Herodot., IX
n.s L'IDEE DE iNEMESlS
resses de la Fortune à la prudente défiance d'un Solon.
Il ajoutait que cette sagesse propre à la Grèce y avait été regardée de tout temps comme le fondement de toutes les vertus; et il le prouvait par l'anecdote qui suit ' : Un jour, disait-il, nos Sages se réunirent pour convenir d'une offrande de sagesse à faire au dieu dont l'oracle est à Delphes. D'un commun accord, ils choisirent deux maximes qu'on peut lire encore à l'endroit où ils les ont gravées. L'une est Rien (le trop, et l'autre, ce fameux Connais-toi toinic'me, que Socrate, en se l'appropriant, interpréta depuis à sa guise, mais que nous continuons, nous autres, à entendre comme une remontrance à l'adresse des présomptueux '^.
Modération et modestie, tel est donc le sens de la double devise adoptée par nos Sages pour résumera jamais notre morale : or ces deux vertus ne
1. Plat., Froiag., 343 A; Hipparch., 228 E; Charmid,, 164 D sqcj. Cf. Pausan., X, 24, 1 ; Plutarch., De Inscript. Ei, 2; — Voir M. A. Garnier, Histoire de la Morale, 1^'' Mémoire, dans les Séances et Travaux de l'Acad. des Sciences morales, toni. XXVII, pag. 442.
2. C'est en ce sens qu'Auguste dit à Cinna (act. V, se. 1) : « Apprends à te connaître et descends en toi-même « ( v. .Œschyl. , Prometh., V. 309; Scliol. Plat., Phileb., 48 G; Stob., FloriL, XXI, 14; V, 116; cf. id.,ib.,XXI, 1, 4,6, 7, 12, 13, 15 etpass.; XXII, 11): précepte de sagesse, selon Platon ( Charmid., 164 D), qui explique par là le choix des Sept Sages; de modération, selon Sotadès (ap. Stob.; FloriL, XXll,'}.^); cf. Plat, Alcibiad. I, 133 C; Heraclit. ap. Stob., FloriL, Y, 119. La modération n'est d'ailleurs elle-même qu'une règle de sagesse (Eurip. ap. Stob., LXXIV, 18). — Pour ce qui concerne l'origine des deux maximes en question, voir plus bas l'Appendice, n° V.
sont elles-mêmes que la sagesse sous d'autres noms, ou encore, deux manières d'adorer Némésis.
La morale qui se définissait ainsi elle-même, c'est à nous, s'il se peut, de la caractériser maintenant. Nous l'essayerons en disant qu'elle conclut les devoirs de l'homme des limites assignées à sa condition. Son point de départ, c'est que l'homme est borné; son précepte essentiel, c'est qu'il doit savoir se borner; d'où cet adage si souvent répété, qui exprime parfaitement le rapport du principe à la conséquence : « Mortel , « pense en mortel. » Par cette déduction , les maximes prescrites au libre arbitre de l'homme se trouvent ramenées à la même origine que les contraintes imposées à sa faiblesse, à savoir un partage, d'abord idéal, éternel comme une vérité nécessaire, par conséquent antérieur et supérieuiaux dieux mêmes; puis réalisé ici-bas par leur initiative, et maintenu par leur providence; enfin menacé par la liberté humaine, mais recommandé à son respect, et restauré au besoin par l'intervention ou vengeresse, ou seulement réparatrice, de Némésis-Adraslée. En ce sens, Némésis, Dicé, les Érinnys, la justice, la jalousie, ne sont que des agents divers d'une même loi, la loi immuable de répartition et d'équilibre, destin et devoir à la fois, qui règle en même temps le sort des êtres et leurs obligations. Et
c'est ainsi qu'au culte des dieux jaloux il a été nécessaire de rattacher l'enseignement de la théologie grecque touchant le devoir et la vertu.
Originale, et irrépi'ochable, exquise et solide, bonne à tous et propre à la Grèce, telle est, au fond, la sagesse dont cette doctrine propose l'idéal. Séparons-en ce que l'anthropomorphisme y a mêlé d'erreurs et de craintes superstitieuses : ce qui reste est digne à jamais d'admiration et d'éludé. Cette morale condamne presque tout ce qu'il faut condamner : elle enseigne l'humilité, la piété, la modération, l'équité, la tempérance; elle justifie la plupart des devoirs par les raisons les plus ingénieuses, et les rattache à un principe élevé, celui de la subordination de l'homme à la divinité. Voilà, certes, une excellente sagesse : mais est-ce là toute la vertu ? Non, sans doute; et ce n'est point même la seule vertu qu'ait connue la Grèce : les grandes choses dont son histoire est remplie ne sont pas le fait d'une nation qui n'aurait su qu'adorer INémésis.
La morale liée à ce culte, et qui se confondait aux yeux des Grecs avec la morale religieuse elle-même, était donc incomplète, au point de vue même du peuple auquel elle était destinée. La philosophie ne fit à son tour qu'ordonner et classer différemment les éléments déjà connus de l'art de vivre, donner plus d'autorité ou de rigueur à certains préceptes, modifier, enfin, la
hiérarchie des devoirs. D'où venait donc à la Grèce cette antre morale, distincte de la morale religieuse, et sans rapport avec elle? Elle était certainement fort ancienne. La belle place qu'Homère et Hésiode font déjà dans le cœur de leurs héros au sentiment de l'honneur; le nom, également homérique, et parent de celui du dieu de la guerre, donné à la vertu (àpeTvi); l'antique excellence du nom d'homme (avvfp, vir); l'emploi d'un mot qui en dérive pour désigner une vertu entièrement étrangère au culte de JNémésis, le courage (av^pe(a) : tous ces indices nous i-eportent à une tradition dont l'antiquité déjoue toute recherche. Cette tradition, qui met au premier rang des qualités de l'âme l'honneur elle courage, qui fait de là force la base du mérite moral, qui enseigne à l'homme à se respecter lui-même et à rougir du mal jusque dans l'ombre, qui, enfin, donne le pas à la vertu de l'âge mùr et de la virilité sur celle de la femme et de l'enfant, sera-ce nous faire trop d'honneur que de la revendiquer pour notre race européenne, qui a régné par elle sur le monde idolâtre, et par elle, sans doute, est prédestinée à régner encore sur l'univers chrétien ?
Mais, pour rester dans le passé et ne considère!ici que la Grèce, qui ne voit que, si ces idées ont été le vrai fondement de sa grandeur, cette éducation toute généreuse ne lui aurait pourtant point suffi, ni pour sa gloire, ni pour notre édi-
IS2 L'IDÉK DE iNÉMÉSIS DANS LA VIE.
ficalion. Un exemple resterait à donner ici-bas, quelque chose manquerait à nos souvenirs, à l'équilibre de l'histoire, et, pour ainsi dire, à la figure du passé, si le nom de la Grèce ne rappelait que les premiers efforts du génie et de l'héroïsme européens. Ce nom rappelle une harmonie, un tempérament unique, fait d'indépendance et de discipline, de prudence et de générosité, des qualités d'Achille et de celles d'Ulysse, ce double idéal de l'hellénisme naissant : et cet instinct complexe qui enseignait à la fois au peuple grec la liberté et la règle, qui inspirait ses législateurs et ses artistes , lui faisait rencontrer la grâce sur tous les chemins du beau, était l'âme de ses institutions et de sa politique, qui corrigeait Platon, le plus libre des génies, par Aristote, le plus grand des génies méthodiques, faisait aussi que ce peuple héroïque était en même temps un peuple religieux, et joignait à des vertus sublimes ces vertus nécessaires qui sont la safifesse et l'humilité.