MA DISGRACE OFFICIELLE
Qu'importe à Némésis, si le peuple l'accueille, La risible fureur des gens à portefeuille? Je n'ai fait jusqu'ici qu'un seul vers sur d'Argout ; ' Eh bien ! il a trouvé mon vers de mauvais goût. Dimanche, à l'heure même où je le gratifie D'un véridique extrait de sa biographie, Voilà qu'au même instant la foudre du bureau Vient frapper mon journal au premier numéro, Et par trop de candeur ma muse criminelle Reçoit un pli timbré de l'hôtel de Grenelle.
« J'ai l'honneur de vous informer, « Monsieur Barthélémy, poète de Marseille, « Qu'après décision par moi prise la veille,
« J'ai cru devoir votis supprimer « L'annuel traitement ^ que, par somme pareille,
1. D'Arçoiil inccndi» le drapeau U'icolore. (Satire le Ministère.)
2. M. Barthélémy avait 1,500 fr. do pension sur les fonds inscrits' an budget au profil des gens de lettres. M. d'Argout, ntinislre du commerce, les lui siippriaia dès le premier numéro de Némésit.
<8 NÉMÉ'SIS.
« Au bout de chaque mois vous venez réclamer
« Dans les bureaux que je surveille.
« Agréez l'assurance, et cœtera »
Bravo ! !
Pour un homme d'Etat le trait n'est pas nouveau ; De la part d'un d'Argout heureux qui se l'attire ! Moi, je l'avais prévu : l'inflexible satire, Sentinelle du Peuple, Argus du droit commun. Est pour le ministère un témoin importun ; Auprès des grands du jour rien ne saurait l'absoudre ; C'est ime pointe aiguë, elle attire la foudre : Quiconque a fait un pacte avec la vérité Du haut de la faveur tombe précipité.
Je l'avoue : au sortir de la grande semaine, Brûlé par le soleil qu'aspirait mon haleine. De fatigue, de soif, de sommeil obsédé Et d'une sueur tiède encor tout inondé, J'entendis de la rue une éclatante orgie : J'entrai dans un salon où, la lèvre rougie. Des hommes inconnus, convives turbulens , S'indigéraient de vin et de mets succulens ; Et moi, lazzaroni de la triple journée, ' Je promenais sur eux une vue étonnée.
Alors on me jeta, comme un don clandestin, Quelques miettes , débris du splendide festin ; Je sortis. On m'a dit depuis qu'à cette table,
1. L'expression napolitaine n'est pas de moi; elle vient de plus haut lieu.
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On saupoudre les mets d'un poison délectable,
Que d'un perfide suc le vin est mélangé ;
Je n'en ressentis rien, j'avais trop peu mangé.
Ainsi quand avec eux je signai l'armistice ,
Ils changeaient en trafic un acte de justice ;
Sur leurs futurs méfaits pour étouffer le bruit.
D'une insolente aumône ils calculaient le fruit ,
Croyant à tout jamais cadenasser mes rimes,
En me comptant par jour quatre francs dix centimes.
Je respire affranchi de leur étau de fer ;
Le pain de servitude à ma bouche est amer ;
Je veux, comme autrefois , libre de ma parole,
Tenir du peuple seul la volontaire obole;
Trop riche, si j'obtiens de sa large équité
Un denier seulement pour chaque vérité.
Ah ! puisque trop longtemps leur sagesse endormie
Veut essayer enfin un plan d'économie ;
De la chose publique exposée à leurs soins
S'ils doivent alléguer le fardeau, que du moins
Ils commencent par eux ces rigueurs salutaires ;
La rapine est flagrante à tous les ministères ! '
Que ne suppriment-ils les scandaleux zéros
Ajoutés chaque année à leurs frais de bureaux?
D'où vient qu'en proscrivant le titre d'Excellence,
Ils ont du faste ancien maintenu l'insolence?
C'est pitié de les voir, dans leurs arrêts mesquins,
Appliquer leur réforme à d'obscurs publicains,
Et d'un lai'ge budget disputer les parcelles ,
Eux qui plongent dans l'or leurs bras jusqu'aux aisselles.
Vn jour, n'en doutons pas, \e Peuple h son réveil
Dans les Conseils du Roi portera son conseil :
Des brevets de l'Etat dont il sera l'arbitre
Son regard infaillible inspectera le titre ;
De la caisse publique il visera les bons.
Vous tous qui d'Holyrood invoquez les Bourbons ,
Votre bande par lui ne sera plus soldée ;
11 renîra vos droits , soldats de la Vendée, '
Larmoyans députés , inamovibles Pairs ,
Vous qui dans tous les temps, conspirateurs expert».
Fêtez du règne éteint les grands anniversaires ;
Intrigans de tout grade, audacieux faussaires
Qui , sous un double nom masquant un double emploi» ,
De l'Almanach royal trompez la bonne foi. ^
Alors s'effacera le honteux disparate Entre l'humble commis et ce chef bureaucrate , Pagode de fauteuil qui dans un mol ennui Nourrit son embonpoint de la maigreur d' autrui ; En dépit de Cuvier ^ les bourgeois indociles Refuseront l'impôt pour payer les fossiles; L'algébrique Dupin, ^^ profond dans ses calculs, De son budget privé biffera cinq cumuls;
1. Le ministère paie encore les pensions des anciens chouans, et petilêtre même celles des nouveaux.
2. Certains titulaires, pour déguiser leurs cumuls, font varier dans l'Almanach royal l'ordre de leurs prénoms.
3. M. le baron Cuvier, directeur du Jardin des Plantes, enlevé aux sciences dans le mois de mai 1832.
i. M. le baron Charles Dupin, frère cadet de M. Dupin, alovs président de la Chambre des Députés.