‹ Némésis médicale illustrée, recueil de satiresChapitre 19 sur 49 · LES AGRÉGÉS · texte numérisé non relu

LES AGRÉGÉS

Est-ce assez , dira-t on , ou dois-je mettre en cause De chétifs agrégés... aujourd'hui quelque chose, Demain rien , vains roseaux qui n'ont jamais pensé, Et sur un sol ingrat ont au hasard poussé ? La sève que six ans d'indolence ont tarie Refuse son soutien à leur tige amaigrie , Et la mort les atteint, non pas certes la mort Qui de la vie humaine affaisse le ressort, Qui du funeste choc de ses hruyantes ailes Abat incessamment des phalanges nouvelles ; Qu'on arme d'une faulx , dont le long bras ailé Sort menaçant des plis de son plaid étoilé ;

Mais cette mort bénigne , à caressante bouche , Dont la grâce séduit et dont le regard touche , Qui vous prend d'une main a potelé contour, Vous conduit mollement loin de l'éclat du jour, Et d'un ton doucereux , d'un gracieux sourire , Vous invite au silence et vous défend d'écrire : Non point enfin la mort qui de sa rude main Frappa vingt ans trop tôt Bichat et Dupuytren ; Mais celle qui tua dès qu'on les vit éclore Les Bougon, les Guilbert et tant d'autres encore.

De profundis pour eux... D'autres mieux inspirés Pèsent avec orgueil sur les parvis sacrés ; L'œil fixé sur l'école, à sa borne-fontaine On dirait qu'à longs flots coule leur hippocrène ; Prestidigitateurs à maniement adroit, Sur un jeton d'ivoire ils martèlent du doigt;

Un son mat c'est le plein, un son creux c'est le vide... Miracle ! . . . hallucinés par un miroir perfide , Quand le public moqueur a sifflé leurs discours Ils s'applaudissent eux... Nés pour tous les concours. Un jour nous les verrons aux clos de Béotie S'inscrire candidats du prix d'idiotie.

Rêveurs infortunés et qui font peine à voir. Confiants le malin , désespérés le soir, Esclaves d'un doyen , courtisans de la presse , Offrant à tout venant leur menteuse tendresse. Au cou de l'écrivain roulés à l'abandon, Qui de leur amitié lui prodiguent le don , Et dans leurs bras ardents l 'étoufferaient peut être... Quand tout-à-coup, ô ciel! arrive... qui?... le maître... Il faut les voir alors sur eux-mêmes tordus * Jeter obliquement des regards éperdus ;

Leur main qui vous pressait comme à défaut d'une autre

Se rétrécit, se crispe et glisse dans la vôtre.

Ils n'osent rien brusquer; ils savent que demain

Une plume de 1er armerait cetie main .

Et qu'un mot échappé d'une bouche hardie

Peut déchirer la trame aux doigts qui l'ont ourdie.

Mais au secret dépit d'un despote ombrageux

Se forme quelquefois l'avenir nuageux ;

l'ne pierre qui tombe ébranle l'édifice .

Et pour un lourd échec il ne faut qu'un caprice.

Oh! qu'ils se vengeront d'un débat irritant Comme ils vont dés demain, des ce jour, à l'instant. Pourvu que l'écrivain dont la fierté les glace . Dédaigneux et superbe . ait déserté la place ; Comme ils vont sur leur claie aux clous lonus et ténus De ressaut en ressaut traquer ses membres nus.

Et comme sans danger, sans frein d'ignominie , Ils vont sur un absent verser la calomnie ! . . .

Vos baisers imposteurs ne m'en imposent pas, Lâches... sachez donc bien qu'il est d'autres Judas. D'autres vous-même enfin , assiégeant ma demeure . Par qui la trahison est trahie à toute heure ; Délateurs mutuels, concurrents d'un vil prix , Qui viennent tous les jours mendier nos mépris...

Et voilà les bienfaits d'une puissante école ; Voilà ce qu'elle veut, voilà quel est son rôle!... Dégradant sans pudeur des hommes d'avenir . Et rougissant leur front d'un honteux souvenir.

Elle leur dit : Rampez , rampez , qu'en cette boue A mes pieds vaniteux s'imprime votre joue, Ou, malgré vos six ans d'un pénible travail, Je saurai des faveurs fermer le soupirail ; Rampez... ou pour vous tous l'arène sera close; Votre nom au concours sera mis hors de cause ; Sachez que le scrutin se fait dans nos bureaux , Oui, c'est nous qui votons, nous professeurs moraux î

A l'austère vertu consacrez donc un temple. De leur moralité voulez-vous un exemple ? 11 esl récent..., d'hier... Fatigué de longs cours, Desgenettes d'un aide appelle le secours ; Il offre Rroussais fils... Le scrutin se partage; Six votes font à trois un égal avantage... Un second tour survient..., le scrutin cette fois A l'élu légitime a ravi ses six voix ! ! !

Et voyez ce que peut une urne indépendante ! Un des trois candidats, dont la cause est pendante , Déjà touche au budget plus de cinq mille écus , Et c'est lui qu'on choisit avec sept voix de plus !

Tambours, battez aux champs! que des mains tarifées A l'autel doctrinaire appendent les trophées ! Gloire, gloire au doyen!... Quel triomphe si beau Sous des pieds d'agrégé mit jamais l'escabeau ! Quand les étudiants aux joyeuses nuées Ont-ils mieux applaudi... Mais j'entends des huées ; Quel Dandy, pourchassé de rires et de cris, Sous le chant marseillais traverse tout Paris?... Que vois-je... ô criminelle... incroyable licence ! C'est lui que l'on poursuit avec tant d'indécence , Lui , chargé de veiller sur la science et l'art , Lui, dernier rejeton de nos Royer-Gollard . . .

Osez donc vous targuer d'une illustre origine , Descendez de Platon , d'Aristote ou de Pline , Loin des rayons brûlants d'un soleil du midi , Qu'aux stalles d' Opéra vos lauriers aient verdi , Et Caton de boudoir, sans que le pied vous glisse , Ayez trois ans entiers régenté la coulisse ; Pour que l'École un jour, dans ce Paris crotté, Prompte à vous assourdir de chants de liberté , Oppose à vos leçons de criardes orgies ! . . . Ah ! plutôt de Véron éteignant les bougies , Qu'on vous voie à rebours d'un édit de bon ton Aux nymphes du ballet raccourcir le jupon... Chef d'orchestre ambulant et prêt à perdre haleine , Guidant la carmagnole à voix républicaine , Convive haletant au calé des Anglais, Armé de pâtés chauds, de radis et d œufs frais, De la foule joyeuse et qui remplit la rue , Les gants jaunes aux poings, défiez la cohue; Noble fils des Vatel et des Montalivet , Faites pleuvoir sur eux l'arsenal de Chevet ;

l« SÉRIE. 31

Et sur les ennemis dont vous jonchez la place, Amoncelez des flots de sorbet et de glace!....

Ah! lorsque flétrissant le plongeon des valets Notre faculté-peuple ahurit de sifflets Le pouvoir-faculté..., la doctrinaire meute Courrail sus au scandale et crierait à l'émeute ; Et de sots écrivains d'un blâme fanfaron Masqueraient sans rougir leur désaveu poltron!... Non, ces honteux complots il faut qu'on les déjoue; Et tant qu'un souffle d'air soulèvera ma joue, Que cet air que j aspire en sorte avec émoi; Mes lèvres, je le sens, se froncent malgré moi, Sur les bords amincis de ma bouche meurtrie En sifflements aigus ma clé résonne et crie.

LES PRATICIENS

Loin de ces intrigants et de ces froids rhéteurs, Mes yeux avec plaisir errent sur les docteurs, Praticiens obscurs, et dont la modestie Obtient tous mes égards, toute ma sympathie. Là sont indépendance et pensers généreux ; Honneur à leurs travaux , amour sacré pour eux ! Hélas î lorsqu'en nos champs, où l'hiver les assiège , Leurs pas mal assurés chance lent sur la neige , L'homme de la charrue aux bras jeunes et durs, Près du foyer brûlant, à l'abri de ses murs, Trouve un pavé bien sec , une table égayée ; Rien ne trouble la paix de sa chaude veillée ;

Ni la pluie obstinée à battre son auvent, Ni le double fracas de la grêle et du vent, Deléments courroucés convulsive agonie , Ne peut de son sommeil déranger l'harmonie.

Las des courses du jour, des nocturnes travaux , L'humble praticien aime aussi les pavots; Mais le sommeil à peine, écartant la lumière, A de sa lourde main pesé sur sa paupière , Un triste messager, matinal Lucifer, Se pend les bras tendus à son marteau de fer ; Comme aux échos des bois le cor et vibre et sonne , Telle sur son chevet la sonnette résonne ; En sursaut il s'éveille . et par le froid raidi Fouille à demi vêtu son àtre refroidi ; La canne d'une main , le manteau sur l'épaule , Aiguille tremblottante et qui cherche le pôle,

On le voit aux lueurs d'un taual scintillant

Dans une mare d'eau se glisser a pas lent.

Son feutre ploie et rompt, le flot qui le traverse

Aux plis de son manteau tombe en pesante averse :

Qu'importe, il defira le veut et les glaçons; Car un vieillard est la sou> de fiévreux (Vissons ;

2i(> ONZIÈME SATIRE.

Une mère est en pleurs et tremble pour sa fille ;

La mort atteint peut-être un père de famille ,

Ou par une matrone à mourir condamné ,

En cris sourds et plaintifs expire un nouveau-né...

Il arrive... à sa voix l'haleine est suspendue,

On écoute en silence et l'oreille tendue ;

Brama descend du ciel ; omnipotent Wishnou ,

On l'embrasse en pleurant, on l'adore à genou...

Mais des soins généreux et des conseils qu'il donne

Qui donc lui saura gré?... Qui le paiera?... Personne.

Quand la reconnaissance avait parlé si haut ,

Nul parmi ses clients qui ne fasse défaut ;

A peine dans sa main tombent quelques oboles,

En décimes cuivreux s'y changent les pistoles ,

Ce n'est plus sous sa robe un pseudo-professeur,

Du titulaire oisif vaniteux assesseur,

Un agrégé de cour qui tous les ans cumule

Pour quinze mille francs d'or et de ridicule :

C'est, tombant à plat-ventre et de toute hauteur,

Un paysan de glèbe , un manœuvre-docteur,

Journalier qui sans fruit bêcha cinquante années, Et lègue à ses enfants les plus rudes journées.

Osez donc étouffer un monstre renaissant : De vos fiers osmanlis abattez le croissant ; Promenez le niveau sur tous les privilèges ; Point de hardi sultan pour de libres collèges ; Point d'orgueilleux pacha , d'ambitieux visir ; Disposant du pouvoir qu'ils prétendent saisir, Par de larges gradins à l'avenir masquées, Qu'on ouvre à deux battants la porte des mosquées, Et que chacun de vous dont le savoir est prêt Au peuple crie : Allah ! du haut d'un minaret. Qui donc peut estimer mieux que moi la science ? Et qui de la justice a mieux la conscience?

Ralliant sans détour l'avenir au passé ,

D'un tenace travail qu'on soit récompensé,

Mon juste orgueil s'incline et mes lèvres sont closes ;

D'un onéreux traité je signerais les clauses.

Mais que des nullités à complaisant babil ,

Des mannequins plissés qu'on fait mouvoir au fil,

A gants jaunes ou blancs, à science ignorée,

On nous veuille imposer la jeunesse dorée ;

Que des Hallé d'un jour, sans pudeur et sans frein

Débitant leur leçon comme on chante un refrain ,

Transforment hardiment sur une tête ignare

Le bonnet de docteur en hautaine tiare ;

Troubadours de salons, chantres de madrigaux ,

Qu'ils nous toisent de l'œil, et marchent nos égaux î

Que dis-je... nos égaux!... l'un d'eux se dit le maître. Ah!... ce n'est pas le mien, c'est le vôtre peut être...

Mais moi, s'il le fallait, moi, sur ces avortons Des parchemins poudreux vidant tous les cartons, Et tenant à deux mains de compactes volumes, Encre, poudre, papier, bibliothèques, plumes, Tout volerait sur eux... De leurs bouquins coiffés, Sous leurs propres larcins désormais étouffés, Des lourds in-octavos les masses refoulées Par mes bras vigoureux sur leurs fronts empilées, A peine suffiraient à de rudes combats !!!...

Eh bien!... qu'attendez -vous? sonnez le branle-bas; Et vous, jeunes docteurs, hommes de forte trempe, C'est à vous de siffler tout confrère qui rampe; Sans fascines, sans torche et sans sédition Élargissez la voie à votre ambition ; De vos hardis limiers dirigez les battues; Vous n'aurez qu'à compter les pièces abattues ;

Nous vous verrons alors en province , à Paris , De votre art précieux connaissant mieux le prix , Choyés de l'opulent, respectés du vulgaire, Vivre où vos précepteurs ont végété naguère.

NOTES

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1. Ces vers, comme on le pense bien, ne s'adressent pas à tous les professeurs, et les vers qui suivent ne sauraient sans injustice être appliqués à tous les agrégés. Il est dans ces deux classes des hommes distingués et honorables, parmi lesquels nous nous félicitons d'avoir, des maîtres et des amis.

2. Le temps d'exercice des agrégés, précédé de trois ans de stage, est de six années; après cette époque ils ne conservent que le titre d'agrégés libres, et deviennent tout-à-fait étrangers à l'École.

« 11 faut que tout homme travaille, toutes les fois que son organisation le lui permet; autrement c'est un frelon qui vit aux dépens des abeilles, et qu'on devrait écraser. »

(Dubois d'Amiens, Traité des études médicales.)

Non, je ne vieillis point, mais des pensers cuisants Aux rides de mon front ajoutent tous les ans; Le siroe du désert qui prédit la tempête De ses derniers cheveux va dépouiller ma tète,

Et deux lustres pourtant l'un à l'autre enlacé

Sur mon adolescence ont à peine passé.

Jeune, dans cette école aux banquettes poudreuses,

Apprenti chevalier de luttes chaleureuses,

Et d'arbitraires lois vainement assailli ,

Que de fois sous mes pieds la poussière a jailli !

J'ai combattu dix ans et l'injure et l'outrage ;

Et confiant encore en dix ans de courage ,

Sous le vent du Loulet je compte sans émoi

Les coursiers valeureux qui tomberont sous moi.

Mais à d'autres combats je dévouerai ma vie;

Grands du jour, pensez-vous que ma haine assouvie

Meure sans avenir quand j'aurai culbuté

Une charte d'école, un roi de faculté?

Au sol marécageux où mon destin m'entraîne, Où trouver en effet une vive Hippocrène ;

Comment à mon coursier donner un libre cours

Quand \\ me faut rimer à patente, à concours;

Aux détails sans élans d' ex amen s a l'école ,

Mesurer à l'étroit ma hautaine parole ,

Et près d'un Rubicon sans gloire et sans revers

Poursuivre un Orfila du poids de trois cents vers .'

Ah ! qu'une fois du moins ma Xémésis choisie

Trouve plus d'abandon et plus de poésie !

Libre de bouillonner dans un vase moins creux ,

Ma verve coulera comme un vin généreux ;

A tous mes souvenirs ma mémoire est fidèle ;

Aucun de mes amis ne s'est défié d'elle;

Je n'ai rien à laver, l'onde est claire en mon bain;

Je suis né, j'ai grandi, je mourrai Carabin.

Eh! quel cœur de vingt ans ne s'émeut et ne vibre A l'aspect d'une vie insouciante et libre,

lre SÉRIE. 33

D'étude et de plaisir amalgame attrayant: Où , bercé sur un siège élastique et pliant. Jamais de durs soucis, de hideuses pensées N'osèrent assombrir les actions passées:

Où gai d'un doux espoir, gai d'un doux souvenir, L'œil plonge avec ardeur au riant avenir, Et de brillants décors, de couleurs fortunées, Y dessine à grands traits les joyeuses années.

Mais l'aurore a sonné son uniforme glas, Mille souliers ferrés sillonnent le verglas, Du foulard lyonnais la bouche enveloppée, Par le vent froid du nord l'haleine entrecoupée, Quand la neige en flocons blanchit au loin les toits, Aux carrefours déserts, et soufflant dans leurs doigts, Les carabins joyeux aux cohortes pressées D'un labeur matinal nourrissent leurs pensées.

C'est l'heure où Dupiiytren commençait sa leçon ; Où son expérience anime encor Sanson ; Où Bouillaud et Lisfranc vont ouvrir leur séance; Lisfranc, dont on nous vit braver la médisance,

Jupin déboutonné, Mascarille tonnant, Trop long-temps il brandit un foudre mal sonnant; Aujourd'hui guidant mieux sa pittoresque verve, Il rentre avec éclat au giron de Minerve ; Chastes sont ses pensers et pudique sa voix, La presse qu'il respecte ornera son pavois ; Elle souscrit un pacte aux formidables haines ; Ses mains ont résonné dans nos mains phocéennes, Et prompte à proclamer le ban de liberté, La Lancette elle-même a signé le traité.

Tombent les intrigants et périsse Carthage ; Jeunes gens, de vos mains aidez notre courage, Qu'une école punique, un classique Ilion Trouve en chacun de vous Achille ou Scipion ; De son vieil édifice à charpente pourrie, Le dôme crevassé déjà s'affaisse et crie.

Mais le jour a marché ; sans souffrir de retard, Un autre soin déjà vous appelle à Clamart ; Aux hôpitaux partout se ferme la clinique, Et Serres vous attend au cirque anatomique; Non ce cirque mesquin que releva sans art, Aux frais de la cité le scholastique czar, Où sur les pavés neufs l'école se pavane, Usant comme un balai la classique soutane ; Mais cette vaste arène à commun abreuvoir, D'une science libre immense réservoir, Qui n'a point de faveurs, ne cache aucun mystère , Et ne refuse rien au scalpel prolétaire. Entrez, sur chaque table incessamment penchés, Six travailleurs ardents ont les yeux attachés; Le scalpel aiguisé jamais ne se repose ; L'un de filets nerveux poursuit l'anastomose, Des muscles adhérents dissèque les faisceaux ; L'autre cherche le point où naissent les vaisseaux ; La scie à deux tranchants, empruntée à Charrière, De la moelle spinale attaque la gouttière,

Et le crâne enlr'ouvert sous les doigts enfoncé, Cède aux coups de marteau dont il est crevassé. Partout l'attention, l'étude sérieuse.

0 vous, dandys de cour, à la bouche railleuse, Ambulants professeurs qui dans nos carrefours Préludez, en fumant, au scandale d'un cours; Hallés qu'on improvise au feu de la coulisse, Gardez qu'en ces travaux votre main se salisse ! N'allez pas revêtir, par un bizarre jeu, Les mancherons à gaine et le long tablier bleu ! Vos doigts s'érailleraient sur de grossiers suaires. Ah! souillés du contact des débris prolétaires, D'un sang putréfié négligemment imbus, Seuls nous affronterons vos insolents rebuts; Nous, carabins actifs dont la peau parfumée Jamais de l'encensoir n'a subi la fumée,

Dont aucun ne fléchit et ne s'est inondé De parfums d'odalisque et de lait amandé ; Vos amis, ces amis au sourire incroyable, Qui nous lorgnent au coin d'une opulente table, Montrent avec dégoût nos ongles impolis , Nos gants bruns et froissés que le sang a salis ; Leur bouche a murmuré le mot poignant cynisme. Eh bien , nous méritons votre fier ostracisme ; Sur des charmes tachés de lys et de carmin , Jamais n'a tressailli notre érotique main ; Jamais le front paré de mensongers trophées, Vainqueurs de ces Lais à grand prix étoffées , En des nuits de régence épuisant le trésor, Le hasard des brelans n'a dévoré notre or. Notre bourse est à sec et nos goussets sont vides ; Mais, purs du vil contact de passions avides, Nous a-t-on vu monter sur d'indignes tréteaux '(

La Sorbonne , il est vrai , veuve de Flicoteaux , A vu de nos banquets , désormais assombrie , Les refrains sans échos , l'allégresse tarie ; Des carrefours latins distrait , embarrassé , Chavineau 8 se retire et n'est point remplacé ; Plus de beefteack saignant, d'entre-côte panée; Du légume herbacé la verdure est fanée , Qu'importe ! le front haut, l'œil riant, le cœur gai , Chargeant nos carafons du vin de Delaunay 3 , Et du buis infusé qui mousse dans nos verres Décantant coup sur coup les bouteilles entières ; S'il le faut , abreuvés du liquide à pleins seaux Que nous offre en passant I'aquatique Rousseaux 4 , En des toasts délirants , en d'aqueuses orgies Qu'on nous voie épuiser le suif de nos bougies.

Ne l'épuisons-nous pas aux longs travaux des nuits

Qui donc, nous condamnant à d'éternels ennuis , Oserait nous ravir, d'un perfide artifice , De nos illusions le triste bénéfice ?

Quand, du matin au soir ployant sous ses travaux , L'élève studieux passe à des cours nouveaux : Des salles d'hôpital, ventouse mortifère, Il aspire en son sein la putride atmosphère ; Le bagne où nous vivons, aux miasmes diffus , Lui promet tous les jours la fièvre et le typhus... Sait-on bien ce qu'il faut pour de telles études? Sait-on tous ses efforts ? sait-on ses habitudes ? Croit-on que tout se borne à de sales dégoûts? Ah! l'on se fait bien vite à l'odeur des égoûts, Et la mort, dernier terme et repos sans secousse. Quand on la voit deux jours n'a plus rien qui repouss» ! ' Mais l'homme, obscur jouet des craintes, des douleurs. Qu'un bistouri déchire et qu'inondent ses pleurs ; L'homme, qu'on va soumettre à des tortures lentes, Dont le corps est sanglant et les chairs palpitantes, Ou il faut de dévouement, qu'il faut d'humanité

Irr SÉB1K. 2 II

Pour braver d'un œil sec sa longue anxiété? Au fond de notre cœur refoulant nos alarmes, Notre âge de plaisir passe au milieu des larmes ; Aussi quel abandon, quel amour parmi nous ! Les mêmes sentiments nous réunissent tous ; Commensaux conviés à la même fortune, Le but nous est commun et la bourse commune ; Il n'est pas un de nous qui, prodigue à demi, Ne puise librement au gousset d'un ami. Vienne le lendemain que l'avare caresse : Une flûte 5 suffit à la faim qui le presse ; El tout souci d'argent de son cœur esl rayé : Il aura du travail,, son cadavre est payé !

Et quand il n'a plus rien à lier dans sa bourse, Quand il dîne au pain sec, déjeûne au pas de course Quand trois fois s'essoufflant à traverser Paris,

Du modeste omnibus il redoute le prix , Ah! du moins laissez-lui sa délirante joie Et les rares plaisirs où son âme se noie ; Laissez-lui, s'il le faut, vers le déclin du jour, Sa lingère à l'œil vif, haletante d'amour ; Pour prix de ses attraits que lui demande-t-elle ? Malines peut garder sa superbe dentelle , Et Ternaux, descendant de rabais en rabais, Fabriquerait en vain les plus soyeux thibets ; Elle n'emprunte rien aux vais de Cachemire ; Dans un miroir fêlé la coquette se mire ; Une toile commune aux fils rudes et torts Sous sa dure enveloppe emprisonne son corps ; Et rempart impuissant, sous des mains sacrilèges, Elle seule a payé l'écharpe de Baréges. Quelquefois , il est vrai , suspendue à son bras , Elle rougit , se trouble et demande tout bas, De cet accent moelleux qui pénètre et qui touche , Un doux engagement à son ardente bouche ; Alors , peut-être alors au seuil du Luxembourg ,

Bobineau lui promit moisson de calembourg ;

Aux combats glorieux d'Aboukir et du Caire ,

L'affiche a marié les exploits de Mac-aire...

Mais qui donc vous repousse avec un froid dédain ,

Et ferme avec fracas la grille du jardin?

Le Luxembourg, en proie à d'insolents outrages,

N'a plus ses rêves frais, la paix de ses ombrages;

Et pareil aux fossés qu'on a comblés à ras ,

Son front est éborgné d'un informe plâtras;

Ses élégantes cours se changent en casernes ;

Les fusils sont chargés; inspectant les gibernes,

L'homme rouge , celui qui tue à trente pas,

Envie à Bobineau ses innocents trépas,

Et s'apprête à greffer, au fil de sa sagaye,

La gloire transnonaine et les lauriers de Blaye.

Et pourquoi s'étonner d'un présent désastreux?

Hélas ! le temps n'est plus des pensera généreux ; Lorsqu'à ses premiers jours, éperdue et tremblante . L'autorité tendait une main suppliante ; Et lorsqu'abandonnée à d'odieux détours, Ses faux embrassements couraient les carrefours , On vous vit, déployant des programmes crédules. Prêter votre crédit à ses humbles cédules ; Car votre cœur, privé de honteux sentiments, Ignore le parjure et se fie aux serments , Et pour des intrigants à vile coterie Verserait un sang pur qu'on doit à la patrie. Jeunes, mais réfléchis ; ardents, mais généreux , L'École vous reproche un vouloir chaleureux; Vous aimez le scandale et protégez le vice, Dit-elle!... Vous, grand Dieu! vous aimez la justice. Indoctes à fléchir sous le joug d'un doyen, Façonnés de bonne heure aux droits du citoyen. De votre cœur ardent la jeune exubérance Désapprouve l'intrigue et flétrit l'ignorance. Le jour viendra bientôt où vos maîtres altiers,

Habiles à franchir de ténébreux sentiers, Les yeux fixés au sol, le front couvert de honte. De leurs longues erreurs auront à rendre compte, Et la toge usurpée, et l'ignare bonnet, Tomberont en lambeaux sous votre martinet.

Marchez donc le front haut et la tête levée; La terre qui vous porte est solide et pavée ; Marchez... Soit qu'arrivant de rivages lointains, Aux brumes de Paris encore mal déteints, Paris émerveillé se récrie et s'étonne Du haie qui brunit votre tête bretonne ; Soit que dans votre cœur de dévouement grandi Rebondisse en torrent la lave du midi ; Telle dans son harem l'odalisque voilée , Telle dans nos caveaux la plante étiolée, Tel, à l'ombre qne jette un soleil réfléchi,

Votre cœur s est calmé, votre teint a blanchi.

Un an, peut-être, un an votre voix délirante , Dernier mugissement d'une vague expirante, Livrée à de bruyants, d'intermittents éclats , Sonnera coup sur coup son irritable glas ; Mais bientôt le contact d'austères habitudes , Et de graves pensers, et de graves études, Changent, en comprimant un jet prématuré, Ces feux sans consistance en un feu lent, sacré, Qui, rongeant en secret les âmes embrasées, Brûle sans étincelle et s'étend sans fusées.

Tels vous êtes, amis, tel moi-même je fus ; L'infortune jamais n'éprouva vos refus;

Jamais, hors du contact de honteuses pensées, Espérances d'honneur ne furent mieux placées Vienne donc le pouvoir vous accuser demain, Je le ferai rougir, votre vie à la main.

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NOTES

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