BRISTOL
Jnm proximus ardet.
ViRGItE.
Vous aussi , nobles ducs, comtes héréditaires, Baronnets, qui chassez le renard sur vos terres, Descendans orgueilleux des antiques Saxons, Vous vous êtes instruits à de hautes leçons. Méditez bien ceci î l'heure n'est que remise : Vos châteaux si hautains qui longent la Tamise Peuvent, un jour, rasés à niveau de terroir, S'abîmer dans cette eau qui leur sert de miroir. Méditez' car le ciel, pour l'instinct des tempêtes, Vous donna des cœurs froids avec de calmes têtes. Vous avez jusqu'ici, d'un dédaigneux orgueil, Repoussé les conseils du prolétaire en deuil ; En vain, pour vous prouver que votre île s'allume, Manchester a vingt fois retenti sur l'enclume ; '
l. Avaiil les désordres épouvantables qui ensanglautèrenl Bristol, vers la fin de Tannée 1831 , et dont la lenteur a|)|)ortée dans la réforme fut le prétexte , quelques villes de l'Angleterre avaient déjà été agitées de violentes secousses. Manchester, ville peuplée d'ouvriers, a plusieurs fois été le théâtre de dangereuses émeutes. On a vu jusqu'à cent mille ouvriei-s s'y donner rendez-vous pour y protester énergiquement de leurs droits et de leur volonté.
BRISTOL. 28l
Il fallait que Bristol , pour argument nouveau,
Sur vos têtes de plomb fit tomber son marteau.
Effroyable début ! terrible Jeu de Paume !
Ce choc a rebondi sur le triple royaume,
Et ce long contre-coup doit rebondir encor
Aux comptoirs du Bengale et de Chandernagor.
Désormais, qu'on s'attende à des œuvres hardies
D'un peuple qui procède avec des incendies.
Qui, pour faire voir clair aux mylords délinquans,
Présente sa requête aux lueurs des volcans.
L'entendez-vous mugir, l'incendiaire mine?
Comme un bivac de mer la côte s'illumine ;
Hurlant au sein des nuits son populaire vœu, >•
La ville se revêt d'une robe de feu ;
On dirait que Bristol, embrasant sa ceinture.
Pose devant Martin, ^ Byron de sa peinture.
Un immense reflet resplendit sur nos ports :
Jamais punch allumé sur la table des lords,
Fournaise d'alchool avec ses flammes vives,
Ne s'éleva si haut sur le front des convives ;
Quelle orgie ! admirez ! . . . la ville de Bristol
Transforme son enceinte en gigantesque bol;
Elle jette à la rue où le pavé pétille
Tout le rhum qu'exprima la généreuse Antille ;
Et la cité bacchante, ivre jusqu'au matin,
Prend pour lit de repos sa coupe de festin.
Voilà comment ce peuple, ami du ministère,
Voulut porter un toast à la vieille Angleterre
1. Peintre anglais dont le nom est populaire à Paris, et qui attriste, avec ses Daniel et ses Sardanapale, la gaietô de nos honlcvnrts.
Anglais, ce toast suffît : pour purger l'horizon,
Malheur à l'insensé qui brûle sa maison !
Du livre de Juillet sublimes plagiaires.
Repoussez comme nous les feux incendiaires ;
Le temps viendra sans doute où vos représentans
Vous donneront les biens attendus si longtemps.
Le monde applaudira : de son froid mausolée
L'ombre de Sheridan sortira consolée ;
Oui , votre âge de fer est peut-être fini ,
Votre sol épuisé doit être rajeuni :
Les grands tiennent encor vos fronts sous leur sandale,
La terre qu'on dit libre est encor féodale ;
Cette terre où l'orgueil garde ses arsenaux
Porte comme Cybèle un casque de créneaux ;
Attendez : ces créneaux dont l'orgueil se décore
Combleront le fossé qui nous sépare encore ;
Un jour, sur les débris des gothiques palais
Vos matelots à pied marcheront vers Calais.
Allez, pleine justice un jour sera rendue,
La leçon de Bristol ne sera pas perdue ;
Westminster a pâli ; votre cri solennel
Est tombé de Saint-Paul sous l'arceau du Tunnel ;
Aux oreilles des lords c'est un bourdon qui tinle;
La flamme de Bristol ne sera pas éteinte.
Ce phare dont le feu si longtemps vacilla
Sur les rocs aboyans où s'engouffre Scylla,
De sa massive tour le temps l'a fait descendre ;
Aboukir ne voit plus le phare d'Alexandre,
Mais celui que Bristol alluma sur l'écueil
Doit éternellement épouvanttîr l'orgueil! ! !
A. M. DREUX-BRÉZÉ. im