‹ NéronChapitre 115 sur 205 · lixe. IIUI. nal.. liv. XII, ch. vin, parag · texte numérisé non relu

lixe. IIUI. nal.. liv. XII, ch. vin, parag

Vit DK NÉRON

de pourpre comme la toge des sénateurs. Au milieu des prairies, s'élevaient des volières aussi grandes que des maisons, pour les oiseaux rares venus des pays éloignés. On y voyait le palais d’un singe que Néron aimait passionnément et qui avait des esclaves à lui pour le servir. A côté s'étendaient les appartements d Asturcon, le cheval favori du prince; mais ce qu'il y avait de plus nouveau et de plus singulier parmi tant d’inventions, c’était d'avoir enfermé dans les jardins et dans l’enceinte d'une ville, des champs, des forêts obscures et des solitudes peuplées de bêtes fauves. L'art de teindre la toison sur l’animal vivant était alors connu, et Néron dut se plaire à voir des moutons de diverses couleurs errfer par troupeaux dans ses prairies *. Des cours d'eau avec des moulins, des vignes et des moissons offraient leur aspect agreste et inattendu, et ce contraste donnait plus de prix aux merveilles de l'art et aux œuvres de la nature ainsi rapprochées. Là, s’élevait dans une campagne le temple de Séïa, qui préside aux moissons. Il était construit avec une pierre extraordinaire qu'on venait de découvrir et qu'on n’a pas retrouvée depuis. • Sous le règne de Néron, dit » Pline, on porta de la Gappadoce à Rome, une pierre blanche, » dure comme le marbre, et transparente môme dans scs veines > colorées. Néron construisit avec cette pierre le temple de » Seïa. La porte et les fenêtres fermées, on avait dans ce » temple le jour du dehors, non comme avec la pierre spécu- » laire, car ici la lumière au lieu d'être transmise paraissait » être renfermée®. »

ün retrouvait dans la disposition des jardins de Néron

t. Pline. HUI. nul., liv. VIII, ch. lxxiv, parag. 3.

ï. Tanquam inclusa lucc non transmissa. Pi.ive. HUl. nul., liv. XXXVI,

ch. ILVI.

quelque chose de son caractère, mélange inouï de vice et de vertu; les objets les plus hideux à côté des paysages riants. Il nourrissait des mules hermaphrodites et trouvait du plaisir à se faire traîner par ces monstres. On lui avait envoyé d'Égvpte un anthropophage qu’il nourrissait de chair crue. Suétone affirme que Néron voulut lui donner des hommes vivants à dévorer *. Qui donc aurait pu l’empôcher de satisfaire son désir? La vie entière de Néron prouve que la vue du sang et le spectacle des douleurs physiques lui étaient insupportables ; Tacite nous l'atteste dans la vie d’Agricola et Suétone ici ment à plaisir *.

Dans la vie ordinaire comme dans les circonstances solennelles, Néron avait des prodigalités et un luxe excessifs. Pour être magnifique à ses yeux il fallait courir à sa ruine. Le strict nécessaire était pour lui dans l’extrême profusion. Aucune proportion entre le mérite et la récompense dans les personnes qu'il honorait de ses gratifications. Le gladiateur Spiculus obtint de lui des maisons et des terres qu’avaient possédés des consuls illustrés par un triomphe. Il ordonna, pour l’usurier Panéros, des funérailles dignes d’un roi. Il jouait aux dés à quaire cents grands sesterces le point (77,500 fr.). Jamais il ne mit deux fois le même habit. Ses filets pour pécher dans les étangs étaient d’or avec des mailles de pourpre 3.

Dans ses voyages Néron avait une suite aussi nombreuse qu’une armée. Mille voitures portaient ses bagages. Les coureurs qui le précédaient, montés sur de beaux chevaux, ôtaient

2. Ncro lamcn subtraxil oculos, jussilque scelera, non speclavit. Tacite. Vie if Mgricolu, ch. xlv.

de grands nègres portant des colliers et des anneaux aux jambes et aux bras. Les mules qui traînaient ses voitures étaient ferrées d’argent, et les cochers qui les conduisaient marchaient vêtus de pure laine du Caucase *.

On retrouvait chez Poppée les prodigalités et le luxe de Néron poussés jusqu’à la recherche minutieuse et à la délicatesse extrême. Jamais femme n’a porté plus loin l’admiration et le culte de sa beauté. De chez Othon, le fastueux qui lui avait inspiré l’adoration d’cllc-mêrae, elle vint dominer au Palatin. Là sa nouvelle position à défendre et la gloire de l’empire à soutenir, lui furent un prétexte pour ajouter encore aux travaux de sa toilette des précautions et des soins. Néron, qui l'aima passionnément, même après sa mort, composa des vers en son honneur et chanta sa divine beauté. Elle était d'une blancheur marmoréenne, entretenue par des bains de lait dans sa fraîcheur et dans tout son éclat. Elle se' faisait suivre dans ses voyages par un troupeau de quatre cents ânesscs pour suffire à ce luxe insensé 2. Salvius Othon portait de faux cheveux, si artistemcnt arrangés que le fait ne fut connu qu’après sa mort : Juvénal lui reproche de couvrir son visage d’un masque de pâte pour le préserver du contact de l’air *. Poppée avait pris cette habitude chez Othon, son second mari. Elle se servait d’une espèce de fard onctueux qu’on étendait sur sa figure et qui formait uno croûte en se fixant sur la peau. Elle gardait nuit et jour cet emplâtre, et quand il était enlevé, son visage, d'une blancheur éclatante, se colorait à la plus légère émotion.

Au sortir du bain, Poppée s’abandonnait aux mains do ses

!. Pline, Hit I. nat., liv. XI, ch. xctl, parag. 2.

Iuvénai.. Sol. il, vers 157.

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femmes choisies qui rivalisaient de soins autour de sa personne. Elles étaient nombreuses et classées d’après les services qu’elles devaient rendre : les unes préposées à la chevelure et aux parfums, les autres aux vêtements, certaines gardant les bijoux dans les boites de senteur, et d’autres veillant à la chaussure ; les plus expérimentées, réservées pour le conseil, se tenaient immobiles pendant que leur maîtresse, enveloppée de sa robe de chambre et assise devant son miroir, étudiait ses poses et ses mouvements de tête.

Les cheveux de Poppée, les plus beaux du monde, étaient d’un blond doux et brillant comme l’ambre, la couleur la plus estimée des Romains. Les patriciennes que la nature n’avait pas favorisées, employaient pour obtenir cette nuance la poudre de safran, un savon de Germanie et des onguents dont Martial et Ovide nous ont conservé la recette. Néron a chanté dans ses vers les cheveux de Poppée qu'il appelle des cheveux d’ambre *, et l'illusion fut complète si les parfumeurs du quartier toscan fournirent à Poppée un cosmétique à l’ambre gris qui exhalait une odeur suave. D’après les rares médailles conservées jusqu’à nous, voici quelle était sa coiffure : autour du front et jusqu’audessous des oreilles, ses cheveux, frisés à l’aiguille de fer chauffée dans les cendres, formaient trois rangs de petites boucles égales et symétriques; le reste de la chevelure, troussé et roulé derrière la tête, était fixé par des chaînes cl des anneaux d’or. Des rubans blancs, garnis de pierreries, servaient parfois à les nouer. Elle y plantait aussi des poinçons ornés de perles ou des aiguilles d'or en forme de javelot. On préférait

I. Domitius Nero in cœteris vit» iuh> portent!*, capillos quoque conjuïi* suae Poppe.T, in hoc nomen adoptaverat, rjuodani etiam carminé succina appellando. Pline. Mit. nnt , liv. XXXVII, ch. xit, para? 3.

généralement les perles de la mer Rouge à cause de leur extrême blancheur. Ses boucles d’oreilles étaient des crotales do trois diamants, dont le cliquetis la charmait, et, par les mouvements de tête les plus légers, servait d’accompagnement à ses paroles.

La chaussure ordinaire de Poppée, les brodequins de Sycione, était d’un cuir blanc avec des semelles en feuilles d’or, de façon à faire ressortir l’élégance de son pied sur le marbre des mosaïques et sous les franges brodées de sa robe. Ces brodequins montaient aussi haut que les nôtres; ils étaient ornés de perles et serrés sur le coude-pied avec des lacets en fil d’or et de soie. Une boucle, en forme d'aigle ou de croissant, les maintenait aussi quelquefois. Avant de chausser leur maîtresse, les femmes de Poppée enveloppaient dans des bandelettes d’un linge fin ses pieds et ses jambes jusqu’à la hauteur du genou. Ces bandelettes étaient fixées par des jarretières aussi riches qu’un diadème, et telles que les portait lo grand Pompée lorsqu'un tribun lui reprochait de cacher lo bandeau royal sous sa toge. Par-dessus la première tunique, de lin ou de laine légère, les dames romaines avaient un corsage brodé dont l’étoffe ôtait un tissu de laine, d'or et de soie qui se fabriquait en Orient. C'était la pièce la plus brillante de leur costume, et la stole, une longue robe qu’elles passaient sur ce corsage, devait le laisser entrevoir, quoiqu’elle fût serrée à la taille par une ceinture. Le bras droit et la gorge restaient nus pour recevoir les colliers de perles et les bracelets.

Jalouse d’un empire qu’elle devait à sa beauté, Poppée ne négligeait rien de ce qui devait charmer et captiver Néron. Elle avait lu sans doute et médité le troisième chant de Y Art d'aimer d’Ovide, et son instinct de femme avait dû beaucoup ajouter aux préceptes du maître. Elle savait mieux que lui ce

qu'on gagne à faire attendre ses faveurs, comment on éloigne une rivale, et ce que les soins ajoutent à la beauté. Elle avait perfectionné l’art de régler sa démarche sous les ombrages du théâtre Pompée, d’ajouter un attrait à ses défauts même, et de faire résonner dans son sourire je ne sais quoi de féminin et de léger1. Poppée fut la première à porter des étoffes de soie pure sans mélange aucun, et la seule à s’envelopper de longs voiles pour cacher son visage aux profanes. Elle poussa la science de la coquetterie jusqu a faire un retour vers la pudeur native de la femme; et nous devons lui savoir gré d’avoir compris, bien qu’elle fût sans vertu, ce que la vertu a de puissance et de charmes.

Misérable condition des femmes romaines dont le bonheur, le repos et l'honneur dépendent d’un caprice 1 A tout prix il faut plaire, il faut satisfaire le maître, et le mariage n’est pour elle qu’une sorte de prostitution. Combien plus admirable et plus digne est la femme chrétienne, dont les devoirs n'excèdent pas le respect de soi-môme, et qui peut plaire'sans provoquer, réglant son élégance sur les sentiments d’estime et de respect qu’il lui suffit d'inspirer!

Le luxe excessif de Néron et de Poppée exigeait d'énormes dépenses : L’incendie de Rome en fit ressortir l'exagération. Ce fut, comme on l'a déjà dit, le gouffre où s’abîmèrent à la fois la popularité, les trésors et la fortune de Néron. Pour reconquérir l'affection du peuple, qu’on lui avait aliéné par la calomnié, le prince dut revenir aux combats des gladiateurs et en augmenter la pompe. Julianus,son entrepreneur des jeux, porta le luxe jusqu'à fixer à des boulons d’ambre les filets

i. N’ee sua perpotuo contondant ilia risu,

Sed love nescio quid fcmincumque sonent.

OvinB. Arl d'aimer, chant tu. vers 283.

iïS

tendus au cirque entre l’arène et les spectateurs. 11 fit confectionner en cette précieuse substance tout le matériel d’un seul jour, y compris les armes et les bières pour les morts

Les combats de l’amphithéâtre, les courses de l’hippodrome, les chasses dans le cirque se multiplièrent ainsi que les distributions de vivres et de blé, sans oublier les loteries qui donnaient à tous les joies de l'espérance et la richesse à quelques-uns. On est souvent forcé de revenir sur un pareil sujet en racontant la vie de cet empereur où les plaisirs du peuple, la paix du monde et les largesses faites à la multitude occupent la plus grande place. Malgré l’épuisement des finances, Néron conçut alors des entreprises gigantesques auprès desquelles s’effacent les travaux de ses successeurs. 11 voulut réunir dans une même enceinte le port et la ville d’Ostie avec les sept collines et les faubourgs de Home, qui s’étendaient jusqu’au pont Milvius. On commença le tracé d'un canal assez large pour porter des vaisseaux du lac d'Averne au Tibre dans un trajet de cinquante lieues. Un autre canal creusé parallèlement au Tibre devait conduire l’eau de la mer, d’Oslic aux pieds du Capitole. Dans toutes les'provinces de l’empire les criminels furent requis pour exécuter ces travaux, ce qui était plus humain que de les exposer aux bétes.

Néron fut obligé de faire attendre leur solde aux prétoriens, ses vrais appuis, pour suffire aux premières dépenses qu’exigeait ses entreprises. Les historiens s’en étonnent et ils taxent Néron de folie. Toutefois on découvre aisément, après un moment de réflexion, ce qu’avaient de juste et de forcé ces travaux extraordinaires. On y voit l’efTort d'un prince qui veut reconquérir sa popularité, faire oublier les calomnies dont il

• 1. Pline. Ilist. nat., liv. XXXVII, ch. xi, para;;. 13.

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