‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 136 sur 215 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

NOÜVEACX CONJVBÉS PÉCOUVEHTS ET PÜSIS — AMIS Dü PRINCE' «(■XOMPENSÉS — NYMPIIimuS

Néron siège entouré d'ennemis inconnus. — Scévinus indigné contre Ftenins, dénonce Fœiiius en plein tribunal. — Fœniu-s est garrotté par le soldat tlas-sius. — Snbrius parle librement à Néron. — Htonneraent de Nébon.

— Mort courageuse de Subrius. — Lucain expire en récitant ses vers.

— Néron fait luer le consul Vestinus. — Verpinius et Musonius exilés.

— Néron récompense Natalis le traître. l’alTrancbi .Milichus. les prétoriens, Tigellin et Nerva. — Élévation do Nympbidiui. — Il se vante d’étre le btitard deCaligula.

^out homme d’intcHigenco et de cœur doit tenir compte à Néron, dont le pouvoir et la vie étaient menacés, du bon mouvement qui lui fit sauver Pauline dont le salut ou la perte lui importaient peu. Grâce aux délations incessantes de Quintianus, de Lucain et de Sénécion, on voyait à chaque instant iirgir autour du prince des ennemis imprévus, et des haines cachées jusque dans sa maison .se dévoiler avec une effrayante soudaineté. Il avait doublé sa garde; mais la présence de ses prétoriens ne le rassurait pas. Le complot se développait, s’étendait incessamment, et Néron ne voyait pas le terme où ses frayeurs pourraient s’arrêter. On garnit de soldats les murs et les portes de la ville, le fleuve et le port, comme pour tenir

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VIE DE NÉRON

Rome assiégée. A chaque instant cl de toutes parLs, sur les places, dansles rues, même à travers les champs, passaient des compagnies de prétoriens traînant par troupes vers les jardins de .Néron, des accusés qu’ils entassaient dans les tours. Ces prétoriens étaient ordinairement accompagnés des (Termains de la garde qui inspiraient, seuls, une entière confiance à César.

Le grand malheur des souverains qui gouvernent tyranniquement, c’est d'être encore plus effrayés que ceu\ qu’ils épouvantent. La terreur qu’inspire le despote revient vers lui plus terrible comme un écho de sa voix. Néron se croyait d’autant plus menacé, au dire de Suétone, que l’apparition d'une comète, expliquée par l’astrologue Babilus, lui annonçait un changement do règne, et qu’il fallait prévenir ce malheur par l’immolation des plus grandes victimes. Troublé par la .superstition et par la frayeur, Néron cherchait du moins à ne fi’apper que ses ennemis.

Devant son tribunal, où il avait pour assesseurs les deux préfets du prétoire, Tigellin, qui devait le trahir, et Fœnius, qui l’avait déjà trahi, Néron faisait comparaître les accusés couverts de triples chaînes. On venait de rappeler Scôvinus, nature impressionnable et facile à l’emportement; les juges comprenaient qu’il n’avait pas tout dit. Au moment même ,où Néron se préparait à l'interroger, les complices de Scévinus étaient là, libres encore et ignorés, les uns armés, debout et immobiles au milieu des gardes; les autres tranquillement assis parmi les juges, et Néron dans son épouvante, si vive qu’elle fût, ne connaissait pas encore tout le danger. A ses côtés siégeait le préfet du prétoire Fœnius, engagé depuis longtemps dans la conspiration. Le tribun Subrius n’atlendait de lui qu’un geste pour agir. Il tenait la main sur la garde de son épéCi interrogeant des yeux son chef pour lui demander

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si le momcnl de frapper était venu. Fœnius le contint du regard. Néron était entouré de soldats, de serviteurs dévoués, de Germains qui ne connaissaient que lui. Cassius, d’ailleurs, un simple prétorien d’une force herculéenne, se tenait prés de César, qui l’avait fait venir par une de ces précautions qui rappellent Ie4 temps fabuleux de la tyrannie; le préfet du prétoire avait compris que si on parvenait à frapper le tyran, on courait grand risque d’être immédiatement égorgé par ses dé fenseurs. Son héroïsme recula comme avait hésité celui de Subrius dans la fameuse nuit de l’incendie. Sa lâcheté le sauvait, mais son habileté le perdit. Il crut devoir faire du zélé; il accusait et poursuivait avec acharnement sfcs complices, pour écarter de lui tout soupçon ; il étonnait, de ses emportements, Néron et Tigellin lui-même, tons deux fort appliqués à rechercher les coupables. Tant d’audace irrita Scévinus. Il avait surpris sans doute les regards du préfet arrêtant Subrius, qui ne demandait pas mieux que de les sauver. L’aecm^é vit clairement que Fœnius n'avait pas d’arriéreqiemée favorable à la conspiration, et qu’après avoir abandonné ses amis, il prétendait recueillir le prix- de leur sang. Il ne put maîtriser son indignation, ou plutôt, cédant au plaisir d’être juste et sincère avec l’énergie d’un homme qui a fait le sacrifice de sa vie, il se dégagea de toute crainte envers le traître qui s’était dégagé de toute pudeur. Au moment où le préfet du prétoire le pressait de questions et de menaces, Scévinus changea subitement d’attitude et de ton. « Parlez vous-même, dit-il à Fœnius avec un sourire amer et un regard assuré, parlez, dévoilez à ce bon prince les détails d’une affaire que vous connaissez mieux que moi 1 «

Ce fut un coup de foudre. ,\ cette violente apostrophe, lancée d’une voix claire et d'un air menaçant, Fœnius se vil décou-

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voi t et se sentit perdu. Son trouble et sa pâleur le dénoni;aicnt à Néron. Terrible moment d’anxiété pour César, qui découvrait la trabi.son si près de sa personnel Ceux qu’il estimait ses amis les plus sûrs et ses défenseurs les plus dévoués pouvaient être autant d’ennemis. Il se lève; il commande à Cassius de saisir et de lier fortement le préfet du prétoire. Le soldat obéit; et les ordres de César furent exécutés sur-le-champ.

Bientôt la délation arriva jusqu’à Subrius. Dans la honte qu’il éprouvait de s’être associé à tant de misérables, il se justifiait surtout par le mépris que lui inspirait leur làcbeté. Pressé toutefois d’accusations nouvelles ctfatjgué de chicaner sa vie, qu’il ne prisait guère, il avoua tout par impatience avant que d’être convaincu. Néron sc ^ntit profondément atteint par la défection de scs prétoriens ; il interrogeait curieusement ces conspirateurs imprévus. Il voulait savoir comment des gens de cœur en étaient arrivés à trahir leur serment. « Pourquoi conspirer contre moi? demanda-t-il au tribun Subrius. — Parce que je te haïssais. Personne ne te fut plus üdélc, tant que tu as mérité notre affection; mais celte affection s'est changée en haine quand je t’ai vu meurtrier de ta mère et de ta femme, cocher, incendiaire et comédien !i

Rien n’étonna, rien ne blessa plus cruellement Néron, dit Tacite, que la réponse du tribun. La raison qu’il en donne, c’est que ces vérités lui étaient aussi nouvelles que les crimes lui étaient familiers *. Tacite nous trompe : la francbisc républicaine, la rudesse et la liberléde parole se prolongèrent sous les empereurs, et ce fut un des dangers du nouveau régime, qu’il n'y eut point dans les moeurs et dans le langage l’expre.s-

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