‹ NéronChapitre 145 sur 205 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

HÉRON s’abandonne et se trahit lei-même

Néron affecte le plus grand calme. — Sa fureur en apprenant la révolte de Galba. — Néron pleure dans les bras de sa nourrice. — Une joie immodérée succède à son désespoir. — Rêves et présages funestes. — Néron semble vouloir se défendre. -*• Virginia* marche contre Vindel. «- Vindei est défait; il se tne. — Virginia» refuse l’empire. — Ses soldats regrettent d'avoir abandonné Néron. — Galba désespère de sa cause et veut se toer. — Néron se cache dans les jardins de Serpiliur. •*- il veut fuir en Egypte . — Les prétoriens refusent de le suivre. — Nymphidius conspire contre Néron. — .11 ose aspirer à l’empire.

Néron était allé s’installer dans la Maison d'or, et sans paraître se préoccuper des événements, il avait repris sa vie ordinaire. Son intention était de rassurer le peuple par son apparente sécurité, mais il avait besoin surtout de se tromper lui-ruème. Pendant qu’il admirait les splendeurs impériales dont il était entouré, la première nouvelle de Galba révolté et reconnu empereur vint le surprendre au milieu des plaisirs. Ce fut un coup de foudre. Néron prenait son repas quand on vint l'informer de ce grand événement. Dans un premier mouvement de fureur, il renversa la table d'un coup de pied. Pline ajoute qu’il brisa contre terre deux coupes taillées dans le cristal, objets rares et précieux qu'un

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autre ne posséderait pas après lui Bientôt, l’abattement et le silence succédant à la colère, il resta muet, immobile et comme • anéanti.

Son intelligence et ses remords lui infligèrent à ce moment la perception claire de sa chute inévitable. La révolte de Vindex n'exprimait que le mécontentement des peuples vaincus : Rome et le prince n’avaient pas à s’en inquiéter; mais Galba proclamé empereur par les Espagnes et reconnu par les Gaules, Galba si important par sa naissance, par sa gloire militaire, par l’autorité de son nom, c’était comme une apparition de l’ancienne Rome; c’était le vengeur du sénat et du peuple; c’était le représentant de la justice outragée. Néron croyait encore à la vertu, aux lois divines et humaines, puisqu'il éprouvait des remords assez violents pour se condamner lui- ' mémo et pour désespérer de sa cause. N’oublions pas qu’un entier scepticisme et un mépris absolu des hommes l’auraient peut-être sauvé.

Tout ce qui suivit ces premières impressions n’est que démence et' faiblesse, exagération des senfiments les plus contraires, succession rapide de projets les plus insensés. D’abord il se lamenta, comme un enfant, dans les bras de sa nourrice, qu’il avait gardée près de lui; il déchirait ses vêlements, il se frappait la tête, il s’étonnait de son malheur inouï. La nourrice lui faisant observer avec raison que le sort commun des Césars était d’avoir éprouvé de semblables revers : « Mon infortune est sans exemple, lui diSait-il, moi vivant, mon empire passe à un autre. Cette douleur lâche fut suivie d’une joie puérile. Ayant reçu de bonnes nouvelles des provinces, il donne un grand repas, fait des vers satiriques contre les rebelles, les

1. Item Nero, auiissarnm rerum nuncio accepta, duos calyces cryslallinos in suprema ira f régit illisos. Pune. Mut. nal., liv. XXXVII, cb. x, par. 2.

VIE DE N Efi O N

.chante avec <1es gestes de bouffon et les fait chanter par la ville.

• La haine et la colère eurent aussi leur moment. 11 voulait faire égtfrger tous les gouverneurs de province ; empoisonner dans un grand repas le sénat, tout entier; mettre le feu à la ville, et pendant l'incendie, lâcher sur la foule en tumulte les bêtes féroces du grand Cirque. Suétone l'affirme, Dion Cassius l’avance. D'après lui, nous le répétons à notre tour.

Si Néron veut chercher dans le sommeil un refuge à ses craintes et calmer son agitation, des rêves affreux prolongent ses angoisses; il revoit sa mère assassinée; Octavie, son épouse, l'entraîne dans un abtme obscur; il croit se diriger vers le théâtre Pompée; mais les statues des nations, placées à l'entrée du théâtre, s'animent à son aspect, l'entourent et lui barrent le passage ; tout lui devient un présage de mort. Sporus lui a donné pour cadeau d’étrennes un anneau dont la pierre représente l’enlèvement de I'roserpine aux enfers; les portes du mausolée d'Auguste se sont ouvertes d’elles-mêmes, et une grande voix en est sortie qui appelait Néron. On trouve le matin sur une de ses statues une coiffure de femme, avec une inscription qui lui reproche sa lâcheté; le dernier vers qu’il a prononcé en quittant la scène pour n’y plus reparaître, est ce vers d’Œdipe :

Kpousc, misrc, enfants, tous veulent que je meure.

On lui impute aqssi la cherté des grains; il est responsable de tout- le mal que fait le hasard. On annonce qu'un beau navire arrive d’Alexandrie. Est-ce du blé?... Non; c’est du sable pour les lutteurs de la cour. Le peuple furieux profère des outrages contre l'empereur, et les moindres accidents sont reprochés comme des crimes à ce même Néron, dont les grands crimes passaient comme des accidents. La nuit on entend des

gens qui feignent de se quereller, appeler à grands cris un vengeur: Vindex! Vindexl...

Néron prit d’abord quelques mesures inutiles où se manifestent l'irrésolution et le trouble de son esprit. Il obtint du sénat que Galba fût déclaré ennemi public. Il fit vendre ses biens, jeter en prison Icélus son affranchi, et la tête de Galba fut mise à prix. Galba, de son côté, fit vendre en Espagne tous les biens que Néron possédait dans cette province. Yindcx ayant appris que sa tête était mise à prix par Néron, répondit par cette sublime gasconnade : « Néron, dit-il, promet dix millions de sesterces à celui qui lui apportera ma tête. Eh bien! moi, je promets ma tête à l’homme qui m’apportera celle de Néron '. »

Toutefois, il y eut moment où Néron parut comprendre sa position et vouloir défendre en empereur son pouvoir et sa vie également menacés. Il se fit déclarer seul consul, pour avoir les licteurs à Rome, et dans la pensée où il était que les Gaulois ne pouvaient être soumis que par un consul. Il forma une légion des soldats de marine; il rappela les divers détachem monts de troupes envoyés dans l'Illyrie contre les Albanais; il fit partir Pétronius avec des forces suffisantes pour réduire les rebelles. Si Néron s’était mis à la tête de ses légions, amenant avec lui les prétoriens et tous ceux qu’il aurait rattachés à sa fortune, nul doute qu’avec un peu de courage il eût triomphé de ses ennemis. Il y avait un tel "prestige autour des Césars, une telle puissance dans ce nom glorieux, une si grande difficulté à trouver ailleurs des maîtres, que pour se maintenir, il suffisait à Néron de ne pas s’abandonner.

t. Qui N’Tonera inteffeceril, el ail me caput ejus atlulcril, H meum necipim caput merccdis loco. Dion Cassa s. LX11I, ch. xxv, traduct. do Slurafe. Leipzig.

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Ait lieu île partir avec Pélronius,.il resta ilans Home pour procéder à l'enrôlement des citoyens. Peu se présentèrent. — Alors il obligea les patrons à lui céder leurs plus beaux esclaves, même les intendants. Les propriétaires de maisons dorent porter au fisc une année de'leurs revenus. Les murmurescommcncérent, quand on vit l'emploi que l'empereur faisait de ces fonds. Il forma une compagnie d'amazones avec toutes ses concubines, enrôlées et armées richement; on prépara des * chariots en grand nombre pour transporter ses instruments de musique. — Parfois il prévoyait sa chute. * Qu'importe, disait-il en répétant son mot célèbre, l’artiste vit partout. » Un moment après, convaincu de la puissance de sa voix et de son mérite de comédien, il se vantait de terminer la guerre sans autro moyen d'action que son talent. Arrivé dans la province, il irait seul se présenter aux légions rebelles, et là, son visage pâle, inondé de larmes, leur offrirait une telle image de la douleur, qu'il les ramènerait au devoir. Le lendemain, au milieu des armées réunies, il célébrerait cette victoire où le comédien aurait sauvé l'empereur. Il se croyait si sûr de luimême, qu'on dut lui composer les vers qu’il chanterait à cette occasion. Néron ji 'avait jamais paru sur la scène pour jouer de la Hôte ni de l’orgue. Il n’avait jamais rempli des rôles de pantomimes; il fit vœu, s’il était vainqueur de ses ennemis, d’entreprendre Ce qu’il n’avait jamais tenté, et d'ajouter celle nouvelle gloire à ses travaux.

Pendant que la puissance impériale restait inerte et compromise par l’ipaction de Néron, le monde romain se troublait, et les membres de ce grand corps; privés de lien, menaçaient de se séparer, Clodius Macer, qui gouvernail en Afrique, voulait se rendre indépendant : il ne reconnut point Galba. Nirginius Itufu*. qui commandait les légions de la

liante Germanie, refusa également de se soumettre au nouveau César : il fut même blessé dans sa fierté toute romaine, qu'un chef des Aquitains eût osé faire un empereur, et quoiqu’il eût ouvertement abandonné Néron, il marcha contre Vindex. Ses légions s’avancèrent vers Besançon comme pour s’en emparer. Vindex accourut à la tête de son armée pour défendre cette place; mais beaucoup plus engagé de haine contre Néron que de dévouement avec Galba, il chercha d'abord à se concilier Yirginius qui pouvait l’accepter sans peine pour auxiliaire puisque tous deux étaient les ennemis de la même oppression. Les armées étaient en présence pendant que les deux généraux traitaient do la paix. 11 paraît qu’un accord se fit entre eux, on ne sait sur quelles bases; mais au moment où ils se séparaient en amis, les Gaulois ayant fait un mouvement pour entrer dans la ville, une légion romaine les chargea, et chacun courant des deux côtés pour secourir les siens, le combat s’engagea contre l’intention des chefs. Vindex et ses soldats, traîtreusement attaqués par les légions, «e défendirent bravement et luttèrent avec celle valeur gauloise qui fut l'éternelle épouvante de Borne. Vingt mille hommes, du côté de Vindex, restèrent étendus morts sur le champ de bataille; lui-même, indigné de sa défaite, se perça de son épée, refusant de fuir et de vivre puisqu’il était vaincu.

Les légions victorieuses de Virginius le proclamèrent empereur, mais il refusa cet honneur dangereux. Adversaire déclaré de Néron, il espérait sans doute que le sénat et le peuple se déclareraient pour lui. Eux seuls, disait Virginius, avaient le droit de choisir leur maître.- S’il faut en croire Tacite, on ne peut pas affirmer qu’il n’a pas souhaité l’empire; toutefois, s’il reconnaissait au peuple seul et au sénat le droit de nommer l’empereur, il aurait dû rester fidèle à César que le sénat et

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le peuple n’avaient pas encore abandonné. Il dut comprendre plus tard, pn voyant les nombreux successeurs de Néron passer rapidement du Palatin aux Gémonies, tous également acclamés et proscrits par le même peuple et le môme sénat, qu'il est des moments où l’empire sc prend et ne se donne pas; mais que la grande affaire, c'est de bien user du pouvoir de quelque manière qu’on l’ait acquis.

Les soldats de Virginius, irrités de voir qu’il s’obstinait à • refuser l’empire, regrettèrent d’avoir quitté Néron et témoignèrent le désir de revenir à lui sans s’inquiéter de Galba. Ce dernier, privé de Vindex, son soutien, et abandonné par sa cavalerie, venait d’échapper à des assassins introduits dans sa tente par un affranchi de Néron. Il prit la fuite, se retira dans la petite ville de Clunia, et là, se croyant perdu sans retour, il fut au moment de se tuer.

Si Néron avait eu dans sa dépravation plus de fermeté que d'emportement, s’il eût osé attendre, s’il avait maîtrisé ses retjords qui lui créaient des fantômes, s’il se fût contenté de faire bonne contenance, l’inaction seule l’eût sauvé. La défaite de Yindex et la mésintelligence entre Virginius et Galba auraient suffi pour rétablir ses affaires. L’accumulation des honneurs et de la gloire, la concentration des pouvoirs et des richesses, le souvenir lugubre des conspirations et des morts tragiques entouraient la dignité impériale d'un prestige si terrible, que la seule pensée d’arriver à cet extrême faîte des grandeurs humaines faisait pâlir les plus grands courages et troublait les ambitions les plus légitimes. Les indignes seuls et les incapables, égarés par leurs appétits, osèrent se livrer à la fortune dont le flot les jeta dédaigneusement sur le trône, qui fut le piédestal de leur nullité ou de leur infamie. Le sénat et le peuple, les provinces et les légions comprirent

alors, mais Irop lard, que si rien n’est facile comme d'abandonner et de trahir César, rien n’est plus difficile que de le remplacer.

Néron laissa trop voir qu’il se croyait perdu : il se déserta lui-même, il avertit les dévouements incertains qui l'entouraient que le moment était venu de s’éloigner. Locuste lui prépara, sur sa demande, un poison mortel qu’il enferma dans une boite d'or. Il quitta le palais et se retira secrèlement dans les jardins deServflias, sur le chemin d’Ostie. Cette villa, située aux portes de Rome, avait appartenu au second Brutus qui la tenait de Servilius, son père adoptif. Par la confiscation des biens de Brutus, ces jardins passèrent dans le domaine impérial. Là, sur les bords du Tibre, où Néron se dérobait aux regards de la foule, Brutus et Cassius étaient venus autrefois conspirer la mort du dictateur. Sous ces mêmes ombrages, ils avaient préparé leurs âmes aux horreurs de la guerre civile. Elle les conduisit à Philippes où ils devaient combattre et mourir pour que le dernier César put cacher ses terreurs suprêmes dans les jardins où leur courage était venu se recueillir.

Néron fut vainement sollicité par les événements d’agir en empereur, en patricien, en soldat. Il avait perdu dans un abaissement inouï et dans des folies prodigieuses, la juste notion des choses, l’appréciation raisonnable des hommes. Il eut successivement la pensée d’abdiquer, de se réfugier chez les Parthes, d'aller se jeter aux pieds de Galba, d’assembler le peuple au Forum pour demander pardon du passé.S'il obtenait la préfecture de l’Égypte, il se tenait pour content. Le projet auquel il s’arrêta le plus longtemps et que suivit un commencement d’exécution, c’était de se sauver à Alexandrie. Les Grecs de celte ville l’avaient toujours admiré comme

chanteur. Il envoya ses affranchis au port d'Ostie pour lui préparer une flotte. En même temps, il essaya lui-méme de gagner à ce projet les tribuns et les centurions de la garde prétorienne.

Les soldats, très-dévoués aux Césars, l'auraient suivi bien volontiers s'il avait fait la guerre; mais ils refusèrent de s'associer à sa fuite. Un de ses officiers lui répondit stoïquement par ce vers de Virgile : * Est-il donc si malheureux de mourir? ‘ » * «

C'était, de la part du centurion, une amère ironie. Ce vers du douzième livre de l 'Enéide est dans la bouche de Turnus, au moment où il prend la résolution d’en finir avec son ennemi par un combat singulier. Or, Suétone nous apprend que Néron, la veille de sa chute, se préparait à danser dans le ballet de Turtuis ; le centurion voulait faire comprendre à César qu'au lieu de singer les héros, il ferait mieux de les imiter 2.

Les prétoriens, qui ne pouvaient se résigner à suivre un empereur fuyant à l'aventure, avaient toutefois honte de l'abandonner après tant de bienfaits reçus, après tant de serments prêtés; mais un infâme, honoré par Néron d’une fonction trèsimportante, lui prouva par sa trahison qu’il n’y a point de garantie contre les misérables, et qu’on est tôt ou tard victime des hommes dépravés qu’on emploie. C’était ce Nymphidius Sabiuus dont nous avons déjà parlé, centurion dans la garde prétorienne, bientôt tribun, et plus tard préfet du prétoire avec Tigellin. Sou ardeur impitoyable à poursuivre les complices de Pison lui avait mérité cet honneur. Il était de haute taille,

t- t'sqne adeooo mori miserum est?...

Virgile, Æn eide, liv. XII, y. 646.

i Si'éïiime. Vu: île Néra u, ch. xi.vii.

féroce (l'aspect, aussi débauché qu’on pouvait l’étre à la cour de Néron.

Plutarque assureque Nymphidius n’était pas lits deCaligula comme il s’en vantait, ntàis bien de Marcianus, célèbre gladiateur, que Nymphidia, sa mère, avait recherché avec fu-, reur*. Le préfet du prétoire n’en était que plus aident à maintenir ses prétentions à passer pour lils de Caligula. Il avait grand soin de répandre ce bruit et de l’accréditer : c’était une préparation à ses projets ambitieux. Cet homme, qui n'avait rien en lui que de vil, osait aspirer secrètement à l’empire. Scs moyens d’action ôtaient criminels; mais le mobile de cette ambition ôtait encore plus ignoble. Le malheureux Sporus avait inspiré une passion furieuse au préfet du prétoire, si bien que Nymphidius convoitait l’infamie de Néron plus ardemment que son pouvoir.

Plctarquç, Vie de Galba, ch. x.

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