NOTA
Nous croyons être d’autant plus utile aux géologues en essayant de répandre les notions relatives aux Glaciers, que les études sur les formations fluvio-glaciaires sont actuellement à l’ordre du jour. Or, nous avons été très surpris de constater combien peu certains de nos confrères, qui se sont fait une spécialité de ces recherches, connaissent les glaciers actuels et les dépôts qu’ils engendrent sous nos yeux. Il nous serait même facile de citer maints géologues qui n’ont jamais pris la peine de visiter un Glacier.
Depuis la publication de notre dernier article, les travaux concernant l’étude des glaciers et des phénomènes d’enneigement ont surgi de toutes parts. L’espace dont nous disposons ne nous permet pas de tenter une analyse tant soit peu complète de ce qui a été écrit sur ce sujet, aussi nous bornerons-nous à signaler quelques-uns des mémoires les plus importants publiés récemment sur la matière, laissant à nos lecteurs le soin d’utiliser ces courtes indications et de les compléter en consultant les travaux originaux qui y sont mentionnés.
Les rapports annuels de M. Forel (Annuaire du Clup Alpin Suisse) leur seront un guide aussi précieux qu’instructif1 ; nous ne saurions trop leur en recommander l’étude : Dans le XIVe d’entre eux, qui vient de paraître, le savant glaicologiste suisse s’occupe « des variations simultanées des Glaciers d’un même groupe ». Il arrive, malgré les tendances individuelles que manifestent, en leurs modifications, beaucoup de nos appareils glaciaires, à la conclusion que : les glaciers du même groupe géographique ont une tendance à présenter les mêmes variations de grandeur, « Les recherches futures nous apprendront, dit-il, s’il faut préciser cette loi en disant : « le même massif de montagnes » ou « le même bassin hydrographique ». M. Forel montre en outre comment on peut expliquer par des retards individuels dans la crue ou la décrue, le fait que, dans le même groupe, certains
1 Gomme du reste toutes les publications de cet auteur, parues pour la plupart dans les Archives des Sciences physiques et naturelles de Genève.
glaciers sont en avance ou en retard sur d’autres dans leurs variations.
Le Prince Roland Bonaparte a communiqué au Congrès géologique international de Zurich de nouveaux résultats sur les variations des Glaciers français et sur les travaux considérables de mesure qu'il a entrepris dans les Alpes et les Pyrénées. A l’heure où nous écrivons, ce rapport n’a point encore paru in extenso ; nous regrettons donc de ne pouvoir en donner aux lecteurs de Y Annuaire l’analyse détaillée.
Mentionnons encore quelques publications particulièrement intéressantes quoique ne concernant pas directement les Alpes dauphinoises :
Ed. Brückner. Klimaschwankungen seit 1700. ( Wien 1890.) M. Brückner a tiré d’un immense travail de statistique, la conclusion qu’à chaque 35e année, il revient une phase météorologique de froid et d’humidité, pendant laquelle les eaux sont hautes dans les lacs et les fleuves, les glaciers sont à leur maximun, les vendanges sont tardives, etc. Aux époques intermédiaires, il y a une phase de chaleur et de sécheresse, durant laquelle les phénomènes sont en sens inverse.
L’existence de ce « Cycle de Brückner » a été vérifié par M. Ed. Richter dans son beau travail historique sur les variations des Glaciers des Alpes, [Ed. Richter : Geschichte der Scluoankungen der Alpengletscher. (Zeitschift desD. u. Œ. Alpen-Vereins, 1891)], qui conduit le savant professeur de Gratz aux résultats suivants :
1° Les crues de glaciers se renouvellent dans des périodes dont la longueur oscille entre 20 et 45 ans et
dont la valeur moyenne, pendant les trois derniers siècles, a été de 35 ans.
2° Ces crues ne sont pas toutes d’égale intensité et ne sont pas uniformes. L’intensité d’une crue donnée n’est pas la même pour tous les glaciers. Plusieurs glaciers ont atteint pendant plusieurs de leurs crues leur extension maxima.
3° Il n’est pas rare de voir, qu’en apparence du moins, certaines périodes ne se font pas sentir chez quelques glaciers, c’est-à-dire qu’une des crues ou une des décrues est si peu marquée que ses effets disparaissent par rapport à ceux des deux périodes voisines et qu’il en résulte une période de crue ou de décrue de longueur double.
4° Les oscillations des glaciers coïncident d’une façon générale avec les dates données par Brücknerpour les variations climatériques des trois derniers siècles. La crue se fait déjà sentir pendant la période humide et froide ; le retard de la période est donc moindre qu’on ne l’admettait jusqu’à présent.
5° Ce que nous savons des périodes antérieures à 1880 ne permet pas de conclure que dans certaines parties des Alpes les périodes de crue aient apparu plus tôt qu’ailleurs, surtout si l’on considère que les Alpes occidentales possèdent, en raison de la plus grande raideur de leur pente, les glaciers les plus « actifs ».
6° La critique attentive des légendes populaires suivant lesquelles certains glaciers auraient été jadis plus restreints et certains cols plus accessibles montre que :
a) Certaines de ces traditions supposent des modifications si considérables dans l’état des glaciers qu’elles se seraient manifestées par d’autres phénomènes qui
n’auraient pas passé inaperçus (conditions de la végétation, etc.).
b) Une série de changements survenus dans les cols (col de Fenêtre, Monte Moro, etc.), s’expliquent suffisamment par les variations connues des glaciers.
7° Il n’existe pas de preuves suffisantes pour admettre qu’aux époques historiques antérieures au xvie siècle, les glaciers des Alpes aient été, pendant de longs espaces de temps, beaucoup moins considérables qu’actuellement.
M. Ed. Richter a également publié dans le xxve Annuaire du Club Alpin austro-allemand (Zeitschrift des deutscben und œsterreichischen Alpenvereins), consacré à l’histoire des vingt-cinq années d’existence de cette belle société et aux travaux de tous genres qu’elle a suscités dans les Alpes, un lumineux exposé sur Yhistoire des progrès de la Glaciologie. Cet article est très attachant ; il permet de se rendre compte du développement de la science des Glaciers et il fait voir aussi combien l’initiative des Sociétés alpines, et en particulier du Club Austro-allemand, en a su hâter les progrès. L’auteur nous montre par exemple que, même sans se livrer à des travaux dispendieux et à des entreprises aussi grandioses que celle qui a produit, au glacier du Rhône, de si beaux résultats, il est possible, par l’établissement de marques et de jalons 1 soigneusement repérés de fournir à la Glaciologie de précieux documents qui permettront dans l’avenir de mettre en
1 C’est là précisément ce qu’a entrepris notre Société des Touristes du Dauphiné.
lumière et d’évaluer les mouvements des glaciers, fournissant ainsi à nos successeurs une base sûre pour leurs travaux.
MM. Finsterwalder, Kerschensteiner et Hess ont publié des observations pluviom-étriques et nivométriques très intéressantes sur les régions orientales des Alpes. Ces deux derniers ont entre autres exécuté un relevé cartographique et altimétrique du Hochjochferner et de ses glaciers ; ils ont procédé à l’installation de signaux et de cercles de pierres, et ont accumulé une série de documents photographiques. Le but qu’ils poursuivent est d’analyser le mouvement spécial des glaciers peu inclinés comme l’est le Hochjochferner. (Ce glacier semble être en crue actuellement.)
M. Finsterwalder s’occupe en outre de recherches sur le débit des torrents.
On lira aussi avec fruits :
Finsterwalder. — Gomment les glaciers érodent-ils? (Wie erodiren die Gletscher? — t. XXII du Club Alpin austro-allemand).
Seeland. - Études sur le Glacier de la Pasterze pendant l’année 1890. — (Ibid.).
Desiderata.
En terminant, nous rappelons à l’attention de nos collègues, les desiderata formulés dans nos derniers rapports.
Il nous est pénible d’avouer ici que personne parmi
les membres de la Société des Touristes du Dauphiné ne semble les avoir pris à cœur. Les encouragements 1 nous sont venus du dehors, aucun collaborateur ne s’est trouvé pour nous aider à dépouiller les documents envoyés par nos guides. Ce n’est pas sans découragement que nous comparons notre isolement à l’activité qui entoure les glaciologistes des autres pays et que nous constatons l’indifférence qui règne dans le milieu où nous travaillons, pour toutes les questions qui dépassent en portée philosophique l’alpinisme sportif ou utilitaire.
‘ Nous ne parlons pas ici des sacrifices pécuniaires; la Société des Touristes du Dauphiné ne les a pas ménagés.
B.— ENNEIGEMENT ET CLIMATOLOGIE
Nous avions commencé, dans un de nos précédents articles, à faire connaître les variations de température observées dans les postes d’hiver que l’administration militaire a établis depuis quelques années sur la frontière alpine.
Depuis cette époque, la Société des Touristes a fait en M. le professeur Lachmann une précieuse recrue. Notre éminent collègue s’étant occupé avec activité et succès de la création de jardins alpins en Dauphiné et de l’acclimatation de divers végétaux à de grandes altitudes, a été amené tout naturellement à l’étude des conditions climatériques dans les hautes régions. Nous avons été heureux de lui céder la coordination des documents recueillis par la Société sur ces questions et dont nous n’avions entrepris la publication que pour ne pas laisser dans l’oubli une foule d’indications précieuses pour la science. Nous n’avions, en effet, jusqu’à présent trouvé parmi nos confrères déjà très occupés par des travaux d’un autre ordre, personne qui voulût se charger de cette tâche.
Nous ne parlerons donc cette année que des documents relatifs à l’enneigement et nous espérons que cette partie de notre travail ne tardera pas, elle aussi, à tenter quelque personne moins absorbée que nous
par ses devoirs professionnels et sans doute plus compétente en ce qui concerne la climatologie.
M. Lacbmann traitera, dans un article spécial, de tout ce qui concerne les statistiques de météorologie alpine ; nous croyons utile cependant de publier ici quelques renseignements recueillis par le bureau de la Société, ainsi que quelques données que nous devons à l’administration militaire, sur la façon dont est organisé, dans les postes de la frontière, le service des observations.
Nivomètres.
Les nivomètres établis par la Société en différents points ont donné les résultats suivants :
4° Le nivomètre du col de Valgelaye (col d’Allos) a été régulièrement observé; on trouvera plus bas le tableau des observations fournies par cet appareil et recueillies par les soins de M. l’Ingénieur des ponts et chaussées de Barcelonnette ;
2° Le nivomètre de la Bérarde, placé sur le chemin de la Bonne-Pierre, a été visité par J. -B. Bodier, ainsi qu’on le verra plus bas ; nous regrettons que ce guide n’ait pas multiplié davantage ses observations ;
3° Le nivomètre du col du Lautaret que M. Bonnabel, gérant de l’hospice, avait, malgré les avis réitérés de la Société, négligé de placer, n’ayant, nous a-t-il dit, pas trouvé d’exposition propice1 pour l’instrument, a
1 Quant aux statistiques nivométriques que nous avait promises M. Bonnabel, elles ne nous sont point parvenues. M. Bonnabel fait chaque hiver de nombreux relevés pour la Commission météorologique des Hautes- Alpes ; — nous n’avons pas réussi à en obtenir communication.
été, par nos soins, placé à la Grave ; le guide Émile Pic a été chargé de l’observer, ce dont il s’est acquitté avec le plus grand zèle, ainsi que le montrent les renseignements que nous publions plus bas ;
4° Le nivomètre du Jardin-Alpin, confié à M. le professeur Lachmann, n’a pas été encore installé, le jardin de Champrousse étant abandonné pendant l’hiver, et personne ne pouvant faire les observations1 hivernales indispensables. Nous espérons que cette lacune sera bientôt comblée.
Il peut être utile et intéressant de signaler ici à nos lecteurs un nouvel appareil nivométrique imaginé par M. le Dr Prompt et décrit dans le Bulletin de la Société dauphinoise d’anthropologie® (avril 1895, t. II, n° 1). — M. le Dr Prompt a installé deux de ces « neigeométres » en Oisans : l’un au Bourg-d’Oisans même (altitude 720m), l’autre à Vaujany (altitude l,250m).
C’est là une heureuse initiative à laquelle on ne saurait trop applaudir et dont les résultats sont appelés à compléter très utilement les données fournies par les nivomètres de notre Société.
’ Nous remarquerons que, dans tous les cas , il serait préférable de placer, dès à présent, cet instrument. A défaut d’une observation régulière, il pourrait être visité dans le cours de l’une ou l’autre des courses d’hiver qui se multiplient d’année en année. On en tirerait au moins ainsi quelques données isolées qu’il est bien impossible d’avoir tant que le nivomètre ne sera pas placé.
•2 d r Prompt : Le climat de l’Oisans ; la Mesure de la neige. Grenoble, 1895. (Bull. Soc. dauph. d’Ethnol.. et d’Anthr., t. II, n» 1. Avril 1895.)