puniques? Aucun d'eux ne portait de marque. Les uns étaient sphériques, d'autres ellipsoïdes et aplatis. Ils étaient empilés pêle-mêle avec desbétyles ovoïdes en granit. De plus, deux d'entre eux étaient traversés par une tige en bronze qui servait, selon toute apparence, à les fixer sur un piédestal. C'était donc, à mon avis, de simples ex-voto, provenant du même sanctuaire que la dédicace à Jupiter Hammon, le Barbants Si/ vanus, auprès de laquelle je les ai recueillis. L'existence d'un autre dépôt plus important m'a été signalée, sur la plage, au pied de la colline de Bordj-Djedid, et immédiatement au nord de la maison Bessis. Je n'ai pu retrouver ni l'emplacement exact de ce gisement, ni les boulets qu'il contenait 2, et je ne sais, par conséquent, s'il constituait un véritable dépôt de munitions ; mais cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable a priori, car l'endroit qu'il aurait occupé coïncide à peu près avec celui où l'enceinte fortifiée du noyau urbain de la Carthage punique quittait la côte pour escalader les hauteurs. Ce point avait une importance stratégique considérable, et devait être, en conséquence, défendu par un bastion puissant, largement approvisionné de projectiles.

1. Gauckler, Bull, arch . du Comité, Compte rendu de la séance du 14 mars 1809, p. Clix à ciuxiv, et domptes rendus de VAcnd. des inèc, 1899, p. 150 à 165.

2. Je crois cependant qu'une partie de ceux qui sonl conservés au musée Saint-Louis de Carthage proviennent de ce gisement.

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