‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 69 sur 326 · AUochirie complète · texte numérisé non relu

AUochirie complète

Cette distinction s'impose en efTet parce que l'on constate chez d'autres malades et également chez celle-ci une autre altération de la localisation tactile. Quand on a répété quelque temps avec M. les expériences précédentes, quand on a vivement attiré son attention sur la localisation à droite ou à gauche, on constate un chanoement notable dans ses réponses, et ce changement est assez important |)()nr me paraître le point de départ d'un nouvel étal de sensibilité qui va persister pendant un temps plus ou moins long.

M. semble mieux comprendre la question : « De quel côté sentez-vous .* » VA\g n'a plus son air eml)arrassé et hésitant et elle répond nettement... mais elle répond toujours faussement. De {[uelque manière qu'on l'interroge elle désigne toujours le côté opposé à celui quia été piqué, ou touché, elle tourne la tête à gauche, elle serre la main gauche si on la pince à droite, ou serre la main droite si on la pince à gauche, et cela continuellement, sans jamais fane d'erreur. Dans une première communication sur cette malade je remarquais déjà ces séries de réponses fausses qui survenaient à un certain moment. Je constate maintenant ([u'elles présentent souvent une régularité complète et caractérisent un état différent du précédent. C'est là le phénomène que j'ai pi-oposé de désigner par le nom tVal/ochirie complète, consistant dans l'erreur continuelle et régulière par opposition il l'allochirie simple qui n'est qu'un doute et une confusion des deux côtés du corps.

Cette erreur de localisation se produit chez M. sur toute létendue

1. Olicrslcincr (de Vienne), On allocliiria. Brain, 1881, p. l-'j^J.

2. Pierre Janct, Stigmates mentaux des /lystéritjdes. 189^, p. 69.

ALLOCHIRIE COMPLÈTE 247

de la peau : elle n'est pas limitée aux membres inférieurs ou à un coté du corps comme dans la plupart des autres observations, elle existe (juel que soit l'endroit de la tète, du tronc ou des membres qui soit excité. Cette erreur n'est pas limitée à une catégorie de sensations, elle est identique pour le froid, le chaud, le contact, la piqûre. Elle se présente de la même manière pour le sens musculaire: si je remue sa main droite elle sent le mouvement communiqué dans sa main gauche. Même si je préviens M. du côté que je vais pincer, la réflexion et l'attention expectante n'empêchent pas l'erreur de se produire ; enfin la vue elle-même ne prévient pas l'illusion, comme le montre l'expérience suivante où tous ces détails sont réunis. Pendant que M. a les yeux ouverts et me regarde faire, je frappe le tendon rotulien à droite, le réflexe se produit nettement et correctement à la jambe droite. M. voit bien le coup du marteau et le mouvement de sa jambe droite, mais elle ne peut s'empêcher de sentir ce coup et ce mouvement dans l'autre jambe. Ajoutons que ces phénomènes sont constatés chez elle depuis plus de dix ans, et qu'ils étaient probablement antérieurs et l'on jugera sans doute que c'est là un cas d'allochirie remarquable et particulièrement intéressant pour l'étude.

Il serait intéressant de pouvoir déterminer les modifications de la sensibilité qui accompagnent ce nouvel état. Malheureusement elles sont peu précises. Je constate seulement avec une certaine surprise que, malgré ces erreurs plus répétées et plus régulières, la sensibilité a nettement augmenté. M. distingue mieux encore les objets, elle localise avec plus de précision même sur des régions qui précédemment ne donnaient que des impressions confuses. Si on la pique à la poitrine ou au ventre, avec un crayon qu'elle tient à la main elle marque fort bien sur le côté opposé le point symétrique. Enfin les temps de réaction sont notablement diminués tout en étant encore extrêmement exagérés, ils ne sont plus que de deux et trois secondes. Dans toutes les observations, tant que l'allochirie persiste, on note ce grand retard des temps de réaction'. Les mouvements sont cependant plus rapides et plus précis, mais avec une erreur très régulière sur le côté qui doit se mouvoir.

1. l'.-J. Bosc, De 1 allocliirle sensorielle Revue de lucdcciiic, 10 iinvcniine I8',)2, 85 i.

'?48 UN CAS IVAI.I.OCIIIIIIE

Los deux ('tais pr»''(M'(lciits soiil tout ;i fait naturels chez ce sujet, ou les constate souvent sans aucune piépai'ation ; ces faits sont éfijalement fort anciens et mon frère, le D"" Jules Janet, qui avait connu cette personne il v a une dizaine d'années, les avait déjà reinarcjués coninie une bizarrerie sans s'occuper de cette question. D'autres faits n'apparaissent pas sj)ontanémenl mais seulement au cours du traitenuMit. l'^n elï'et j'ai cherché à modifier cette allochirie, ne fût-ce (|ue pour la mieux comprendre et j'ai suggéré à M. de faire bien attention, de chercher à sentir le plus tôt possible, de bien remar(|uer à quel côté du corps elle penserait tout d'abord, etc. En même temps, par les précédés œsthésiogéniques auxquels elle est habituée j'augmentais graduellement sa sensibilité tactile et musculaire.

J'obtiens ainsi lapidement un nouveau phénomène que Ton peut à la rigueui- considérer comme un progrès. M., dont je tiens les deux mains, doit serrer avec la main qui sera pincée. A ce moment, quoique pincée d'un seul côté, elle serre avec les deux mains. Presque toujours le mouvement est plus fort et plus rapide du côté opposé. M. déclare qu'elle a eu à la fois la pensée nette des deux côtés du corps. Je ne crois pas le fait identique à l'allochirie simple que j'ai déjà étudiée. Dans celle-ci il v avait absence de localisation latérale, INl. ne se représentait aucun côté du corps ; ici il y a notion de latéralité, seulement M. se représente simultanément deux images, celles des deux côtés. C'est une forme de synesthésie ou si Ton ose ainsi dire de syncliirie avec syncinésie.

Un nouveau degré de perfection de la localisation se manifeste un peu tard: après avoir serré des deux côtés à la fois, la malade semble réfléchir et abandonne le côté inexact pour ne plus continuer à s(;rrer qui; du côté pincé réellement, elle arrive ainsi à travers un long intermédiaire à la localisation correcte. Enfin quand en excitant, en dirigeant son attention on est parvenu à rétablir (l'unf lacoii absolument complète sa sensibilité tactile et jnusculaire M. serre immédiatement du côté où elle est pincée et rien que de ce côté, sans aucun retard de la réaction et sans aucune allochirie.

En un mot la localisation latérale, à partir du moment où la sensibilité a réapparu, semble traverser les phases suivantes. La malade est pincée assez fortement à la main droite et elle a les yeux fernif's: l*" elle ne distingue aucun côté et localise uniquement sur une ligne verticale, c'est l'allochirie simple; 2" elle a l'idée

Page 1